Henri Barda par lui-même

Henri Barda par lui-même

Dans le livret de son plus récent disque, paru chez Sisyphe (en passe d'être réédité), Henri Barda racontait Henri Barda. Nous reproduisons ce texte, en prélude au concert que le pianiste français donnera le 20 novembre à Gaveau... Auparavant, il se produira en France au Biarritz Piano Festival le 4 août, et dans le cadre de la saison des Musicales des coteaux de Gimone, le 14 Octobre

Je suis né au coeur du Caire de Farouk, dans une famille de musiciens, même s'ils n'en avaient pas fait leur métier. Au tout début des années trente, un magnifique pianiste polonais, Ignace Tiegerman, fuyant l'humidité européenne à cause de son asthme, et plus tard pas mécontent d'avoir mis grâce à cela une mer entre lui et les Nazis, s'y était établi et y était resté. Petit de taille, mince, élégant et distingué, cet élève de Friedman et de Leschetitsky avait fait assez rapidement la conquête d'une petite société cosmopolite de mélomanes, à l'usage de laquelle il avait fondé un conservatoire.

 

On m'a mené chez lui enfant, et je me souviens parfaitement avoir joué ce jour-là devant lui le thème principal du Lac des Cygnes. Il m'a confié à Sela Menaszes, un de ses professeurs dont on disait beaucoup de bien. C'est elle qui s'est occupée de moi avec affection pendant une dizaine d'années, sous le regard aigu du grand maître, qui m'entendait fréquemment dans les auditions d'élèves. Ma mère a été sa secrétaire pendant deux ans. Durant cette période, je le voyais tous les jours. Il me faisait improviser ou jouer la musique de films que j'avais vus, et cela l'amusait. Quand il devait travailler pour un concert, il fallait se tenir à distance : il devenait fou furieux. Je me cachais derrière les meubles. Ce n'est que quand l'affaire de Suez a mis à mal notre séjour dans le pays, que Tiegerman m'a donné quelques vrais cours. Mais je suis allé passer une semaine avec lui six ans plus tard dans son chalet à Kitzbühel dans le Tyrol, retrouvailles heureuses, cuisine de sa propre main et longues séances de pianotages. Si j'ai subi son influence, plutôt que par son enseignement, c'était de le voir circuler sur le clavier, avec un phrasé complètement sûr, comme un poisson dans l'eau.

 

Mes parents et moi sommes venus à Paris, ville où nous avions déjà séjourné et dont nous rêvions. J'ai travaillé avec Lazare Lévy que j'adorais, de 1957 jusqu'à sa mort en 64. C'était le grand maître à l'ancienne. Il aimait que l'on joue droit, simple et honnête. Ses critiques et ses conseils étaient si indiscutables qu'on pouvait avec la même confiance ajouter foi à ses compliments.

A sa suggestion, tout en continuant à le voir, je me suis présenté au Conservatoire de Paris chez Joseph Benvenuti, un autre grand seigneur, la bonté même. En deux ou trois mots, il savait vous remettre sur la bonne voie. C'est lui qui m'a fait donner mon tout premier récital, dans la jolie salle tapissée de bois du Conservatoire d'Art Dramatique. Il a disparu trois ans plus tard, bien trop tôt. Il avait pour assistante Madeleine Giraudeau, à laquelle je me suis vite attaché. Chacun de ses élèves pouvait se croire son préféré. Nombre de solutions pratiques émergeaient de derrière la fumée de ses cigarettes. En période d'examens, elle m'emmenait parfois avec son mari et sa fille pour des weekends campagnards. Quand nous n'étions pas au piano, dûment bottés, nous faisions de longues marches entre champs et forêts de l'Eure-et Loir. J'ai continué à aller la voir assez souvent par la suite. En sortant de chez elle les yeux me piquaient, mais elle m'avait rasséréné. J'ai eu le Premier Prix en deux ans, et celui de Musique de Chambre l'année suivante chez Jean Hubeau.

 

J'ai vécu à New York de 1967 à 71 comme étudiant boursier à la Juilliard School, entre autres dans la classe de piano de Beveridge Webster, un ancien de chez Nadia Boulanger à Fontainebleau. Il avait connu Ravel.

 

Parallèlement, je prenais des cours avec Carlos Buhler. Je ne me souviens pas de l'avoir entendu proférer de vertueux principes hérités ou non du célèbre Tobias Matthay dont il avait été autrefois l'assistant à Londres. Il semblait plutôt considérer chaque cas comme particulier, et je lui en savais gré. Mais il en démontait si méticuleusement tous les aspects tant musicaux que techniques que j'avais parfois un certain mal à remettre en route devant lui une ligne de musique qu'il avait ainsi disséquée. Carlos Buhler était très amusant, très sensible, il avait tout lu, avait tout retenu, et parlait toutes les langues de Babel. Une amitié est née et quand je lui jouais du piano dans son grand studio un peu délabré de Madison Avenue où il vivait seul au sommet d'un escalier très raide, entouré des peintures de son ami Earl Stroh, il m'emmenait ensuite dîner.

 

Mon diplôme en poche, je me suis arraché à New York à grand-peine et je suis revenu à Paris. Passage à vide . Je n'étais plus un étudiant, et je n'avais pas encore compris qu'on le reste jusqu'au bout.  Les choses ont finalement démarré peu à peu. J'ai joué plusieurs fois avec le Nouvel Orchestre Philharmonique, et en récital dans des académies et des festivals, parfois seul, parfois avec des partenaires pour la plupart connus. J'ai enregistré quelques disques : la musique de Chambre avec piano de Ravel, les oeuvres pour violon et piano de Liszt, les trios pour cor de Brahms et Ligeti, les sonates de Chopin….

 

Je suis allé passer une audition auprès de Jerome Robbins, que tout le monde connaît à cause de West Side Story, mais dont j'avais vu et admiré toutes les chorégraphies classiques au New York City Ballet. Il m'a confié en dix minutes d'un tête-à-tête terrifiant la création de son ballet in the Night à l'Opéra de Paris. Ça ne s'est pas arrêté là, car m'ont été proposés quelques mois plus tard un à un puis tous à la fois, ses autres ballets sur Chopin, les bouleversantes Dances at a Gathering, splendide équivalence visuelle de la musique, The Concert, bien plus tard, Other Dances. Ce dialogue orageux avec la danse s'est étendu sur un grand nombre d’années, à Garnier mais aussi en tournées lointaines. De son vivant je n'ai jamais été remplacé, pas même en répétition, et il y en avait des centaines, et pourtant, nos rapports étaient tendus : ce génie était notoirement infernal.

 

J'ai été un défenseur de la première minute de la musique de mon ami Olivier Greif, dont j'ai donné la première exécution de la Sonate dans le Goût Ancien, et, en duo avec lui, du Tombeau de Ravel puis de la Petite Cantate de Chambre. Après sa consternante disparition, j'ai eu le privilège de jouer son chef-d'oeuvre, les "Chants de l'Âme", avec leur créatrice la soprano anglaise Jennifer Smith.

 

Lors de mon premier séjour au Japon en 1981, j'ai joué le second concerto de Chopin à la télévision, avec l'orchestre de la NHK. Je retourne régulièrement au Japon pour y jouer ou y enseigner.

J'ai tenu une classe de piano au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris pendant douze ans.

Paradoxalement, je ne trouve pas décourageant de me confronter inlassablement à ce qui a occupé tant de générations de pianistes. Me conformant en cela à une des recettes du bonheur que l'on trouve sous plusieurs formes (j'en invente une) dans certains manuels américains humoristiques : "Si vous avez passé vingt ans à chercher en vain la solution à un problème, c'est que vous ne l'avez pas attaqué de la bonne façon. Continuez ! ". Un conseil burlesque que l'on n'a pas eu besoin de me donner, mais que j'ai suivi aveuglément et qui, d'ailleurs, résume assez bien la vie que j'ai menée jusqu'ici.

- H.B

 

Ré-écouter l'émission que Philippe Cassard a consacré à Henri Barda sur France-Musique

Réserver pour le récital Chopin de Henri Barda à la Salle Gaveau

Publié le 15 juin 2018

20 novembre 2018 Henri Barda, piano
A retrouver en concert

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