Peter Rösel, au temps de la Deutsche Demokratische Republik…

Dans les faits il y eut malheureusement des bouleversements structurels considérables dans la vie musicale. Pas toujours pour le mieux, compte tenu de la qualité remarquable de la vie musicale en Allemagne de l’Est. Ces bouleversements furent parfois bien pénibles à vivre : car pendant les années 90 beaucoup d’orchestres ​est-allemands furent…

En dehors de l’Allemagne, le terme de  » RDA –  République Démocratique Allemande / DDR – Deutsche Demokratische Republik « , en allemand, n’évoque plus grand chose pour nombre de jeunes mélomanes aujourd’hui.

Et pourtant dès le début des années soixante Peter Rösel était l’un des pianistes les plus célèbres en Allemagne de l’Est et dans toute la zone à l’est du Mur… Retour avec l’artiste sur une période, un État, une ambiance…


par Marc Trautmann (entretien et traduction)

Comment faire comprendre à nos lecteurs ce qu’a pu être l’évolution d’un jeune soliste en RDA, qui s’orienta vers les plus célèbres professeurs soviétiques à Moscou ou Léningrad ?

Les solistes des concerts de la Staatskapelle de Dresde et de la Philharmonie de Dresde que j’ai pu entendre dans ma jeunesse venaient pour la plupart du Bloc de l’Est, les meilleurs provenant d’Union Soviétique. Cela a suscité en moi une ferme volonté d’en savoir plus sur la vie musicale soviétique. Par ailleurs, j’avais participé – encore en tant que simple lycéen – à des séminaires internationaux à Weimar, entre autres auprès de Pavel Serebiakov.

Photo : X – DR

Peu après le baccalauréat j’ai obtenu le Second prix du Concours Schumann de Zwickau [1963]. Dans le jury figurait Dimitri Bashkirov, qui manifesta immédiatement sa volonté de me faire entrer dans sa classe à Moscou. Je suis donc arrivé à Moscou à l’âge de dix-neuf ans, et j’y ai poursuivi un cursus complet de cinq ans.

Le principe s’appuyait sur un accord entre les deux états, qui assurait à la RDA dix places dans les écoles d’art supérieures en URSS. On pouvait aussi y faire acte de candidature libre. Pour moi cela s’est passé autrement, grâce à l’initiative de Bashkirov : il avait expressément demandé que je vienne. Bien entendu j’ai accepté immédiatement…

Qui était en charge du choix en RDA, et avez-vous encore à l’esprit des noms saillants de personnalités qui vous auraient facilité la chose ?

Les candidatures étaient déposées au Ministère de la Culture, le Service des institutions pédagogiques. Naturellement l’aval du professeur de la matière principale était indispensable.

Peter Rösel avec Lev Oborine devant l’entrée du Conservatoire Tchaikovski à Moscou. Photo : X – DR

Par la suite, avez-vous eu le choix des professeurs à Moscou ? Vous avez commencé avec Bashkirov – donc l’école de Goldenweiser – puis poursuivi avec Lev Oborin – donc l’école d’Igoumnov. Quelles étaient les différences de ces différentes visions, quand on considère que tous deux avaient étudié avec le même Siloti – certes la différence d’âge entre Bashkirov (né en 1931 sous Staline) et Oborine (né en 1907 en Russie Tsariste) devait être considérable.

A l’époque j’étais de l’avis – et je le suis toujours, d’ailleurs – que cela ne peut représenter qu’un enrichissement d’apprendre auprès de personnalités si différentes. En fait les écoles et les traditions ne m’intéressaient pas particulièrement. Je suis allé chez Lev Oborine surtout parce qu’il avait un assistant phénoménal : Boris Semlianski, un merveilleux pédagogue et pianiste qui, soit dit en passant, était aussi le maître de Vladimir Ashkenazy.

En tant que tout premier lauréat allemand du prestigieux Concours Tchaikovski de Moscou[1] vous avez sans doute, à votre retour en RDA, été célébré en grande pompe, aussi bien dans votre patrie que dans tout le reste de ce qui s’appelait alors « le Bloc de l’Est ». Cette célébrité s’est-elle aussi étendue plus à l’ouest ? Où et comment ?

A l’époque du Concours Tchaikovski j’étais étudiant en deuxième année. On a pris bonne note du prix dans mon pays, sans que cela change grand’chose dans un premier temps !

Cela dit, dès l’âge de 25 ans j’avais déjà joué avec tous les grands orchestres de la RDA : le Gewandhausorchester de Leipzig, la Staatskapelle de Dresde et celle de Berlin, les orchestres de la Radio de Leipzig et Berlin etc. Le Prix au concours International de Montréal 1968 m’a apporté en revanche un peu plus de visibilité, mais internationale, en particulier des invitations dans la foulée à l’Orchestre de Montréal et à celui de Québec.

Vous avez donné d’innombrables concerts avec les chefs d’orchestre les plus célèbres en RDA, tels que Kurt Sanderling, Günter Herbig et Kurt Masur, en particulier Masur avec lequel vous vous êtes produit quelque deux cent fois, dans le monde entier de Leipzig à New York. Pouvez-vous nous parler de votre travail avec ces chefs ?

J’ai souvent suivi, accompagné des orchestres lors de leurs tournées. J’entretenais un rapport particulier au Gewandhausorchester : pendant quinze ans j’ai bénéficié d’un contrat de soliste, qui m’assurait vingt concerts par an. C’était donc un engagement permanent, et toujours un partenaire potentiel pour les concerts organisés à l’étranger. Le choix des programmes se faisait de manière collégiale. Mon répertoire relativement étendu offrait suffisamment de choix à Masur. Même si dans la réalité nous donnions surtout les grands concertos du répertoire, Brahms, Tchaikovski, Rachmaninov, Prokofiev etc.

En répétition avec Kurt Sanderling. Photo : X – DR

Avec Sanderling aussi, je me suis produit quelque cinquante fois. Dans les années quatre-vingt, il avait insisté pour m’engager comme soliste au Festival Beethoven du Los Angeles Philharmonic, où je donnerai entre autres les cinq concertos. En fait il m’avait ainsi ouvert les portes des Etats-Unis : je lui en suis reconnaissant encore aujourd’hui. Sanderling et Masur étaient de bons accompagnateurs, et des partenaires fantastiques.

Kurt Sanderling était un chef absolument « sérieux » et entretenait un lien très étroit avec son répertoire principal, celui des les compositeurs russes et allemands des XIXe et XXe siècles. Kurt Masur se voyait plutôt, je pense, comme une sorte de Musicien universel.

Avez-vous eu à faire avec quelques compositeurs de la RDA ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, il était fortement souhaité que lors de nos récitals nous jouions des œuvres d’un compositeur de la RDA. Je l’ai donc fait de temps à autres, entre autres des pièces de Ernst Hermann Meyer ou Siegfried Thiele.

J’ai aussi assuré la création mondiale de la Fantaisie sur un mécanisme d’orgue dans une horloge („Fantasie über ein Orgelwerk in einer Uhr“) de Rainer Kunad. Le compositeur s’était inspiré du KV 608 de Mozart [la « Fantaisie en fa mineur pour orgue mécanique », en allemand : „Allegro und Andante (Fantasia) für eine Orgelwalze“]. Par ailleurs, Gerhard Rosenfeld a écrit un concerto pour moi. Pour ces deux œuvres, j’ai apporté quelques conseils en termes de technique pianistique. Le concerto de Rosenfeld a été publié en 33-tours, puisque je l’ai enregistré avec la Staatskapelle de Dresde pour Eterna.

Ce label Eterna, « le » label classique de RDA : que représente-t-il pour vous ?

Initialement, Eterna produisait ses albums avec profusion de moyens, en particulier de temps de travail. Pour réaliser un 33-tours on disposait de six séances de quatre heures. Une bonne partie de ce temps était utilisé pour écouter les prises sur le lieu même de l’enregistrement, et en principe la volonté de l’interprète était décisive pour le produit fini. On pouvait être certain que ce qui était publié reflétait le choix optimal de l’interprète.

J’ai enregistré pour Eterna quelque cinquante disques, dont une grande partie sont disponibles aujourd’hui sous label Berlin Classics.[2] On y compte l’intégrale des concertos de Beethoven, Weber, Schumann et Rachmaninov, ainsi que de nombreux enregistrements pour piano solo et de musique de chambre. J’ai aussi enregistré l’œuvre intégrale pour piano de Brahms – ce qui m’a valu un Diapason d’Or en 2005 – à l’âge de 27 ans ![3]

Et plus récemment ?

Ces dernières années, j’ai enregistré pas moins de vingt CD pour le label japonais King Records[4], entre autre l’intégrale des Sonates et des Concertos de Beethoven. Ce sont des captations en direct de concerts à Tokyo mais aussi en Suisse. Il convient de travailler, dans ces conditions, avec la plus grande concentration possible si l’on veut que le résultat final soit satisfaisant, car les possibilités de corrections/retouches demeurent limitées. Cela dit, la spontanéité de l’atmosphère du concert a également bien des avantages.

En France votre notoriété est hélas restée modeste . Savez-vous pourquoi ?

En effet, je n’y ai pas souvent été invité. Il faut dire qu’à l’époque de la RDA, cela dépendait beaucoup aussi de l’agence artistique d’état, la « KGD » : Konzert-und Gastspieldirektion. Cet organisme détenait le monopole des tournées, et avait pour politique d’entraver plutôt les engagements « à l’ouest » au lieu de les favoriser.

Une de leurs manières de faire était de mettre un temps considérable à répondre aux invitations. Mais en ce temps-là ils organisaient quand même des tournées à l’étranger. Je me souviens par exemple d’un voyage en France et en Belgique avec le Gewandhausorchester en 1980, où nous avons joué entre autres à Strasbourg et au Festival de Lille.

​Votre récital à Paris le 7 novembre prochain va correspondre, à deux jours près, à la date anniversaire du ​​30ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, un événement qui sera largement célébré en Europe. Qu’est-ce ce que cet événement a changé dans votre vie ? 
 
C​et événement a apporté des modifications sensibles​ et immédiates​​.
 
Pour ​tous ​​les​ citoyen​s​ de la RDA, d’abord, ​ce fut​ enfin​ ​l’opportunité ​merveilleuse ​de ​pouvoir voyager​ ​​librement​, par exemple.
Pour nous, artistes dont les voyages et les tournées sont des éléments constitutifs de la carrière, la situation devenait aussi théoriquement plus aisée. 
 
Mais dans les faits il y eut malheureusement des bouleversements structurels considérables dans la vie musicale. Pas toujours pour le mieux, compte tenu de la qualité remarquable de la vie musicale en Allemagne de l’Est. Ces bouleversements furent parfois bien pénibles à vivre : car pendant les années 90 beaucoup d’orchestres ​est-allemands furent supprimés​,​ ou fusionnés de force.
 
Et la tendance générale pour les acteurs commerciaux de la musique classique fut bien davantage de vouloir ​s’​accaparer le marché musical est-allemand que de ​donner aux ​ »nouveaux concurrents​ »​, ces artistes venus de l’Est​,​ ​des opportunités de jouer davantage à l’Ouest​, maintenant qu’ils le pouvaient.​
 
​Un musicien de mon âge, à 50 ans, n’appartenait plus ​à la catégorie des enfants prodiges faciles à mettre sur le marché​ ; et pas ​non plus à la catégorie des stars​ établies en plein maturité… ​

Toujours est-il. Après la chute du Bloc de l’Est j’ai été invité plusieurs fois par Michel Plasson à Toulouse, et je me suis aussi produit à La Roque d’Anthéron[5].

Je me souviens aussi avec plaisir de mes engagements à l’Orchestre de Bretagne, où j’ai donné entre autres l’intégrale des concertos de Rachmaninov et la Rhapsodie-Paganini avec Stefan Sanderling au cours d’un mini-festival, trois soirées sur une période de cinq jours.

En 2011 Kurt Masur m’avait invité pour mes débuts avec l’Orchestre National de France.[6]  Et je me réjouis de pouvoir à nouveau jouer à Paris en novembre prochain aux Concerts de Monsieur Croche !

Je dirai ceci, pour conclure  : la chute du mur ce fut, comme si souvent dans la vie,  lumières et ombres.

Quant à moi, je serai toujours très reconnaissant pour la lumière…

Marc Trautmann
Propos recueillis en juillet 2019

 

[1]  Peter Rösel y a remporté le Sixième Prix en 1966
[2] Discographie disponible en téléchargement et streaming actuellement
[3] On ré-écoutera avec intérêt cette émission consacrée par notre partenaire France Musique au label ETERNA aujourd’hui devenu Berlin Classics, et aussi celle-là . Deux émissions signées Olivier Le Borgne.
[4] Hélas indisponibles en Europe pour l’heure, que ce soit en CD ou en streaming ou téléchargement… Consulter cette discographie. Les disques sont achetables sur certains sites mais pas donnés !
[5] En particulier en 1996, 1997, 2000
[6] Lire cet article

 
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Le Rossignol éperdu de Reynaldo Hahn : un avant-goût du récital 2020 de Lukas Geniušas chez Monsieur Croche !

Lukas Geniušas joue Reynaldo Hahn

Le Festival Piano Rarities Piano Festival Husum a lieu chaque année fin-août en Allemagne du Nord à Husum près de Hambourg.

Cette année il débutera le 18 août, et il est encore temps d’y aller !
Site du festival : www.raritaeten-der-klaviermusik.de

Dans le grand salon du château de la petite bourgade sur la mer du Nord, une assistance ultra-pianophile venue de partout et même du Japon, de Corée ou des Etats-Unis, vient écouter sans chichis (Husum c’est pas le Lubéron…) les artistes réunis chaque année par le pianiste Peter Froundjian , des artistes souvent très connus qui acceptent de sortir des sentiers battus et proposent des concerts composés d’oeuvres rares.

En 2018 Lukas Geniušas, piano a consacré son récital au festival de Husum à des oeuvres qu’il a ensuite jouées en 2018 chez Monsieur Croche (les Préludes de Desyatnikov) -— et à de larges extraits du « Rossignol éperdu » merveilleux cycle de Reynaldo Hahn qu’il interprétera lors de son récital à Gaveau le 26 février 2020 !

Pour réserver, c’est ici ! 

Le label Danacord publie chaque année le disque du festival de l’année précédente, qui propose un florilège des concerts.

Le disque de l’édition 2018 comprend, outre les pièces jouées par Lukas, des interprétations de Muza Rubackyte, Séverin von Eckarstein, Etsuko Hirose, Simon Callaghan et Antonio Pompa-Baldi est un ravissement à ne pas manquer !

Le disque est disponible chez tous les bons disquaires, sur toutes les bonnes plateformes de streaming ( et mêmes les plus mauvaises) ou sur le site de l’éditeur.

Rémi Geniet, gaillard d’avant (2)

PAR PIERRE BREVIGNON – Seconde partie de notre rencontre avec Rémi Geniet. Unique jeune pianiste français au programme de la nouvelle saison des Concerts de Monsieur Croche, Rémi Geniet jouera le 13 novembre 2019 aux Concerts de Monsieur Croche.

Deuxième et dernière partie de notre interview exclusive de Remi Geniet. Unique jeune pianiste français au programme de la nouvelle saison des Concerts de Monsieur Croche, Rémi  jouera le 13 novembre 2019 aux Concerts de Monsieur Croche. 


PAR PIERRE BREVIGNON


Le côté « bête à concours », qu’en pensez-vous ? Vous avez accumulé un nombre de prix assez impressionnant…

Ah, ça, c’est la réputation que j’avais au CNSM. En réalité, je n’en ai pas fait tant que ça. Il y a eu le concours Beethoven de Bonn en 2011, deux ans plus tard le Reine-Elisabeth, et avant cela : un premier prix au Piano Interlaken Classics de Berne, le concours international Horowitz de Kiev, le concours Adilia Alieva à Genève… J’ai toujours bien préparé ces compétitions, ce qui fait que je finissais dans les trois premiers. Mais, autour de moi, je voyais des pianistes qui décidaient de participer à un concours un mois avant et montaient leur programme à toute vitesse. Comme ça ne marchait pas, ils s’inscrivaient vite à un autre, puis encore un autre… Moi, je n’ai jamais dépassé deux concours par an, en préparant mes programmes pendant six à neuf mois. Ma force, c’était de les aborder non pas comme des compétitions mais comme de vrais concerts. Au Reine-Elisabeth, un des jurés m’a dit qu’avec ma demi-finale, il avait assisté à un véritable récital, pas à une épreuve de concours. C’est le plus beau compliment qu’on pouvait me faire.

Les commentaires des critiques : sont-ils importants pour vous ?

Je fréquente quelques critiques et, oui, je crois que c’est une bonne chose de connaître leurs avis. Leur rôle est important : ils permettent de préserver un juste équilibre, d’éviter une sorte de tyrannie des musiciens qui s’autoriseraient n’importe quoi sans jamais être repris. En même temps, il faut aussi éviter une tyrannie des critiques, ce qui a pu être le cas avant l’apparition d’Internet. Brigitte Engerer me racontait qu’à ses débuts, si un critique parisien n’aimait pas ce qu’elle faisait, elle ne pouvait plus être programmée à Paris. Les temps ont changé, je crois. Moi qui suis assez réservé sur mon époque, je trouve que, du point de vue de la critique musicale, on n’a pas à se plaindre. Le regard extérieur est important.

En fait, je suis plus sceptique sur le discours spécialisé sur la musique. Par exemple, je n’ai pas écrit moi-même mes notes de programme chez Mirare, c’est un exercice dans lequel je serais très mal à l’aise. J’adore discuter avec quelqu’un et lui expliquer ma vision d’une œuvre mais écrire de façon magistrale sur cette œuvre, je ne saurais pas faire. Pour moi, ça reste un exercice de style. À choisir, je préfère un bon texte sur la musique signé d’un romancier non spécialiste. J’avais un prof d’analyse musicale avec lequel j’avais des conversation passionnantes. Un jour, à la médiathèque du CNSM, j’ai pris une édition des symphonies de Mahler préfacée par lui : c’était incompréhensible ! Le piège, c’est quand le commentaire se prend plus au sérieux que l’oeuvre…

« L’un de mes passe-temps favoris, c’est de déchiffrer des partitions orchestrales. »

 

Vous l’avez dit, le Reine-Elisabeth a été l’occasion de vous familiariser avec le concerto et l’orchestre…

Là encore, il n’y a pas de secret : plus on a le temps de répéter, plus on peut affiner, explorer, avec le chef et l’orchestre. Par la suite, il m’est arrivé de rencontrer un chef qui aimait ce que j’essayais mais le temps manquait, et je ne pouvais pas me permettre de tenter des choses trop différentes… Quand un chef décide de prendre le temps pour travailler un concerto, ça peut devenir passionnant, mais le plus souvent il doit aussi caser les répétitions pour la symphonie ou l’ouverture qui sont au programme du concert. Ou bien lui et moi avons des conceptions de l’oeuvre antinomiques. Ou, encore pire : le chef n’a aucune conception de l’œuvre et se contente de battre passivement la mesure !

Il y a trois ans de ça, à Tokyo, j’ai joué le concerto de Schumann dirigé par Augustin Dumay. C’est un grand souvenir musical, il y avait une vraie démarche créative de la part de tous les musiciens (d’ailleurs, le concert en lui-même était très original : première sonate pour violon et piano, concerto pour piano et première symphonie de Schumann). Le fait que j’aie joué avec Augustin Dumay en musique de chambre facilitait les choses, évidemment.

Le mois dernier, toujours à Tokyo, j’ai eu l’occasion de jouer le deuxième concerto de Chopin avec Masato Suzuki, un jeune chef japonais spécialisé en musique baroque et contemporaine qui est aussi organiste et claveciniste. Avec un musicien pareil, impossible de jouer le répertoire romantique sans sortir des sentiers battus !

Masato Suzuki. Photo: (c) Marco Borggreve

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La direction d’orchestre est un aspect de la musique qui vous intéresse.

Absolument, j’ai même pris des cours auprès de Georges Pehlivanian. Au début, pour comprendre le fonctionnement de l’orchestre dans le cadre d’un concerto. Et maintenant, j’adore l’orchestre. L’un de mes passe-temps favoris, c’est de déchiffrer des partitions orchestrales. La seule chose qui me rebute, dans l’idée de diriger, c’est la partie organisationnelle, qui est très chronophage. Tous les chefs avec qui j’ai pu discuter m’ont expliqué que la maîtrise du métier passait par l’opéra et par un orchestre régulier. Quand on est chef invité, on vient juste saupoudrer du glaçage sur une interprétation déjà bien rodée. Certains chefs arrivent à métamorphoser un orchestre en seulement une semaine de répétitions, mais ceux-là ont déjà un énorme bagage. C’est pareil avec Rena : en masterclass, on s’émerveille qu’elle puisse trouver les mots pour débloquer un élève mais c’est parce qu’elle a une immense expérience pédagogique. Donc, la direction d‘orchestre m’intéresse mais pas au point d’envisager de lui sacrifier mon temps pour le piano… ou pour la voile.

« Si je n’ai rien d’intéressant à apporter, je ne vois pas l’intérêt de faire entendre ma musique »

 

Pour en revenir au concours Reine-Elisabeth : le passage obligé était la musique contemporaine, avec une pièce signée Frederic Rzewski en demi-finale et un concerto de Michel Petrossian en finale. Est-ce que vous vous intéressez à la musique de votre époque ? Est-ce que vous composez, vous-même ?

Je me suis mis à l’écriture en entrant au CNSM à 16 ans : beaucoup trop tard, selon moi, pour envisager sérieusement de composer. Tout est tellement cloisonné, maintenant. Au XIXe siècle, quand on voulait devenir musicien, on apprenait le piano ou le clavecin, éventuellement un autre instrument, et la théorie musicale pour pouvoir composer. Aujourd’hui, on apprend le solfège, un peu de déchiffrage et c‘est tout. Or, l’écart entre lecture et écriture est vraiment immense. À la rigueur, on peut considérer qu’interpréter une œuvre, c’est la réécrire, mais bon… De toute façon, si je n’ai rien d’intéressant à apporter, je ne vois pas l’intérêt de faire entendre ma musique. Il y a tellement de pianistes qui écrivent dans le style « rachmaninovant »… pas innovant du tout ! Ce que fait mon ami Lucas Debargue, qui est aussi l’élève de Rena, c’est déjà beaucoup plus intéressant, il y a des pièces de lui que j’aime beaucoup. Mais écrire comme Rachmaninov, à quoi bon ? J’ai déjà joué une pièce pour violoncelle et piano de Jérôme Ducros, une sorte de moto perpetuo façon Vol du bourdon : j’aime bien mais ça reste de l’ordre du pastiche. Enfin, c’est très bien qu’il l’ait écrite mais moi je n’écrirais pas un truc pareil.

La « vraie » musique contemporaine m’intéresse même si je n’en joue pas assez – je manque encore un peu de culture, sur ce plan-là. Le temps n’a pas encore fait son œuvre pour trier et, moi, j’ai besoin de me faire une idée globale de la musique d’une épo que pour voir dans quelle direction aller. C’est pour ça que je peux jouer du Ligeti, que j’adore, et embrayer ensuite vers Kurtag…. J’aime aussi les compositeurs américains, mais plutôt Carter que les folkloristes.

Et vous parlez de Michel Petrossian : c’est devenu un ami, je continue à travailler avec lui. Dans le cadre du concours, j’ai manqué de temps pour bien entrer dans son œuvre mais, par la suite, j’ai découvert une musique qui me rappelle Scriabine, avec des accords qui s’étendent, des couleurs par accord qui se transforment peu à peu… Le grand luxe, évidemment, c’est de pouvoir discuter avec le compositeur. Surtout que Petrossian est comme moi, il a besoin d’autre chose que la musique. Pendant toute une période, il s’est même arrêté de composer pour partir étudier les langues anciennes à Jérusalem. Il doit en pratiquer une bonne dizaine, aujourd’hui, en plus du français, du russe, de l’arménien, de l’allemand et de l’anglais ! Sa connaissance du Moyen-Orient est encyclopédique, il donne des conférences sur le sujet jusqu’en Iran. La plupart de ses œuvres puisent leur inspiration dans le Moyen-Orient et l’Antiquité. En tant qu’interprète, tous ces éléments sont importants car ils fournissent des clés de compréhension de sa musique. Et puis, évidemment, pouvoir échanger avec le compositeur résout le problème du manque de recul sur la période, le monde culturel de l’époque. Quand on travaille sur Beethoven, on bénéficie de ce recul historique et, à défaut de pouvoir lui parler, on peut s’appuyer sur les témoignages laissés par ses élèves. Si je l’avais devant moi, par exemple, j’aimerais lui demander pourquoi il ajouté ces deux notes au début du mouvement lent de l’Hammerklavier. Neuhaus, je crois, expliquait que c’était « les marches vers le temple ».

Cette sonate sera la pièce maîtresse de votre récital dans le cadre des concerts de Monsieur Croche. Comment avez-vous composé le programme ?

J’ai choisi d’ouvrir avec l’Hammerklavier. La seconde partie du concert (les Valses nobles et sentimentales de Ravel et la 5e Sonate de Prokofiev) est plus aérienne, plus légère dans le bon sens du terme. Je ne voulais pas assommer le public en plaçant « la grande œuvre difficile » après l’entracte. D’autant que débuter le concert par Ravel et Prokofiev n’aurait en rien préparé les spectateurs à entendre la sonate de Beethoven, ce sont des univers radicalement différents. En revanche, Ravel et Prokofiev se complètent parfaitement. Si les spectateurs sont moins concentrés en seconde partie de programme, je considère que c’est moins grave – après tout, c’est normal d’avoir des sautes d’attention, de ne pas être tout le temps concentré à 100 %. Programmer la Hammerklavier en seconde partie aurait provoqué un choc trop violent, il aurait fallu que je la fasse précéder par des sonates de Haydn, par exemple, qui sont moins ambitieuses mais qui, stylistiquement parlant, peuvent préparer l’oreille à entendre le Beethoven tardif. Commencer par cette sonate monumentale, c’est l’assurance de capter d’emblée toute l’attention du public. Ensuite, les Valses de Ravel auront un effet libératoire, l’auditeur peut se laisse porter par le mouvement. C’est le Ravel que j’adore : plein de simplicité, de naturel… Le choix de la sonate de Prokofiev est un choix par élimination : je ne voulais pas jouer les habituelles deuxième, troisième, sixième et septième sonates qu’on entend toujours en concert. « Mes » sonates de Prokofiev, ce sont les quatrième, cinquième et huitième. La musique de Prokofiev m’enthousiasme et, c’est une certitude, je jouerai un jour le triptyque des « sonates de guerre ». J’ai beaucoup travaillé la quatrième avec Rena, qu’elle a apprise très jeune, la huitième est ma préférée, et la cinquième est la plus dansante : c’est le choix idéal pour clore la seconde partie de mon récital.

Une façon, aussi, de rendre hommage à votre idole, Sviatoslav Richter ?

Mon idole de jeunesse, oui. Aujourd’hui, après avoir écouté d’autres pianistes comme Sokolov ou Pletnev, j’ai fait le tri : je suis toujours fan de Richter, mais pas dans tous les répertoires. Ses Prokofiev et ses Beethoven restent les plus passionnants, selon moi. Parfois, objectivement, il peut faire n’importe quoi mais son énergie et sa conviction emportent tout. Par exemple, j’ai un disque du Premier Concerto de Prokofiev dans lequel l’énergie de Richter, son élan, priment largement sur les détails. J’ai eu l’occasion de parler avec Bruno Monsaingeon, dont j’aime beaucoup le documentaire Richter l’insoumis. Monsaingeon me disait à quel point Richter était un formidable conteur – pas seulement au piano, mais aussi dans les histoires qu’il aimait raconter à ses amis. Des anecdotes abracadabrantes, à la fois extraordinaires et empreintes d’un sentiment de terreur, la terreur de vivre dans l’Union Soviétique stalinienne. Je retrouve cette ambivalence quand je travaille avec des musiciens russes. Rena me racontait l’histoire d’un grand chef russe qui devait tourner en Europe avec une symphonie de Chostakovitch dont il n’avait que la partition autographe. Au moment de prendre l’avion, il tombe sur un douanier mélomane qui reconnaît le style du compositeur et lui confisque la partition en disant : « Ça fait partie du patrimoine. De toute façon, vous êtes un grand chef, vous la connaissez sûrement par cœur ! »

Bruno Monsaingeon et Sviatoslav Richter à la fin du tournage de « Richter, l’insoumis »- Antibes, 1997.
Photo : (c) X – DR

« On ne supporte pas que les gens viennent nous voir pour d’autres raisons que la musique »

 

Puisque vous parlez de Rena Cherechevskaïa : elle est à l’origine d’une autre rencontre importante pour vous, Lucas Debargue.

Lucas, c’est mon alter ego inversé. Quand il est arrivé dans la classe, il recommençait à peine le piano de façon professionnelle, alors que j’en étais au Reine-Elisabeth ! Sa façon d’appréhender le piano en toute liberté m’a énormément impressionné. Par la suite, il m’a confié que me voir travailler aussi sérieusement avec Rena l’avait aidé à mieux se structurer. En fait, on avait besoin de deux choses opposées : moi, de lâcher prise, lui d’être cadré dans ses idées. Inutile de vous dire qu’il a appris tout ça très rapidement. On a joué en Russie le Concerto pour deux pianos de Poulenc, j’adore faire de la musique avec lui.

Ce qui nous différence, à la base, c’est qu’il est autodidacte. Donc, il n’a pas peur d’essayer des choses, même si ça ne marche pas. C’est typique, chez lui. Il compose beaucoup, des pièces très intéressantes, d’ailleurs. Il n’a pas vraiment étudié l’écriture mais il a beaucoup analysé les œuvres. Lucas est plus spontanément tourné vers le partage avec le public. Naturellement, c’est aussi une conséquence de sa médiatisation après le concours Tchaïkovski, un effet de mode dont il est le premier à se méfier – même s’il lui permet d’avoir un agenda de concerts bien rempli. Lui et moi avons un point commun : on ne supporte pas que les gens viennent nous voir pour d’autres raisons que la musique, qu’ils nous considèrent comme des « bêtes curieuses ». Ça nous met tous les deux extrêmement mal à l’aise…

Lucas Debargue. Photo : (c) Yann Orhan

On en revient à la difficulté de se donner en spectacle…

Ah, si je pouvais m’effacer, sur scène ! Berlioz disait qu’il faudrait cacher les musiciens sur scène derrière un voile blanc. Moi, j’aime ces artistes du Moyen Âge la Renaissance qui sont restés anonymes, ou cachés derrière une date ou un pseuydonyme. Vous savez, les « maîtres de… ». Ils laissent des œuvres magnifiques mais aucune biographie. Parfois, l’anonymat est remplacé par des écoles : « élève de untel ou untel ». Moi ce serait « école franco-russe, XXIe siècle » !

Le XIXe siècle a inventé les récitals et, avec eux, le culte de l’artiste. On oublie qu’on n’a pas besoin de ce culte pour faire de l’art. Évidemment, il y aura toujours un humain sur scène mais de quoi on s’occupe le plus, de l’humain ou de la musique ?

Pour la même raison, je ne suis pas un grand amateur de biographies de compositeurs. J’ai essayé d’en lire, à titre d’essai. Par exemple, en préparant le concours Beethoven, je me suis beaucoup documenté sur sa vie pour voir si ça m’apportait quelque chose. La réponse est : oui, mais de façon périphérique. Surtout, je considère qu’on peut plaquer tout aussi efficacement un passage de roman ou de film sur une musique. Tenez, j’ai eu la chance de faire une masterclass avec Vera Gornostaeva sur la Sonate n°4 de Prokofiev. Eh bien, pour elle, le mouvement lent évoquait une séquence d’un film de Tarkovski, une procession silencieuse de popes… Moi, je pense souvent à Guerre et Paix en jouant sa musique. Quand j’étais plus jeune, je lisais beaucoup et j’allais souvent dans les musées : tout ça m’aide dans mon travail sur la musique. Depuis que je suis à Paris, je rattrape aussi mon retard en cinéma.

Le plus important pour moi, c’est de toujours garder à l’esprit que les artistes ne veulent pas nécessairement faire de l’art à leur image. La musique de Rachmaninov est directe et extravertie, alors que c’était un homme très réservé.

En même temps, quand vous travaillez le Caprice sur le départ de son frère bien-aimé de Bach, vous êtes en plein dans l’anecdote biographique.

Là c’est différent, c’est de la musique à programme. J’aime bien, d’ailleurs. Bach a une façon très créative de transcrire musicalement les épisodes décrits dans le titre de chaque mouvement. Par exemple, dans le deuxième mouvement, « Présentation des différentes mésaventures qui peuvent lui arriver à l’étranger », il recourt à des quintes parallèles – enfin, pas exactement, plutôt des quartes augmentées + quintes, à la limite de ce qui est toléré en écriture. Pour moi, c’est vraiment un clin d’œil de Bach qui s’amuse à transcrire les périls qui menacent son frère en « périls compositionnels ». Preuve qu’on peut-être un compositeur d’une rigueur mathématique et avoir un grand sens de l’humour !

« Je ne m’intéresse pas vraiment à ma carrière. Ce qui m’intéresse, c’est la prochaine musique que je vais jouer. Et le Vendée Globe… bien sûr ! »

 

De la même façon que vous puisiez vos inspirations dans la peinture ou la littérature, j’imagine que vous ne limitez pas votre écoute musicale au classique ?

J’écoute pas mal de jazz, grâce à mon père guitariste, et aussi du rock. Art Tatum, Joe Pass, les Stones, Led Zeppelin… J’aime beaucoup le vibraphone aussi, Gary Burton, ce genre de musiciens… En revanche j’ai toujours eu du mal avec les Beatles, je trouve leur son trop « aplati ». Le groupe le plus important, pour moi, c’est Pink Floyd. Ils ont une façon de dilater le temps, de jouer sur la longueur des morceaux, ça me fait penser à du Scriabine. Sinon, mon approche de la musique est très harmonique – quand j’étais enfant, mon père m’a initié à l’harmonie en jazz, ça a dû m’influencer. Si j’adore Ravel, c’est peut-être parce que je retrouve dans son écriture certains accords jazz qui font penser à Oscar Peterson. J’ai la même impression avec Debussy.

Comment voyez-vous votre avenir ? Vous vous êtes fixé des buts à atteindre ?

J’aimerais faire plus de concerts de mélodies, y compris en concert. Je travaille souvent avec la fille de Rena, Victoria Cherechevskaïa, qui est mezzo-soprano. J’aimerais reprendre la direction d’orchestre, aussi. Mais je ne m’intéresse pas vraiment à ma carrière – ce qui m’intéresse, c’est la prochaine musique que je vais jouer.

Et le Vendée-Globe… bien sûr ! 

Propos recueillis par Pierre Brévignon
Paris, 12 juin 2019

Pour lire la première partie de cette interview, cliquez ici

 

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Rémi Geniet, gaillard d’avant (1)

Unique pianiste français au programme de la nouvelle saison des Concerts de Monsieur Croche, Rémi Geniet compte, à 27 ans, parmi les jeunes musiciens les plus prometteurs de l’Hexagone. Il jouera le 13 novembre 2019 aux Concerts de Monsieur Croche. Première partie de notre interview exclusive.


PAR PIERRE BREVIGNON


Son pédigrée impeccable – bardé de prix internationaux, déjà programmé dans les grandes salles du monde entier et acclamé-par-la-critique-unanime – pourrait laisser craindre un artiste formaté, programmé pour le succès, bref : un « premier de la classe » lisse et sans surprise.

Le préjugé s’évanouit dès qu’il vous explique revenir d’une traversée de deux semaines sur un vieux deux-mâts où, entre autres occupations, il grimpait dans les haubans à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des flots ou offrait à ses compagnons de haute mer la démonstration d’une évacuation hélitreuillée. Ne pas se fier, donc, à son air de Billy Budd ou à sa voix flûtée évoquant curieusement Matthieu Chedid : Rémi Geniet aime le défi physique, qu’il s’agisse d’affronter les 40e Rugissants ou le 3e Concerto de Rachmaninov.

 

Vous êtes donc le premier musicien-navigateur que je rencontre…

 C’est pourtant plus répandu qu’on l’imagine. Récemment, j’ai joué avec Henri Demarquette qui adore la voile, ma professeur Brigitte Engerer aussi avait l’habitude de partir en mer avec son mari, Yann Queffélec… Moi, je navigue sur des bateaux qui font de quatre à soixante mètres de long, du bateau de plaisance au trois-mâts ancien. L’an dernier, j’ai participé à un festival de vieux gréements sur une goélette néerlandais, on a fait une grande sortie, de Calais à Bordeaux en passant par Liverpool et Dublin. C’est une activité qui prend beaucoup de temps, mais je m’arrange pour me rendre disponible. Quand je prépare mon planning de l’année, je prévois toujours des vacances en Bretagne ou dans ma région natale, près de Montpellier. Et tant pis si ça me prive d’opportunités : un jour, on m’a appelé de Moscou pour faire un remplacement au pied levé dans la grande salle du Conservatoire Tchaïkovski mais j’étais au milieu de la Manche !

La mer est importante pour votre équilibre ?

Elle et essentielle. Là, par exemple, je rentre de Bretagne où j’ai navigué pendant quinze jours. Eh bien, depuis mon retour, je me sens vraiment bien au piano. Les deux sont liés. Tenez, un fait révélateur : quand j’étais petit, je chantonnais beaucoup – tout le temps, en fait. Avec le temps, j’ai perdu cette habitude. Les seuls moments où elle revient, c’est quand j’arrête le piano pendant quelques semaines et que je monte sur un bateau. Alors, la musique surgit dans ma tête. Comme si la musique intérieure prenait le relais quand je ne suis plus rempli par la musique extérieure. Généralement, je fredonne des improvisations ou bien des œuvres que je n’ai plus jouées depuis dix ans… C’est une sensation extrêmement agréable. Dès que je suis éloigné du piano, ces choses qui étaient recouvertes par mon quotidien musical reviennent au bout de plusieurs jours, rejaillissent de l’intérieur. Les musiciens qui ne coupent pas de temps en temps avec leur instrument loupent vraiment quelque chose.

Vous pratiquez cette hygiène depuis longtemps ?

Disons que, dans ma famille, la musique a toujours cohabité avec d’autres disciplines. J’ai grandi entre un père prof de physique et guitariste de jazz, une mère prof de maths et deux frères mélomanes. L’un d’eux pratiquait le violon de façon quasiment professionnelle – il peut jouer la Chaconne de Bach ou une sonate d’Ysaÿe – mais, à 18 ans, il a préféré opter pour une carrière scientifique. Moi, j’adorais la science, le sport – je pratiquais la course et la gym de haut niveau –, j’aimais aussi beaucoup apprendre des langues anciennes… On me demande souvent quand j’ai décidé de devenir pianiste professionnel : à vrai dire, je ne me rappelle pas avoir pris consciemment cette décision. Il y a juste eu un moment dans mon enfance, vers les 10-11 ans, où J’ai dû lever le pied sur pas mal de choses, par manque de temps. D’ailleurs, ça ne me plaisait pas du tout. Si j’avais pu continuer les sciences, pousser jusqu’en prépa tout en gardant le piano, ç’aurait été l’idéal. L’idée de me consacrer plus spécifiquement à la musique s’est imposée peu à peu, après des discussions avec mes profs et mes parents.

Quelle vision vous aviez d’une carrière de pianiste ?

Eh bien, pour moi, les choses étaient simples : dans la vie, on pouvait être soit prof de conservatoire, soit Sviatoslav Richter. Entre les deux, il n’y avait rien. Je ne savais pas qu’on pouvait mener une carrière sans être une grande star internationale comme celles que j’applaudissais au Corum de Montpellier. Je ne savais même pas qu’il y avait d’autres métiers possible avec le piano – accompagnateur, par exemple. Et puis, vers 13-14 ans, j’ai gagné mon premier concours international. Un petit concours très sympathique, à Villennes-sur-Seine. Ça a été un déclic. J’étais fou de joie car je ne pensais pas du tout remporter le premier prix. À partir de là, j’ai su que le piano serait au cœur de ma vie.

« Pour moi, la clé, c’est la capacité à approfondir l’étude d’une oeuvre. »

 

C’est à cette époque que vous avez rencontré Rena Cherechevskaïa ?

Oui. Un moment décisif, pour moi. Je vivais encore à Montpellier et, pendant un stage, j’ai rencontré un de ses élèves, Augustin Voegele. Il jouait tellement bien que je lui ai demandé qui était son professeur. C’est comme ça que je suis parti pour Colmar, où Rena enseignait. Pendant quelque temps, j’ai dû faire beaucoup de trajets en train de nuit pour aller travailler avec elle. Au bout de six mois, elle m’a présenté son amie Brigitte Engerer. Quand je suis rentré au CNSM deux ans après, c’est elle qui s’est occupée de moi. En parallèle, je continuais à étudier avec mes deux autres profs. Ensuite, Rena a eu la bonne idée de venir s’installer à Paris pour enseigner à l’École normale et j’ai pu suivre ses cours tout en continuant à étudier au CNSM.

Quel genre d’enseignement vous a-t-elle prodigué ?

J’avais déjà eu un professeur particulier qui travaillait note à note, de façon très détaillée, mais Rena va encore plus loin : chaque note doit être interprétée en elle-même et resituée dans le contexte général de la partition. On peut être d’accord ou pas, mais il faut systématiquement réfléchir au sort que l’on va faire à chaque note. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ça n’est pas une approche si répandue que ça. Ça m’a non seulement aidé à perfectionner mes répertoires de prédilection – les Allemands (Bach, Haydn, Beethoven, Mozart), et les Russes – mais aussi à appréhender Ravel, en particulier Gaspard de la Nuit et la Valse.

Rena est la pédagogue parfaite au sens où elle arrive à expliquer tout ce qu’elle veut qu’on fasse en nous donnant les bonnes clés. Elle réussit à s’adapter à chaque élève. En général, à la fin d’un cours, le prof demande à son élève de rester pour assister au cours de l’élève suivant. Pour Rena, ça ne sert à rien ! Parce que, sur une même œuvre, elle peut donner à deux élèves des consignes totalement différentes. Elle n’a jamais d’idée préconçue sur ce qu’elle va leur demander. Même si les problèmes sont identiques, elle ne va pas forcément les aborder de la même manière, surtout si elle connaît bien ses élèves.

« Brigitte Engerer m’a donné un conseil capital : accepter de ne pas être parfait »

 

Pour moi, la clé, c’est la capacité à approfondir l’étude d’une œuvre. En France, on a tendance à passer beaucoup de temps à monter du répertoire sans jamais vraiment le creuser. Au CNSM, par exemple, certains professeurs demandaient une œuvre nouvelle à chaque cours ! Pour moi, c’est absurde. Certes, ça peut donner d’excellents déchiffreurs ou accompagnateurs (comme Jean-Frédéric Neuburger, que je connais bien et qui est un déchiffreur exceptionnel), mais il me semble qu’en classe d’instrument, il serait intéressant de pouvoir s’arrêter longuement sur une œuvre au lieu de se contenter de conseils un peu généraux. En Russie c’est tout l’inverse : Rena me disait que les élèves sont habitués à tellement approfondir chaque œuvre qu’ils peuvent passer un an sur deux morceaux ! Pour ma part, je me limite à un programme de récital par an.

En quoi consistait le travail avec Brigitte Engerer ?

Brigitte étant une très grande concertiste, ses conseils portaient surtout sur l’expérience de la scène et sur la construction poétique de l’oeuvre. Elle fonctionnait beaucoup par images, par analogies. Ensuite, c’était à ses élèves de trouver leur propre voie. Une démarche déstabilisante mais extraordinairement inspirante. Il fallait intégrer ses références picturales et littéraires puis, à partir d’elles, construire sa propre interprétation. Mon dernier cours avec elle portait sur les Kreisleriana de Schumann. Je me rappelle qu’elle m’a beaucoup parlé de la poésie romantique, des gravures de Jacques Callot…

Surtout, elle m’a donné un conseil capital : accepter de ne pas être parfait. Sur ce plan-là, elle m’a considérablement aidé. Avec ma formation scientifique, j’ai tendance à être d’un perfectionnisme maladif. Et puis, à mes débuts, j’étais assez timide. Brigitte, c’était tout le contraire : elle irradiait la poésie, l’humanité, la spontanéité. Elle avait des inspirations extraordinaires, qui pouvaient complètement changer au cours suivant. Elle m’a appris à être moins organisé, à improviser, à lâcher prise. À laisser venir les idées. C’était difficile pour moi d’adopter une façon de penser aussi inhabituelle, certains cours me laissaient un peu déconcerté. A posteriori, je me rends compte qu’elle m’a apporté énormément.

Sur la façon d’aborder la scène, aussi ?

Oui, et ce n’était pas du luxe. Dans ma famille, on a du mal avec l’idée de se donner en spectacle. Moi, je ne suis pas vraiment « traqueur » mais je ressens combien ce n’est pas naturel de se montrer.

« Saint-Saëns ? Je le déteste ! »

 

Or, si on veut être honnête, on doit bien admettre que le concert est aussi un « show ». J’ai mis du temps à intégrer cette réalité. Brigitte m’a réconcilié avec l’idée de me donner en spectacle. Et mon agent aussi, bien sûr.

Avec Rena Cherechevskaïa et Brigitte Engerer, vous avez approfondi les répertoires russe et allemand. Est-ce qu’elles vous ont aussi ouvert à de nouveaux compositeurs ? Brigitte Engerer a interprété Saint-Saëns, par exemple…

Ah non, Saint-Saëns, c’est ma bête noire ! Elle a enregistré ses concertos, c’est vrai, et on me demande souvent de les jouer mais je n’aime pas du tout sa musique. Si vous me demandez quel est mon compositeur préféré, j’aurais du mal à vous répondre mais je peux sans problème vous dire celui que je déteste : Saint-Saëns ! Techniquement, c’est bien fait c’est même parfait si on veut, mais ça sonne creux, sans matière. Le style français du XIXe siècle est imprégné de formalisme, marqué par le souci de l’écriture parfaite avec fugue obligatoire.

D’une façon générale, les compositeurs français restent une exception pour vous.

C’est vrai, je m’intéresse moins au répertoire français. Sauf Ravel, que j’adore et que je joue aussi souvent que possible. Debussy et les compositeurs français du XIXe siècle, en revanche, c’est plus compliqué pour moi. Leur musique de chambre, leurs mélodies ou leurs concertos me plaisent beaucoup, mais en piano solo je n’ai pas encore trouvé la clé. Quand j’accompagne des chanteurs – dans des soirées entre amis ou en concert –, je joue souvent du Poulenc, du Fauré, du Debussy. J’ai le sentiment de mieux réussir à traduire la sensualité des mélodies de Debussy que la sensualité de sa musique pour piano, qui peut me gêner. Je suis plus à l’aide dans ses Études. Par exemple, lors du concours Reine-Elisabeth, en 2013, j’avais choisi la troisième étude « Pour les quartes ». C’est une musique un peu plus aride, qui tend vers Ravel. Mon problème vient peut-être aussi d’avoir entendu beaucoup de « Debussy de conservatoire », qui n’est pas toujours de grande qualité. Tous les préludes joués avec la pédale, ce genre de choses…

Mais à choisir, je préfère de loin le baroque français. Je n’en ai pas encore joué en concert mais ça m’intéresse beaucoup, surtout Rameau. J’ai toujours aimé jouer au clavecin ou à l’orgue. Au CNSM, avec Olivier Tracher, j’ai étudié les polyphonistes de la Renaissance. C’est peut-être mon meilleur souvenir. En sortant de son cours, j’avais l’impression de vivre au XVIe siècle ! J’adore la musique ancienne, j’ai des partitions des madrigaux de Monteverdi que j’aime déchiffrer. Et mon premier disque, bien sûr, était entièrement consacré à Bach, qui est sans doute le musicien que j’ai le plus travaillé avec Rena. L’enseignement d’Evgeni Koroliov, lors d’un séjour Erasmus à Hambourg, m’a aussi été très précieux.

« Il faudrait pouvoir entrer en studio dans le même état d’esprit qu’en montant sur scène. »

 

Comment s’est passée votre première expérience d’enregistrement ?

Je venais de remporter le deuxième prix au concours Reine-Elisabeth et René Martin m’a contacté pour me proposer de faire un essai pour son label, Mirare. J’ai tout de suite pensé à Bach, que je jouais depuis longtemps en concert. C’est Brassens, je crois, qui disait : « Les chanteurs veulent toujours se produire en concert avant d’enregistrer leur album et les producteurs de disque veulent l’inverse. » Moi je trouve que ce n’est pas sérieux d’enregistrer un programme si on ne l’a pas rodé sur une dizaine de concerts.

Avec René Martin, on est tombés d’accord sur le Caprice sur le départ de son frère bien aimé, qu’on aime beaucoup tous les deux, et sur la Partita n°4, que j’avais présentée au Reine-Elisabeth. J’ai eu carte blanche pour le reste du programme. C’est un disque que j’ai préparé en écoutant uniquement des enregistrements de clavecinistes – à l’exception d’Andras Schiff, mon pianiste préféré dans Bach. Ce n’est pas habituel chez moi mais, dans le cas des baroques, je trouvais ça intéressant de partir de versions au clavecin pour réfléchir à mon approche pianistique. Je ne peux évidemment pas faire la même chose, alors comment retranscrire l’esprit de cette musique au piano ? Comme le son du piano est plus long, il ne faut pas surcharger en ornementation (l’ornementation est souvent, pour le claveciniste, une façon de faire durer le son). C’est ce qui m’intéresse : en écoutant des clavecinistes, on sait qu’on ne peut pas les imiter. Alors que si on prépare une pièce de Chopin en écoutant des disques, on est plus enclins à copier.

Écouter des disques : est-ce une bonne façon de travailler une œuvre ?

C’est un bon complément du travail sur la partition. Mais, quand ça m’arrive, je privilégie toujours les versions anciennes, très typées stylistiquement, pour me faire réfléchir à de nouvelles choses. À quoi bon partir d’un énième enregistrement moderne, même très bien fait? Ça ne m’apporte rien. Alors qu’Edwin Fischer dans Beethoven, Rachmaninov chez les Russes ou dans Chopin, oui…

Ce qui est amusant chez Rachmaninov, c’est que ses partitions sont très détaillées, tous les rubato et les legato sont spécifiés précisément, et quand on l’écoute jouer il peut très bien faire tout le contraire. Entre le moment de la composition et celui de l’enregistrement, dans les années 1930-1940, il avait juste changé d’avis !

Tous les Russes ne sont pas aussi méticuleux. L’an dernier, j’ai joué les Trois Mouvements de Petrouchka à la Morgan Library de New York, et je m’arrachais les cheveux pour essayer de comprendre quel phrasé voulait Stravinsky. Je faisais des allers-retours entre la partition d’orchestre et la partition de piano pour essayer de comprendre… Et puis, je me suis rappelé cette anecdote : un jour, Boulez était allé demander conseil à Stravinski au sujet d’une de ses œuvres et il lui avait simplement répondu : « Faites ce qui vous convient le mieux. » J’ai opté pour la même démarche !

De la scène ou du studio d’enregistrement, où va votre préférence ?

Pour être honnête, je ne me sens pas encore totalement à l’aise en studio. Bien sûr, j’y apprends des choses très intéressantes, surtout avec une ingénieur du son comme Hugues Deschaux. J’ai l’impression de retravailler la musique de manière différente. Et le travail est intense : environ dix heures par jour pendant trois jours ! Mais le gros problème du studio, c’est qu’on peut vite se perdre dans du découpage qui n’a plus aucun sens si on n’a pas une solide expérience de la scène. C’est très dur d’avoir une vision globale de l’oeuvre. Et Il n’y a pas de public or, moi, j’ai besoin d’un public, j’ai besoin du petit stress supplémentaire du live, qui est presque agréable. Même si mon approche de la musique est intime, exploratoire – j’ai envie de trouver dans une œuvre des choses que d’autres n’ont pas perçues, sans doute un héritage de ma formation scientifique –, j’aime communiquer avec un auditoire.

Pour quelqu’un qui ne trouvait pas naturel de se « donner en spectacle », vous pourriez considérer le studio comme un refuge.

Ce n‘est pas aussi simple. Vous savez, je donne des concerts depuis l’âge de 5 ans, alors j’ai tout de même acquis une certaine habitude. Mon premier disque, je l’ai sorti à 21 ans. C’est pareil pour les concertos : j’ai commencé à en jouer avec le Reine-Elisabeth, à 20 ans. Je n’ai pas encore pris mes marques. Être à l’aise avec un orchestre ou dans un studio, ça nécessite du temps…

L’enregistrement peut être assez frustrant, surtout si on est perfectionniste. On est rarement totalement satisfait du résultat. J’ai du mal à me réécouter, par exemple. Après, mes disques ont trouvé leur public, les gens ont l’air d’aimer ce que je fais, donc tout va bien. Mais moi, pour que je commence vraiment à trouver des qualités à mes enregistrements, il faut que je laisse passer au moins un an. Avant, j’entends uniquement les choses que j’aurais voulu faire différemment – c’est un problème fréquent chez les musiciens. Ne vous méprenez pas : le disque m’intéresse énormément mais ma carrière, c’est d’être sur scène. En fait, dans l’idéal, il faudrait pouvoir entrer en studio dans le même état d’esprit qu’en montant sur scène.

À tout prendre, je préfère les captations de concert. Elles représentent qui on est à un moment précis de notre évolution artistique, sans le diktat d’avoir à « graver » – rien que le mot… – une « version définitive ». Pour moi, ça n’a aucun sens. C’est comme les intégrales : il y a un côté « tableau de chasse » qui m’est complètement étranger.

Lire la seconde partie de cet entretien 

 

Propos recueillis par Pierre Brévignon
Paris, 12 juin 2019

 

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Le récital à Tokyo de Henri Barda de nouveau disponible

Henri Barda est extrêmement rare au disque. Son dernier album paru fut en en 2008 un récital live capté à Tokyo au Kioi Hall, qui avait remporté un très grand succès critique. 

Le disque est de nouveau disponible et cette fois en numérique, sur toutes les plateformes de streaming et de téléchargement. 

Vous pouvez l’écouter sur Qobuz
Sur iTunes
Sur Spotify
Sur Deezer ….
et partout ailleurs

Et Monsieur Croche a le plaisir et l’avantage de vous en offrir un extrait, la Première Ballade de Chopin, sur SoundCloud

Henri Barda donnera un nouveau récital aux Concerts de Monsieur Croche le 18 mars 2020. Il est temps de réserver !

 

 

Vladimir Feltsman revient à Schubert !

Vladimir Feltsman, qui a ouvert en octobre 2018 la saison inaugurale des Concerts de Monsieur Croche, vient de publier un nouveau volume de sa splendide intégrale Schubert au piano, qui inclut les sonates D. 575, 850, 566 et 845, ainsi que le magnifique fragment de la sonate D.571.

Comme  tous les disques récents de Vladimir Feltsman, ce disque est paru sous label NIMBUS Alliance, et disponible chez votre disquaire ou sur votre plateforme de streaming préférée. Par exemple, chez Qobuz ! : ) 

Vladimir Feltsman – Photo : (c) Jean-Baptiste Millot / Monsieur Croche

Vous pouvez aussi retrouver ce disque sur le site de l’éditeur Nimbus
A lire sur le site de Monsieur Croche, notre portrait de Vladimir Feltsman

Une vie pour la mandoline. Une rencontre avec Vincent Beer-Demander.

Deux cents ans après Paganini, Vladimir Cosma, violoniste de formation, a composé un cahier 24 Caprices pour mandoline solo dédié à Vincent Beer-Demander, sans doute le plus éblouissant mandoliniste actuel. L’oeuvre sera créée le 20 novembre à Gaveau aux Concerts de Monsieur Croche. Nous avons rencontré Vincent pour faire le point sur l’instrument dont il est l’un des plus vibrants militants !


PROPOS RECUEILLIS PAR HANNAH KROZ

  • D’où venez-vous ?

Je suis né à Paris. J’ai grandi à Toulouse. Mon premier contact avec la mandoline est advenu à l’École de musique de Toulouse, avec mon premier Maître, qui est toujours en vie heureusement, qui s’appelle Francis Morello, qui m’a initié à l’instrument. La mandoline est  un instrument populaire, dont il s’était fait le fervent défenseur, qu’il voulait revivifier. Et il souhaitait aussi rajeunir l’Orchestre à plectres de Toulouse qui existait depuis très longtemps.

  • La mandoline a donc été votre premier instrument, votre premier choix ?

Oui ! L’Orchestre à plectres est venu visiter l’école primaire ou j’étudiais, a fait une démonstration, un petit concert, avec mandolines, mandoles, guitares… Et quand cela a été fini on a demandé si il y avait des volontaires pour apprendre cet instrument !  J’ai levé le doigt. Le petit-fils de Francis, Gregory, a choisi quant à lui la guitare. Il est devenu mon meilleur ami et nous formons toujours un duo ensemble ! J’ai donc appris l’instrument avec des musiciens amateurs, qui donnaient de leur temps, dans une école qui était une école populaire.

Florentino Calvo – (c) X – DR

Nous étions au tournant des années 80/90. Il n’y avait qu’une seule classe de mandoline en France, à Argenteuil, tenue par Florentino Calvo. J’ai d’abord suivi Florentino en Master-Class à Prades, où enseignait aussi Alberto Ponce. Je me suis rendu compte à ce moment qu’il était possible de faire des choses vraiment sérieuses avec la mandoline et j’ai plongé !. Je suis entré au Conservatoire de Toulouse pour toutes les autres disciplines que la mandoline : chant grégorien, analyse, formation musicale… Et à 19 ans, après avoir fait un peu de musicologie à Toulouse, je suis retourné à Paris pour étudier avec Florentino Calvo. Il sera mon Maître pendant quatre ans au Conservatoire d’Argenteuil. Je suis allé me perfectionner par la suite à Padoue en Italie avec Ugo Orlandi .

Ugo Orlandi – Photo : capture d’écran Youtube

En parallèle, j’ai travaillé la musique de chambre avec Alberto Ponce à l’École Normale de Musique de Paris. Un grand Maître de la guitare. Il m’a énormément apporté sur le geste, sur l’intention musicale, sur l’envie, sur le fait de toujours donner le maximum, le dépassement de soi…

J’ai obtenu la licence de concert, et j’ai été le seul mandoliniste à l’avoir jamais eue, dans la mesure ou Ponce a accepté de me prendre, et moi seul… Avec Gregory, en musique de chambre nous avons fait la nique à 40 formations, quatuors à cordes, trios avec piano et j’en passe… Nous avons été premiers à l’unanimité, avec félicitations du jury ! C‘était une bonne revanche car nous venions par ailleurs de passer le Concours de l’UFAM où nous n’avions remporté qu’un Troisième prix. Nous avons voulu interroger la directrice du concours, qui était professeur de musique de chambre de l’Ecole Normale de Musique de Paris, sur le point de savoir pourquoi nous étions si mal placés. Elle nous a répondu que, compte tenu de notre répertoire et de nos instruments, nous ne pourrions pas aller très loin, de toutes façons. De fait, nous n’avions pas de Schumann ou de Beethoven à nos programmes, c’est vrai. Mais quand même du Scarlatti, ce qui n’est pas si mal, et des pièces de compositeurs vivants. Déjà à l’époque j’avais l’idée, l’envie d’élargir le répertoire de mon instrument avec des compositeurs contemporains !

  • Vous nous disiez avoir été travailler à Padoue. Peut-on dire que la mandoline est un instrument italien ? Existe-t-il en Italie une école d’une excellence particulière ?

On peut dire que la mandoline est italienne comme on peut dire que la guitare est espagnole… Mais pour moi cela n’a pas de sens. Je crois que la guitare et la mandoline sont des instruments universels comme le sont le violon ou le piano, même si il existe de grandes écoles nationales.

Jean-Baptiste Corot : Femme à la mandoline – (c) X – DR

Il est vrai que la mandoline a été l’instrument fétiche des musiques populaires et savantes italiennes au XVIIIème siècle. Au XIXème siècle cela s’est encore développé : il y avait en Italie une mandoline par région ! La mandoline lombarde, la mandoline cremonaise, la mandoline napolitaine… Mais la mandoline est un instrument universel. On la trouve déjà en France au XVIIème Siècle sous l’appellation de « mandore » : déjà le même type d’instrument.Depuis une quinzaine d’années énormément de classes se sont ouvertes dans les Conservatoires en Italie, mais en France aussi. Il y a un regain. De mon temps il y avait une classe en Italie à Padoue et une classe en France à Argenteuil – c’était tout. Aujourd’hui en France il y a Marseille, Toulouse, Annecy, Paris, Valence, Cagnes-sur-Mer, Monaco… En Italie il y a maintenant Naples, Palerme, Bari, Rome. Et surtout Milan, qui vient d’être créée.

  • L’instrument a-t-il connu des hauts et des bas ? A-t-il eu son Pablo Casals ou sa Wanda Landowska ?

Il y a eu évidemment des éclipses. Au XVIIIème Siècle la mandoline était très prisée de l’aristocratie européenne. En France, au moment de la Révolution française l’instrument est donc devenu symbole d’un passé honteux. Il faut savoir que à partir de la fin du XVIIIème Siècle, la mandoline a pris un essor considérable à Vienne : Mozart, Hummel, Hoffman, Kozeluch, Giulani ont écrit pour l’instrument parce que des musiciens sont arrivés là-bas, qui jouaient de l’instrument.

Même chose au début du XXème Siècle. Entre les deux guerres, imaginez-vous cela : trois millions de gens jouaient de la mandoline en France ! Trois millions ! La mandoline, c’était à l’époque ce qu’on appelle « la gratte ». Aujourd’hui ce serait la guitare, cet instrument, qui traîne un peu partout et qui sert à s’accompagner en chantant. La mandoline était populaire, peu couteuse, facile d’apprentissage. Et puis, à Marseille et aux alentours, avec l’immigration et les milliers d’italiens qui y jouaient de la mandoline, on a eu une sorte de « mandolinomania ».

Dominique-Louis Papety : Homme jouant de la-mandoline devant la Méditerranée – Photo : (c) – X – DR

Ici à Marseille et dans toute la France on se réunissait pour créer ce qu’on appelait des « estudiantina ». La musique avait un rôle social à cette époque, d’intégration d’apprentissage, de fraternité. Dans le Nord c’étaient des fanfares, dans le sud la mandoline ! On se réunissait deux, trois fois par semaine pour faire de la musique, faire quelque chose de sympa. La télévision a tué cela. Les gens sont moins sortis, la population de mandolinistes a vieilli… Les mandolinistes étaient tellement en position de pouvoir par leur nombre qu’ils ne se sont pas intéressés à l’évolution de la musique.

On n’aura donc pas d’œuvres de Poulenc, de Ravel, de Debussy pour mandoline… Et on a aussi raté le coche de l’enseignement. Quand il y a eu ce mouvement général de création de conservatoires, il n’y a pas eu de classes de mandolines de créées. L’instrument est tombé en désuétude à tel point que dans les années 1960, alors qu’il y avait eu des centaines d’orchestres de mandolines, il n’en restait guère plus qu’une quarantaine, et deux ou trois mandolinistes professionnels sur le marché, qui travaillaient fonction des besoins avec les orchestres, les opéras…

L’instrument a séché sur place et il a fallu attendre la fin des années 80 pour qu’il y ait un regain. Ce regain on le doit à Florentino Calvo, qui a énormément œuvré pour l’enseignement, l’élite pour tous : tout le monde pouvait entrer au Conservatoire dans sa classe, mais il fallait travailler très sérieusement. Florentino a aussi contribué à créer un nouveau répertoire, en sollicitant les compositeurs, en créant son Trio « Polycordes »… Pour répondre à votre question, si on devait désigner un Pablo Casals de la mandoline, oui, ce serait à coup sûr Florentino Calvo.

  • Qui sont les grands mandolinistes du XXème Siècle ? Qui dois-je écouter si je veux écouter des disques de mandoline ?

Citons d’abord Giuseppe Anedda, un très grand mandoliniste sur le plan technique. La conception du son dans les années 30 et 40 n’est certes plus la nôtre. La mandoline a connu le même chemin que les autres instruments. On travaille aujourd’hui de manière sensiblement différente au niveau du son.

Giuseppe Anedda – Photo : (c) : X – DR

Il faut également mentionner une mandoliniste française qui s’appelait Maria Schivitarro . Elle a enregistré pour EMI des disques avec Robert Veyron-Lacroix entre autres. Cette dame, alors âgée de près de 90 ans, a travaillé pour Vladimir Cosma qui me l’a raconté. Il l’a mixée pour des musiques de films avec Jean-Luc Ponty qui jouait du violon-jazz ! C’était une très grande mandoliniste.

Il y a aussi, bien sûr, Florentino Calvo, qui fait beaucoup de musique contemporaine. Avi Avital un ami, qui fait la carrière que l’on sait, qui a créé du répertoire.

Dans un domaine plus « world-music », Hamilton de Holanda est un brésilien très créatif, avec une technique fantastique. C’est un peu le Paco de Lucia de la mandoline !

Et un américain, Chris Thile remarquable tant sur le plan musical que technique. De bons mandolinistes il y en a maintenant beaucoup et c’est heureux. Au Japon il y a de brillants instrumentistes, de même qu’en Allemagne et dans le monde entier.

  • Est-ce que on peut hésiter entre deux instruments ? Entre la mandoline et un autre instrument, dont la manière de jouer serait proche ? La guitare, par exemple…

La même similitude, si vous allez par-là, qu’entre un hautbois et un basson ! Mais en réalité tout est différent. Ce sont des instruments proches dans leur sensibilité, et si l’on a envie de jouer de la mandoline c’est une attirance bien éloignée de la tentation qu’on pourrait avoir de pratiquer le tuba ou la contrebasse ! Il y a une sensibilité commune avec la guitare c’est certain : les cordes, le volume déployé…

Vincent Beer-Demander et le guitariste Gregory Morello, en concert à Paris. Photo : Monsieur Croche.

Mais la mandoline a ses qualités propres. Elle possède une faible puissance sonore mais peut développer un charme séducteur très particulier. C’est l’instrument des sérénades, avec ce côté très charmant, très gai, très ensoleillé… J’ai moi-même hésité un temps entre mandoline et guitare, quand je travaillais avec Alberto Ponce. Mais il m’a encouragé à poursuivre dans la voie de la mandoline. Il m’a dit : « Quel que soit l’instrument on fait de la musique. Florentino Calvo t’a appris à maîtriser l’outil mandoline, maintenant, fais-moi de la musique ! ».

Je peux même me risquer à dire que je n’aime pas la mandoline ! … Mais que j’aime en revanche la musique, avant tout, et que la mandoline m’a permis de faire de la musique. Si j’avais appris le piano je serais peut-être très heureux en jouant du piano, en faisant de la musique en jouant du piano. Je me serais peut-être planté professionnellement ! Il y avait moins de concurrence avec la mandoline, moins de jeunes à haut niveau qui en jouaient. Cela m’a peut-être sauvé…

  • Quels sont les compositeurs qui ont mis de la mandoline dans leurs œuvres symphoniques ?

Mozart bien sûr, dans son illustre Sérénade de Don Giovanni… Verdi a utilisé, lui, la mandoline dans son opéra Otello : il y enchaîne gammes et arpèges à toute vitesse !

L’École italienne : Pietro Mascagni, Ruggero Leoncavallo… Gustav Mahler a été précurseur. À Vienne, il y avait une école de mandoline très vivace, et c’est la Nachtmusik de sa Septième symphonie (avec mandoline, guitare et harpe) qui a donné à Hans Werner Henze l’idée d’écrire le fameux trio « Carillon, Récitatif, Masque » une pièce maîtresse qui a fait entrer la mandoline dans la modernité. Il y a beaucoup de compositeurs qui ont utilisé la mandoline. Pensez à Prokofiev, la scène de la Sérénade… Stravinski, dans son Rossignol : le rossignol mécanique, c’est la mandoline ! On pourrait encore citer Erich Korngold, les Impressions d’Italie de Gustave Charpentier…  Sans parler même de l’École de Vienne, des contemporains comme Eliott Carter, Georges Crumb ou Pierre Boulez, qui ont tous utilisé la mandoline pour son attaque franche, son profil mélodique très ciselé…

Vladimir Cosma dit souvent « La mandoline, c’est un clavecin qui chanterait ». Il n’a pas tort. Avec la mandoline, les nuances sont innombrables.

  • Dans vos premières années professionnelles vous avez joué dans beaucoup d’ensembles de musique contemporaine…

J’ai par exemple joué la Sérénade Op. 24 de Schoenberg, qui est la première œuvre dodécaphonique, et qui comporte une partie de mandoline très importante. J’ai dû jouer avec la plupart des ensembles de musique contemporaine, sauf peut-être à l’Intercontemporain, où Florentino est titulaire. J’ai eu la chance aussi d’intégrer les solistes de C-Barré, l’ensemble dirigé par Sébastien Boin, à Marseille.

Mais il fut un temps où j’étais aussi appelé d’un peu partout pour aller faire la Sérénade de Don Giovanni ! À Metz ou à Toulon, pour jouer Zorba le Grec au bouzouki. Otello à Marseille. Je le fais moins aujourd’hui par choix – pour me consacrer davantage à mes activités de soliste. Mais ces interventions de la mandoline avec les orchestres symphoniques, ou dans des opéras sont très amusantes, très formatrices.

  • Pourriez-vous nous faire un Top 10 des meilleurs concertos pour mandoline ? Je ne parle pas de ceux que vous avez commandé, qui sont nombreux, mais des autres !

Vivaldi, pour commencer…Avait-il, ce Vivaldi, un interprète complice à la mandoline, un inspirateur ?

Il n’en avait même pas besoin ! Vivaldi enseignait à l’Ospedale della Pietà à Venise. Il avait sous la main des violonistes, des mandolinistes…  Il utilisait souvent la mandoline, qui l’intéressait beaucoup en raison de son timbre si particulier, de la même manière que le hautbois l’intéresserait vivement. On peut aimer ou détester, mais ce genre d’instruments ont des timbres qui ne peuvent qu’intéresser par leur couleur singulière les orchestrateurs.  !

Je citerais volontiers les concertos de Paisiello et Cimarosa,  même si ils sont contestés quant à leur authenticité et leur paternité. Il y a un beau Concerto de Hummel écrit en 1799.

Une Fantaisie-concertante très amusante de Leopold Kozeluch, pour mandoline, contrebasse, piano, trompette et orchestre symphonique.

Dans le répertoire romantique, le deuxième concerto de Raffaele Calace est vraiment une splendeur. Et puis, pour aller vers la musique un peu plus moderne il y a un concerto de Dietrich Erdmann (1917-2009) et Armin Kaufmann (1902-1980), un compositeur roumain qui a vécu à Vienne, et qui a écrit un très beau concerto pour mandoline.

Pour le reste, vous devinez ce que je pense : le meilleur du répertoire pour la mandoline est en train d’être écrit, ou le sera bientôt !

  • Venons-en à la pédagogie, à la manière dont on place une mandoline entre les mains d’un enfant. Peut-on dire que c’est un instrument facile ? Difficile ?

Je ne vais pas prêcher pour ma propre paroisse, en déclarant que la mandoline est, en effet, un instrument plutôt accessible. Son accord est très logique, en quinte (sol-ré-la-mi) comme un violon. Mais il a des petites frettes, des petites barrettes de métal, qui délimitent l’endroit où l’on va poser les doigts, comme sur une guitare ou un piano. C’est donc assez logique : on monte la gamme cordes à vide, premier doigt, deuxième doigt, troisième doigt etc. Sur toutes les cordes. Et quant à la main droite, on n’a pas énormément de travail au cours des premières années puisque en fait c’est la maîtrise du médiator qui est en jeu, ce qui est bien moins complexe que la maîtrise de l’archet au violon.

L’Académie de Mandoline de Marseille – Photo : X – DR

Je dis souvent à mes élèves que les dix premières années d’études de la mandoline sont fastes. Ils pourront rapidement jouer un Concerto de Vivaldi… Mais après ! Au moment ou l’on doit commencer à maîtriser le son, la polyphonie, les enjeux rythmiques, le répertoire contemporain, les choses deviennent ardues.

C’est l’inverse du violon, ou les dix premières années sont terribles !

J’enseigne la mandoline à partir de 6 ans au Conservatoire de Marseille. Très rapidement on joue de jolies choses simples, on se fait plaisir. Par sa forme aussi, la mandoline est un instrument affectif. Il est construit comme une coque de bateau. Les enfants aiment, ils ont l’impression de faire un câlin. Et puis il y a ces cordes, pincées, qui peuvent rappeler la Grèce, l’Italie, le bassin méditerranéen, le soleil, les tarentelles… Les facettes populaires de la mandoline sont au cœur de son identité et de l’attachement qu’on peut lui porter. C’est un instrument qui navigue constamment entre la musique populaire et la musique savante.

  • L’orchestre à plectres présente cette particularité d’être pratiquement mono-instrument…

Le premier à avoir eu l’idée d’un orchestre à plectres fut Valentin Roeser (1735 – 1782), un musicien qui était au service du Duc de Chartres qui a écrit des sonates qu’il nous a laissé. Sur la partition il est écrit : « à grand orchestre ». Il avait en effet prévu une orchestration avec plusieurs mandolines, des mandolones… c’est très intéressant. Et au XIXème Siècle, à partir des années 1850-60, la mandoline s’est vraiment rapprochée de la guitare. Je pense même à Francesco Tarrega, le père de la guitare moderne, qui dirigeait des orchestres de mandoline, qui a écrit des pièces pour mandoline…

Photo : Collection particulière

Et effectivement Orchestra di Plectro en Italie et Estudiantinas en Espagne ont commencé à voir le jour dans les années 1860-70 et sont devenus de plus en plus importantes, se sont fédérées. Mandoline et guitare se marient très bien. C’est l équivalent d’une fanfare, ou d’un orchestre à cordes. Vous avez des premières mandolines, des secondes mandolines qui sont souvent un peu plus débutantes, et qui font un peu plus de « remplissage ». Vous avez les mandoles qui tiennent le rôle des altos, des violoncelles, qui font le contrechant. Vous avez la guitare, qui fait la basse, le soutien harmonique, les accords. Et la contrebasse, et j’irai même plus loin dans les années 1930-40 il y avait tellement de mandolinistes qu’ils ont décidé d’exclure la contrebasse, pas assez « mandolinistique » et de créer une mandoline-contrebasse, j’en ai une à la maison, c’est assez rare…  

  • Parlons maintenant de la manière dont vous travaillez avec les compositeurs à qui vous commandez des œuvres. Est-ce que le schéma de travail avec chacun d’entre eux est comparable, ou avez-vous vu expérimenté des modes de collaboration très différents ?

J’ai surtout commencé mon travail de création avec des compositeurs dits de musique « contemporaine ». Des gens comme Régis Campo, François Rossé, Jean-Yves Bosseur, Christian Lauba… C’est plus récemment que j’ai travaillé avec des compositeurs davantage « crossover ».

Dans le domaine de la musique contemporaine les choses sont fixées dès le départ. On, rencontre le compositeur, il essaie d’intégrer les enjeux techniques de l’instrument, il les met à sauce et écrit une pièce, souvent de la musique très complexe. Une fois que j’ai reçu la partition, par ces compositeurs il me reste a faire un gros de travail technique sur la  pièce qui est envoyée. Ensuite on travaille pour respecter au mieux la partition. Mais il il y a assez peu de marge de manœuvre. Maintenant si je prends l’exemple de Vladimir Cosma, ou Lalo Schifrin, on a beaucoup parlé d’abord . Je n’ai pas beaucoup joué, mais ils ont beaucoup écouté je crois mes disques puis ils m’ont proposé un concerto, en me précisant : « Si il y a quelque chose à retoucher, je vous fais confiance ».

Vincent Beer-Demander et Vladimir Cosma – Photo : (c) Jean-Baptiste Millot
  • Avez-vous travaillé avec des compositeurs eux-mêmes mandolinistes ?

Pas vraiment. Je suis moi-même compositeur-mandoliniste, donc je connais bien l’instrument. Quelques uns sont des amis, oui. Comme cadeau de Noël on s’écrit une pièce ! En revanche les compositeurs comme Schifrin, Rossé ou Cosma connaissent très bien le violon, et comprennent facilement le fonctionnement d’un instrument accordé en quinte comme la mandoline. Ce qui me passionne le plus dans mon métier c’est de travailler avec des compositeurs vivants. Je n’ai pas eu la chance de travailler avec Vivaldi ou Bach, mais je rencontre ces gens, avec qui je travaille. Et j’ai l’impression que cette relation interprète-compositeur est bénéfique pour toute le monde. Etant moi-même compositeur-arrangeur, je peux aider à passer des difficultés. Le compositeur s’affranchit alors de certains problèmes techniques et ne pense qu’à la musique. D’ailleurs Vladimir Cosma me disait encore il y a quelques jours : « Moi je n’écris pas pour la mandoline. J’écris de la musique. A vous d’en faire ensuite quelque chose pour la mandoline ! »

  • Et pourtant ses Caprices sont une démonstration de virtuosité, on s’amuse avec l’instrument…

Vladimir Cosma est violoniste de formation. Il aime jouer avec des défis lancés à l’interprète. Mais il m’a aussi laissé beaucoup de liberté sur les procédés qu’on pourrait utiliser. « J’aimerais que vous jouiez ce thème avec ces harmonies… Peut-être qu’on pourrait le faire en harmoniques ». Et je proposais alors une couleur… Ce travail sur les 24 Caprices a été passionnant et nous avons travaillé main dans la main de manière exemplaire et si agréable, entre musiciens.

  • Ce cahier de 24 Caprices de Cosma pourrait-il se voir à l’avenir comme une méthode de mandoline ?

Exactement ! A l’heure ou je vous parle nous devons encore décider si chaque pièce porte un titre : « Panisse, ou l’Étude de la polyphonie ». « Destinée, ou l’Étude des harmoniques… ». Dans le groupe il y a les « grands caprices », une moitié environ, qui sont le plus souvent des thèmes et variations ( la moitié environ) — et d’autres, qui s’apparentent davantage à des Études (de concert) , traitant d’une spécificité. « Ritmico » traite des percussions. « Destinée » des harmoniques. « Berlin » travaille sur le jeu sans plectre. En une heure l’auditeur a un panel de toutes les possibilités de la mandoline !

  • Ce schéma a-t-il été anticipé ?

Pas vraiment, non ! Il me faut vous raconter la genèse de ces Caprices. En 2015 Vladimir Cosma est venu à Marseille pour un festival au cours duquel a eu lieu la création du concerto de mandoline qu’il a composé à ma demande. Avec mon orchestre de mandolines, nous avons également joué son thème de « Rabbi Jacob » dans les concerts. Mais comme les petits élèves étaient encore fragiles, je m’étais moi-même écrit une partition de Rabbi Jacob pour mandoline solo, ou je jouais toutes les parties à la fois ! J’étais chez Vladimir, et en l’attendant je m’amuse à jouer cet arrangement. Il arrive sur ces entrefaites et me dit : « Rejouez moi ça… ». Et me dit : « Faites m’en d’autres ! ». Dès lors, à chacune de nos rencontres nous avancions sur un thème ou un autre. Et un jour il déclare : « Il faudrait qu’on en fasse 24, comme Paganini ! ». Dans son discours revient toujours Paganini, qui lui-même était mandoliniste.  Et le dernier caprice est traité comme le 24ème Caprice de Paganini : un thème et variations, avec même une fugue à l’intérieur… Notre relation musicale et amicale s’est cristallisée autour de ces œuvres. Voilà toute l’histoire ! 

  • Un dernier mot, sur les instruments que vous jouerez lors du concert à Gaveau. Ces Caprices peuvent-ils être joués sur plusieurs instruments de la famille mandoline ?

Normalement ils sont conçus pour « la » mandoline. Mais pour la création et son caractère exceptionnel à Gaveau, ce sera l’occasion de présenter au public toute la famille des instruments. C’est un défi que je me rajoute – et pourtant il y a autant de différence entre une mandoline et un mandoloncelle qu’entre un violon et un violoncelle. Cela ne se joue pas pareil ! Je jouerai donc du mandoloncelle, même un mandoloncelle très rare, à cinq cordes « liuto cantabile » qui a été fabriqué à Naples. Je jouerai aussi de la mandole,  l’instrument ténor de la gamme, qui est accordé une octave en dessous de la mandoline, un instrument très chaud… Et je jouerai même des instruments électriques, pour les caprices qui sont dans une esthétique jazz, ou pop. Cela permettra d’entendre différents sons, de voyager à travers tous ces instruments.

La mandolone !

J’ai convié aussi à ce concert le Quatuor à plectre de France (deux mandolines, mandole, guitare) qui est aujourd’hui il me semble une référence dans le monde de la mandoline, et pour lequel Vladimir Cosma a adapté son Tryptique, originellement écrit pour cordes. Nous allons donc le jouer en quatuor, comme si on jouait avec un petit orchestre de mandolines —mais sans la contrebasse ! J’aurai aussi la chance de partager la scène avec Gregory Daltin un accordéoniste formidable, pour lequel Vladimir Cosma a écrit une « Suite populaire », six danses comme l’avait fait Bartok avec les Danses roumaines – mais là le folklore est réinventé par Vladimir, qui dit souvent, avec Villa-Lobos : « Quand j’ai besoin d’un bon thème populaire, je l’invente ! ».

Cette Suite populaire et le Tryptique seront donc à ce concert des bonus aux 24 Caprices, et formeront une soirée, comment dire… qui promet d’être copieuse ! »

Propos recueillis par Hannah Krooz
Marseille, mai 2019

Vladimir Cosma (né en 1940)
Création Mondiale :
– 24 Caprices pour mandoline solo
– Suite populaire pour accordéon et mandoline
– Tryptique (version pour mandolines)

Vincent-Beer Demander
mandolines
avec la participation de
Cécile Soirat mandoline
Fabio Gallucci mandole
Gregory Morello guitare
Grégory Daltin accordéon

 

La mandoline « instrument rêvé des amateurs » – Vincent Beer-Demander

« La mandoline est facile : il y a la logique du violon mais avec les avantages de la guitare ! » Avec Vincent Beer-Demander, « la petite soeur de la guitare » passe par tous les styles, de la musique baroque au rap.

Publiée par France Musique sur Mardi 7 mai 2019

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À coeur ouvert. Peter Rösel

Portrait du pianiste allemand Peter Rösel, à l’occasion de son récital à Paris le 7 novembre 2019

Il y a toujours dans le portrait d’un musicien quelque chose de délicat: son art n’agit-il pas sur l’auteur des lignes comme un rideau de fumée, altérant son discernement au profit d’un récit mythique forcément complaisant?

J’ai aimé Peter Rösel bien avant de le rencontrer parce que son art fait chavirer le cœur et l’esprit bien au-delà des mots, je me suis révolté face à l’injuste oubli dont il fait l’objet depuis bien trop d’années: comment dès lors ne pas sombrer dans le panégyrique, dans le procès à charge d’un monde musical à la dérive, comment ne pas en faire un martyre tout en criant à tue tête l’absolu raffinement de son inspiration dans quelque répertoire qu’il aborde ?  En rencontrant Peter Rösel… tout simplement.

Peter Rösel ouvrira la deuxième saison des Concerts de Monsieur Croche, le jeudi 7 novembre 2019 


  • Un entretien de Antonin Scherrer avec Peter Rösel
    Photographie de Jen-Pin LIN

Dresde est de ces miracles que l’on souhaiterait plus nombreux dans l’Allemagne d’après-guerre: reconstruction soignée et humaine loin de tout kitch tapageur ou tout déni du passé. Les bâtiments «historiques» n’ont rien perdu de leur majesté sous les noires attaques du temps, comme s’ils étaient debout depuis des siècles, comme si les bombardements de février 1945 n’étaient qu’un mauvais cauchemar, une parenthèse de l’histoire. Comme au temps des princes électeurs de Saxe, l’Elbe fend l’opulente et mélomane «Florence du Nord», dessinant au rythme du temps – que patientent les hommes! – des berges accueillantes pour vignobles et palais.

C’est sur l’un de ses coteaux escarpés que Peter Rösel passe ses journées lorsqu’il n’égraine pas son art de par le monde: environnement boisé, presque alpin, quiétude propice à la méditation romantique, et la ville toujours à l’horizon pour ne pas perdre l’influx – la Semperoper, le palais Zwinger et sa somptueuse collection de maîtres Renaissance et flamands… Il est à la porte, droit comme au piano. Le regard franc, disponible parce qu’il en a été convenu ainsi. Pas de fioritures, pas de «rideau de fumée», le cœur ouvert, digne. L’envie de dire, pas d’expliquer. L’histoire peut commencer: celle d’une vie bien réelle, pas d’un personnage de fable.

Et pourtant… Tout commence à la manière d’un roman d’aventure, un roman noir. Les mots coulent de sa bouche avec la précision sobre de celui qui sait d’où il vient, qui connaît le prix de la vie. «Les premières images sont celles de l’appartement de mes grands-parents. Mais il faut remonter un peu en arrière.

« Lorsque je vois le jour le 2 février 1945, mon père est mort depuis trois jours, tombé au combat. Ma mère ne le sait pas encore. Ma naissance ne se passe pas bien, il faut employer des forceps. Très affaiblie, elle ne peut quitter la clinique que le 13: un jour gravé dans la mémoire de tous les Dresdois. Est-ce un pressentiment ou son seul état de fatigue qui lui dicte de se rendre chez ses parents et non chez nous? Le soir même, notre appartement comme la clinique sont réduits en cendres. Ma mère et moi sommes sinistrés, mais en vie. »

Dresde à la fin de la guerre (c) DR

Malgré la tragédie qui le frappe dès la naissance, Peter Rösel n’est pas tenté d’accentuer le trait, comme il se refusera de peindre le diable sur la muraille est-allemande ou soviétique: la vie – ceux qui observent la nature le savent bien – est capable de prendre racine même dans les environnements les plus hostiles.

« L’appartement de mes grands-parents est situé dans le quartier de Striesen, non loin du centre. Le bâtiment, de style impérial tardif, est imposant. L’espace est grand, mais peu pratique. Pas de chauffage central ni d’eau chaude, une impression de froid permanente et une convivialité très relative: comment pouvait-il en être autrement à une époque où l’on manquait de tout? »

Un meuble attire cependant son attention: le piano. Il s’y installe spontanément et y fait ses premières gammes. À quatre ans, il témoigne déjà d’une certaine maîtrise et à cinq peut présenter les premiers fruits de ses «expérimentations dilettantes»: des pages qui ne resteront pas dans l’histoire mais témoignent de prédispositions au-dessus de la moyenne. Peter Rösel sait lire les notes bien avant de pouvoir réciter l’alphabet.

L’instrument seul ne suffit à nourrir sa soif de musique. Jeune veuve en quête de stabilité financière, sa mère a dû renoncer à sa carrière de cantatrice et intégrer les chœurs de l’Opéra: elle n’en demeure pas moins une artiste d’envergure dont l’aura baigne au quotidien le pianiste en herbe. Ingénieur de formation, son grand-père est également un excellent pianiste: il se produit dans les grands restaurants et s’assoit volontiers au clavier avec son petit-fils, traversant – comme cela se fait à l’époque dans les salons particuliers – des réductions de symphonies de Beethoven.

« Ces moments musicaux jouent un rôle essentiel dans le développement de ma conscience artistique. Imprégné de la sorte, je me rappelle qu’à dix ans déjà mon choix est fait: je serai pianiste.» L’évidence, comme celle d’une langue maternelle. «Je ne rencontre aucune barrière intellectuelle dans la compréhension d’une partition. La musique coule dans ma tête de façon parfaitement naturelle. J’intègre les œuvres par cœur jusqu’à en connaître l’entier du déroulement, à pouvoir en restituer le chant intérieur. Certains privilégient l’analyse et peuvent dire avec précision ce qui se passe à la mesure X de la page Y: j’en suis non seulement incapable mais surtout cela ne m’intéresse pas. J’embrasse la musique dans sa totalité,  » acoustiquement  » : je sais avec trois mesures d’avance ce qui va venir, c’est suffisant. De toute mon existence, je n’ai jamais perdu le fil d’une œuvre en la jouant! »

Dresde et le terreau saxon agissent à la manière d’incubateurs. Peter Rösel n’a que six ans lorsque sa mère l’emmène pour la première fois à l’opéra.

Le Schauspielhaus de Dresde avant la guerre en 1919, et tel que reconstruit (2012)

« Les représentations ont lieu au Schauspielhaus. Ce soir-là, on joue le Freischütz de Weber et c’est Rudolf Kempe qui tient la baguette: je ne l’oublierai jamais. Mon émotion est physique. Je n’apprendrai que plus tard les liens qu’il existe entre le compositeur et Dresde. »

Rösel habitera dix-sept ans Hosterwitz, dans une maison faisant face à celle où résidait Weber pendant l’été et où il a entre autres composé une grande partie de son célèbre opéra:

« Ce sont des jalons qui comptent lorsque vous vous apprêtez à embrasser une carrière de concertiste et à faire vos débuts avec la Staatskapelle puis avec la Philharmonie, des pierres solides sur lesquelles construire. Evidemment, il est nécessaire en amont de pouvoir compter sur des gens pour les mettre en vibration: cela a été le rôle de mon grand-père et de ma mère, mais également de tous ses collègues chanteurs qui défilaient dans l’appartement et que j’ai très vite accompagnés. »

Aussi prédestiné soit-il à embrasser la carrière de musicien, Peter Rösel ne saurait faire l’impasse sur une formation académique «traditionnelle». Sans tomber dans le misérabilisme, il n’est pas exagéré d’affirmer que les possibilités sont alors fort limitées en Allemagne de l’Est. Une « aubaine » si l’on en croit le principal intéressé, qui affirme qu’il ne se serait sans doute jamais tourné vers Moscou s’il en avait été autrement.

Avant 1961, les voyages à l’étranger ne sont pas impossibles mais matériellement difficiles à concrétiser: dans l’immédiat après-guerre, l’argent fait défaut à tous les niveaux. Il faut se contenter de ce que l’on a et à l’échelle de l’Allemagne, Dresde est loin d’être un second choix :

« Mélomane par tradition, la cité possède deux des meilleurs orchestres du pays. Au lendemain de la capitulation, ceux-ci n’ont pas mis long à se reconstituer et à offrir une palette de concerts à peu près normale aux habitants. Peu de villes d’Allemagne de l’Ouest peuvent alors en dire autant…»

Vient 1963 et les premiers lauriers internationaux: Peter Rösel décroche un 2e Prix au Concours Robert Schumann de Zwickau et se fait remarquer par l’un des membres du jury, Dmitri Bashkirov. Âgé de trente-deux ans, ce dernier n’est pas encore le «gourou» que l’on connaît aujourd’hui mais en train de constituer une classe au Conservatoire de Moscou pour laquelle il est en quête d’élèves talentueux. Ni une, ni deux: il fait savoir au représentant du Ministère de la culture de RDA présent au concours que le jeune Rösel doit absolument l’accompagner en URSS! Enthousiasmé par cette perspective, ce dernier est surpris de la rapidité avec laquelle l’affaire est conclue: il existe alors des accords et un système de bourses entre les deux pays qui permettent à une poignée d’étudiants est- allemands d’étudier en Union soviétique.

« Les musiciens disposaient de dix places, réparties entre Moscou et Leningrad; j’ai appris plus tard que nous n’avons été que sept cette année-là à en profiter. »

Moscou ! Cité aux mille clichés pour les Occidentaux, elle incarne pour le pianiste le passage à un niveau supérieur.

Peter Rösel à Moscou. Photo : (c) X – DR

« L’une des premières choses qui m’a frappé est le niveau technique très élevé des étudiants du pays, qui convergeaient des quatre coins de l’Union. La technique ne doit pas être un tabou: elle est une composante essentielle de la musique, sans laquelle il n’est aucune émotion possible. Il n’y avait pour moi qu’une chose à faire: m’accrocher. Et je crois pouvoir dire, à la lumière des Réminiscences de Don Juan de Liszt que j’ai servies lors de mon premier examen, que je me suis assez rapidement mis au diapason.»

Aux yeux de Peter Rösel, le Conservatoire de Moscou n’a à cette époque d’autre équivalent dans le monde que la Juilliard School de New York. La dictature?

« Ce ne sont pas des choses qui intéressent un jeune homme de dix-neuf ans, ou si peu. Mais la culture: un véritable Eldorado! Imaginez: Richter, Gilels, Rostropovitch, Oïstrakh, Chostakovitch… les plus grandes icônes de l’époque déambulant sous vos yeux dans les couloirs du Conservatoire. C’est comme à Dresde avec la Staatskapelle: des jalons à portée d’oreilles qui forgent votre personnalité. Et il ne faut pas croire que l’on vivait en vase clos: des phalanges internationales comme l’Orchestre philharmonique de Berlin avec Karajan ou l’Orchestre des Concerts Lamoureux faisaient régulièrement le déplacement. »

L’étudiant reçoit, l’étudiant prend, l’étudiant choisit: après deux années passées auprès de Dmitri Bashkirov, Peter Rösel décide de changer de professeur.

Lev Oborin – Photo : X – DR

Il intègre la classe de Lev Oborin, sans que «l’équation» ne change fondamentalement : pour le pianiste, un musicien se trouve toujours seul en fin de compte face à ses choix. Il est ainsi bien emprunté lorsqu’on lui demande de décrire – en sa qualité d’ancien étudiant mais également aujourd’hui de professeur – la manière dont il a assimilé l’enseignement de ses maîtres et intégré ces «jalons» si précieux à ses yeux. Sans en dévaloriser l’importance qui dépasse sans doute le conscient, il préfère évoquer le face-à-face physique avec le piano qu’il a mené durant toute sa jeunesse et l’a conduit à cette «liberté» absolue, source non seulement de santé corporelle mais également de beauté.

« À coup de six à sept heures de pratique quotidienne, on finit par découvrir des parties insoupçonnées de ses bras et à en apprivoiser le fonctionnement jusque dans les moindres détails. Ce cheminement expérimental ne peut se faire que par l’élève: un professeur peut tout au plus mettre en garde face aux risques liés à certaines mauvaises habitudes. L’immense bénéfice de ce processus a été de me faire prendre conscience de l’importance absolue d’acquérir la plus grande liberté musicale possible pour ensuite pouvoir transmettre mon émotion au public sans être freiné par les limites de mon corps. Un artiste est d’abord un communicateur: s’il apparaît refermé sur lui-même, sa pensée peut être la plus élevée qui soit, il passe à côté du sujet. Le travail à Moscou du grand répertoire virtuose des 19e et début du 20e siècles m’a été à ce titre très profitable: loin de m’éloigner de la musique voire de m’assécher l’esprit, il m’a permis d’acquérir une solidité technique me rendant d’autant plus disponible à l’émotion contenue dans l’œuvre et au ‹dialogue› avec le public.»

Sur le plan des éditions, Peter Rösel avoue ne pas être un inconditionnel du Urtext«En Union soviétique, nous jouions avec ce que nous trouvions… et je ne pense pas que cela sonnait plus mal ! L’essentiel demeure le sens musical de l’artiste, son goût. Si l’objectif est bien sûr de servir le compositeur au plus près de sa pensée et qu’à ce titre la connaissance des manuscrits originaux peut s’avérer éclairante, il faut se garder de ne pas devenir esclave du texte. Tout est question d’équilibre.»

Peter Rösel a l’intelligence de boire sans a priori aux deux grandes fontaines stylistiques qui s’offrent à lui, même si dans les années soixante celles-ci semblent presque inconciliables. Alors que le «pianiste allemand» ne jure que par Bach et Beethoven, le Russe s’enivre de Chopin, de Liszt et de Rachmaninov: lui sera allemand et russe !

Gare toutefois aux étiquettes: lorsqu’il étudie à Moscou, Rösel est pour le public dresdois «le prodige qui joue les virtuoses romantiques plus vite que personne» ; on a vite fait de s’enfermer dans une niche… Le pianiste en a conscience mais il lui faudra patienter jusqu’à ses consécrations aux Concours Tchaïkovski (6e Prix en 1966) et surtout de Montréal (2e Prix en 1968 derrière Garrick Ohlsson) pour glaner sa véritable reconnaissance d’artiste. Et encore: lorsqu’à l’orée des années septante les meilleurs orchestres d’Allemagne de l’Est commencent à s’intéresser à lui, la plupart lui demandent encore de la littérature… russe.

 

À Dresde, il est le premier pianiste à présenter le 2e Concerto de Prokofiev plus d’un demi-siècle après sa création: la Staatskapelle comme la Philharmonie s’attribuent les mérites de cette «première» sous les doigts de l’enfant du pays…

Un événement toutefois va faire basculer le «destin» de Peter Rösel: le 1er janvier 1970, le public berlinois le découvre dans le 4e Concerto de Beethoven sous la direction de Heinz Bongartz. C’est la stupéfaction: Beethoven sous les doigts de l’ancien «moscovite»… avec la tradition allemande en plus! Le voici enfin accepté pour ce qu’il est vraiment. Et il va rapidement confirmer.

Les producteurs du label Eterna sont en effet investis à cette époque d’une mission de service public visant à élever le niveau de culture du peuple en lui offrant le meilleur de la musique allemande: on propose à Rösel d’enregistrer les chefs-d’œuvre pour piano seul de Johannes Brahms, ce qui le remplit de joie.

«Cette initiative étatique peut prêter à sourire aujourd’hui: j’estime au contraire que nos politiciens pourraient s’en inspirer, eux qui s’évertuent à ‹dé-culturer› notre société!»

Voici donc le pianiste qui noue la gerbe de son talent, fait tout autant de cet héritage saxon aux racines séculaires que de ces années essentielles passées en Union soviétique à conquérir la pleine liberté de ses moyens et de sa musique. Reste à le faire savoir au monde. C’est là une autre histoire, que nous ne ferons qu’effleurer pour mieux revenir au cœur de son art.

La discographie de Peter Rösel est impressionnante: elle totalise près de septante enregistrements, dont tous n’ont malheureusement pas été réédités en CD.

Parmi les disques qui lui tiennent le plus à cœur, l’artiste cite spontanément les quatre concertos de Rachmaninov immortalisés en public aux côtés de l’Orchestre symphonique de Berlin et de Kurt Sanderling.

« Ce répertoire était encore peu fréquenté et ne souffrait pas de cette course frénétique à la puissance et à la vitesse qui caractérise – comme chez Liszt – les interprétations des jeunes pianistes d’aujourd’hui. Notre connaissance des années russes de Rachmaninov, marquées comme chez Tchaïkovski par une forme de nostalgie des temps passés, nous a amené avec Kurt Sanderling à privilégier les atmosphères par rapport à la virtuosité: le résultat tranche avec l’approche actuelle qui se base essentiellement sur la lecture ‹américaine› de ces œuvres et c’est ce qui le rend particulièrement précieux à mes yeux.»

Sanderling, Kempe, Masur : des phares dans le parcours de Peter Rösel, des moments d’échange aussi qui brisent la solitude du pianiste.

« Il est bon d’être confronté à d’autres réalités, à d’autres opinions, alors que dans l’absolu nous nous suffisons à nous- mêmes. Dans le travail avec orchestre, j’apprends à tirer l’archet avec les cordes, à respirer avec les vents, à remettre en question ma vision d’une œuvre façonnée entre les murs de ma salle de travail: une antidote très efficace au sentiment d’omnipotence! »

Comme beaucoup, Peter Rösel voit le monde musical s’internationaliser, s’uniformiser: un processus qu’il éprouve non seulement au contact des orchestres mais également de ses élèves, dont un nombre toujours plus important émane d’Extrême-Orient.

« Je suis impressionné du niveau que sont capables d’atteindre les Chinois, mais il reste des barrières culturelles que j’estime infranchissables. Vous pouvez aller très loin dans la copie d’une interprétation d’Alfred Brendel, si vous ne comprenez pas les raisons profondes de ses choix esthétiques, vous ne parviendrez jamais à atteindre les cimes de son inspiration. La langue joue à ce titre un rôle essentiel. Prenez l’Adagio de la Wanderer-Fantasie de Schubert: si vous n’avez pas intimement intégré les mots qui serpentent sous les notes, jamais vous ne parviendrez à trouver les nuances, le mouvement adéquat. Alors oui, jouer Beethoven ou Brahms sous la direction de Kurt Masur, qui comme moi est imprégné jusque dans son lait maternel de cette culture d’Europe centrale, revêt une dimension supplémentaire, une communion indicible que toutes les études du monde ne parviendront jamais à remplacer.»

Peter Rösel, Dresde, 2015 Palais Großer Garten, concerto de Mozart avec les Dresdner Kapellsolisten. Photo : X – DR

Nostalgie? Non. Une forme de pureté, d’honnêteté vis-à-vis de l’art qui tranche avec une époque où l’omnipotence est reine.

Une forme d’exigence aussi, que l’on a trop vite tendance à confondre avec de l’intransigeance: Peter Rösel – je l’ai vu, je l’ai entendu – est un homme serein, entier, à l’instar de la musique qui coule sous ses doigts, qui ni ne survole, ni ne complique, qui va droit là où son cœur et ses oreilles la guide.

L’évidence dans son habit le plus simple.

Antonin Scherrer
Dresde, le 20 septembre 2011

  • Ce texte figurait initialement en novembre 2011 dans la gazette éditée dans le cadre du festival www.beethoven32x16.ch, qui s’est déroulé entre 2008 et 2011 à Lausanne.
  • Il est reproduit avec l’aimable autorisation Christophe Schenk et de l’association Contrepoint à Vevey, qui a très souvent invité Peter Rösel à se produire en récital et concertos.

Peter Rösel. Récital aux Concerts de Monsieur Croche, le jeudi 7 novembre 2019

 

 

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Idil Biret, Claude Samuel : un dialogue

Mardi 16 avril, Idil Biret donnera son récital Salle Gaveau, à l’occasion du 70ème anniversaire de son arrivée à Paris et de son premier enregistrement à la RTF ! Au programme de ce récital, des pièces de Bach, Schumann, Prokofiev Debussy et Ligeti, qui résonnent dans l’histoire des relations de Idil avec la capitale. Les deux œuvres de Bach sont les pièces que Idil a enregistré pour la RTF en 1949 et 1953. Quand Nadia Boulanger présenta Idil Biret à Emil Guilels en 1957 à Paris, Idil lui joua la Fantaisie de Schumann – ce qui conduisit Guilels à inviter l’adolescente à une tournée en Union Soviétique l’année suivante…  Nadia Boulanger, déclara un jour à Idil que « les pianistes qui ne peuvent pas jouer de la musique moderne, ne peuvent pas être des musiciens entière ». Idil Biret fut toute sa vie l’interprète d’un large répertoire d’œuvres des compositeurs du 20ème siècle tels que Prokofiev, Bartok, Stravinsky, Hindemith, Saygoun, Erkin, Boulez, Ligeti… Et elle en réalisa de nombreux disques. Enfin, Idil Biret a signé son premier contrat majeur avec Vega en France, et l’un des deux disques publiés en 1961 comportait une sonate de Prokofiev et quelques œuvres de Bartok…
UN ENTRETIEN AVEC CLAUDE SAMUEL
Entre Claude Samuel et Idil Biret il y a une longue histoire de musique et d’amitié. Claude Samuel a été journaliste musical et producteur de radio, (et certainement l’un des meilleurs des années 70 à 90) ; il a été Directeur de la musique à la radio, créateur de concours (Rostropovich, Olivier Messiaen…) et de festivals – mais aussi, on le sait moins, au début de sa carrière, producteur phonographique aux disques Vega. Et à ce titre il a produit certains des premiers disques de Idil. Dialogue aujourd’hui, entre deux amis…
Claude Samuel : Comment la musique est-elle arrivée dans votre vie ? Idil Biret : En entendant ma mère jouer du piano, j’ai simplement essayé de l’imiter. J’avais trois ans à cette époque.    C.S. : Votre mère était pianiste ? I.B. : Comme presque tous les membres de sa famille. Elle était un excellent amateur et elle jouait avec aisance ; sa bonne technique lui permettait d’aborder un répertoire varié allant du Clavier bien tempéré aux Paraphrases de Liszt.    Ma grand-mère également jouait du piano.  Elle improvisait en s’inspirant d’œuvres de musique classique ottomane et en utilisant beaucoup d’ornements. Elle avait également composé quelques pièces, notamment des marches militaires, genre alors très prisé. C. S. : Comment était à l’époque la vie musicale à Istanbul ? I. B. : Istanbul et Izmir ont toujours été à l’avant-garde en matière de musique polyphonique. Vers la fin du XVIIIème siècle, l’armée ottomane avait beaucoup perdu de son éclat. Des réformes s’imposaient. Il devenait urgent de créer une musique plus actuelle, basée sur la polyphonie ainsi que sur la formation de musiciens capables d’aborder ce nouveau style. C’est au frère de Gaetano Donizetti, Giuseppe Donizetti, que cette tâche a été confiée en 1826. L’intérêt croissant pour la musique polyphonique occidentale amena beaucoup d’artistes étrangers à Istanbul.  En 1847, Liszt y passa un mois pendant lequel il donna quatre récitals. C’est principalement autour du Palais et dans les classes privilégiées que se concentrait l’engouement pour cette nouvelle forme d’expression musicale.  Après la chute de l’empire ottoman, Atatürk fit d’Ankara la capitale de la Turquie. Il attachait beaucoup d’importance à ce que la musique polyphonique soit adoptée par l’ensemble du pays. Dans mon enfance à Ankara, je me souviens avoir entendu un grand nombre de concerts donnés par l’Orchestre Présidentiel ainsi que de nombreux récitals. J’avais été impressionnée par les représentations de Carmen et de Madame Butterfly données à l’Opéra. Je me souviens également des récitals donnés par Lazare-Lévy, Lélia Gousseau, Madeleine de Valmalète, Monique Haas et Julius Katchen. Hermann Scherchen était venu diriger les neuf symphonies de Beethoven. Il avait fait travailler l’orchestre intensivement et le résultat avait été impressionnant.
Idil Biret : concert avec Hermann Scherchen 1959, Bruxelles
C. S. : Avez-vous connu Hermann Scherchen ? I. B. : Enfant, j’ai joué pour lui à Ankara. J’avais, du reste, été auditionnée pour tous les artistes que j’ai cités tout à l’heure, et Lazare–Lévy avait rédigé un rapport à mon sujet. C. S. : Vous avez joué avec Scherchen? I. B. : Oui, mais des années plus tard. J’avais reçu une invitation de la Société Philharmonique de Bruxelles qui m’avait proposé de jouer le Capriccio de Stravinsky. Je n’avais que deux semaines pour l’apprendre et  Nadia Boulanger me conseilla de refuser cette entreprise risquée. Mais comme je tenais à jouer cette œuvre qui m’intéressait, j’ai accepté. Jean Françaix, qui possédait l’enregistrement du Capriccio par l’auteur au piano a bien voulu me le prêter. C’est ainsi que j’ai pu mémoriser rapidement cette partition. Le jeu de Stravinsky, accentué et assez libre, me donna une idée précise sur son exécution et j’arrivais fin prête à Bruxelles. C. S. : Scherchen était un homme très impressionnant… I. B. : Je ne m’en suis pas rendu compte, tant j’étais concentrée. Lorsque le maestro me vit, il me regarda l’air perplexe ; il devait penser : que vient faire ici cette gamine ? La répétition commença. J’ai l’habitude de jouer également la partie d’orchestre. Scherchen m’a demandé assez sèchement de me borner à ne jouer que la partie du piano. Plus tard, dans le deuxième mouvement, il m’interrompit en disant : « Vous vous trompez dans le rythme. Je lui répondis avec tout le tact dont j’étais capable : « Non, je ne crois pas ». Alors regardant plus attentivement la partition, Scherchen admit que j’avais raison. C’est à partir de ce moment que d’excellentes relations se sont établies entre nous. C. S. : Revenons alors justement à cette époque où vous étiez une gamine à Ankara. C’est là où vous avez passé la première partie de votre enfance. I. B. : Oui, jusqu’à l’âge de sept ans. C. S. : A cet âge, c’est vous qui avez décidé de jouer du piano, ou c’est votre maman ? I. B. : Il faut remonter à ma petite enfance. Je devais avoir trois ans ; ma mère travaillait avec son cousin, violoniste amateur, une sonate de Beethoven pour piano et violon.  Comme je semblais les écouter avec attention, ils décidèrent de m’apprendre à reconnaître le son du do et à connaître son nom. Un peu plus tard, j’ai découvert la gamme chromatique.  J’étais capable d’identifier presque immédiatement toutes les notes jouées isolément ou en accord. J’avais l’oreille absolue. C. S. : Quelle chance ! I.B. : Oui. Tout est arrivé par hasard. Avec les moyens limités dont je disposais, j’ai commencé à jouer en reproduisant ce que j’entendais, le jeu de ma mère, une partition entendue au concert ou à la radio.
Idil Biret enfant, avec son père
C. S. : Vous saviez lire la musique à l’époque ? I. B. : Non. Contrairement à la lecture que j’ai apprise très tôt toute seule, j’ai eu beaucoup de mal à apprendre à lire la musique parce que je n’en voyais pas l’utilité. Je retenais automatiquement tout ce que j’entendais ; alors, à quoi bon se fatiguer à apprendre à lire la musique ?   Mon premier professeur, Madame Szabo, une élève de Bartók, s’était installée à Ankara.  A cette époque, de nombreuses familles hongroises venaient s’établir en Turquie. J’ai travaillé un an avec elle.  Elle m’a fait jouer beaucoup de pièces tirées des Microcosmos. Ensuite, j’ai étudié avec Mithat Fenmen qui était humainement remarquable.  Il avait été l’élève d’Alfred Cortot et de Nadia Boulanger. J’ai beaucoup apprécié ses leçons car M. Fenmen possédait une grande connaissance de la psychologie enfantine. Après m’avoir bien fait travailler, il me disait : « Maintenant, un peu de repos ». J’étais alors libre d’improviser, de faire des caricatures en musique, ou de me cacher sous le piano.  Après ces quelques instants de répit, nous revenions aux choses sérieuses. Je ne m’ennuyais pas une seconde. C. S. : Et un jour, on vous a proposé de jouer en public … I. B. : Oui.  C’était à l’issue d’un concert donné par Monsieur Fenmen, qui n’était pas encore mon professeur. On me demanda de jouer un morceau et j’en jouais deux : un Prélude de Bach et le deuxième mouvement de la Sonate opus 49 n° 2 de Beethoven. Je n’avais pas cinq ans ….   C. S. : Et vos parents ont pensé que vous serez pianiste… I. B. : Je ne sais pas ce que pensaient mes parents mais moi, je n’en avais pas la moindre idée. J’improvisais beaucoup et une trentaine de ces improvisations ont été notées. Ces pièces miniatures étaient le reflet des impressions ressenties pendant mes voyages à Istanbul, telles Le Train, Sainte Sophie ou une excursion sur l’ile Principo. J’ai continué à improviser et à écrire de la musique. A l’âge de dix ans, j’ai même participé à Fontainebleau à un concours de composition dont le thème était une Sonate pour alto et piano. J’ai été très fière lorsque Maurice Gendron a joué le deuxième mouvement de ma sonate.   
Maurice Gendron Photo : (c) X – DR
C.S. : Vous avez régulièrement improvisé ? Est-ce qu’aujourd’hui vous vous mettriez devant votre piano pour improviser ? I. B. : Oui, cela m’arrive, et j’improvise souvent à la maison après avoir travaillé les œuvres de mon programme. C. S. : Reprenons au début. Vous êtes à Ankara et, à un certain moment, il y a eu un déclic, et vous avez pensé que le piano serait votre avenir… I. B. : Vous savez, c’est la force des choses. A cet âge, je ne pensais pas à l’avenir. J’étais simplement contente de faire de la musique. C. S. : Votre biographie mentionne une loi qui a été votée pour vous envoyer étudier à l’étranger. Comment cela s’est-il passé ? I. B. : Ce mini-récital dont j’ai parlé avait attiré l’attention, d’autant que le Président Inönü, Président de la République à l’époque, était dans la salle. La presse en avait beaucoup parlé. Mes parents essayaient par tous les moyens d’éviter la tournure extravagante que les événements étaient en train de prendre. Un homme d’affaires américain est venu les voir pour leur proposer une tournée de six mois en Amérique du Nord, extrêmement bien rémunérée. Offre que mes parents refusèrent immédiatement. C. S. : Vous aviez quel âge ? I. B. : Cinq ans. On en a parlé beaucoup dans le monde de la musique et les média. Chacun donnait son avis. En définitif, le Président Inönü et Hasan Ali Yücel, ancien ministre de l’éducation, décidèrent de faire voter une loi spéciale qui porte mon nom et celui d’une violoniste de onze ans, Suna Kan, extrêmement brillante, qui avait déjà joué des concertos de Mozart et de Mendelssohn avec orchestre.      C. S. : Vous avez joué avec elle ? I. B. : Pas à cette époque, mais plus tard. Une des raisons pour laquelle la loi fut créée, c’est parce qu’il était interdit aux enfants de quitter le pays avant d’avoir terminé l’école primaire.   C. S. : Et pourquoi vous a-t-on envoyé à Paris ? I. B. : Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet. Certains de nos compositeurs avaient été à Paris, d’autres en Allemagne et à Vienne. Mon professeur Mithat Fenmen trouvait que l’enseignement de la musique en France reposait sur des bases très logiques et solides. On décida que je suivrai son parcours.   C. S. : Et puis, à l’époque, Paris était une vraie grande capitale musicale. I. B. : En arrivant à Paris, j’ai joué pour Claude Delvincourt, le directeur du Conservatoire de Paris, mais comme je n’avais que huit ans j’étais trop jeune pour être admise. Nadia Boulanger, qui avait été officiellement contactée à mon sujet, hésitait. Elle ne voulait pas entendre parler d’un enfant prodige. Il a fallu que son élève, le compositeur turc Nevit Kodalli, use de tous ses dons de persuasion pour la faire changer d’avis. Cela prit quelques mois pendant lesquels je rencontrais et jouais pour de nombreux musiciens importants : Marguerite Long, Wilhelm Backhaus, Alfred Cortot et Wilhelm Kempff. Finalement, Nadia Boulanger a accepté de me voir.
Idil et Nadia Boulanger – Photo : X – DR
C. S. : Vous souvenez-vous de l’œuvre que vous avez jouée pour elle la première fois ? I. B. : J’ai dû jouer du Bach, peut-être un mouvement de sonate de Beethoven, improviser, jouer d’oreille des œuvres entendues au concert ou à la maison, transposer ce que je venais de jouer dans des tonalités différentes, identifier, le dos tourné, de larges accords plaqués sur le clavier par Mademoiselle Boulanger, enfin faire toutes les choses qu’on me demandait de faire habituellement. C. S. : Quand elle vous a entendu jouer la première fois, avez-vous eu le sentiment qu’elle était étonnée ? I. B. : Pour vous avouer franchement, Mademoiselle Boulanger avait un adorable chat gris qui s’appelait Tacha et j’étais beaucoup plus intéressée par Tacha que par ce qui se passait autour de moi.  Le fait qu’elle m’ait offert du chocolat m’impressionna très favorablement. Donc, finalement, Nadia Boulanger m’accepta parmi ses élèves. J’ai eu droit à un régime particulièrement sévère : deux fois par semaine je voyais Mademoiselle Boulanger et une fois par semaine son assistante Mademoiselle Dieudonné dont j’admirais la clarté de jugement. Chaque jour, j’avais des professeurs qui venaient à la maison pour m’apprendre le solfège et le déchiffrage.  J’ai eu également la chance d’avoir un professeur de piano extraordinaire en la personne de Mademoiselle Andrée Bonneville. En outre, deux professeurs m’aidaient à suivre les cours par correspondance. Mademoiselle Boulanger m’interdisait d’improviser, de jouer et de travailler des morceaux qu’elle jugeait incompatibles avec mon âge. Je lui obéissais pendant les leçons mais, une fois rentrée à la maison, je me dissipais joyeusement en improvisant ou en jouant le Deuxième concerto de Brahms que j’avais mémorisé en écoutant le célèbre disque d’Horowitz avec Toscanini. C. S. : C’est elle qui vous a conseillé d’aller au Conservatoire ? I. B. : Non. C’était une commission à Ankara qui prenait les décisions importantes concernant mes études. C. S : Vous êtes entrée au Conservatoire dans une classe de piano ? I. B. : Oui, j’étais dans la classe de piano supérieur chez Jean Doyen, dans la classe d’accompagnement de Nadia Boulanger et chez Jacques Février pour la musique de chambre.  Il y avait aussi la classe de déchiffrage chez Madame Lantier qui était obligatoire. C. S. : Au Conservatoire, vous deviez être l’une des plus jeunes ? I. B. : J’étais la plus jeune.  Entrée au Conservatoire à douze ans, j’ai terminé trois ans plus tard, à quinze ans.  Je ne garde pas un souvenir heureux de ces années : les jours où les classes de piano et d’accompagnement coïncidaient fâcheusement, mes professeurs ne faisaient preuve d’aucune tolérance lorsque je demandais l’autorisation de m’absenter pour assister aux cours de « l’autre classe ». Je m’adaptais mal à cette situation. J’arrivais tout de même à obtenir les premiers prix, première nommée dans ces deux classes à quinze ans.
La classe de Nadia Boulanger, avec au centre Idil Biret
C. S. : Aviez-vous des amis parmi les jeunes artistes que vous avez côtoyés ?    I. B. : Pas vraiment.  Ils étaient plus âgés que moi.  Par contre, j’avais des amis que j’aimais bien dans les classes préparatoires. J’étais à l’âge ingrat, révoltée contre le monde des adultes. Je voulais partir en Sibérie et au Tibet. C. S. : Pour faire quoi ? Juste pour partir ? I. B. : Pour vivre dans la nature, pour voir des animaux, rencontrer des chamans…   C. S. : Vous étiez un peu une révoltée. I. B. : Oui.  J’ai peut-être un peu changé, mais il reste encore des traces.  Mes parents rêvaient d’avoir une fille plus conforme à leur goût. Hélas, je me conduisais en vrai garçon manqué. Je lisais les revues de sport, je m’entrainais pour apprendre les mouvements de judo, je suivais le Tour de France avec grand intérêt, je connaissais les résultats de matchs de football, la position des équipes au classement général. C. S. : Vous aviez une vraie personnalité. I. B. : Beaucoup trop d’énergie peut-être, que j’arrivais mal à canaliser. C. S. : Dans toutes vos biographies, est mentionné, le concert que vous avez donné avec Wilhelm Kempff. Comment l’avez-vous rencontré ? I. B. : C’est la mère d’une amie violoniste au talent extraordinaire, Ayla Erduran, qui m’a présentée à Kempff.  J’avais été très impressionnée par l’audition intégrale des trente-deux sonates de Beethoven qu’il avait donnée en sept concerts Salle Pleyel. Je crois avoir été la seule enfant parmi les auditeurs fascinés par son jeu inspiré. Mon père, qui avait fait ses études universitaires à Berlin et ma mère, ancienne élève du lycée allemand d’Istanbul, s’entendaient particulièrement bien avec Monsieur Kempff.  Dans ma dixième année, je lui ai joué une sonate de Beethoven. M. Kempff décida ce jour-là de me présenter au public parisien. L’année suivante, nous avons joué ensemble le Concerto pour deux pianos de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, placé sous la direction de Joseph Keilberth.  
C. S. : Comment s’est passé ce concert ? I. B. : Je ne me souviens pas des détails mais Irène, l’une des filles de Monsieur Kempff, m’a dit que le dimanche après-midi, au concert, nous avons improvisé une partie de la cadence.  Je pense que le concert s’est bien passé. C. S. : Est-ce qu’il y a eu des critiques musicales après le concert ? I. B. : Oui. Ma mère, qui avait un esprit très méthodique, a découpé et rangé tous ces articles dans un dossier. C. S. : Vous pensez que ce concert, dont on a beaucoup parlé à Paris, a représenté un coup d’envoi à votre carrière ? I. B. : Sans aucun doute. Monsieur Kempff m’écoutait chaque fois qu’il était à Paris mais comme, entre-temps, j’étais entrée au Conservatoire, il ne voulait pas trop intervenir. C’est seulement après avoir terminé le Conservatoire qu’il accepta de me donner des conseils et, quand il avait le temps, des leçons, qui pouvaient parfois durer toute la journée tant la précision des phrases, accents et nuances mais surtout la juste utilisation de la pédale importaient. Il eut la générosité de demander à son agent, Charles Kiesgen, de me représenter. Je n’ai donc participé à aucun concours international puisque j’avais un imprésario sérieux et des concerts. C. S. : Avez-vous rendu visite à Kempff à Positano, où il faisait des cours d’interprétation sur les trente-deux Sonates et les cinq concertos de Beethoven ? I. B. : Bien sûr.  J’y suis allée la première fois à seize ans, en tant qu’auditrice. Pendant des années, je suis retournée plusieurs fois à Positano, une fois en tant que participante aux cours d’interprétation, les autres fois pour travailler avec le maître. J’allais plus souvent à Ammerland, sa résidence principale.  Je me souviens aussi d’avoir chaque jour envoyé par la poste à Mademoiselle Boulanger les travaux d’écriture que je ne négligeais pas de faire.
Idil et Nadia Boulanger, plus tard…
C. S. : Avez-vous continué à voir Nadia Boulanger régulièrement ? I. B. : Bien sûr. Je suis restée à Paris jusqu’en 1966 et j’ai été la voir une ou deux fois par semaine. Je l’admirais, je la respectais, et je l’aimais beaucoup. Mais avec le temps j’avais pris une certaine indépendance.    C. S. : A cette époque, vous avez enregistré vos premiers disques. C’est, d’ailleurs, à cette époque que nous nous sommes connus. Vous aviez fait des enregistrements pour une marque de disques qui s’appelait Pretoria et dont le directeur artistique était le pianiste Jean-Claude Englebert. Comment cela s’est-il passé ? I.B. : Jean-Claude Englebert m’a écoutée. Il m’a proposé de faire un disque Schumann/Brahms. Je crois que l’enregistrement a été réalisé dans une salle de la Schola Cantorum.  J’ai tant enregistré qu’il m’arrive parfois de confondre les lieux de travail. C’est ce que je me disais en regardant le nouveau coffret regroupant les 130 CDS, qui est la somme de tous les enregistrements de studio que j’ai réalisés depuis 1949.    C. S. : Je me souviens que vous êtes venue me voir avec vos parents, et vous ne les laissiez pas parler, c’était vous qui interveniez. Quand j’ai demandé ce que nous allions faire comme projets, c’était vous qui décidiez.  Vous vous souvenez de cette époque ? I.B. : Oui, je me souviens de notre rencontre et des séances d’enregistrement, et surtout du plaisir que j’avais ressenti à faire ce travail aussi passionnant qu’ardu. Mais ce dont je ne me rappelais plus, c’est de m’être comportée d’une manière aussi impossible. C. S. : Je pensais que vous aviez un vrai caractère.    I. B. : Vous savez, j’étais très protégée à la maison. C. S. : Trop ? I. B. : Sans aucun doute. J’étais couvée, ce qui, franchement, m’ennuyait. Donc, j’étais souvent trop brusque. C. S. : J’ai été frappée lorsque vous m’avez dit, un jour, qu’on vous avait plus ou moins obligée de faire la musique alors que vous auriez voulu être médecin.   I. B. : Au fond, on devrait faire de la musique en amateur, simplement pour le plaisir.  La musique, comme la médecine, devrait être une vocation. Mon grand-père maternel était médecin et plusieurs membres de ma famille exerçaient ce beau métier. J’aurais voulu me spécialiser dans les domaines touchant le cerveau.  Cela aurait nécessité des années d’études. Pour bien faire, j’aurais dû sacrifier le travail intensif que j’apportais à la musique, sans aucune garantie quant à mon futur dans ce domaine. C. S. : D’autant que votre carrière a été rapidement internationale. I. B. : Oui. J’ai joué dans de nombreux pays et sur tous les continents. C. S. : C’est Charles Kiesgen qui a organisé le début de votre carrière ? I. B. : Oui, j’avais un contrat d’exclusivité mondiale avec lui. C. S. : N’est-ce pas lui qui a organisé votre premier concert aux Etats-Unis, avec l’Orchestre de Chicago ? I. B. : Non. Pour mes débuts américains, j’ai joué avec l’Orchestre de Boston, le 22 novembre 1963. Je devais jouer le Concerto de Busoni, une œuvre aussi longue qu’impressionnante. Ensuite le programme a été modifié et est arrivé le Troisième Concerto de Rachmaninov, ce qui a navré Nadia Boulanger. A l’époque où j’étais au Conservatoire, elle m’avait fait jurer de ne jamais jouer cette musique qu’elle jugeait « ordinaire ». Pendant les vacances, un oncle à qui je racontais la prévention de Mademoiselle Boulanger contre cette musique, me fit écouter un disque de Rachmaninov interprétant ses propres œuvres. Ce jeu d’une perfection inouïe, plein de réserve, fût une véritable révélation pour moi. C. S. : Nadia Boulanger a eu beaucoup d’élèves américains, comme, par exemple, Elliott Carter.   I. B. : Elle était une figure de légende aux Etats-Unis. J’ai rencontré plusieurs de ses élèves : Virgil Thomson, Walter Piston. J’ai aussi donné des concerts sous la direction d’Aaron Copland qui était un être charmant.   C. S. : Certains de ses élèves américains sont restés très longtemps à Paris. C’est le cas de Virgil Thomson qui habitait Quai Voltaire.   I. B. : Je l’ai connu chez Doda Conrad. Nous avons déjeuné plusieurs fois ensemble. Doda était très proche de Mademoiselle Boulanger, son bras droit pour tout ce qui concernait le côté pratique de la vie et un ami très fidèle.   
Ce 23 novembre 1963, Boston, Erich Leinsdorf… – Photo : X – DR
C. S. : Revenons à ce premier concert américain, à Boston, un jour historique… I. B. : Mes débuts se sont déroulés dans des circonstances dramatiques. La veille du concert, l’Orchestre m’avait fait la surprise de jouer le célèbre « Happy Birthday to you » pour célébrer mon anniversaire. Je venais d’avoir vingt-deux ans. Le lendemain, en arrivant au Symphony Hall en début d’après-midi, j’ai senti qu’il s’était passé quelque chose d’important, sans toutefois savoir de quoi il s’agissait. J’ai vu qu’Erich Leinsdorf et sa secrétaire étaient bouleversés. Pendant l’entracte (je ne devais jouer qu’en seconde partie), mon père est venu me faire part de l’attentat qui venait d’avoir lieu à Dallas. Personne ne savait si le concert allait continuer. Par un curieux hasard, dans tous les Etats-Unis c’était le seul concert qui se donnait l’après-midi. Au bout de quarante-cinq minutes d’attente et d’incertitude, Mr. Cabot, le président de l’Orchestre, a annoncé la mort du Président Kennedy, puis il a continué : « Après beaucoup d’hésitation, la direction de l’Orchestre a pris la décision de continuer le concert. » Mr. Cabot ajouta que le jour où il avait perdu son père, il avait assisté à un concert pour trouver un peu de paix intérieure et qu’il espérait donc que le public accueillerait la musique en manière de consolation.  C’est ainsi que nous avons joué. C. S. : Les gens qui étaient là dans la salle vous ont écoutée, mais ils avaient aussi d’autre chose en tête.   I. B. : Certainement.  La crise cubaine, l’incertitude de l’avenir. Une guerre entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique qui pouvait se déclencher à tout moment posait de très graves menaces. Une grande partie de la salle était bouleversée. Le caractère épique du Concerto était vraiment de circonstance. Un enregistrement de ce concert est récemment paru aux Etats-Unis avec la photo de la voiture vide du Président Kennedy prise à Dallas en couverture. Il parait que ce disque est très demandé. C. S. : Avez-vous été en Russie à l’époque soviétique ? I. B. : Bien sûr. C’était en 1957, je venais de terminer mes études au Conservatoire.  Cette année-là, il y avait le Concours Long-Thibaud. Comme d’habitude Nadia Boulanger était dans le jury pour le piano. Un soir, elle a invité à dîner tous les membres du jury rue Ballu et elle m’a demandé de venir jouer après le dîner.
Emile Guilels ca. 1930. Archives de la Fondation Guilels (Moscou)
C. S. : Guilels était là ? I. B. : Oui, bien sûr. Je venais d’avoir mon prix au Conservatoire. J’ai d’abord joué la Deuxième Ballade de Chopin qui était un des morceaux du Concours, tout en devinant dans mon for intérieur que ce jeu, qui ne faisait que suivre les indications de mes professeurs, ne les impressionnerait guère.  J’ai demandé à Mademoiselle Boulanger si je pouvais jouer encore une autre pièce. Elle accepta en précisant : « À condition que cela ne soit pas trop long». Alors j’ai commencé à jouer la première partie de la Fantaisie de Schumann, que j’avais travaillée toute seule.  Nadia Boulanger voulut m’arrêter à la fin du premier mouvement, mais Emil Guilels me fit signe de continuer. C’est ainsi que j’ai joué ce soir-là toute la Fantaisie. Guilels devait revenir à Paris pendant la même saison et il a voulu me réentendre. J’ai rejoué, toujours chez Nadia Boulanger, pour Emil Guilels quand il est revenu. Il me demanda si je voulais jouer en URSS.  Quelques mois plus tard est arrivée une invitation officielle du Goskoncert. Après cette première tournée de seize concerts je suis souvent retournée en Russie où j’ai dû donner cent-vingt concerts. Emil Guilels était un très grand pianiste, à l’aise dans tous les styles. Ses disques de jeunesse sont époustouflants de perfection pianistique. C’est grâce à lui que j’ai autant joué en Russie.
Sviatoslav Richter jeune – Photo : X – DR
J’ai aussi connu Richter un peu plus tard. Il était venu en Turquie pour une tournée de concerts. C’était au moment du Jour de l’An et avec quelques amis Stambouliotes, Richter et la directrice du Goskoncert. J’ai passé les fêtes de la Saint-Sylvestre en faisant une mini-tournée des grands ducs dans les cabarets les plus en vogue d’Istanbul. J’ai essayé, tant bien que mal, dans ce brouhaha général, d’avoir une conversation suivie avec cet immense musicien. Nous avons parlé des dernières œuvres de Scriabine, de la Hammerklavier, de la musique sérieuse, de la peinture abstraite en passant par la littérature russe. Dans une ambiance survoltée… C. S. : En quelle langue parliez-vous ? I. B. : En allemand, parce qu’à l’époque je ne bredouillais que quelques mots de russe. Plus tard, je l’ai vu plusieurs fois lors de ses concerts. Après de magnifiques concerts, il montrait sur la partition des œuvres qu’il venait de jouer, tous les endroits dont il avait été mécontent. J’étais sidérée par sa modestie, qui me rappelait celle de Clara Haskil, et j’étais en admiration devant ce sens de la perfection.   C. S. : Il jouait toujours avec la partition, pas par cœur. I. B. : Oui, à cette époque il jouait avec la partition. C. S. : Il disait qu’il voulait apprendre des pièces nouvelles et qu’il n’avait pas le temps de les apprendre par cœur.   I. B. : Je trouve que ce n’est pas mal de jouer avec la partition. C. S. : Mais vous, dans un concert vous jouez toujours par cœur ou utilisez-vous une partition ? I. B. : Si je viens d’apprendre un morceau et que je dois le jouer pour la première fois en public, tout en connaissant le texte par cœur, il m’arrive d’utiliser une partition. L’ennui avec la partition, c’est de décider ce que l’on doit regarder. Il faut choisir entre la partition et ses mains, surtout dans les passages où il y a de grands sauts. C. S. : Richter était l’un des plus grands pianistes de son temps.  Quels sont les pianistes qui vous ont impressionnés ? I. B. : Le jeu extraordinaire de perfection pianistique et de noblesse de Rachmaninov, le superbe pianisme de Joseph Lhévinne, de Moritz Rosenthal et d’Ignaz Friedman. Alfred Cortot, avec qui j’ai eu la chance de travailler, a été l’un des musiciens les plus complets que le XXème siècle a produits. Wilhelm Backhaus, Arthur Schnabel, Walter Gieseking, Edwin Fischer, Wilhelm Kempff sont les noms qui me viennent immédiatement à l’esprit, mais il y a aussi Horowitz et Arthur Rubinstein pour lequel j’ai joué plusieurs fois.   
Arthur Rubinstein – Photo sous licence cc-by-2.0.
C. S. : Parlez-nous d’Arthur Rubinstein. I. B. : Je venais de jouer avec Wilhelm Kempff le Concerto pour deux pianos de Mozart. Arthur Rubinstein a voulu m’entendre. Il est venu un après-midi de juin chez Nadia Boulanger. Je me souviens d’avoir joué les Kreisleriana. Arthur Rubinstein était étonnant de jeunesse et d’enthousiasme. Il avait travaillé avec le professeur Karl Heinrich Barth à Berlin, qui avait été le professeur de Wilhelm Kempff. Leurs manières de se tenir devant le clavier étaient très similaires. Il m’avait invitée à passer dans une émission télévisée « La joie de vivre », très populaire à l’époque, qui lui était consacrée. J’ai joué le Capriccio op.76 n°1 de Brahms, compositeur qu’il aimait particulièrement et qu’il jouait de manière incomparable. C. S. : Horowitz était très discuté, n’est-ce pas ? I. B. : Horowitz n’a pas toujours été bien compris. Sa virtuosité hors normes l’a souvent desservi. A mon avis, Horowitz était un compositeur qui avait les moyens et l’imagination pour orchestrer admirablement son jeu. Il jouait en compositeur, pas en pianiste. Je regrette qu’il n’ait pas enregistré d’autres sonates de Beethoven. Celles qui existent sont magnifiquement conçues et exécutées. C. S. : Rubinstein disait : « Je sers la musique, Horowitz s’en sert ». I. B. : C’est aussi ce que pensait Cortot. J’ai travaillé deux années avec ce très grand maître vers la fin de sa vie. Ces leçons, qui se déroulaient sur la scène de la salle de concert de l’Ecole Normale de la Musique, étaient très intenses.  Parfois il me disait après m’avoir entendue : « Vous jouez cela bien. Donc cela ne m’intéresse pas. Je veux vous entendre dans des œuvres qui vous posent des problèmes pour vous aider à les résoudre ». Il était très exigeant et ne tolérait aucune négligence. C. S. : Ce sont de grands souvenirs quand même, tous ces pianistes et ces personnalités que vous avez rencontrées et connues.   I. B. : Bien sûr, il y a un grand nombre de grands chefs d’orchestre avec lesquels j’ai joué comme Pierre Monteux, Rudolf Kempe et des grands musiciens comme Menuhin dont je n’ai pas encore parlé. Parmi les pianistes légendaires, un de ceux que j’admirais particulièrement était Wilhelm Backhaus. J’avais joué la première fois pour lui lorsque j’avais sept ans, et la dernière fois lors du concert donné à Bad-Godesberg à l’occasion de son 85ème anniversaire où j’avais joué, à sa demande, la Sonate op.31 n°1 de Beethoven. C’était un musicien extraordinaire qui pouvait tout jouer. Il avait un répertoire immense. Ses interprétations des dernières sonates de Beethoven sont magistrales. Je pense spécialement au premier mouvement de la Sonate op.109 : improvisation d’un seul tenant du début à la fin, ainsi qu’à sa magnifique conception du Deuxième Concerto de Brahms, qui n’ont, à mon avis, jamais été surpassées.
« Meines Liebe, Idil… » – Idil Biret et Wilhelm Kempff, Bruxelles, 1979. Dernières rencontres…
C. S. : Kempff, que j’ai entendu de temps en temps, était fantastique dans les sonates de jeunesse de Beethoven, un peu moins dans les autres. Il était un peu précieux par moments. I. B. : Kempff insistait beaucoup sur la diversité de caractère qui existe dans ces œuvres. Il était contre toute forme d’exagération. Il voulait alléger toute lourdeur pour ne laisser place qu’à l’harmonie et la pureté de la musique. Très longtemps, le style d’interprétation adopté pour jouer les œuvres de Beethoven rappelait, par sa sévérité, l’expression maussade qu’on voit invariablement sur les tableaux et les statues.  Wilhelm Kempff, en allégeant cette vision sclérosée, a apporté un souffle nouveau et bienfaisant à cette musique. Kempff parlait souvent du sens de l’humour si présent dans beaucoup d’œuvres de Beethoven. Une conception trop lourde l’irritait au plus haut point. Kempff était un compositeur qui avait beaucoup écrit : il a produit des opéras, des concertos pour piano, pour violon, beaucoup d’œuvres pour piano, des lieder, des œuvres de musique de chambre. Il écrit dans un style proche de celui de Busoni qui fut son maître.  J’ai d’ailleurs enregistré un disque consacré à ses œuvres. C. S. : Revenons au répertoire.  Pour vous, le répertoire c’est essentiellement la musique romantique, la musique du 19ème siècle ? I. B. : Lorsque j’étais au Conservatoire, nous allions jusqu’à Debussy et Ravel, mais n’abordions pas la musique contemporaine.   C. S. : Parlez un peu de votre arrivée dans la musique contemporaine. I. B. : Nadia Boulanger suivait les concerts du Domaine Musical. Elle était impressionnée par les prouesses dont les interprètes faisaient preuve. Elle me répétait que si je ne savais pas comment résoudre les problèmes que la musique contemporaine présentait, je ne serais qu’une musicienne incomplète. J’étais intriguée. Donc, lorsque vous m’avez parlé du programme du Festival de Royan, je me suis dit que c’était l’occasion rêvée pour établir un contact direct avec cette nouvelle forme d’expression.   C. S. : Pour moi aussi, c’est un grand souvenir. A l’époque, j’étais le directeur artistique du Festival de Royan et je voulais mêler les artistes classiques et modernes. Je ne voulais pas me replier uniquement sur les professionnels du modernisme. Je vous ai demandé de monter un programme et d’y inclure le Deuxième Livre des Structures de Pierre Boulez. Je sais que vous avez enregistré plus tard les trois Sonates de Boulez mais, à l’époque, vous n’aviez jamais joué sa musique. I. B. : Non, jamais. Pendant les répétitions j’étais fascinée par la manière dont le piano sonnait. Avec Georges Pludermacher, nous avons travaillé très attentivement le programme ardu où figurait également la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók et la première audition d’Archipel 1 d’André Boucourechliev composé pour la même formation instrumentale.  
Idil Biret joue Boucourechliev
C. S. : J’avais décidé, cette année-là, de faire pour le festival une commande à Boucourechliev, que je connaissais de longue date, et il a donc composé cette pièce pour deux pianos et percussion. C’était le premier de la série des Archipel. I. B. : Les quatre participants disposaient d’une partition où une trentaine d’ilots de trois ou quatre mesures gravitaient autour d’un noyau central plus important qu’il fallait obligatoirement jouer au moment pressenti par les interprètes comme étant le point médian de l’exécution. Idéalement, aucune version ne devait dépasser une vingtaine de minutes. C’était une expérience unique où la transmission de pensée entre les interprètes jouait un rôle primordial.   C. S. : Ensuite vous avez établi des relations d’amitié avec André Boucourechliev, qui était un homme de grande culture.  Je me souviens d’une soirée où nous nous sommes retrouvés chez lui.  Nous avons parlé de nombreux sujets qui n’avaient rien à voir avec la musique, l’évocation des mondes parallèles, par exemple.   J’ai un autre souvenir précis que j’aimerais évoquer : à une époque, je vous avais invité à Radio France pour un récital.  J’avais dit au public que vous aviez un répertoire absolument fabuleux, énorme, et qu’on pouvait vous demander de jouer ce qu’on avait envie d’entendre.  Quelqu’un a levé la main et donné le nom d’une œuvre assez peu jouée. Et, très calmement, vous l’avez tout de suite jouée. I. B. : Je m’étais amusée à donner des récitals dont la dernière partie était laissée au choix du public. On déposait dans un panier des morceaux de papier où était inscrit le nom de l’œuvre choisie. Je prenais au hasard un papier, je le lisais et je jouais immédiatement le morceau en question. C’était une expérience intéressante mais les récitals commencèrent à durer indéfiniment… Il m’a fallu renoncer à poursuivre ce genre de concert. Je crois qu’un pianiste-concertiste de bon niveau se doit de connaître par cœur un répertoire de base et pouvoir l’exécuter sur le champ. Lire les partitions sans les jouer est un excellent moyen de garder les œuvres en mémoire. Les gammes et les exercices intelligemment faits sont aussi très utiles pour développer les bons réflexes nécessaires pour répondre immédiatement, sans hésiter, aux pièges dont certaines partitions sont truffées. Mais c’est surtout la manière d’aborder une œuvre qui compte : il faut voir la forme, les points de tension, connaître non seulement les notes mais les phrases, les accents, les nuances. C. S. : Et parmi les compositeurs qui étaient aussi de grands pianistes, par exemple Liszt ?  Vous l’avez beaucoup joué ? I. B. : Oui, bien sûr. J’ai beaucoup d’admiration pour le visionnaire qu’est Liszt.  S’il n’avait pas existé, le cours des choses aurait été tout autre en musique dans les temps modernes. C. S. : Chaque concert est une nouvelle expérience ? I. B. : Oui. De nombreux facteurs interviennent lors d’un concert. D’abord, l’acoustique de la salle ; parfois, on s’entend parfaitement sur la scène mais le son ne passe pas bien la rampe.  Parfois, c’est le contraire. On ne jouera pas de la même façon dans une église et dans un studio d’enregistrement. L’utilisation de la pédale à bon escient est de première importance. Il est bon d’exercer à jouer sans pédale en essayant d’obtenir un son harmonieux, lié et sans faux accents. Cette manière de jouer peut résoudre bien des problèmes que l’on peut rencontrer dans des salles pourvues d’une trop grande propagation du son. C S : Ma dernière question :  quand vous faites une tournée avec la même œuvre, vous la jouez tous les jours de la même façon ? I. B : J’ai tendance à vouloir améliorer des passages qui n’étaient pas satisfaisants mais c’est plus en y réfléchissant qu’en m’exerçant que j’essaie de le faire. Je voudrais que chaque concert soit mieux que le précédent. Mais il faut aussi se méfier que le mieux ne devienne pas l’ennemi du bien. C. S. : Mais vous aimez toujours faire des tournées de concerts ? I. B. : Oui et non. Il faut beaucoup de discipline, ce qui n’est pas mal en soi. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir suffisamment de temps pour visiter les villes où je joue, tous ces lieux que j’aimerais mieux connaître

Paris, été 2018

« Forgotten Russians » – un nouveau disque de Vladimir Feltsman

Bonne nouvelle pour tous ceux qui ont applaudi Vladimir Feltsman en octobre dernier aux Concerts de Monsieur Croche , et qui ont adoré son disque Brahms paru l’année dernière ! Il nous revient, toujours chez Nimbus, avec un enregistrement passionnant et qui comportera beaucoup de véritables découvertes : les « Russes oubliés », en bon français.
Vladimir Feltsman (c)Jean-Baptiste Millot
Dans le long et passionnant livret de pochette, Vladimir commente (extrait de l’introduction ) :

Cet enregistrement rassemble les œuvres de sept compositeurs nés en Russie entre 1882 et 1900. Cinq d’entre eux – Roslavets, Feinberg, Stanchinsky, Protopopov et Mosolov sont restés en Russie. Deux – Obuhov et Lourié – ont émigré en France après la révolution de 1917. Aujourd’hui, ces compositeurs sont souvent appelés « Russes oubliés » car leurs œuvres sont rarement interprétées et leurs noms sont peu connus en dehors d’un cercle restreint de spécialistes et de personnes intéressées par l’art russe​ ​du premier quart du Vingtième siècle.

 » Le début du XXe siècle pourrait être considéré comme une véritable renaissance des arts et des lettres en Europe et en Russie. Les nouveaux mouvements artistiques audacieux, l’esthétique, les styles et les techniques ont émergé très rapidement.   » Le processus d’innovation et de réforme artistique a commencé en Russie à la fin des années 1890 et s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1920. Cela ne se limitait pas à la musique, mais à toutes les formes d’art : poésie et littérature, arts visuels, théâtre et cinématographie. Il englobait des mouvements tels que le Suprématisme (Malevitch), l’Abstractionisme (Kandinsky) et le Futurisme (les frères Burliuk et Pavel Filonov) ; ainsi que des expériences de pointe avec le langage de Khlebnikon et Kruchenykh.  Stravinsky était un fervent partisan de l’Avant-garde musicale, ouvrant des perspectives sonores jusque-là impensables, tandis que les écrivains du groupe «Oberiu» (Kharms, Vvedensky…) étaient en train de jeter les bases d’une littérature ​de l’​absurde. C’était une période de grandes promesses pour l’avenir des arts en Russie – un avenir qui ​n’adviendra hélas​ jamais ​vraiment.
Photo : X – DR
 » On a beaucoup écrit sur la brutalité et l’inhumanité du régime soviétique, sur son idéologie rigide et sur le contrôle total exercé par Staline sur les arts ​; ​ sur la manière dont ​cela a affecté la vie de millions de gens ​ »​ordinaires​ »​ (s’il existe des citoyens ​ »​ordinaires»​…​) ​et tant de projet​s ​artistique​s​ en URSS.   » Qu’il suffise de dire que tous les habitants de l’Union soviétique étaient affligés d’une incertitude constante et craignaient pour leur vie, leur survie physique. Tout le monde avait peur de partager ses vrais points de vue et sa compréhension des réalités politiques, se cachant derrière ​un semblant de sécurité ​personnelle, ​​en se présentant comme de bons et loyaux citoyens du premier, du seul et du plus juste État socialiste​ ! ​ En fait, personne n’était en sécurité​,​ et personne n​e pouvait être réellement à l’abri du hachoir à viande de Staline. 
Sergei Protopopov – Photo : X –  DR
 » Certes, cette atmosphère de peur et d’anarchie a touché tout le monde, y compris les créateurs. Pour un écrivain ou un poète, pour un artiste ou un compositeur, écrire quelque chose qui soit douteux sur le plan idéologique pourrait signifier non seulement un pari sur ​son statut social et le risque de tomber en disgrâce avec des fonctionnaires, mais ​pouvait coûter la vie même. ​Pour cette raison, il est ​bien difficile d’appliquer un critère ​défini d’intégrité artistique et personnelle aux créateurs ayant vécu et travaillé ​à l’époque et sous le joug de l’Union soviétique. Nous devrions être ​très ​prudents lorsque nous ​condamnons ou doutons,​ dans le confort de nos refuges occidentaux, ​du comportement de tel ou tel. Nous devons nous rappeler qu’il est facile de défendre des principes moraux élevés lorsque notre vie n’est pas menacée.  » Quelles que soient la pression et les difficultés, ou peut-être à cause de celles-ci, les artistes qui vivaient et travaillaient en Russie ont produit une œuvre étonnante qui a traversé l’épreuve du temps et mérite d’être connue et étudiée.
La Croix sonore d’Arthur Lourié, et la première page de Formes en l’air, trois pièces dédiées à Pablo Picasso
Programme de l’album : Alexei Stanchinsky (1888-1914) Prelude en mode Lyrique (1908) 4.27 Four Esquisse Op. 1 (1911)  Samuil Feinberg (1890-1962) Berceuse (1912) Nikolai Obukhov (1892-1954) Four pieces (1912-1918)  Arthur Lourié (1892-1966) Forms in the Air – after Picasso (3 pieces) (1915)A Phoenix Park Nocturne (1932) Nikolai Roslavets (1881-1944) Five Preludes (1919-22) Alexander Mosolov (1900-1973) Two Dances Op. 23b (1927) Sergei Protopopov (1893-1954) Sonata No. 2 Op. 5 (1924) Le disque « Forgotten Russians » est disponible chez tous les bons disquaires — non, tous les bons disquaires ne sont pas des disquaires morts : ) … mais aussi sur Amazon ; vous pouvez aussi le retrouver sur le site de l’éditeur, Nimbus, ou encore sur iTunes, et enfin en Haute-Définition en streaming chez nos amis de Qobuz !