Martial Solal et la musique classique : une sorte de cousinage…

Drôle de relation que celle de Martial Solal avec la musique classique ! Un sorte de cousinage ininterrompu, une pratique quotidienne d’oeuvres classiques, et en même temps comme une distance… Martial Solal s’est trouvé être, aussi, pendant toute une période de sa vie, un compositeur qu’on peut dire de musique classique et symphonique. Nous avons été le rencontrer, pour essayer d’y voir plus clair…

– PAR HANNAH KROOZ

Martial Solal, essayons de parler de votre rapport à la musique classique, et évoquons les figures que vous y avez côtoyées… Vous allez peut-être de la sorte nous remettre en mémoire des temps lointains… Vous êtes né à Alger, et à Alger à l’épqoue il y avait une activité de concerts classiques très soutenue, énormément de pianistes qui visitaient la ville…

Oui mais, à ce moment-là j’étais trop jeune, et je n’ai vu aucun concert classique ni rencontré aucun musicien classique. C’était un autre monde pour moi. On était dans ma famille dans un milieu fermé. Mon père était comptable. Nous fréquentions les gens de notre milieu – et la musique classique c’était autre chose. Pourtant, ma mère chantait de l’opéra et elle a même remplacé à l’Opéra d’Alger un jour une cousine malade. J’ai donc cru un temps que ma mère avait été une vedette de l’opéra – mais en réalité elle n’avait été figurante que pendant dix minutes ! Tout de même, cela dit bien son intérêt et son attachement pour la musique classique. Et à la maison, elle chantait souvent : Tosca, Lakmé, la Traviat… et moi je l’accompagnais au piano. Mais je savais très mal lire la musique : je regardais la ligne mélodique, et j’improvisais un accompagnement en dessous. Je voyais de temps en temps dans les rues l’annonce d’un concert de Rubinstein avec des publicités du genre « le plus grand pianiste du monde », cela m’impressionnait, mais c’était loin de moi, et de mon milieu…

Vous aviez quel âge alors ?

J’ai commencé le piano classique comme tout le monde, jusqu’à l’âge de 15 ans, avec un professeur de quartier, qui m’a appris à passer le pouce, à faire les gammes,… les bases, quoi. Je jouais quelques petites choses faciles. Je me suis présenté au Conservatoire d’Alger avec une pièce qui s’appelait « Mouvement perpétuel » de Carl-Maria von Weber, un morceau  d’endurance que je continue d’ailleurs à jouer, tous les jours. Mais je n’ai pas été admis. On m’a reproché d’être déjà « trop jazz »… Je n’ai pas bien su ce que cela voulait dire…  En 1938 ou 39 ce n’était pas facile à décrypter – en tous cas, c’était clairement négatif. J’ai donc heureusement échoué à l’entrée au Conservatoire d’Alger.

C’est ainsi que suis devenu pianiste à l’orchestre du Casino de la Corniche, qui était dirigé par Lucky Starway. Je n’avais pas grand mérite en vérité : il n’y avait guère que moi dans toute la ville comme pianiste à peu près potable de ce type — alors je n’avais pas grand mérite à être beaucoup demandé ! Je suis parti d’Alger à 22 ans, donc très tôt. Et à cet âge, j’étais déjà à dans le jazz.

Samson François – Photo : X – DR

Donc, pas de concerts classiques à Alger – est-ce que au cours de votre vie vous avez été amené à écouter souvent des concerts de musique classique ?

Bien sûr – en fonction aussi de mes propres occupations. Quand je suis arrivé à Paris j’ai tout de suite rencontré des artistes de musique classique.

Le premier d’entre eux, ce fut Samson François. Il existe une photo sur laquelle Samson tient à la main l’un de mes disques, qu’il regarde. Samson François enregistrait tout comme moi chez Pathé Marconi. Son directeur artistique était Norbert Gamsohn, l’un de mes bons amis. Je me suis intéressé à Samson François d’autant plus que lui-même s’intéressait à ce que je faisais. Je le rencontrais souvent chez lui, ou dans ce bar fameux où nous avions nos habitudes, le Living Room, rue du Colisée dans le 8ème. Samson y avait toujours un verre à la main.

Daniel Wayenberg aussi était  un pilier du Living Room ! Il y faisait des bœufs et on était assez amis aussi.

Ma relation avec Samson François n’a cessé qu’à sa mort : je l’ai vu une dernière fois à son hôtel quelques jours seulement avant qu’il ne succombe à une crise cardiaque en 1970, alors qu’il enregistrait son intégrale Debussy. Il est bien difficile de dire ce que Samson François avait en tête. C’était un personnage étonnant, avec une attitude énigmatique, souvent.. Toujours des phrases courtes et qui s’arrêtaient rapidement… Il est vrai qu’il était souvent un peu éméché quand je le croisais, après un enregistrement, ou après un concert. Il venait s’acoquiner dans les milieux du jazz ! Mais je l’ai aussi entendu souvent en concert, et c’était merveilleux.

Jean-Bernard Pommier est un vieil ami que j’aime aussi beaucoup. Il m’a invité un jour chez lui, il y avait deux pianos, et il me dit : « On va faire un bœuf à quatre mains ». On a joué une espèce de blues, et j’étais épaté – jusqu’à ce jour là je n’avais jamais entendu un pianiste classique de renommée comprendre aussi bien le jazz. Je me suis remis récemment à l’Etude pour la main gauche de Chopin. J’ai voulu la réentendre, et j’ai trouvé l’interprétation formidable de Jean-Bernard sur Youtube !

Ça fait un peu bizarre d’entendre un pianiste de jazz nous expliquer qu’il travaille tous les jours du Chopin ou du Weber…

C’est ma culture physique ! Je n’ambitionne pas de jouer en public cette musique. À une époque, quand j’étais au top de mes doigts, je travaillais tous les jours le Concerto pour la main gauche de Ravel, plusieurs Études de Chopin, l’Étude en tierces… J’avais un répertoire classique assez vaste en vérité. J’ai aussi étudié la Toccata de Schumann…

Vous n’avez jamais été tenté de jouer ces œuvres en public, par exemple le Concerto pour la main gauche ?

Je n’ai jamais travaillé une pièce classique au point de la jouer au public. Presque… mais pour franchir le pas il faut posséder l’œuvre vraiment par cœur, ne faire que ça pendant 15 jours ou trois semaines. En public j’ai quand même joué les Concertos à 3 et 4 pianos de Bach avec Anne Quefellec et d’autres pianistes : toute une tournée !  Ce n’est pas trop difficile techniquement. Je ne suis pas un pianiste classique mais je suis un pianiste qui adore la musique classique. On y trouve des difficultés à résoudre très intéressantes, mais notez bien que cela ne me sert à rien pour mes improvisations. Cela sert à me nourrir. Je suis bien « nourri » par le classique.

Les grands pianistes de jazz ont-ils travaillé de la musique classique à ce que vous savez ?

Les meilleurs je crois sont passés par là, par un travail du piano – et ça c’est pour les anciens. Car aujourd’hui il n’y a pas une ville qui n’ait sa classe de jazz au Conservatoire, la question en se pose même plus. Il y a quelques années j’ai souvent joué avec un pianiste italien, Stefano Bollani. Au cours de l’un de nos concerts, on improvisait, je me suis mis à partir sur le fameux Weber… Et bien il m’a repris en route : il connaissait ! Dans mes improvisations, je fais très souvent des citations d’œuvres classiques qui me passent par l’esprit. L’idéal pour moi serait qu’on doute que les gens se disent : « Est-ce que j’ai bien entendu cela ? ». Cela prouverait que mes allusions ne sont pas trop ostensibles. Il m’arrive de me laisser aller un peu trop longuement et je ne suis pas très content de moi. Je préfère qu’il y ait un doute dans l’esprit des auditeurs. Parfois aussi j’entends des rires dans la salle quand je cite une œuvre. Les gens aiment bien s’amuser !

Que vous inspirent toutes ses classes de jazz, ces musiciens désormais très bien formés, très savants…

Pendant longtemps on disait : « Le jazz cela ne s’apprend pas. Il faut être doué, reproduire, se débrouiller… » Et puis, petit à petit les écoles ont existé et des étudiants en jazz innombrables — et donc de futurs chômeurs tout autant innombrables ! Quantité de gens jouent plus ou moins bien, se ressemblent plus ou moins. Il en sortira, c’est sûr, de grands talents. Dans l’esprit du public il y a beaucoup de pianistes, et le public n’est pas forcément le mieux qualifié pour faire le tri. Alors il se base sur la notoriété comme critère, mais c’est parfois un critère bien peu pertinent…

Vous n’avez pas fait de classes d’écriture ?

Non, mais j’ai pourtant composé beaucoup d’œuvres pour orchestre. Cela a débuté un peu par hasard, par les musiques de film d’abord qui m’ont donné l’occasion de me lancer dans l’aventure d’écrire pour des cordes alors qu’à cet égard j’étais autodidacte… Autodidacte, avec tout ce que cela implique de temps perdu à chercher soi-même. Dès la fin des années 50 j’ai commencé à écrire beaucoup d’arrangements, et pour des gens invraisemblables. J’ai même fait les arrangements d’un disque d’André Claveau ! Cela me portait à écrire pour les cordes, et c’était un excellent entraînement.  C’était aussi un moyen de gagner ma vie chez Pathé Marconi. Plus tard j’ai écrit pour mon big band dans les années 1954 et 1955. Dans les années 70 André Francis, à la radio, m’a dit : « Tu ne pourrais pas nous écrire une pièce pour le Nouvel Orchestre Philharmonique » ? Ainsi est né mon premier concerto pour piano qui a été enregistré. Puis j’ai eu beaucoup de commandes de type « classiques ».

On peut dire que vous étiez devenu un compositeur de « musique contemporaine », en quelque sorte…

De musique du XXème Siècle, je dirais plutôt, tout simplement…

Racontez-moi vos émois lorsque vous avez dû commencer à orchestrer, que vous avez dû vous jeter à l’eau…

Pour moi, écrire pour les cordes est la chose la plus facile au monde. J’ai constaté que dès qu’on écrivait un bel accord au piano ça sonnait bien. Le plus difficile en réalité est est  de faire sonner des trombones avec des saxophones, c’est infiniment plus difficile, d’y maîtriser les pièges ! Je m’y suis heurté très souvent en écrivant pour mon big band,. Et quand il s’est agi de rajouter des cordes, des flûtes, des bois, cela ne m’a pas paru si difficile. Ce qui me tracassait davantage était d’écrire de longues pièces, des romans plutôt que des nouvelles en quelque sorte ! La première des difficultés c’était aussi de m’engager dans l’écriture d’une œuvre longue, ; mais je l’ai fait avec mon Concerto pour piano, et cela a été suivi d’une dizaine d’autres pièces qui sont plus ou moins passés inaperçu, certaines mêmes ne sont jamais sortis de mes tiroirs. La composition dans ces années là est devenue une vraie passion, et j’espérais être suffisamment intéressant pour les entendre jouées plus souvent ! Il y a une pièce pour orchestre de chambre et piano qui a été jouée une vingtaine de fois tout de même, écrite à la suite du Concerto pour piano, et qui a été reprise par Eric Ferrand N’Kaoua. Tout cela a duré 20 ans, 30ans… et s’est arrêté…

Vous n’avez jamais été tenté par des genres plus monumentaux, tels que l’opéra, l’oratorio ?…

Non pas du tout. J’ai quand même écrit deux pièces que je trouve assez qui sont assez importantes, la dernière étant une commande de l’Orchestre National de France composée pour orchestre symphonique et mon bigband : une pièce pour deux ensembles – hélas elle n’a pas été reprise pour l’instant, il en existe l’enregistrement de la création à l’INA.

Vous aimez écouter des disques ?

Je n’ai pas tellement de temps… Je n’ai jamais tellement écouté de musique. Juste assez quand même pour savoir qui est qui.

André Hodeir fut l’un de vos grands amis. Il pensait, n’est-ce pas, qu’il pourrait y avoir une nouvelle forme de jazz qui aurait été entièrement écrit, sans place pour l’improvisation. Pouvez-vous m’éclairer un peu sur sa pensée ?

C’est en effet un homme et un musicien que j’ai toujours admiré, aimé. Il a toujours été, foncièrement, un musicien de jazz, un grand musicien de jazz. Mais il adorait aussi la musique classique la plus contemporaine, la musique symphonique. Il a été en contact avec les grands compositeurs de son temps, avec Boulez et Jean Barraqué en particulier…  Il insistait notamment pour me faire assiter à des cours d’analyse de Jean Barraqué ! Cela ne m’a vraiment pas intéressé, je dois dire. J’y suis allé trois ou quatre fois et je ne suis pas revenu. L’analyse musicale me parait une chose très ennuyeuse. Elle est sans doute intéressante pour ceux qui ont besoin de comprendre ce qu’il y a à l’intérieur d’une œuvre. Pardon si je parais présomptueux, mais tout ce qu’il disait me semblait évident. On a passé quatre séances sur quatre mesures du Concerto pour clarinette de Mozart ! Il voulait nous démontrer pourquoi Mozart avait mis telle note à tel endroit… Et moi je prétendais que Mozart l’avait fin d’instinct, que cela allait de soi, qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement ! Il voulait, lui, trouver une raison supra-musicale ! Ça me cassait un peu les pieds. Et puis je dois dire aussi que je n’avais pas trop de temps.

Moi je ne comprenais pas comment on pouvait être un musicien de jazz et aimer Boulez…

C’est sans doute que votre connaissance du jazz vous fait penser que le jazz s’arrête à un certain moment… Mais le jazz, dans mon esprit, c’est quelque chose qui peut tout absorber ! Mes concerts de jazz, on ne peut pas dire que ça ressemble toujours à du jazz. J’y incorpore toutes les musiques, peu importe d’où elles viennent. La grande difficulté c’est que cela soit cohérent, pas trop chargé, tout en gardant l’esprit du jazz, et par moments la pulsation indispensable, et la façon de jouer… C’est très difficile de faire une synthèse de toutes ces choses ! Le jazz c’est seulement des notes. C’est une faços de jouer des notes. Il y a des tas de gens qui ne jouent pas mal, qui jouent des notes du jazz, avec les idiomes, le vocabulaire du jazz… mais ensuite, cela demande des années de pratique, d’avoir joué avec des tas de gens pour arriver à un niveau.

Est-ce que on peut être un musicien de jazz et aimer la musique de Boulez, et surtout son rapport à la musique, cette absence totale d’humour par exemple ?

Boulez n’est pas mon favori, je dois dire. Mais j’aime énormément Messiaen, j’ai entendu aussi beaucoup d’œuvres de Xenakis que j’ai beaucoup aimé, de Stockhausen — j’ai assisté à quantité de concerts de ses œuvres à Paris — j’ai collaboré avec Marius Constant… Et j’aime beaucoup Dutilleux, bien sûr.

Martial Solal et André Hodeir. (c) X – DR

André Hodeir écrivait tout, on n’improvisait pas, chez lui…

Il était un grand compositeur. Et un compositeur est souvent trahi par ses solistes. Pour Hodeir une œuvre devait être unique, avoir une cohérence absolue. Dans tous les grands orchestres de jazz (Basie, Ellington par exemple)  il y a une part importante d’improvisation. On met en avant tel ou tel soliste de sorte qu’on assiste à des auditions hétérogènes : l’oeuvre du compositeur pour la partie écrite, et l’œuvre de l’improvisateur qui peut déformer, défigurer le travail du compositeur. J’étais bien le seul que André Hodeir autorisait à improviser dans ses œuvres ! Mais quand il y avait quelques mesures de trompette, de violon, il écrivait tout. Il appelait cela de l’improvisation simulée. Moi j’étais le prvilégié de l’affaire car j’avais le droit d’improviser. Et quand j’improvisais chez Hodeir je ne cherchais pas pour autant à faire du André Hodeir !  Il se trouve que mon univers lui plaisait. J’ai été influencé par sa manière de faire.  Moi-même dans beaucoup de pièces que j’ai composées pour big band, je réduisais l’improvisation des solistes au minimum.

On pense pourtant que le jazz est improvisé, que cela se fabrique sur l’instant…

Mais il faut s’entendre sur ce que cela veut dire : « improvisé » ! Improviser cela veut dire jouer dans l’instant ce qu’on a en tête, mais qui pourrait aussi bien avoir été écrit…

Vous vous êtes intéressé à la manière dont les compositeurs classiques ont fabriqué leurs œuvres ?

Oui bien sûr. J’ai par exemple assisté à des répétitions d’orchestre ou Strawinski lui-même dirigeait. Le Sacre, je crois J’étais presque seul dans la salle. J’étais et je suis toujours un passionné de Stravinski. Et de Bartók. Mais les œuvres que je connais vraiment bien de l’intérieur sont celles que j’ai travaillé au piano : beaucoup de Chopin, deux sonates de Beethoven, quelques Études de Liszt, le Concerto pour la main gauche de Ravel, Jeux d’Eau… On a souvent dit que Ravel et Debussy ont été les fournisseurs de l’harmonie du jazz moderne. Je crois que c’est vrai. Le jazz avait tout à apprendre sur ce plan là, alors pourquoi n’aurait-il pas utilisé ce qui avait déjà été écrit 50 ans auparavant, par d’autres ? C’est ce qui se passé, et puis on est allé au-delà, en tous sens. Le jazz aujourd’hui je serais bien incapable de définir ce que c’est !

Certains musiciens de jazz ont en quelque sorte plongé les œuvres classiques dans le jazz, en les adaptant…

Certains l’ont très bien fait – pensez aux Swingle Singers. Et plus récemment j’ai beaucpup aimé un pianiste comme Edouard Ferlet, qui joue Bach en jazz, très bien.

Le big band de Count Basie – Photo : X – DR

Vous avez joué du Bach ? Il passe pour être le compositeur le plus proche du jazz, celui qui swingue le mieux…

Je n’ai jamais travaillé du Bach au piano, moi. Sauf pour la tournée de concertos avec Anne Queffelec. Il est vrai que sa musique est rythmée, qu’on pourrait presque l’appeler jazz par moment… Mais tout ce qui est bien fait, bien composé, swingue en vérité ! Il y a quelque chose à comprendre : la période swing, c’est la période des années 40 et 50. L’orchestre de Count Basie swingue magnifiquement à cette époque – mais attention, pas parce que les musiciens étaient les plus grands swingueurs du monde !  Parce que les arrangements étaient magnifiques ! Moi je défends l’idée que le swing vient d’abord de la musique qu’on joue, et après, bien sûr, de comment on la joue… D’abord de la musique elle-même. La musique d’Ellington swingue moins que celle de Count Basie, ce qui ne veut pas dire que l’orchestre de Basie soit meilleur… mais les arrangements, la musique de Basie elle-même est mieux faite pour swinguer. Il y a des assises, des phrases qui tombent bien, des temps qui rebondissent… Chez Ellington c’est beaucoup plus sophistiqué : le swing on y pense mais quand on écoute Ellington, on pense à autre chose. Chez Basie on ressent d’abord le swing.

Sur l’affiche de votre concert à  Gaveau il y a donc marqué : « Martial Solal improvise … ». OK – vous préparez en sportif pour un tel concert, vous « descendez » chaque jour vos Études de Chopin, votre Weber – mais moi dans le public, qu’est ce qui me garantit que vous allez improviser, créer dans l’instant  – et pas tout préparer d’avance ? Qu’est ce qui va se passer dans votre tête, juste avant le concert , avant d’entrer en scène ?

Quans je dis que je vais improviser ça veut dire que je vais me servir de matériaux existants, de mélodies connues, pour qu’il y ait une certaine communication avec le public, dans le but de triturer cette matière musicale, la défigurer, en y ajoutant des choses personnelles… Le matériau de base est un tremplin pour me lancer à l’eau. Ensuite, je dois me débrouiller…

Comment peut-on vous croire ?!

Si vous écoutez bien mes disques « live », vous verrez qu’aucun enregistrement d’une improvisation sur un même thème ne se ressemble. Mais qui à la patience de faire cela ? Tous mes concerts d’improvisation sont bel et bien différents !

Histoire Improvisées – le plus récent enregistrement de Martial Solal

Donc, pour la préparation de ce concert, mis à part le côté technique, vous allez seulement vous faire une petite liste de thèmes, la poser sur le piano…

Vous avez écouté mon dernier disque paru ? Ce sont des improvisations basées sur des thématiques qui étaient inscrites dans un chapeau par le producteur, Jean-Marie Salhani. J’ai tiré les petits papiers au hasard et j’ai improvisé. Salhani m’avait demandé les noms de personnes chères, il y avait lui-même rajouté des choses issues de ma biographie, et moi j’ai tiré au hasard. On a juste un peu triché en mettant pour la publication l’improvisation sur Count Basie en premier pour que l’écoute ensuite soit plus libre. Mais au fait : peut-on même dire que « Histoires improvisées » est un disque de jazz ? C’est un disque d’improvisations – Je prétends seulement que seul un pianiste de jazz aurait pu le faire de cette façon.

Est-ce à dire que pour improviser au piano, à moins peut-être d’être organiste, il faut être un pianiste de jazz ?

Je m’ennuie un peu à l’écoute de certains improvisateurs : ça joue, mais rien de plus. Quand je joue, moi, tout est nouveau avec à l’intérieur bien sûr mille choses préexistantes, mais l’assemblage est nouveau. Dans le feu de l’action je ne suis plus un pianiste : je suis quelqu’un qui s’amuse, qui prend des risques, qui se casse la figure de temps en temps. Quand je ne suis pas concentré il peut m’arriver d’être mauvais.

Le concert de la Library of Congress en 2011, paru chez JMS en DVD

L’écoute de la bande du concert de Washington à la Bibliothèque du Congrès en 2011 m’a dans un premier temps complètement démoralisé. Il y avait de bonnes choses pourtant, mais il y avait aussi 3000 notes de trop, c’était un jour sans, selon moi. Alors que j’étais au summum de ma santé technique ! De même, le récent concert de Munich : j’étais très content de la première partie quand je l’ai réécouté ; mais pendant la deuxième partie je me suis ennuyé pendant une demi-heure ! Il y a une part de chance en action….

Pourtant, côté public cela n’a pas ennuyé du tout, je crois…

Oui mais moi ce que je trouve ennuyeux c’est un peu spécial. J’ai entendu là-dedans trop de choses que j’avais déjà faites.

Jazz à Gaveau – le 33 tours original

Donc vous allez jouer Salle Gaveau. Pouvez-vous me raconter les circonstances de vos précédents et fameux concerts dans cette salle, au début des années 60 ?

C’était l’époque où le Modern Jazz Quartet était au top de son succès. Je connaissais individuellement ses quatre membres, pour ainsi dire des amis, et surtout John Lewis avec qui par la suite on a donné toute une série de concerts à deux pianos. Ils se présentaient en smoking, très chic… Et moi j’ai toujours aimé que le jazz soit présenté du point de vue vestimentaire comme une musique… sérieuse ! Pas ce que c’est devenu par la suite du point de vue du costume, avec les gandouras et autres turbans qui sont devenus à la mode !

Je me suis dit qu’on pourrait donner un concert en trio à Gaveau, avec le trio qui marchait très bien depuis quelques années, avec qui nous avions fait une tournée des Jeunesses Musicales de France et que je formais avec Daniel Humair et Guy Pedersen. 70 villes d’affilée ! Je me suis dit que cela rehausserait le prestige du jazz !

J’ai loué la salle, j’ai fait imprimer les tickets, j’ai tout fait… Des concerts de jazz à Gaveau, c’était en quelque sort une première. Il ne manquait que la publicité ! On a eu très peu de monde. L’année d’après j’ai été pour la première fois invité à New-York. Pathé Marconi, qui était ma maison de disques à l’époque m’a dit : « On refait un concert à Gaveau ». Cette fois ils l’ont organisé, et payé la salle. Ça n’a pas été non plus un franc succès public je dois dire. Espérons que cette fois ça va marcher. Maintenant c’est à Monsieur Croche de se débrouiller pour remplir la salle ! Pensez-vous qu’on va avoir le temps de bien remplir la salle ? Tous mes anciens admirateurs sont morts… Il faut intéresser une nouvelle génération, c’est pas simple !

En tous cas les disques réalisés à l’occasion des concerts à l’époque ont eu une certaine postérité, ont constamment été réédités…

Pour en revenir à Gaveau c’est la salle du piano. Si l’on m’avait proposé une autre salle je n’aurais pas accepté. Quand les Concerts de Monsieur Croche m’ont proposé Gaveau cela m’a amusé, bien plu. Je me suis dit qu’il me faudrait travailler six mois pour être à la hauteur, « en doigt » ! Si je ne suis pas concentré je vais tout rater mais au moins les doigts marcheront. La dernière fois ou j’ai été écouter un concert à Gaveau j’ai découvert que la meilleure place c’est le premier balcon de côté, juste au-dessus du pianiste !


Propos recueillis par Hannah KROOZ
Chatou, janvier 2019
© Concerts de Monsieur Croche
La photo en couleurs en tête de l’article est de Jean-Baptiste Millot

À lire aussi sur le site de Monsieur Croche :
1,2, 3, Solal !
Un entretien de Franck Bergerot et Thierry P. Benizeau, en partenariat avec Jazz Magazine

À écouter ou podcaster sur le site de France Musique :
Les Grands entretiens de Yvan Amar avec Martial Solal

Ecouter en streaming le nouveau disque de Martial Solal « Histoires Improvisées », chez nos amis de Qobuz

« Forgotten Russians » – un nouveau disque de Vladimir Feltsman


Bonne nouvelle pour tous ceux qui ont applaudi Vladimir Feltsman en octobre dernier aux Concerts de Monsieur Croche , et qui ont adoré son disque Brahms paru l’année dernière ! Il nous revient, toujours chez Nimbus, avec un enregistrement passionnant et qui comportera beaucoup de véritables découvertes : les « Russes oubliés », en bon français.

Vladimir Feltsman (c)Jean-Baptiste Millot

Dans le long et passionnant livret de pochette, Vladimir commente (extrait de l’introduction ) :

Cet enregistrement rassemble les œuvres de sept compositeurs nés en Russie entre 1882 et 1900. Cinq d’entre eux – Roslavets, Feinberg, Stanchinsky, Protopopov et Mosolov sont restés en Russie. Deux – Obuhov et Lourié – ont émigré en France après la révolution de 1917. Aujourd’hui, ces compositeurs sont souvent appelés « Russes oubliés » car leurs œuvres sont rarement interprétées et leurs noms sont peu connus en dehors d’un cercle restreint de spécialistes et de personnes intéressées par l’art russe​ ​du premier quart du Vingtième siècle.

 » Le début du XXe siècle pourrait être considéré comme une véritable renaissance des arts et des lettres en Europe et en Russie. Les nouveaux mouvements artistiques audacieux, l’esthétique, les styles et les techniques ont émergé très rapidement. 

 » Le processus d’innovation et de réforme artistique a commencé en Russie à la fin des années 1890 et s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1920. Cela ne se limitait pas à la musique, mais à toutes les formes d’art : poésie et littérature, arts visuels, théâtre et cinématographie. Il englobait des mouvements tels que le Suprématisme (Malevitch), l’Abstractionisme (Kandinsky) et le Futurisme (les frères Burliuk et Pavel Filonov) ; ainsi que des expériences de pointe avec le langage de Khlebnikon et Kruchenykh. 
Stravinsky était un fervent partisan de l’Avant-garde musicale, ouvrant des perspectives sonores jusque-là impensables, tandis que les écrivains du groupe «Oberiu» (Kharms, Vvedensky…) étaient en train de jeter les bases d’une littérature ​de l’​absurde. C’était une période de grandes promesses pour l’avenir des arts en Russie – un avenir qui ​n’adviendra hélas​ jamais ​vraiment.

Photo : X – DR


 » On a beaucoup écrit sur la brutalité et l’inhumanité du régime soviétique, sur son idéologie rigide et sur le contrôle total exercé par Staline sur les arts ​; ​ sur la manière dont ​cela a affecté la vie de millions de gens ​ »​ordinaires​ »​ (s’il existe des citoyens ​ »​ordinaires»​…​) ​et tant de projet​s ​artistique​s​ en URSS. 

 » Qu’il suffise de dire que tous les habitants de l’Union soviétique étaient affligés d’une incertitude constante et craignaient pour leur vie, leur survie physique. Tout le monde avait peur de partager ses vrais points de vue et sa compréhension des réalités politiques, se cachant derrière ​un semblant de sécurité ​personnelle, ​​en se présentant comme de bons et loyaux citoyens du premier, du seul et du plus juste État socialiste​ ! ​ En fait, personne n’était en sécurité​,​ et personne n​e pouvait être réellement à l’abri du hachoir à viande de Staline. 

Sergei Protopopov – Photo : X –  DR



 » Certes, cette atmosphère de peur et d’anarchie a touché tout le monde, y compris les créateurs. Pour un écrivain ou un poète, pour un artiste ou un compositeur, écrire quelque chose qui soit douteux sur le plan idéologique pourrait signifier non seulement un pari sur ​son statut social et le risque de tomber en disgrâce avec des fonctionnaires, mais ​pouvait coûter la vie même. ​Pour cette raison, il est ​bien difficile d’appliquer un critère ​défini d’intégrité artistique et personnelle aux créateurs ayant vécu et travaillé ​à l’époque et sous le joug de l’Union soviétique. Nous devrions être ​très ​prudents lorsque nous ​condamnons ou doutons,​ dans le confort de nos refuges occidentaux, ​du comportement de tel ou tel. Nous devons nous rappeler qu’il est facile de défendre des principes moraux élevés lorsque notre vie n’est pas menacée.

 » Quelles que soient la pression et les difficultés, ou peut-être à cause de celles-ci, les artistes qui vivaient et travaillaient en Russie ont produit une œuvre étonnante qui a traversé l’épreuve du temps et mérite d’être connue et étudiée.

La Croix sonore d’Arthur Lourié,
et la première page de Formes en l’air, trois pièces dédiées à Pablo Picasso

Programme de l’album :


Alexei Stanchinsky (1888-1914)
Prelude en mode Lyrique (1908) 4.27 Four Esquisse Op. 1 (1911) 
Samuil Feinberg (1890-1962)
Berceuse (1912)
Nikolai Obukhov (1892-1954)
Four pieces (1912-1918) 
Arthur Lourié (1892-1966)
Forms in the Air – after Picasso (3 pieces) (1915)A Phoenix Park Nocturne (1932)
Nikolai Roslavets (1881-1944)
Five Preludes (1919-22)
Alexander Mosolov (1900-1973)
Two Dances Op. 23b (1927)
Sergei Protopopov (1893-1954)
Sonata No. 2 Op. 5 (1924)

Le disque « Forgotten Russians » est disponible chez tous les bons disquaires — non, tous les bons disquaires ne sont pas des disquaires morts : ) … mais aussi sur Amazon ; vous pouvez aussi le retrouver sur le site de l’éditeur, Nimbus, ou encore sur iTunes, et enfin en Haute-Définition en streaming chez nos amis de Qobuz !

Vive 2019 !

Concerts de Monsieur Croche : 5 concerts d’ici à juin 2019 et bientôt l’annonce de la prochaine saison !


Vive 2019 ! Toute l’équipe des Concerts de Monsieur Croche vous présente ses vœux les plus chaleureux pour 2019, et vous remercie de votre confiance, et de votre enthousiasme. Merci en particulier à nos abonnés et soutiens de la première heure, que nous ne pouvons pas citer tous ici – mais ils se reconnaîtront. Merci aux artistes qui nous ont fait confiance et à ceux qui nous feront confiance pour la deuxième saison des Concerts de Monsieur Croche.

En seulement quelques concerts notre petite entreprise a essayé d’affirmer sa personnalité dans le concert des concerts parisiens !

Pour contribuer à vous faire passer une somptueuse année musicale 2019, nous avons déjà pas mal travaillé et nous avons devant nous les concerts déjà programmés, et qui nous porteront à juin 2019 :

(c) Damien Jacobs

Mercredi 23 Janvier : Martial Solal

(c) Jean-Baptiste Millot

Mercredi 6 février : Pavel Kolesnikov

Idil Biret avant un concert sur la scène de Carnegie Hall, Avril 2016 – Photo : X – DR

Mardi 16 avril : Idil Biret

Photo : (c) Jean-Baptiste Millot


Mercredi 22 mai : Kun Woo Paik

Mahan Esfahani – Photo : (c) Jean-Baptiste Millot


Vendredi 7 juin : Mahan Esfahani

Mais ce n’est pas tout pour 2019 !

La saison 2019-2020 des Concerts de Monsieur Croche est presque prête !

Elle débutera, si Sainte-Cécile le veut bien, le 16 octobre prochain, jour de la Sainte Hedwige. Nous en annoncerons bientôt les premiers événements et les premiers noms… avec son lot d’inédits, de surprises et d’idées fraîches !

Bonne reprise à tous – et, rendez-vous le 23 janvier. Attention, les places s’envolent vite, réservez !

Un Maître de l’expression musicale spontanée

Martial Solal improvisateur 

Par ANDRÉ HODEIR

Dans cet texte, le compositeur André Hodeir décrit l’Art de l’improvisation de son ami et complice Martial Solal…

La première constatation, la plus évidente, est la marque personnelle qu’imprime l’artiste à sa production. Aucune erreur d’identification n’est possible : on sait que c’est Solal. Pas seulement Solal jouant de l’Ellington ou du Gershwin– ou, plus exactement, par-dessus Ellington ou Gershwin- mais Solal se jouant lui-même, aussi reconnaissable dans le non-écrit quele serait une page de Chopin ou de Scarlatti.

Les récitals de piano de Martial Solal se distinguent par la spécificité du programme, puisqu’il s’agit de récitals d’improvisation conçus à partir de thèmes de jazz appartenant au répertoire courant – ceux qu’on appelle « standards » re-visités par un maitre de l’expression musicale spontanée.

Ensuite il y a le degré de perfection que le virtuose atteint dans cet exercice qu’il s’impose. Une technique instrumentale, qu’admirent plus d’un concertiste «classique », est mise au service d’une discipline intellectuelle rare chez un improvisateur. Les ressources du piano sont inventoriées, l’instrument est exploré de fond en comble.

Et puis encore, l’imagination sans cesse à l’affût, l’inventivité. A l’inverse de Thelonius Monk, qui tirait parti de ses insuffisances pianistiques et visait à l’épure par la réduction du matériau, Solal, servi par des doigts infatigables, repousse les limites de la paraphrase, cultive la diversité et introduit la profusion. Sa vitesse dépensée, peu commune (même parmi les grands improvisateurs), lui permet d’élaborer, au fil du discours, tout un peuple de figures inattendues, elles-mêmes génératrices d’autres figures . On pense à ces films d’animation de Norman Mc Laren dans lesquels, nés d’un simple cercle ou rectangle, les objets les plus étranges envahissent l’écran, par un processus d’auto-engendrement, en une prolifération indéfinie. Du thème traité, Solal révèle, ici et là, des aspects cassés, tronqués, dispersés, qu’il donne à voir dans des miroirs brisés, souvenirs des premiers tableaux cubistes. Rien ici n’est gratuit, les plus folles digressions sont fermement contrôlées.

Martial Solal apparaît à tel point improvisateur, pur créateur de l’instant, qu’il est tout près de réaliser ce type d’ « improvisation composée »auquel rêvaient le Stravinski de Petruchka, le Debussy de Jeux et le Schoenberg des Cinq Pièces. Les accidents et les illuminations de ses parcours pianistiques font de lui, actuellement, le premier compositeur de jazz dans le monde.

André HODEIR

à lire :
André Hodeir, le Jazz et son double Editions Symetrie

Pavel Kolesnikov : « Je voudrais faire différentes choses, pas seulement de la musique »

 


Par HANNAH KROOZ
avec la collaboration de Pierre Brévignon
Photo de tête d’article : Jean-Baptiste Millot


« Pendant que je vous attendais, j’étais avec un ami et on se demandait ce qu’on pouvait faire de cette situation bizarre dans laquelle vous me voyez aujourd’hui ! Je suis ici depuis deux jours, et il s’est passé des choses assez étranges. Un couple est venu pour mon récital, ils attendaient depuis six jours, il faisait très chaud, rien n’était vraiment en place et tout à coup il arrive cette chose incroyable et le concert est annulé. »

 » Et maintenant, je me demande ce qui va se passer. Un meurtre peut-être ? Ou bien, comme dans Melancholia de Lars von Trier, une planète va-t-elle venir percuter la Terre et anéantir la civilisation ? Ou alors allons-nous nous retrouver bloqués dans ce stupide hôtel comme dans l’Ange exterminateur de Buñuel ? »

Le jour de notre rencontre rien n’allait très bien pour Pavel, dans cet hôtel avec piscine et golf près du Festival de la Roque d’Anthéron où Pavel était annoncé non loin le soir-même en récital à l’Abbaye de Sylvacane. Un véritable déluge s’était abattu sur la région, conduisant à l’annulation de son concert, qui ne fut hélas pas reporté au lendemain. Dans les pièces nombreuses du lobby de cet hôtel inutile, l’ambiance était flottante. Ce fut heureusement l’occasion d’un long échange dont voici la première partie.

  • D’où venez-vous donc ?

De Sibérie.  Où je suis né, dans une famille de scientifiques. Mon père était physicien puis a travaillé comme programmeur, spécialiste en informatique. Ma mère travaille dans la génétique. Ma ville natale est Akademgorodok, qui a été bâtie et organisée pour les scientifiques, un peu comme un gigantesque campus, avec une population qui doit avoisiner les 150 000 habitants ! Elle a été fondée sous l’ère soviétique, dans les années 50. C’est un endroit assez curieux pour tout dire, où la musique a toujours joué un rôle important.

Parmi les jeunes gens, à peu près tous fréquentaient une école de musique. J’ai commencé par le violon. J’ai commencé le piano à peu près en même temps mais le violon est resté mon instrument principal pendant dix ans : jusqu’à ma seizième année j’étais focalisé sur le violon. Mais je n’étais pas un très bon violoniste, je me battais vraiment contre mon instrument et, surtout, je n’éprouvais pas de plaisir à en jouer – nettement moins que lorsque je me mettais au piano en tout cas. Avec le piano en revanche, je me sentais seul responsable de l’histoire que je pouvais raconter, du monde que je pouvais imaginer. La technique même du piano rend l’instrument bien plus accessible : il suffit d’appuyer sur une touche pour produire un son correct. Ensuite, naturellement, quand on progresse dans l’apprentissage, on découvre que c’est un peu plus compliqué. À l’inverse, quand on débute au violon, produire un son correct est tout simplement impossible.

  • Vu de France, on imagine la Sibérie comme un pays austère, glacial, où la vie est très pénible…

Oui, ça peut arriver. Akademgorodok est proche de Novossibirsk, la troisième plus grande ville de Russie avec 3 millions d’habitants. C’est une cité certes assez ennuyeuse sur le plan architectural mais on y trouve beaucoup de très bons théâtres, des salles de concert, un opéra, un excellent orchestre – un des meilleurs de Russie – et un superbe conservatoire. C’est là que j’ai travaillé pendant mes trois dernières années d’études en Sibérie. Puis je suis parti à Moscou où je suis entré au Conservatoire.

  • Donc, quand on a du talent en Russie, où que l’on soit né, on passe forcément par le Conservatoire de Moscou.

Certains préfèrent aller à Saint-Pétersbourg mais je dirais que pour les pianistes Moscou est préférable, selon moi.

  • Depuis quelques temps, on a l’impression d’un renouveau du piano russe, avec beaucoup de jeunes talents qui émergent, n’est-ce pas ?

Le conservatoire d’État est un peu trop renfermé sur lui-même. Au début du XXème siècle, le conservatoire de Moscou était une institution qui accueillait des gens de l’étranger comme Heinrich Neuhaus, et beaucoup de musiciens prodigieux y enseignaient. L’énergie créative y était très forte. Le conservatoire est resté sur cet élan jusqu’à la fin du XXème siècle. Les choses sont plus compliquées aujourd’hui . 

  • Diriez que vous avez été déçu par l’enseignement que vous y avez reçu ?

Non. J’ai adoré mes années de Conservatoire. J’y ai appris beaucoup de choses passionnantes. C’est un endroit très étrange, immense, avec beaucoup d’élèves brillants… je me demande d’ailleurs si dans ce genre de situation, ce qu’on enseigne est le plus important…  Il y a tellement de compétition entre tous ces talents : cela peut sur impulsion gouvernementale  il y a beaucoup de changement dans l’organisation de l’enseignement et ça fiche tout en l’air. Les profs n’ont plus tant de temps pour enseigner, ils passent un temps fou à s’occuper de la paperasserie, c’est devenu terriblement administratif. Ces trois ou quatre dernières années, surtout.

  • À quel moment avez-vous choisi de quitter la Russie pour vivre ailleurs ? Vos parents sont-il restés alors en Sibérie ?

Oui, ils y sont restés. Quand j’ai terminé le conservatoire en 2011, en quatrième année, j’ai eu envie de partir mais je ne savais pas où partir, d’abord ! Je ne connaissais pas grand-monde. J’envisageais peut-être d’aller vivre à Hanovre, ou à Madrid pour étudier avec Dmitri Bashkirov. Ou aux États-Unis !  

Sur les conseils d’un ami j’ai participé à des master-classes de Norma Fischer à Londres. Ça m’a semblé très intéressant… et j’ai passé quatre ans avec elle, qui est une prof absolument magnifique, qui s’occupe de ses élèves de manière admirable.  On a tous un lien très personnel avec elle, ce qui est sans doute assez rare au Royaume-Uni.

Au conservatoire de Moscou, je n’étais pas à plaindre pourtant.  J’étudiais avec Nikolaï Luganski, Pavel Nersessian et Andrei Pisarev qui étaient les assistants de mon professeur principal Sergueï Dorenski, âgé et affaibli à l’époque. J’ai finalement eu peu de cours avec lui personnellement. La situation avait aussi son avantage ; je travaillais un peu avec chacun, je présentais un morceau à l’un d’entre eux, puis j’allais travailler le même avec un autre, puis avec un troisième… et chacun me donnait des conseils parfois radicalement différents !  Au bout du compte, je choisissais ce qui me convenait le mieux. Pour moi, c’est la démarche créative parfaite. C’est comme ça que je fonctionne aujourd’hui, dans un sens beaucoup plus large. J’ai besoin d’additionner beaucoup de choses, d’accumuler les informations : c’est ce qui nourrit ce que je deviens.

  • Si vous faisiez de la sorte votre petite cuisine personnelle, comment cela se passait-il au moment des diplômes ?

Disons que ma cuisine personnelle était quand même supervisée. Mes professeurs me défendaient, ce qui est parfois nécessaire au conservatoire de Moscou car les gens peuvent être très agressifs au moment des examens. Mais ce n’était pas toujours facile, parfois j’avais affaire à forte partie.

  • En fin de compte, qu’est ce que le Conservatoire de Moscou vous a apporté ?

D’abord, de la force. C’est un environnement très stressant et très compétitif. On est constamment surveillé par ses congénères et par les profs. Cet endroit m’a rendu plus fort. Sur le plan technique et surtout sur le plan mental. Et puis, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur Pavel Nersessian. C’est sans doute avec lui que j’ai le plus travaillé, et c’est l’un des musiciens les plus atypiques et les plus raffinés que j’aie rencontrés. Il m’a ouvert tout un monde. Ensemble, nous travaillions beaucoup la qualité du son, le phrasé, la façon de modeler une phrase. Il défendait cette idée inhabituelle pour moi, mais qui m’a marqué dès qu’il m’en a parlé : la phrase en elle-même peut certes être manipulée — mais on ne peut pas impunément lui faire subir tous les outrages, car cela a des conséquences. Il est donc indispensable de toujours trouver le juste équilibre entre ce qu’on veut faire et ce vers quoi la phrase musicale tend. Il y a une lutte constante entre votre idée et ce que la phrase devient à mesure que vous la façonnez.

  • Cette recherche semble au cœur de votre approche.

Oui, en effet.

  • Malgré votre timidité apparente, une allure adolescente, on vous sent très combatif.  Vous êtes peut-être un peu plus un tueur que vous n’en auriez l’air…

Possible ! (rires). À propos de combativité : pendant mes trois dernières années en Sibérie, j’ai étudié dans une classe avec une dame très dure. Une musicienne merveilleuse mais très stricte, façon vieille école soviétique…. Et très intelligente. Elle aimait la compétition. Un jour, elle m’a donné un morceau à travailler — une sonate de Schubert, je ne sais plus laquelle exactement, en me glissant le propos suivant :  « Il y a quelques années, une de mes élèves l’a apprise en seulement quatre jours. » C’était évidemment une manière évidente de piquer mon instinct de combat. La suite de cette histoire, je ne m’en souviens pas mais on me l’a racontée ! Apparemment, j’ai choisi de travailler… une autre sonate !  Et je l’ai apprise très vite. C’est devenu ma méthode pour éviter les confrontations directes avec les gens, surtout dans le domaine de l’Art. Je ne crois pas à la compétition dans l’Art. J’aime qu’il y ait de la tension, une démarche aventureuse, mais je n’aime pas la compétition ; j’essaie de m’en écarter autant que possible quand la situation se présente.

Avec Norma Fischer j’ai découvert une école complètement différente, et c’est justement ce que je recherchais. L’école anglaise n’a rien à voir avec les multiples variantes de l’école russe auxquelles j’étais habitué. Je voulais découvrir une culture du son différente, une nouvelle approche émotionnelle et c’est exactement ce que j’ai eu. J’étais ravi. Je ne voulais pas « passer à la vitesse supérieure » ; je voulais seulement m’approprier le piano, réussir à exprimer ce mélange d’influences de l’école russe et de l’école anglaise. C’est plus ou moins ce que j’ai pu réaliser, je crois.

  • Comment s’est passée votre vie en Angleterre sur le plan personnel ?

Au début, la vie à Londres était difficile à cause des différences de mentalités. J’avais du mal à interagir avec les gens. En Russie, on sait tout de suite ce qu’une personne pense de vous, c’est évident dès les premiers échanges. À Londres, au contraire, il faut tout masquer, tout voiler. Ça me laissait perplexe. J’ai fini par apprécier ce type de rapports, ça me donne davantage de liberté émotionnelle.

J’ai participé, vous le savez, à beaucoup de concours, à Moscou, à Londres… Mais je n’ai JAMAIS aimé cela. J’ai beaucoup de mal à gérer le stress propre à ces concours, je deviens rapidement très tendu, mon jeu se tend, lui-même, devient techniquement parfait… C’est plus fort que moi : je me focalise alors sur la perfection technique et tout le reste, sur le plan émotionnel, sonne creux. C’est probablement la raison pour laquelle je n’ai jamais vraiment réussi dans les concours. J’en ai gagné quelques-uns pas très importants et, le reste du temps, j’ai toujours fini deuxième, troisième, quatrième… Presque jamais premier !

Le disque incroyable des épreuves du Concours de Honens au Canada, en 2012

En arrivant au Canada, pour le concours d’Honens, je sortais d’une déception : un concours à Pretoria où je n’avais pas réussi à me qualifier pour les phases finales. J’étais dévasté. C’est un ami qui m’a incité très fermement à m’inscrire au concours de Calgary, à remplir leur formulaire complètement dingue, avec des tonnes de questions ! Pour je ne sais quelle raison, je me suis trouvé à Calgary bien plus détendu. J’ai décidé de ne pas aborder ce concours comme une compétition. Et je dois dire que, sur place, tout est organisé aussi pour qu’on n’ait pas cette sensation. C’est un endroit assez révolutionnaire de ce point de vue. Ils ont complètement réinventé le principe même du concours : c’est bien plus une sorte de festival. Par exemple, on ne distingue pas les jurés, qui sont assis tout au fond de la salle. Et l’on participe à de merveilleux concerts entre candidats, avec quantité d’artistes différents, des récitals de musique de chambre… C’est comme un festival très chaleureux !

  • À partir de là, on peut dire que vous vous êtes libéré ?

 Oui, et j’ai été le premier surpris d’avoir remporté ce concours pas comme les autres. Je pensais avoir joué plutôt bien, mais je ne me sentais pourtant pas dans la peau d’un lauréat. Après Calgary, mon jeu a changé radicalement et rapidement. Un mois après, je suis retourné à Moscou, où j’étudiais encore, pour donner un récital, avec les autres étudiants de mon professeur. J’ai joué une quinzaine de minutes je ne sais plus quoi, et elle est venue me voir pour me dire : tu joues très différemment, tu es plus libre. C’était ça : je n’avais plus ce poids sur les épaules, cette pression…

  • En Angleterre, vous avez fait partie du programme BBC pour les jeunes musiciens.

Pendant deux ans, et ça a été merveilleux. Ça aide à construire des relations avec les orchestres, à découvrir de nouvelles salles de concert, et ça procure une grande exposition médiatique – beaucoup de gens écoutent BBC 3, ça m’a surpris. L’atout majeur pour moi, c’est d’avoir pu enregistrer en studio, devant des micros. Il faut travailler très vite, en général on a six heures pour graver quarante minutes de musique – c’est assez éloigné des standards d’enregistrement d’un CD. Mais ça m’a permis de me familiariser avec les micros, d’apprendre à gérer ces situations. C’était très précieux. Je n’aurais pas pu acquérir cette expérience autrement. J’ai beaucoup enregistré pour la BBC, sans doute une quinzaine de programmes.

Pavel Kolesnikov joue Louis Couperin

L’enregistrement est une autre forme d’art pour moi, avec le concert. Pour moi, ce qui est séduisant dans le disque n’est pas qu’il perdure — je n’aime pas cette idée de témoignage pour l’éternité : on doit toujours se développer, évoluer — mais le fait qu’il permette d’essayer des choses impossibles en concert. Certaines choses marchent au concert mais je n’ai pas envie de les enregistrer. D’autres expériences ne peuvent avoir lieu qu’au disque. Prenez par exemple mon disque Louis Couperin. Le disque a été produit d’une façon très spécifique, avec un piano bien particulier, avec des micros disposés d’une certaine façon… J’avais un son précis en tête, que je voulais produire, et, je le sais bien, ce son ne peut pas être obtenu dans une salle de concert. Mais c’était mon idée, et le disque était la seule façon de la concrétiser. C’est pour ça que c’est bien de pouvoir enregistrer un CD quand on en a vraiment besoin.

  • À propos de votre concert récent à Londres à Wigmore Hall, j’ai lu un article d’un journaliste qui disait son incompréhension face à votre programme et à sa signification…

Pour vous dire la vérité cet article m’a chagriné car en effet il n’a rien compris. J’avais construit un programme très spécifique, bourré d’idées, centré sur Debussy et son évolution. J’avais décidé de sortir les gens de leur zone de confort en leur présentant des combinaisons originales qu’ils pouvaient déchiffrer à leur guise. C’était ma façon de vouloir maintenir éveillée l’attention des spectateurs sur toute la durée du concert, y compris dans des pièces très connues comme la Campanella. Je voulais qu’ils les écoutent comme si c’était la première fois qu’ils les entendaient — pas qu’ils entendent ce à quoi ils s’attendent, mais ce qui se passait vraiment sur scène. J’ai été, à la sortie du concert, enchanté par l’accueil que le public m’a réservé. Il y a toujours beaucoup d’échanges après les concerts, le gens viennent vous parler en coulisses et, là, ils m’ont dit des choses auxquelles je ne me serais jamais attendu. Je pensais, à propos de tel ou tel détail : « Cela va passer inaperçu, c’est juste pour moi, pour mon plaisir… » Mais des gens, des spectateurs normaux, sont venus me voir, et ils avaient remarqué ces détails que j’avais glissés ici et là ! … Et voilà qu’un journaliste du Guardian écrit ce papier ! 

  • J’ai regardé en vidéo votre concert en Belgique à Flagey…

Programme similaire… mais il était plus ambitieux à Wigmore !

(c) Jean-Baptiste Millot

  • Quels sont les pays ou votre carrière commence à « prendre », à part l’Angleterre ?

Eh bien, je joue souvent en Hollande et, depuis quelque temps, dans les pays francophones : Belgique, France. La France me plaît car j’ai souvent de bonnes expériences avec les gens, il y a une bonne alchimie entre ma façon de présenter mes programmes et ce que le public aime entendre. Ma façon d’appréhender la musique semble bien convenir au goût français.

  • Quel sera le programme de votre prochain CD, chez Hyperion ?

Chopin, de nouveau, dont j’ai déjà enregistré un bouquet de mazurkas pour le même label.  Les 4 Impromptus et la Fantaisie en fa mineur. Les impromptus sont présentés dans l’ordre chronologique, pour restituer l’évolution de la pensée de Chopin : d’abord la Fantaisie-impromptu, puis les Impromptus 1 et 2, la Fantaisie en fa mineur et le troisième Impromptu. Entre chaque pièce, j’insère des valses et des mazurkas. Ça fait un peu comme une grande sonate. Pour la première fois, j’enregistre dans l’ordre du programme du concert.

  • Dans un tel cas, le programme de l’album forme un concept…A une époque où les gens peuvent et souvent déstructurent l’écoute d’un album, quand ce ne sont pas les algorithmes… Vous insistez pour qu’on écoute vos disques dans un certain ordre ?

Non, je n’insiste pas, ils peuvent écouter dans l’ordre qu’ils veulent. Mais il est très important en tous cas que mon travail soit présenté dans son intégrité. La moindre des choses est d’offrir à la personne qui achète mon disque « un peu plus ». Quand on fait un dîner, il faut toujours prévoir un peu plus… Hors de question que les amis repartent le ventre creux ! Il faut les rassasier avec assez de nourriture et de vin. C’est l’idée derrière chacun de mes programmes de concert ou de CD. Il faut que ce soit assez riche pour l’auditeur, et même un petit peu plus…

  • Comment voyez-vous votre carrière à venir ? Quelle est votre vie musicale rêvée ?

En fait, dans un monde idéal, je voudrais faire différentes choses, pas seulement de la musique.

  • J’allais vous parler des parfums, votre passion…

Oui, les parfums, mais pas seulement. Il y a d’autres domaines qui m’intéressent autant… Je m’intéresse beaucoup à la photo. Alors disons : les parfums, la mode si l’occasion se présente, mais aussi le cinéma, le théâtre ou l’opéra comme metteur en scène.

  • Quel serait donc votre premier film? Une adaptation de roman ?  Un scénario original ?

Un scénario original. Pendant que je vous attendais, j’étais avec un ami et on se demandait ce qu’on pouvait faire de cette situation bizarre dans laquelle vous me voyez aujourd’hui ! Je suis ici depuis deux jours, et il s’est passé des choses assez étranges. Un couple est venu pour mon récital, ils attendaient depuis six jours, il faisait très chaud, rien n’était vraiment en place et tout à coup il arrive cette chose incroyable et le concert est annulé. Et maintenant, je me demande ce qui va se passer. Un meurtre peut-être ? Ou bien, comme dans Melancholia de Lars von Trier, une planète va-t-elle venir percuter la Terre et anéantir la civilisation ? Ou alors allons-nous nous retrouver bloqués dans ce stupide hôtel comme dans l’Ange exterminateur de Buñuel ? Bon. Je ne sais pas ce que pourrait être mon premier film. Quant à l’opéra, j’ai quelques idées. J’aimerais mettre en scène Don Giovanni ou la Traviata !

  • Le chant, les chanteurs, vous intéressent ?

Oui, beaucoup. Mais l’idée de mettre en scène correspond à mon esprit visuel. L’image est une façon très puissante de raconter une histoire. Bref.

… Où en étions-nous, déjà ? Ah oui ! Ma carrière ! J’aimerais étudier d’autres compositeurs, découvrir d’autres scènes. Plusieurs idées me tiennent à cœur. D’abord, me libérer de la tradition. Pas d’une façon révolutionnaire mais très neutre.

Claude Debussy – Photographie de Felix Nadar. Circa 1908

J’aimerais être capable de mettre de la distance entre moi et tout ce que j’ai appris, tout ce qu’on m’a enseigné, et repartir d’une page blanche. J’aimerais être capable de voir les choses comme elles sont. C’est le paradoxe de l’éducation artistique : on a besoin de fondations, de strates et des strates de savoir sur lesquelles se construire. Mais ensuite ? Il faut arriver à les oublier sans quoi on ne sera jamais capable d’être libre dans sa création. En ce sens, Debussy est une figure centrale pour moi. C’est l’un des créateurs les plus incroyables, il a su partir d’une liberté complète sans être révolutionnaire comme Schoenberg, par exemple. Ou alors c’est une révolution en douceur. Elle est fondée sur beaucoup de choses mais il les a réinventées.

  • Debussy adorait la poésie, les femmes, il avait une approche très sensuelle de l’art…

Un mélange très intéressant, très français. Élégant de bien des façons. En même temps, il était très incisif, sérieux, il allait au cœur des choses. Ça aboutit à un équilibre fascinant. Ravel est un compositeur extraordinaire aussi mais, à mon sens, son influence et son importance sont bien moindres que celles de Debussy. 

  • On parle parfums, maintenant ?
    Je ne savais pas qu’on pouvait les collectionner, je pensais qu’ils étaient trop éphémères. On peut les comparer à la musique. Il y a des notes sur une partition, on les joue d’une certaine façon…

Tout à fait. Et l’art du parfum évolue dans le temps. Dans un temps limité. Quand on met du parfum sur sa peau, il se met à évoluer lui aussi. La parfumerie classique propose de raconter une histoire.  Ça commence dès qu’on sort le parfum de son flacon pour le mettre sur sa peau. Avec la musique, c’est pareil : quand c’est fini, c’est fini, et ce n’est jamais pareil. Chaque fois qu’on se parfume, c’est légèrement différent. C’est fondé sur des accords et des harmonies, ça emplit votre esprit d’une façon très directe, ça affecte des parties différentes du cerveau mais d’une façon assez similaire. Inhaler un parfum provoque tout de suite une réponse émotionnelle, avant même de pouvoir intellectualiser, et ça suscite aussi beaucoup d’associations. Il y a cette combinaison de choses universelles, que beaucoup de gens perçoivent d’une façon identique. Mais c’est aussi filtré par votre perception, vos souvenirs, tout ce qui s’est passé dans votre vie et qui altère vos sensations. Là encore, c’est un fonctionnement identique à l’œuvre d’art. Ce qui m’intéresse dans le parfum, c’est que c’est de l’art abstrait, on ne peut pas dire de quoi ça parle, c’est juste une odeur, et en même temps cette odeur suscite une implication émotionnelle. Il y a des odeurs joyeuses, d’autres tristes ou intenses, mélancoliques, dramatiques, sensuelles. En musique, on ne sait pas toujours non plus d’où proviennent les émotions qu’on ressent.

 

  • Debussy serait le compositeur le plus parfumé non ?

Possible, oui…

  • Et un maître ancien comme Couperin, non ?

Aussi ! Et on pourrait aussi le dire d’autres compositeurs : Chopin, Brahms. Mais, en général, je n’associe pas directement parfum et musique. Les gens me demandent souvent « Quel parfum associez-vous à tel ou tel morceau ? », je ne peux pas leur répondre, ça ne marche pas comme ça pour moi. En général, je trouve beaucoup de correspondances entre ces deux arts.

  • Vous-même créez-vous vos parfums ?

Non, si on veut faire ça sérieusement il faut être formé, avoir des compétences en chimie. Je serais capable peut-être de superviser la création de parfums : il y a un nez qui travaille le côté technique et une personne qui supervise le processus et peut suggérer des modifications, c’est elle qui donne l’idée de départ et ils travaillent ensemble – un peu comme en musique de chambre.

Le dernier disque de Pavel Kolesnikov, consacré à Beethoven

  • Et dans l’enregistrement d’un disque…

Oui exactement, c’est le rôle du producteur !  J’aimerais être un producteur de parfums !

Propos recueillis par Hannah Krooz
Mallemort, août 2018


Pavel, tout jeunôt, en 2007, au concours Tchaikovski

Une Mazurka de Chopin…

Tous les disques de Pavel Kolesnikov parus chez Hyperion 

 

Martial Solal parle de son nouveau disque, « Histoires improvisées – paroles et musique »

Depuis quelques années, on nous met en garde contre l’abus de I’alcool, du tabac, du jeu. On ne prévient jamais des dangers de I’improvisation… L’improvisation est pourtant une activité à haut risque. Pour le musicien comme pour ceux qui I’écoutent…

Pour profiter pleinement d’une musique qu’il découvre, l’auditeur aussi doit savoir consommer avec modération. Je pense que ce disque ne doit pas être écouté en une seule fois. Ce n’est pas un livre à suspense dans lequel on aurait hate de tourner la page pour connaitre la suite de histoire…

Il s’’agit plutôt d’un recueil de nouvelles, de souvenirs de lieux ou de personnes que j’aime ou que j’ai aimées. 

L’aventure, imaginée par Jean-Marie Salhani, m’a été proposée alors que je venais de décider de fermer mon piano avec |’intention de ne plus enregistrer, de ne plus paraitre en public. 
 
Vous pouvez constater que j’ai accepté de jouer le jeu… Sans préparation autre que physique, comme avant un concert. La règle consistait à improviser une vingtaine de pièces, plutôt assez courtes, inspirées par un nom ou quelques mots inscrits sur 52 petits carrés de papier contenus dans un chapeau. Je n’avais plus qu’à fermer les yeux, et extraire un à un ces papiers qui me serviraient de point de départ.

Contrairement a la plupart de mes disques précédents, il ne s’agissait pas d’improviser sur des grilles de standards ou autres.

Je ne me suis pas embarrassé de l’idée de produire un disque de jazz , de musique classique ou contemporaine, ne refusant aucune des idées ou des réminiscences qui me venaient a l’esprit pendant que je jouais. J’ai souhaité dire quelques mots, après avoir pris connaissance de chaque petit papier extrait du chapeau, pour expliquer à qui, ou à quoi je penserai en jouant.

(c) Damien Jacobs

Après l’enregistrement, j’ai eu la faiblesse (ou la curiosité) de lire tous les petits papiers que je n’avais pas dépliés.

Et j’y ai découvert nombre de noms qui sont trés importants pour moi et que je n’avais pas pu mettre en musique : André Hodeir, Lucky Starway, Club Saint-Germain, Aimé Barelli, Lucky Thompson, Village Vanguard, Marius Constant, Zoé Solal, Newdecaband et bien d’autres… Sans parler de tous ceux qui ne figuraient sur aucun de ces petits bouts de papier et qui sont ou ont été tout aussi indispensables à ma vie !

Le sort, avec la complicité de mon producteur et ami, a décidé pour moi… 

 
Le tout a été enregistré en une seule prise, ce qui peut expliquer quelques redites et le côté parfois débridé ou irréfléchi… 

J’ai joué de la même façon queje le ferais chez moi, le matin, juste pour divaguer sur le clavier.

En réalité, mes voisins n’ont droit, eux, qu’a des exercices, ou presque…

Martial Solal
23 août 2018

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Regarder ce tout récent interview de Martial Solal par Michel Mompontet sur CultureBox

 

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  • Abonnement 1ème catégorie 3 concerts : 88 euros
  • Abonnement 3ème catégorie 3 concerts : 57 euros
  • Abonnement Catégorie “Jeunes – 28 ans” : 31 euros
    (Attention : sous réserve de justification d’âge, et votre placement sera réalisé en fonction des disponibilités, le soir même)  

Les 5 concerts possibles dans votre abonnement :

Martial SOLAL, 23 janvier 2019

Pavel KOLESNIKOV, le 6 Février 2019

Idil BIRET, le 16 avril 2019

Kun Woo PAIK, le 22 mai 2019

Mahan ESFAHANI, le 7 juin 2019

AVANTAGES SUPPLÉMENTAIRES DE L’ABONNEMENT

  • Économie de 30% sur le prix des places que vous avez choisies dans la catégorie de votre choix.
  • Accueil personnalisé
  • Programme offert à chaque soirée dans toutes les catégories
  • Sur simple appel, vos places seront mises à la disposition de vos amis si vous ne pouvez pas venir, avec la même qualité de service.
  • S’abonner aux Concerts de Monsieur Croche est aussi un geste militant : en vous abonnant, vous soutenez la programmation libre et originale de Monsieur Croche.

COMMENT SOUSCRIRE A VOTRE ABONNEMENT LIBRE ? 

Pour vous abonner, allez sur la page « s’abonner », et suivez les instructions. Après avoir choisi votre catégorie, et au moment de valider votre commande, veuillez préciser sur la note de commande à droite les 3 concerts que vous souhaitez réserver.

Pour toute question,  contactez Sériel Bocciarelli au 07 69 70 32 51. info@concertsdemonsieurcroche.com


Nouveaux tarifs jeunes -28 ans

Nous complétons notre politique tarifaire en direction des jeunes gens, et créons un tarif “Jeunes” unique de 15 euros, valable désormais pour tous nos concerts et pour tous les spectateurs âgés de moins de 28 ans. 

A noter aussi que :

a) Le tarif “Groupe”, qui permet une remise de 20% à partir de 10 places achetées pour un même concert dans une même catégorie s’appliquera aussi à ce tarif « Jeunes ».

b) Notre nouvel abonnement libre (trois concerts au choix = -30%) est cumulable avec le tarif « Jeunes » ce qui porte la place à un peu plus de 10 euros seulement.

c) Les places au tarif « Jeunes » s’achètent à la billetterie de Gaveau chaque jour de la semaine auprès de nos charmantes caissières (qui effectueront un contrôle d’identité musclé  !). Pour les abonnements, allez sur la page « s’abonner » et suivez les instructions. Vous pouvez également nous contacter directement par téléphone. (Un justificatif d’identité vous sera demandé lors de la remise de votre abonnement  le soir du premier concert que vous avez choisi).

d) Vous pouvez aussi réserver vos places au tarif « Jeunes » par téléphone et les payer en les retirant une heure avant le début du concert auprès du contrôle « retrait des places » à gauche après les portes vitrées.

N’hésitez pas, pour toutes vos questions, à contacter :
Sériel Bocciarelli au 07 69 70 32 51
 info@concertsdemonsieurcroche.com

 

Les disques des artistes préférés de Monsieur Croche sous votre sapin de Noël !

Les artistes de la saison des Concerts de Monsieur Croche sont très présents dans l’actualité discographique ces temps-ci, et leur production devrait vous donner quelques bonnes idées de cadeaux à mettre sous le sapin de Noël 2018 !

Lukas Geniušas, qui jouera le 5 décembre 2018 à la Salle Gaveau aux Concerts de Monsieur Croche fait sortir chez MIRARE le premier volume d’une intégrale du piano de Prokofiev. Pour l’occasion, il a rajouté à son programme du 5 décembre quelques pièces de l’Opus 12.

L’album sera disponible sur toutes les plateformes de musique en ligne, par exemple chez nos amis de Qobuz,  le Vendredi 30 novembre 2018.

Martial Solal fait paraître quant à lui sur le label JMS (comme Jean-Marie Salhami) un nouvel album intitulé Histoires improvisées. Il s’agit d’une série de 19 improvisations nées d’une idée de Jean-Marie Salhami, et d’un défi qu’il a lancé à Martial, de petits papiers sur lesquels Jean-Marie inscrirait des mots que Martial tirerait au hasard et sur lesquels il réagirait avec ses doigts, et son piano. Parmi les noms qui furent inscrit sur les petits papiers, et qui furent tirés par Martial il y a Liszt, Count Basie, Alger, Marche nuptiale, Claudia…

Histoires improvisées est disponible chez tous les bons disquaires ou chez votre e-disquaires préféré.

À noter : l’album ne sera pas disponible sur les services de téléchargement ou de streaming avant quelques semaines.

Pavel Kolesnikov, qui jouera aux Concerts de Monsieur Croche le mercredi 6 février a présenté il y a quelques semaines un album Beethoven ; et son Beethoven est à l’image de tout ce qu’il touche : magique. Déjà salué par la presse mondiale, cet album réunit la fameuse « Clair de lune » et d’autres pièces. Il vous donnera envie de venir écouter Pavel, croyez-le bien ! Vous pouvez télécharger l’album en qualité CD et même en haute-résolution sur le site du label Hyperion Records

Mahan Esfahani quant à lui, a fait paraître chez Hyperion un disque aussi incroyable que l’est toujours son interprète, qui jouera aux Concerts de Monsieur Croche le vendredi 7 Juin 2019.  

The Passinge mesures est un album tout entier consacré à ce qui est sans doute l’un des plus grands trésors de la musique des îles britanniques, cette musique des grands virginalistes, signée de John Bull, William Byrd, Giles et Richard Farnaby, Orlando Gibbons,  William Inglot, Thomas Tomkins, John Dowland… C’est aussi un terrain de jeu idéal pour Esfahani, qui y démontre ses innombrables talents. Et comme toujours avec Mahan, il y a à entendre et il y a à lire : les notes explicatives dans le livret informent, éclaircissent et provoquent : une véritable mine d’or, un régal, une expérience discographique complète. A noter que le disque est livré avec  toutes les traductions des notes très intéressantes rédigées par Mahan, en français.

Vous pouvez télécharger l’album en qualité CD et même en haute-résolution sur le site du label Hyperion Records

Enfin, Idil Biret, qui fêtera en avril aux Concerts de Monsieur Croche le 70ème anniversaire de son premier concert à Paris, a fait paraître l’été dernier un gigantesque coffret réunissant toute sa discographie. 

Le coffret qui vient de paraître, de l’intégrale des enregistrements studio de Idil Biret, de 1959 à 2017

Enfin, pour faire suite aux questions qui nous ont été posées depuis le concert, le disque de Henri Barda enregistré à Tokyo en 2008 est disponible par correspondance auprès de Monsieur Croche, au prix de 22 euros port compris.

Il suffit d’envoyer un chèque libellé à l’ordre de Monsieur Croche, à l’adresse suivante :

Monsieur Croche, CD Barda, 8 rue Lemercier 75017 Paris.

Un entretien avec Lukas Geniušas

 

Nous avons rencontré l’été dernier Lukas Geniušas au lendemain du récital passionnant qu’il a donné au Festival  » Piano Rarities  » de Husum. Dans la première partie de cette interview nous revenons sur son histoire familiale, sur sa Grand’mère, tellement importante dans sa formation, sur les musiques qu’il aime à défendre. Et sur cet héritage qui est d’une manière ou d’une autre toujours celui de tout pianiste russe : celui de l’Âge d’Or du piano soviétique.


  • Par HANNAH KROOZ
    Cet article a été complété et mis à jour le 29 novembre 2018

Vous êtes donc issu d’une famille de musiciens… Votre père, Petras Geniušas, est pianiste, votre mère, Xennia Knorre, est professeur de piano. Et votre grand-mère, Vera Gornostayeva  fut un professeur d’une importance majeure au Conservatoire de Moscou, où elle a formé une kyrielle de pianistes parmi les plus prestigieux….

Bon. Vous commencez par une question qui m’est sans cesse posée et qui me suivra je pense encore longtemps ! À une époque je n’étais pas si content d’être toujours interrogé là-dessus. Je ressentais cela comme un caillou dans ma chaussure. Mais plus récemment j’ai compris qu’il me fallait l’admettre, et maintenant je le vis mieux. D’ailleurs, je ne peux qu’être reconnaissant à la Providence d’être né dans une telle famille. C’est un facteur crucial de mon existence. Tout ce que je peux faire maintenant en musique, je le dois en fait à ma grand’mère, et à l’environnement familial, les amis, le cercle musical qui a toujours été celui de ma famille. Mes collègues qui n’ont pas bénéficié d’un tel environnement ont eu une formation différente sans doute, et auront une vie différente. Pour moi, les choses sont venues, disons, naturellement – pour d’autres cela l’est moins.

Ma grand’mère, Vera Gornostayeva venait de cette tradition de l’Âge d’or du piano russe, de ces artistes qui ont été formés par Heinrich Neuhaus, le professeur de Richter, de Gilels, de Zak et tant d’autres pianistes exceptionnels qui ont bâti l’histoire fantastique du piano à l’époque des Soviets. Dans la tradition du piano russe, l’un des professeurs les plus importants, les plus respectés c’est vraiment Heinrich Neuhaus. Vera a eu la chance d’être l’une de ses élèves très proches. Elle a reçu cet héritage dans sa pleine dimension. Elle n’a pas été seulement influencée par lui, elle a été une sorte d’héritière, de fille. C’était une manière d’enseigner qui impliquait d’être complètement sous la coupe de son professeur ! Très différent de ce qui se passe aujourd’hui où vous picorerez à droite et à gauche, où vous irez prendre des masterclasses chez untel ou unetelle… Non, à l’époque c’était très, très différent. Vous écoutiez, vous croyiez, vous suiviez, vous vénériez,  vous dépendiez de votre professeur !

Heinrich Neuhaus – Photo : X – DR

Et avec un professeur comme Neuhaus, en l’occurrence, cela avait un sens, cette dévotion de l’élève. Neuhaus avait une telle culture, en général, et une telle culture musicale, une telle science ! Une telle humanité, aussi. C’était un homme qui pouvait jouer à son élève n’importe quand et à tout moment n’importe quel Prélude et Fugue de Bach, chaque voix séparée ! Et ma grand’mère a fait perdurer, vivre, cette tradition toute sa vie.  Elle a entretenu cette flamme. Comme si elle portait en elle Neuhaus toute sa vie. Et je crois qu’en me faisant travailler, elle a fait comme il avait fait avec elle.

Mais en ce qui vous concerne, vous n’étiez pas un élève normal, vous étiez son petit-fils !

J’ai eu ce privilège d’être de la famille. Et bien sûr elle a pris soin de moi plus que de quiconque. Elle m’aimait tellement. Elle voulait me transmettre tout. Tout ce qu’elle savait. Nous étions déjà dans la dernière période de sa vie, les dix dernières années. Et le caractère des personnes change, à la fin de leur vie. Les gens deviennent plus forts, plus intransigeants, ils n’ont plus de temps à perdre et ce ne sont pas toujours les meilleurs aspects de leur caractère qui, d’ailleurs, ressortent à ces périodes-là : il peuvent être cassants, abrupts. Moi, ma mère et elle avons eu des moments difficiles ensemble. C’était un triangle de gens aux caractères bien trempés !

Parce que, à un certain moment, il y a quand même eu un choix de fait, de vous confier à votre Grand’mère pour qu’elle soit votre professeur, non ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait eu tellement le choix, je dois vous dire… [Sourire]. Dès qu’elle a découvert que j’avais un talent particulier pour la musique, elle m’a pour ainsi dire préempté. Et pendant les dix années qui ont suivi, j’ai été enrôlé dans son laboratoire. J’ai été son objet de recherches pendant les dix dernières années de sa vie.

Elle a donné d’innombrables concerts au cours de sa carrière jusqu’à l’âge de 60 ans. Et elle a enseigné pendant 55 ans. Au cours des dix dernières années de son existence, elle a arrêté de donner des concerts mais elle avait encore beaucoup d’étudiants, plus que jamais. Dans ma personne, elle a trouvé un champ d’expérimentation pour toutes ses recherches. Elle voulait tout me transmettre. Tout. Elle voulait me former, me façonner, vers ce que j’allais devenir…

Vera Gornostaeva – Photo : X – DR

Mais elle n’avait pas été votre premier professeur. Avant elle, vous aviez eu d’autres pédagogues…

OK… d’autres professeurs, certes, mais qu’elle avait, elle, enrôlés, trouvé pour mon compte ; en qui elle avait totalement confiance, et à qui elle avait fixé une mission !

Elle-même avait une forte expérience dans l’enseignement des tout-petits. D’ailleurs, pendant 20 ans, elle a été professeur invitée à la Yamaha Music School à Tokyo, du début des années 90 à 2011, sa dernière visite au Japon. Elle y jouissait d’une affection particulière en tant que professeur et en tant que récitaliste. A la télévision soviétique aussi, elle participa à bien des programmes destinés à faire connaître la musique classique, à en traduire le sens auprès des audiences les plus larges, les plus populaires. Elle n’était pas de ce genre de professeurs uniquement intéressés par l’élite des futurs interprètes. 

Est-ce que votre père, Petras, a étudié avec elle ?

Oui. Il a étudié avec elle dans les années 80. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il a rencontré ma mère ! Vera était ma grand’mère du côté maternel. Une histoire de famille, vous  le voyez encore ! 

Mais alors, quelle était donc la différence entre vous et ses autres élèves ?

Sa classe n’a jamais manqué de talents fantastiques.  A mon époque par exemple, il y avait Vadym Kholodenko, qui est vraiment un pianiste étonnant, qui a été l’un ses derniers élèves. Et si on regarde dans  le passé, des pianistes comme Sergei Babayan ou Ivo Pogorelich ont travaillé avec Vera. Pogorelich n’en parle plus. Il est dans un autre état d’esprit. Il pense et dit que son seul professeur a été sa femme, Aliza Kezeradze – c’est un fait qu’il a travaillé pendant 5 ans au Conservatoire de Moscou avec Vera

Mais avec moi c’était différent. J’étais son petit-fils. Elle m’a consacré plus de temps qu’à personne. Notre relation n’était pas « normale ». Je ne devais pas seulement venir plusieurs fois par semaine : je pouvais venir tous les jours. Ou plutôt : elle attendait de moi que je vienne chaque jour ! Pour travailler seul d’abord, puis pour des leçons avec elle, qui pouvaient durer de une à quatre heures, sans discontinuer ! Ce n’était vraiment pas sa manière de faire habituelle avec les élèves.

J’avais ce privilège de l’avoir à moi, elle pouvait se dédier complètement à moi. Elle m’a « chargé » pendant toutes ces années, avec toute son énergie, tout son savoir, en plus de tout son amour… On pourrait en parler des heures. Un jour peut-être je pourrais même écrire un livre là-dessus. Car ce fut une expérience hors du commun.  

Conservatoire Tchaïkovski de Moscou – CREDIT : Par A.Savin (Wikimedia Commons · WikiPhotoSpace) — Travail personnel, FAL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61436139

Comment votre famille, Vera, vos parents, vous-même, avez-vous vécu la fin du communisme – quel regard portez-vous sur le changement de monde qu’a entraîné la chute du Rideau de fer ?

Ma famille et Vera elle-même étaient dissidents à l’époque soviétique en ce sens qu’ils n’étaient pas dans le cercle, dans les petits papiers du Parti. Pour être un artiste officiel, il fallait faire allégeance d’une manière ou d’une autre. Vera ne parlait pas mal du Parti de manière publique, mais par exemple elle était croyante et pratiquante, et cela se savait. Et ce n’était pas bien vu. Elle était intellectuellement aussi peu conforme – parce qu’elle lisait de littérature des écrivains étouffés, Soljenitsine par exemple – et cela se savait. Elle avait pour tout dire un mauvais profil au KGB.

Elle fut en raison de cela interdite de sortir du pays pendant 25 ans. Elle était l’amie des mauvaises personnes. Quand les invitations arrivaient, « on » trouvait toujours de bonnes excuses pour ne pas la laisser y répondre favorablement. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle a été tellement active pendant la période de l’Union Soviétique et qu’elle y a exercé son métier de manière aussi intense, jouant partout, enseignant à tant d’élèves. Pour notre famille, pour mes parents, pour moi-même, cette expérience d’avoir vu tomber le communisme a été marquante, un grand bouleversement. Après le communisme Vera a pu immédiatement voyager, elle a été invitée à Paris, à Munich, à Tokyo, à Palerme. Elle a fait partie des jurys de concours un peu partout : Leeds, Busoni…

Et quelle est votre réflexion à propos de ce qui est tout de même un héritage, celui d’un vrai Âge d’Or du piano sous le régime soviétique ?

C’est une bonne question, j’y pense souvent, cette affaire d’héritage soviétique, car c’est une part importante de ma personnalité artistique et de tant d’autres d’ailleurs.

Justement, deux compositeurs que j’ai joués hier ici à Husum : Valeri Arzumanov, Leonid Desyatnikov, ont bien sûr été influencés par Chostakovitch. Mais ils traduisent dans leur musique une sorte de souvenir nostalgique des temps soviétiques avec cette présence constante du sarcasme, toujours, qui vient peut-être de Prokofiev, avec ces marches militaires, l’irruption de chansons populaires ou soviétiques… C’est une esthétique particulière parce que cela a été écrit, en ce qui concerne Arzumanov, alors qu’il était émigré, en France. Et pour vous répondre autrement, je dirais que, si je joue ces compositeurs – et à Paris je ferai la création française des Préludes de Desyatnikov, c’est parce que leurs musiques résonnent en moi, avec mon histoire, notre héritage historique, la vie de ma famille, notre vie.

Leonid Desyatnikov. Photo : Copyright Alexey Kostromin

Quoique, Desyatnikov c’est encore un peu différent. Je le joue, j’essaie de le faire connaitre, parce que je l’aime. Il est un ami de la famille, de ma mère. Je l’ai toujours vu à la maison. J’ai grandi d’une certaine manière sous son influence, déchiffrant et jouant sa musique dès qu’elle était composée. 

Le cycle des Chants de Bucovine a été terminé seulement l’année dernière. Il est basé sur des thèmes populaires ukrainiens. C’est le premier opus important pour le piano de Desyatnikov, car d’habitude il compose plutôt de la musique à programme pour le cinéma, le ballet, et pour toutes sortes d’ensembles instrumentaux.

Desyatnikov n’est pas un compositeur qui écrit de la musique « pure ». Dans ses œuvres pour la scène il a développé un langage très personnel qui va chercher des sources, des influences qu’on pourrait dire venir de Strawinski, Tchaikovski, Mahler. Mais c’est une voix singulière, très  reconnaissable par le langage harmonique, par la manière de porter les différentes voix.  Gidon Kremer et Martha Argerich jouent souvent sa musique et il a reçu des commandes de la Scala ou du Met. Et il a même été Directeur artistique du Bolchoï.

Votre famille avait -elle des relations amicales avec d’autres compositeurs ?

Vera était proche, oui, de certains compositeurs. Il y avait par exemple Alemdar Karamanov, ce compositeur ukrainien un peu étrange, très porté sur la religion. Ashkenazy a enregistré certaines de ses symphonies, et Karamanov a composé l’Hymne national ukrainien.

Quels sont les compositeurs de l’ère Soviétique qui demandent maintenant à être redécouverts, selon vous ?

Pour la période de la première partie du XX° siècle, je dirais : Vsevolod Zaderatsky.

Il a été le premier compositeur après Bach, c’est historiquement reconnu à présent, à avoir composé 24 Préludes et Fugues. Avant Chostakovitch. Avant Hindemith. Il les a écrits en camp de concentration pendant l’époque soviétique. Au Goulag. Il avait été arrêté, banni en raison des relations qu’il entretenait avec la famille impériale avant la Révolution de 17.  Sa musique est d’une qualité exceptionnelle. J’ai enregistré certains de ses Préludes et Fugue – ce n’est peut-être pas aussi important que le cycle de Chostakovitch mais c’est unique et nous avons à découvrir davantage d’œuvres de ce compositeur à présent.

De la même époque, il faut retenir le nom de Gavrill Popov. Il est un compositeur étonnant du point de vue de la maîtrise de la polyphonie.

J’espère créer bientôt un programme qui regrouperait trois oubliés : outre Alexeï Vsevolod Zaderatsky et Gavrill Popov, dont je viens de parler, Alexeï Stantchinski, un contemporain et ami de Scriabine, qui s’est suicidé à 26 ans, lui aussi un incroyable polyphoniste.

Nous avons parlé de votre formation, de vos influences, de votre héritage. Et maintenant si on regarde à demain – quel carrière « moderne » souhaiteriez- vous promouvoir, pour vous-même, et, qui sait, comme modèle ?

Je me dois toujours de m’efforcer à maintenir un équilibre entre le répertoire « mainstream ». Tant d’invitations qui me sont faites pour le « grand » répertoire, les « grands » concertos… C’est un répertoire merveilleux mais la démarche des organisateurs est souvent conservatrice. Je rêve de programmations plus engagées, plus inventives, par exemple avec ces répertoires qui nous avons évoqué. J’ai vraiment apprécié pour cela qu’aux Concerts de Monsieur Croche vous m’ayez suivi dans ma proposition et fait confiance immédiatement pour jouer Desyatnikov.

Je ne sais pas ce qui me motive à vouloir découvrir et faire découvrir de nouveaux répertoires, mais j’ai toujours été ainsi. Je n’ai pas encore dans ce métier la réputation, le pouvoir d’imposer tout ce que je veux, mais j’essaie d’agir. Au festival Piano Rarities à Husum j’ai joué les Chants du Rhin de Bizet, et des œuvres Valery Arzumanov ( vous savez qu’il vit en France en Normandie ? ) et Leonid Desyatnikov – mais c’est un festival assez incroyable, sans doute unique au monde ! Ou donc pouvez-vous trouver ailleurs cette sorte de club d’amateurs passionnés qui se réunissent une fois l’an pour jouer et écouter des œuvres rares ? Mon rêve est simple : ce serait de rendre les choses invisibles beaucoup plus visibles.

Des artistes comme Kremer ou Argerich y parviennent…

J’adore Gidon, c’est un ami personnel d’ailleurs… c’est même la famille, encore ! Je ne sais pas si vous le saviez, mais Gidon a été le premier mari de ma mère, et donc ma grande sœur est sa fille ! Il a toujours été pour moi un grand exemple, car il met sa notoriété et donc son pouvoir de négociation au service d’une mission : dévoiler des œuvres et des compositeurs. Voyez comment il a, entre autres, fait connaître la musique de Mieczyslaw Weinberg qui maintenant, enfin, infiltre le « grand » répertoire au point que les opéras de Weinberg sont maintenant produits partout dans le monde ! Finalement ! Grâce à Gidon !

Je ne sais pas si j’aurais un jour cette influence mais à mon échelle, c’est ma mission. Ce n’est pas contre les pièces plus célèbres du répertoire, bien sûr.  D’ailleurs, même chez les compositeurs célèbres il y a du travail à faire. Tout le monde joue le Premier concerto de Tchaïkovski – mais il y a d’autres pièces concertantes de ce compositeur qui sont de grande valeur ! Je travaille à faire mieux connaître sa Fantaisie pour piano et orchestre, par exemple. Personne ne la joue ! Et c’est une œuvre qui se tient très bien, à côté du Premier Concerto ! Pareillement le Troisième concerto, presque personne ne le joue !… Le deuxième concerto, lui-même n’est presque jamais joué – quoi que, Berezovski, or Volodos, ou Matsuev le défendent maintenant. C’est une pièce formidable qui a été délaissée de manière incompréhensible.

Quels sont vos héros en matière de piano ? Vous devez en avoir beaucoup ? 

Tsss… Pas tant que ça en vérité. Vous savez, je suis assez difficile dans mes goûts pianistiques… Je suis assez prétentieux en ce sens… 

J’ai adoré Zoltan Kocsis. C’était ma grande admiration. 

Avec Kocsis, vous pensez que vous avez des points communs en tant que pianiste ? 

J’ai été influencé par lui, c’est vrai. Peut-être par son approche très large de l’instrument … C‘était un pianiste puissant, avec une force de conviction extraordinaire, parfois avec une esthétique un peu rude… Il était très rationnel, ne faisait pas de compromissions… Il était brut dans son Art.  Je lui vouais une telle admiration que longtemps, j’ai eu l’impression d’avoir ses yeux braqués dans le dos quand je jouais ! J’admirais ses enregistrements. J’aurais tellement aimé aller à Budapest jouer avec lui en tant que chef d’orchestre – mais cela n’a finalement pas eu lieu, il est parti si tôt…

Évidemment, Richter a été mon influence majeure, comme pour la plupart des pianistes russes que je connais. Certains préfèrent Gilels à Richter. Il y a toujours eu ce débat, c’est une discussion sans fin…

Sviatoslav Richter et Zoltan Kocsis après un concert. Photo : (c) X – DR

Quelle est la différence entre eux deux ?

C’est un peu comme la différence entre Mars et Vénus, non ? [ Sourire]

Mais vous , vous êtes donc du côté de Richter…

Toujours. Et d’abord parce que je ne suis pas comme lui. On cherche un peu toujours ce qu’on n’est pas !

Pourtant, je pense que j’ai été davantage formé par ma grand-mère dans le sens Gilels ! Elle était très amie avec lui, elle adorait Gilels.  Elle a même enseigné le piano à Elena, sa fille.

Mais moi je préférais, je préfère Richter. J’aime aussi Michelangeli – son style, cette approche  froide… J’aime ce qui n’est pas comme moi ! C’est aussi pourquoi j’ai beaucoup, beaucoup aimé Berezovski quand il était plus jeune, jusqu’à ses 35 ans. C’était un pianiste incroyable. Froid en un sens, lui aussi, mais électrique, puissant. Cela m’attirait beaucoup parce que moi-même j’avais été élevé musicalement dans une direction différente, celle d’un piano chaleureux, chantant… avec cette recherche de l’émotion, de la flexibilité dans le fil du texte, plus idiomatique. Berezovski, si on y pense, n’est pas un pianiste typiquement russe !

Quand on vous écoute, et qu’on vous regarde jouer, on a le sentiment que vous installez votre auditoire dans une sorte de sensation de confort. On aurait envie de vous suivre n’importe où, et dans n’importe quel répertoire, dans n’importe quelle découverte. C’est ce qui m’a jadis frappé, personnellement quand j’ai découvert votre disque des Préludes de Rachmaninov…

C’est un enregistrement désormais assez ancien, réalisé lorsque Vera était encore vivante. Je jouais à cette époque encore dans cette sorte de …

De quoi ? 

De « manière de faire » russe ! Je pense que j’ai pas mal changé depuis. J’ai toujours le même background russe, qui peut être entendu dans mon jeu, et que je ne perdrai jamais. Et j’aime toujours beaucoup ce disque, je dois dire. Mais je suis désormais différent. Je suis parti dans une direction différente. Vous verrez… j’espère que ce récital à Paris vous montrera dans quelle direction ! 

Et maintenant vous vivez à Londres.

Oui. Mais je vais souvent en Russie. Je déplore que l’atmosphère, la situation politique, tout cela ait beaucoup évolué depuis 10 ou 12 ans en Russie. On ne le ressent pas immédiatement dans toute la sphère culturelle. Mais il y a du contrôle, le retour de l’idéologie. Particulièrement dans le domaine du théâtre, par exemple, avec des artistes qui sont bannis, empêchés… L’art est d’ores et déjà affecté. L’atmosphère à Moscou en est changée. 

Quand ma femme Anna et moi nous revenons à Moscou, nous voyons une ville différente de celle dans laquelle nous avons grandi. En atterrissant j’essaie toujours de filer à la campagne directement : là où j’ai grandi, là où se trouvent mes racines familiales, où ma mère et ma grand-mère ont été élevées. Notre maison est très vieille, elle a une centaine d’année. Elle avait été achetée par mon arrière-grand-père pour sa famille, et ma grand-mère a grandi là, à quarante kilomètres de Moscou. Nous avons cinq pianos dans cette maison ! Je m’y ressource.

Anna est pianiste – nous n’avons pas choisi encore, nous ne savons pas bien ce que nous ferons plus tard, ou nous vivrons. Revenir habiter en Russie serait le plus simple, le plus naturel.  À Moscou nous avons tout : nos souvenirs, nos amis, l’attachement à l’histoire de nos familles… Mais quelque chose s‘est évaporé de l’illusion de la liberté qui prévalait dans les années 1990 et 2000, et c’est dommage. Cette époque était certes difficile économiquement, mais il y avait une telle ivresse de vivre à nouveau. Cette joie a disparu peu-à-peu. Un climat différent, des mentalités qui en sont affectées…

Ou se développe le mieux votre carrière à présent ? 

En Europe, et en Asie. Pour l’instant encore peu les États-Unis. Mais je vais davantage au Canada, compte tenu de connexions personnelles et de la Fondation Looking at the stars dans laquelle je suis personnellement engagé.

Et quels sont vos projets discographiques ? 

Le premier album de mon intégrale Prokofiev est paru maintenant, en France, chez Mirare. Le suivant sera également Prokofiev, car nous avons l’intention de faire l’intégrale. Ensuite, ce sera je l’espère le tour enfin des Préludes de Desyatnikov, toujours chez Mirare !

Hannah Krooz
Propos recueillis en août 2018 à Husum (Allemagne)

 Vifs remerciements à Alison Phillips, Agence Kajimoto, pour sa patience et  son aide !


Pour aller plus loin…

SITE INTERNET DE LUKAS

www.geniusas.com

SUR VERA GORNOSTAYEVA

Vera Gornostayeva sur YouTube :
Beethoven – Sonata No. 32 in C minor, Op. 111 – Vera Gornostayeva

Enregistrements audio :

Vera Gornostayeva joue les Trois Sonates de Chopin
Prokofiev: Sarcasmes, Op. 17 & Shostakovich: 24 Preludes
Schubert : Trois Impromptus Op. 90 dans une compilation approximativement réalisée

CD de Vera Gornostayeva disponibles sur le site du label LP Classics :
http://lpclassics.net/catalog/?orderby=popularity

CD disponible sur Amazon :
Brahms, Händel


SUR GAVRIIL POPOV :

Notice Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavriil_Popov_(compositeur)

Plusieurs enregistrements de la musique de Gavriil Popov :
https://open.qobuz.com/artist/583809

SUR VSEVOLOD ZADERATSKI :

– Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Vsevolod_Zaderatski

– Les Préludes et Fugue par plusieurs pianistes dont Lukas Geniusas : https://open.qobuz.com/album/0191018352578

SUR LEONID DESYATNIKOV : 

Lire le texte de Lukas consacré à Leonid Desyatnikov ici-même, traduit en français par Monsieur Croche  ! 

Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Leonid_Desyatnikov

– Disques de musique orchestrale :
https://open.qobuz.com/artist/46725

Une œuvre magnifique pour violon et piano d’après Schubert et pour piano 4 mains dans ce disque, interprétées par Aylen Pritchin et Lukas Geniušas :

– « Emancipation of Consonance »
Le récent disque de Lukas Geniušas consacré à la musique pour piano de Valeri Arzumanov et Leonid Desyatnikov

SUR HEINRICH NEUHAUS
« L’Art du Piano » – le livre de Heinrich Neuhaus

 

 

« The Passinge mesures » – un nouvel enregistrement de Mahan Esfahani consacré aux virginalistes anglais.

Mahan Esfahani, qui se produira aux Concerts de Monsieur Croche le 7 juin prochain,  ne cesse de travailler à faire revenir le clavecin et son répertoire à la salle de concert traditionnelle. Sa manière de faire, singulière, ses initiatives créatives et souvent détonnantes ont abouti entre autres à la commande de nombreuses oeuvres nouvelles solo ou concertantes pour son instrument. Citons les noms de compositeurs tels que Elena Kats-Chernin, Daniel Kidane, Miroslav Srnka, Anahita Abbasi, Bent Sørensen, George Lewis et bien d’autres. Mahan a été le premier et le seul claveciniste à être sélectionné comme « BBC New Generation Artist » entre 2008-2010, lauréat du prix Borletti-Buitoni en 2009 et nominé comme «  Artiste de l’année » aux Gramophone Awards, en 2014, 2015 et 2017.

« The Passinge mesures » marque le grand retour de l’artiste chez Hyperion Records, après une parenthèse toute jaune chez Deutsche Gramophone, où il avait enregistré les Goldberg et un album « Time Present and Time Past » consacré à des oeuvres allant de Händel à Reich en passant par Gorecki. Ce qui montre bien d’ailleurs qu’un contrat en major peut mener à tout, à condition de savoir en sortir !

« The Passinge mesures » est un album sensationnel. Il est tout entier consacré à ce qui est sans doute l’un des plus grands trésors de la musique des îles britanniques, cette musique des grands virginalistes, signée de John Bull, William Byrd, Giles et Richard Farnaby, Orlando Gibbons,  William Inglot, Thomas Tomkins, John Dowland… C’est aussi un terrain de jeu idéal pour Esfahani, qui y démontre ses innombrables talents. Et comme toujours avec Mahan, il y a à entendre et il y a à lire : les notes explicatives dans le livret informent, éclaircissent et provoquent : une véritable mine d’or, un régal, une expérience discographique complète. A noter que le disque est livré avec  toutes les traductions des notes en français.

Mahan Esfahani – Photo : (c) Kaja Smith

Mahan s’explique :

«  En fouillant dans de vieux papiers, j’ai récemment découvert le programme de mon premier récital de clavecin. J’avais presque dix-neuf ans (à trois mois près) et je passais ma deuxième année à l’université. Parmi des pièces de Froberger, Bach et Sweelinck, j’ai présenté un morceau de John Mundy, Goe from my Window, et un autre de William Byrd, The Carman’s Whistle, tous deux tirés du premier volume du Fitzwilliam Virginal Book que mon professeur Elaine Thornburgh conservait dans le studio de clavecin au deuxième étage du département.

 » Sans doute n’ai-je pas très bien joué ces morceaux—ni quoi que ce soit—(certains diront peut-être que pas grand- chose n’a changé depuis), mais je me souviens avoir choisi de les jouer parce que j’étais fasciné par la puissance intense d’une musique que je ne comprenais pas tout à fait. C’est à peu près à cette époque que mon regretté mentor George Houle posa une question sérieuse au cours d’une de nos marches périodiques dans les collines de Stanford : une culture ayant produit Shakespeare aurait-elle pu ne produire que de la musique de deuxième ou troisième ordre ?

 » Depuis lors, j’ai inscrit à mes programmes de plus en plus de pièces du Fitzwilliam Virginal Book et de recueils et manuscrits contemporains, m’imprégnant lentement autant que possible de l’art, de la littérature et de l’histoire qui entourent ces mystérieuses œuvres virtuoses. Par la suite, j’ai eu le grand privilège de travailler avec deux clavecinistes — Peter Watchorn et Zuzana Ruzicková — qui m’ont ouvert les yeux et les oreilles sur l’indescriptible profondeur d’un répertoire à propos duquel j’ai compris progressivement que j’étais né pour le jouer.

 » Autrement dit, je continue à jouer cette musique sans raison intellectuelle, car ma réaction viscérale à une fantaisie sur l’hexacorde, par exemple, ébranle tellement mon être que j’ai vraiment besoin de la jouer — en fait, j’ai besoin de la « chasser » de mon esprit d’une manière ou d’une autre — afin de fonctionner comme un être humain. »

… Le reste du texte, vous n’avez qu’à le lire dans le livret, lorsque vous aurez acheté ou téléchargé cet album envoutant, enregistré sur une copie de Robert Goble & Son (Oxford, 1990), d’après un instrument  Carl Conrad Fleischer, Hamburg (1710) ! 

Mahan Esfahani – Photo : (c) Kaja Smith