Rémi Geniet; Gaillard d’avant. (Première partie)

Unique pianiste français au programme de la nouvelle saison des Concerts de Monsieur Croche, Rémi Geniet compte, à 27 ans, parmi les jeunes musiciens les plus prometteurs de l’Hexagone. Il jouera le 13 novembre 2019 aux Concerts de Monsieur Croche. Première partie de notre interview exclusive. Lire la seconde partie.


PAR PIERRE BREVIGNON


Son pédigrée impeccable – bardé de prix internationaux, déjà programmé dans les grandes salles du monde entier et acclamé-par-la-critique-unanime – pourrait laisser craindre un artiste formaté, programmé pour le succès, bref : un « premier de la classe » lisse et sans surprise.

Le préjugé s’évanouit dès qu’il vous explique revenir d’une traversée de deux semaines sur un vieux deux-mâts où, entre autres occupations, il grimpait dans les haubans à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des flots ou offrait à ses compagnons de haute mer la démonstration d’une évacuation hélitreuillée. Ne pas se fier, donc, à son air de Billy Budd ou à sa voix flûtée évoquant curieusement Matthieu Chedid : Rémi Geniet aime le défi physique, qu’il s’agisse d’affronter les 40e Rugissants ou le 3e Concerto de Rachmaninov.

 

Vous êtes donc le premier musicien-navigateur que je rencontre…

 C’est pourtant plus répandu qu’on l’imagine. Récemment, j’ai joué avec Henri Demarquette qui adore la voile, ma professeur Brigitte Engerer aussi avait l’habitude de partir en mer avec son mari, Yann Queffélec… Moi, je navigue sur des bateaux qui font de quatre à soixante mètres de long, du bateau de plaisance au trois-mâts ancien. L’an dernier, j’ai participé à un festival de vieux gréements sur une goélette néerlandais, on a fait une grande sortie, de Calais à Bordeaux en passant par Liverpool et Dublin. C’est une activité qui prend beaucoup de temps, mais je m’arrange pour me rendre disponible. Quand je prépare mon planning de l’année, je prévois toujours des vacances en Bretagne ou dans ma région natale, près de Montpellier. Et tant pis si ça me prive d’opportunités : un jour, on m’a appelé de Moscou pour faire un remplacement au pied levé dans la grande salle du Conservatoire Tchaïkovski mais j’étais au milieu de la Manche !

La mer est importante pour votre équilibre ?

Elle et essentielle. Là, par exemple, je rentre de Bretagne où j’ai navigué pendant quinze jours. Eh bien, depuis mon retour, je me sens vraiment bien au piano. Les deux sont liés. Tenez, un fait révélateur : quand j’étais petit, je chantonnais beaucoup – tout le temps, en fait. Avec le temps, j’ai perdu cette habitude. Les seuls moments où elle revient, c’est quand j’arrête le piano pendant quelques semaines et que je monte sur un bateau. Alors, la musique surgit dans ma tête. Comme si la musique intérieure prenait le relais quand je ne suis plus rempli par la musique extérieure. Généralement, je fredonne des improvisations ou bien des œuvres que je n’ai plus jouées depuis dix ans… C’est une sensation extrêmement agréable. Dès que je suis éloigné du piano, ces choses qui étaient recouvertes par mon quotidien musical reviennent au bout de plusieurs jours, rejaillissent de l’intérieur. Les musiciens qui ne coupent pas de temps en temps avec leur instrument loupent vraiment quelque chose.

Vous pratiquez cette hygiène depuis longtemps ?

Disons que, dans ma famille, la musique a toujours cohabité avec d’autres disciplines. J’ai grandi entre un père prof de physique et guitariste de jazz, une mère prof de maths et deux frères mélomanes. L’un d’eux pratiquait le violon de façon quasiment professionnelle – il peut jouer la Chaconne de Bach ou une sonate d’Ysaÿe – mais, à 18 ans, il a préféré opter pour une carrière scientifique. Moi, j’adorais la science, le sport – je pratiquais la course et la gym de haut niveau –, j’aimais aussi beaucoup apprendre des langues anciennes… On me demande souvent quand j’ai décidé de devenir pianiste professionnel : à vrai dire, je ne me rappelle pas avoir pris consciemment cette décision. Il y a juste eu un moment dans mon enfance, vers les 10-11 ans, où J’ai dû lever le pied sur pas mal de choses, par manque de temps. D’ailleurs, ça ne me plaisait pas du tout. Si j’avais pu continuer les sciences, pousser jusqu’en prépa tout en gardant le piano, ç’aurait été l’idéal. L’idée de me consacrer plus spécifiquement à la musique s’est imposée peu à peu, après des discussions avec mes profs et mes parents.

Quelle vision vous aviez d’une carrière de pianiste ?

Eh bien, pour moi, les choses étaient simples : dans la vie, on pouvait être soit prof de conservatoire, soit Sviatoslav Richter. Entre les deux, il n’y avait rien. Je ne savais pas qu’on pouvait mener une carrière sans être une grande star internationale comme celles que j’applaudissais au Corum de Montpellier. Je ne savais même pas qu’il y avait d’autres métiers possible avec le piano – accompagnateur, par exemple. Et puis, vers 13-14 ans, j’ai gagné mon premier concours international. Un petit concours très sympathique, à Villennes-sur-Seine. Ça a été un déclic. J’étais fou de joie car je ne pensais pas du tout remporter le premier prix. À partir de là, j’ai su que le piano serait au cœur de ma vie.

« Pour moi, la clé, c’est la capacité à approfondir l’étude d’une oeuvre. »

 

C’est à cette époque que vous avez rencontré Rena Cherechevskaïa ?

Oui. Un moment décisif, pour moi. Je vivais encore à Montpellier et, pendant un stage, j’ai rencontré un de ses élèves, Augustin Voegele. Il jouait tellement bien que je lui ai demandé qui était son professeur. C’est comme ça que je suis parti pour Colmar, où Rena enseignait. Pendant quelque temps, j’ai dû faire beaucoup de trajets en train de nuit pour aller travailler avec elle. Au bout de six mois, elle m’a présenté son amie Brigitte Engerer. Quand je suis rentré au CNSM deux ans après, c’est elle qui s’est occupée de moi. En parallèle, je continuais à étudier avec mes deux autres profs. Ensuite, Rena a eu la bonne idée de venir s’installer à Paris pour enseigner à l’École normale et j’ai pu suivre ses cours tout en continuant à étudier au CNSM.

Quel genre d’enseignement vous a-t-elle prodigué ?

J’avais déjà eu un professeur particulier qui travaillait note à note, de façon très détaillée, mais Rena va encore plus loin : chaque note doit être interprétée en elle-même et resituée dans le contexte général de la partition. On peut être d’accord ou pas, mais il faut systématiquement réfléchir au sort que l’on va faire à chaque note. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ça n’est pas une approche si répandue que ça. Ça m’a non seulement aidé à perfectionner mes répertoires de prédilection – les Allemands (Bach, Haydn, Beethoven, Mozart), et les Russes – mais aussi à appréhender Ravel, en particulier Gaspard de la Nuit et la Valse.

Rena est la pédagogue parfaite au sens où elle arrive à expliquer tout ce qu’elle veut qu’on fasse en nous donnant les bonnes clés. Elle réussit à s’adapter à chaque élève. En général, à la fin d’un cours, le prof demande à son élève de rester pour assister au cours de l’élève suivant. Pour Rena, ça ne sert à rien ! Parce que, sur une même œuvre, elle peut donner à deux élèves des consignes totalement différentes. Elle n’a jamais d’idée préconçue sur ce qu’elle va leur demander. Même si les problèmes sont identiques, elle ne va pas forcément les aborder de la même manière, surtout si elle connaît bien ses élèves.

« Brigitte Engerer m’a donné un conseil capital : accepter de ne pas être parfait »

 

Pour moi, la clé, c’est la capacité à approfondir l’étude d’une œuvre. En France, on a tendance à passer beaucoup de temps à monter du répertoire sans jamais vraiment le creuser. Au CNSM, par exemple, certains professeurs demandaient une œuvre nouvelle à chaque cours ! Pour moi, c’est absurde. Certes, ça peut donner d’excellents déchiffreurs ou accompagnateurs (comme Jean-Frédéric Neuburger, que je connais bien et qui est un déchiffreur exceptionnel), mais il me semble qu’en classe d’instrument, il serait intéressant de pouvoir s’arrêter longuement sur une œuvre au lieu de se contenter de conseils un peu généraux. En Russie c’est tout l’inverse : Rena me disait que les élèves sont habitués à tellement approfondir chaque œuvre qu’ils peuvent passer un an sur deux morceaux ! Pour ma part, je me limite à un programme de récital par an.

En quoi consistait le travail avec Brigitte Engerer ?

Brigitte étant une très grande concertiste, ses conseils portaient surtout sur l’expérience de la scène et sur la construction poétique de l’oeuvre. Elle fonctionnait beaucoup par images, par analogies. Ensuite, c’était à ses élèves de trouver leur propre voie. Une démarche déstabilisante mais extraordinairement inspirante. Il fallait intégrer ses références picturales et littéraires puis, à partir d’elles, construire sa propre interprétation. Mon dernier cours avec elle portait sur les Kreisleriana de Schumann. Je me rappelle qu’elle m’a beaucoup parlé de la poésie romantique, des gravures de Jacques Callot…

Surtout, elle m’a donné un conseil capital : accepter de ne pas être parfait. Sur ce plan-là, elle m’a considérablement aidé. Avec ma formation scientifique, j’ai tendance à être d’un perfectionnisme maladif. Et puis, à mes débuts, j’étais assez timide. Brigitte, c’était tout le contraire : elle irradiait la poésie, l’humanité, la spontanéité. Elle avait des inspirations extraordinaires, qui pouvaient complètement changer au cours suivant. Elle m’a appris à être moins organisé, à improviser, à lâcher prise. À laisser venir les idées. C’était difficile pour moi d’adopter une façon de penser aussi inhabituelle, certains cours me laissaient un peu déconcerté. A posteriori, je me rends compte qu’elle m’a apporté énormément.

Sur la façon d’aborder la scène, aussi ?

Oui, et ce n’était pas du luxe. Dans ma famille, on a du mal avec l’idée de se donner en spectacle. Moi, je ne suis pas vraiment « traqueur » mais je ressens combien ce n’est pas naturel de se montrer.

« Saint-Saëns ? Je le déteste ! »

 

Or, si on veut être honnête, on doit bien admettre que le concert est aussi un « show ». J’ai mis du temps à intégrer cette réalité. Brigitte m’a réconcilié avec l’idée de me donner en spectacle. Et mon agent aussi, bien sûr.

Avec Rena Cherechevskaïa et Brigitte Engerer, vous avez approfondi les répertoires russe et allemand. Est-ce qu’elles vous ont aussi ouvert à de nouveaux compositeurs ? Brigitte Engerer a interprété Saint-Saëns, par exemple…

Ah non, Saint-Saëns, c’est ma bête noire ! Elle a enregistré ses concertos, c’est vrai, et on me demande souvent de les jouer mais je n’aime pas du tout sa musique. Si vous me demandez quel est mon compositeur préféré, j’aurais du mal à vous répondre mais je peux sans problème vous dire celui que je déteste : Saint-Saëns ! Techniquement, c’est bien fait c’est même parfait si on veut, mais ça sonne creux, sans matière. Le style français du XIXe siècle est imprégné de formalisme, marqué par le souci de l’écriture parfaite avec fugue obligatoire.

D’une façon générale, les compositeurs français restent une exception pour vous.

C’est vrai, je m’intéresse moins au répertoire français. Sauf Ravel, que j’adore et que je joue aussi souvent que possible. Debussy et les compositeurs français du XIXe siècle, en revanche, c’est plus compliqué pour moi. Leur musique de chambre, leurs mélodies ou leurs concertos me plaisent beaucoup, mais en piano solo je n’ai pas encore trouvé la clé. Quand j’accompagne des chanteurs – dans des soirées entre amis ou en concert –, je joue souvent du Poulenc, du Fauré, du Debussy. J’ai le sentiment de mieux réussir à traduire la sensualité des mélodies de Debussy que la sensualité de sa musique pour piano, qui peut me gêner. Je suis plus à l’aide dans ses Études. Par exemple, lors du concours Reine-Elisabeth, en 2013, j’avais choisi la troisième étude « Pour les quartes ». C’est une musique un peu plus aride, qui tend vers Ravel. Mon problème vient peut-être aussi d’avoir entendu beaucoup de « Debussy de conservatoire », qui n’est pas toujours de grande qualité. Tous les préludes joués avec la pédale, ce genre de choses…

Mais à choisir, je préfère de loin le baroque français. Je n’en ai pas encore joué en concert mais ça m’intéresse beaucoup, surtout Rameau. J’ai toujours aimé jouer au clavecin ou à l’orgue. Au CNSM, avec Olivier Tracher, j’ai étudié les polyphonistes de la Renaissance. C’est peut-être mon meilleur souvenir. En sortant de son cours, j’avais l’impression de vivre au XVIe siècle ! J’adore la musique ancienne, j’ai des partitions des madrigaux de Monteverdi que j’aime déchiffrer. Et mon premier disque, bien sûr, était entièrement consacré à Bach, qui est sans doute le musicien que j’ai le plus travaillé avec Rena. L’enseignement d’Evgeni Koroliov, lors d’un séjour Erasmus à Hambourg, m’a aussi été très précieux.

« Il faudrait pouvoir entrer en studio dans le même état d’esprit qu’en montant sur scène. »

 

Comment s’est passée votre première expérience d’enregistrement ?

Je venais de remporter le deuxième prix au concours Reine-Elisabeth et René Martin m’a contacté pour me proposer de faire un essai pour son label, Mirare. J’ai tout de suite pensé à Bach, que je jouais depuis longtemps en concert. C’est Brassens, je crois, qui disait : « Les chanteurs veulent toujours se produire en concert avant d’enregistrer leur album et les producteurs de disque veulent l’inverse. » Moi je trouve que ce n’est pas sérieux d’enregistrer un programme si on ne l’a pas rodé sur une dizaine de concerts.

Avec René Martin, on est tombés d’accord sur le Caprice sur le départ de son frère bien aimé, qu’on aime beaucoup tous les deux, et sur la Partita n°4, que j’avais présentée au Reine-Elisabeth. J’ai eu carte blanche pour le reste du programme. C’est un disque que j’ai préparé en écoutant uniquement des enregistrements de clavecinistes – à l’exception d’Andras Schiff, mon pianiste préféré dans Bach. Ce n’est pas habituel chez moi mais, dans le cas des baroques, je trouvais ça intéressant de partir de versions au clavecin pour réfléchir à mon approche pianistique. Je ne peux évidemment pas faire la même chose, alors comment retranscrire l’esprit de cette musique au piano ? Comme le son du piano est plus long, il ne faut pas surcharger en ornementation (l’ornementation est souvent, pour le claveciniste, une façon de faire durer le son). C’est ce qui m’intéresse : en écoutant des clavecinistes, on sait qu’on ne peut pas les imiter. Alors que si on prépare une pièce de Chopin en écoutant des disques, on est plus enclins à copier.

Écouter des disques : est-ce une bonne façon de travailler une œuvre ?

C’est un bon complément du travail sur la partition. Mais, quand ça m’arrive, je privilégie toujours les versions anciennes, très typées stylistiquement, pour me faire réfléchir à de nouvelles choses. À quoi bon partir d’un énième enregistrement moderne, même très bien fait? Ça ne m’apporte rien. Alors qu’Edwin Fischer dans Beethoven, Rachmaninov chez les Russes ou dans Chopin, oui…

Ce qui est amusant chez Rachmaninov, c’est que ses partitions sont très détaillées, tous les rubato et les legato sont spécifiés précisément, et quand on l’écoute jouer il peut très bien faire tout le contraire. Entre le moment de la composition et celui de l’enregistrement, dans les années 1930-1940, il avait juste changé d’avis !

Tous les Russes ne sont pas aussi méticuleux. L’an dernier, j’ai joué les Trois Mouvements de Petrouchka à la Morgan Library de New York, et je m’arrachais les cheveux pour essayer de comprendre quel phrasé voulait Stravinsky. Je faisais des allers-retours entre la partition d’orchestre et la partition de piano pour essayer de comprendre… Et puis, je me suis rappelé cette anecdote : un jour, Boulez était allé demander conseil à Stravinski au sujet d’une de ses œuvres et il lui avait simplement répondu : « Faites ce qui vous convient le mieux. » J’ai opté pour la même démarche !

De la scène ou du studio d’enregistrement, où va votre préférence ?

Pour être honnête, je ne me sens pas encore totalement à l’aise en studio. Bien sûr, j’y apprends des choses très intéressantes, surtout avec une ingénieur du son comme Hugues Deschaux. J’ai l’impression de retravailler la musique de manière différente. Et le travail est intense : environ dix heures par jour pendant trois jours ! Mais le gros problème du studio, c’est qu’on peut vite se perdre dans du découpage qui n’a plus aucun sens si on n’a pas une solide expérience de la scène. C’est très dur d’avoir une vision globale de l’oeuvre. Et Il n’y a pas de public or, moi, j’ai besoin d’un public, j’ai besoin du petit stress supplémentaire du live, qui est presque agréable. Même si mon approche de la musique est intime, exploratoire – j’ai envie de trouver dans une œuvre des choses que d’autres n’ont pas perçues, sans doute un héritage de ma formation scientifique –, j’aime communiquer avec un auditoire.

Pour quelqu’un qui ne trouvait pas naturel de se « donner en spectacle », vous pourriez considérer le studio comme un refuge.

Ce n‘est pas aussi simple. Vous savez, je donne des concerts depuis l’âge de 5 ans, alors j’ai tout de même acquis une certaine habitude. Mon premier disque, je l’ai sorti à 21 ans. C’est pareil pour les concertos : j’ai commencé à en jouer avec le Reine-Elisabeth, à 20 ans. Je n’ai pas encore pris mes marques. Être à l’aise avec un orchestre ou dans un studio, ça nécessite du temps…

L’enregistrement peut être assez frustrant, surtout si on est perfectionniste. On est rarement totalement satisfait du résultat. J’ai du mal à me réécouter, par exemple. Après, mes disques ont trouvé leur public, les gens ont l’air d’aimer ce que je fais, donc tout va bien. Mais moi, pour que je commence vraiment à trouver des qualités à mes enregistrements, il faut que je laisse passer au moins un an. Avant, j’entends uniquement les choses que j’aurais voulu faire différemment – c’est un problème fréquent chez les musiciens. Ne vous méprenez pas : le disque m’intéresse énormément mais ma carrière, c’est d’être sur scène. En fait, dans l’idéal, il faudrait pouvoir entrer en studio dans le même état d’esprit qu’en montant sur scène.

À tout prendre, je préfère les captations de concert. Elles représentent qui on est à un moment précis de notre évolution artistique, sans le diktat d’avoir à « graver » – rien que le mot… – une « version définitive ». Pour moi, ça n’a aucun sens. C’est comme les intégrales : il y a un côté « tableau de chasse » qui m’est complètement étranger.

Lire la seconde partie de cet entretien 

 

Propos recueillis par Pierre Brévignon
Paris, 12 juin 2019

 

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Le récital à Tokyo de Henri Barda de nouveau disponible

Henri Barda est extrêmement rare au disque. Son dernier album paru fut en en 2008 un récital live capté à Tokyo au Kioi Hall, qui avait remporté un très grand succès critique. 

Le disque est de nouveau disponible et cette fois en numérique, sur toutes les plateformes de streaming et de téléchargement. 

Vous pouvez l’écouter sur Qobuz
Sur iTunes
Sur Spotify
Sur Deezer ….
et partout ailleurs

Et Monsieur Croche a le plaisir et l’avantage de vous en offrir un extrait, la Première Ballade de Chopin, sur SoundCloud

Henri Barda donnera un nouveau récital aux Concerts de Monsieur Croche le 18 mars 2020. Il est temps de réserver !

 

 

Vladimir Feltsman revient à Schubert !

Vladimir Feltsman, qui a ouvert en octobre 2018 la saison inaugurale des Concerts de Monsieur Croche, vient de publier un nouveau volume de sa splendide intégrale Schubert au piano, qui inclut les sonates D. 575, 850, 566 et 845, ainsi que le magnifique fragment de la sonate D.571.

Comme  tous les disques récents de Vladimir Feltsman, ce disque est paru sous label NIMBUS Alliance, et disponible chez votre disquaire ou sur votre plateforme de streaming préférée. Par exemple, chez Qobuz ! : ) 

Vladimir Feltsman – Photo : (c) Jean-Baptiste Millot / Monsieur Croche

Vous pouvez aussi retrouver ce disque sur le site de l’éditeur Nimbus
A lire sur le site de Monsieur Croche, notre portrait de Vladimir Feltsman

Une vie pour la mandoline. Une rencontre avec Vincent Beer-Demander.

Deux cents ans après Paganini, Vladimir Cosma, violoniste de formation, a composé un cahier 24 Caprices pour mandoline solo dédié à Vincent Beer-Demander, sans doute le plus éblouissant mandoliniste actuel. L’oeuvre sera créée le 20 novembre à Gaveau aux Concerts de Monsieur Croche. Nous avons rencontré Vincent pour faire le point sur l’instrument dont il est l’un des plus vibrants militants !


PROPOS RECUEILLIS PAR HANNAH KROZ

  • D’où venez-vous ?

Je suis né à Paris. J’ai grandi à Toulouse. Mon premier contact avec la mandoline est advenu à l’École de musique de Toulouse, avec mon premier Maître, qui est toujours en vie heureusement, qui s’appelle Francis Morello, qui m’a initié à l’instrument. La mandoline est  un instrument populaire, dont il s’était fait le fervent défenseur, qu’il voulait revivifier. Et il souhaitait aussi rajeunir l’Orchestre à plectres de Toulouse qui existait depuis très longtemps.

  • La mandoline a donc été votre premier instrument, votre premier choix ?

Oui ! L’Orchestre à plectres est venu visiter l’école primaire ou j’étudiais, a fait une démonstration, un petit concert, avec mandolines, mandoles, guitares… Et quand cela a été fini on a demandé si il y avait des volontaires pour apprendre cet instrument !  J’ai levé le doigt. Le petit-fils de Francis, Gregory, a choisi quant à lui la guitare. Il est devenu mon meilleur ami et nous formons toujours un duo ensemble ! J’ai donc appris l’instrument avec des musiciens amateurs, qui donnaient de leur temps, dans une école qui était une école populaire.

Florentino Calvo – (c) X – DR

Nous étions au tournant des années 80/90. Il n’y avait qu’une seule classe de mandoline en France, à Argenteuil, tenue par Florentino Calvo. J’ai d’abord suivi Florentino en Master-Class à Prades, où enseignait aussi Alberto Ponce. Je me suis rendu compte à ce moment qu’il était possible de faire des choses vraiment sérieuses avec la mandoline et j’ai plongé !. Je suis entré au Conservatoire de Toulouse pour toutes les autres disciplines que la mandoline : chant grégorien, analyse, formation musicale… Et à 19 ans, après avoir fait un peu de musicologie à Toulouse, je suis retourné à Paris pour étudier avec Florentino Calvo. Il sera mon Maître pendant quatre ans au Conservatoire d’Argenteuil. Je suis allé me perfectionner par la suite à Padoue en Italie avec Ugo Orlandi .

Ugo Orlandi – Photo : capture d’écran Youtube

En parallèle, j’ai travaillé la musique de chambre avec Alberto Ponce à l’École Normale de Musique de Paris. Un grand Maître de la guitare. Il m’a énormément apporté sur le geste, sur l’intention musicale, sur l’envie, sur le fait de toujours donner le maximum, le dépassement de soi…

J’ai obtenu la licence de concert, et j’ai été le seul mandoliniste à l’avoir jamais eue, dans la mesure ou Ponce a accepté de me prendre, et moi seul… Avec Gregory, en musique de chambre nous avons fait la nique à 40 formations, quatuors à cordes, trios avec piano et j’en passe… Nous avons été premiers à l’unanimité, avec félicitations du jury ! C‘était une bonne revanche car nous venions par ailleurs de passer le Concours de l’UFAM où nous n’avions remporté qu’un Troisième prix. Nous avons voulu interroger la directrice du concours, qui était professeur de musique de chambre de l’Ecole Normale de Musique de Paris, sur le point de savoir pourquoi nous étions si mal placés. Elle nous a répondu que, compte tenu de notre répertoire et de nos instruments, nous ne pourrions pas aller très loin, de toutes façons. De fait, nous n’avions pas de Schumann ou de Beethoven à nos programmes, c’est vrai. Mais quand même du Scarlatti, ce qui n’est pas si mal, et des pièces de compositeurs vivants. Déjà à l’époque j’avais l’idée, l’envie d’élargir le répertoire de mon instrument avec des compositeurs contemporains !

  • Vous nous disiez avoir été travailler à Padoue. Peut-on dire que la mandoline est un instrument italien ? Existe-t-il en Italie une école d’une excellence particulière ?

On peut dire que la mandoline est italienne comme on peut dire que la guitare est espagnole… Mais pour moi cela n’a pas de sens. Je crois que la guitare et la mandoline sont des instruments universels comme le sont le violon ou le piano, même si il existe de grandes écoles nationales.

Jean-Baptiste Corot : Femme à la mandoline – (c) X – DR

Il est vrai que la mandoline a été l’instrument fétiche des musiques populaires et savantes italiennes au XVIIIème siècle. Au XIXème siècle cela s’est encore développé : il y avait en Italie une mandoline par région ! La mandoline lombarde, la mandoline cremonaise, la mandoline napolitaine… Mais la mandoline est un instrument universel. On la trouve déjà en France au XVIIème Siècle sous l’appellation de « mandore » : déjà le même type d’instrument.Depuis une quinzaine d’années énormément de classes se sont ouvertes dans les Conservatoires en Italie, mais en France aussi. Il y a un regain. De mon temps il y avait une classe en Italie à Padoue et une classe en France à Argenteuil – c’était tout. Aujourd’hui en France il y a Marseille, Toulouse, Annecy, Paris, Valence, Cagnes-sur-Mer, Monaco… En Italie il y a maintenant Naples, Palerme, Bari, Rome. Et surtout Milan, qui vient d’être créée.

  • L’instrument a-t-il connu des hauts et des bas ? A-t-il eu son Pablo Casals ou sa Wanda Landowska ?

Il y a eu évidemment des éclipses. Au XVIIIème Siècle la mandoline était très prisée de l’aristocratie européenne. En France, au moment de la Révolution française l’instrument est donc devenu symbole d’un passé honteux. Il faut savoir que à partir de la fin du XVIIIème Siècle, la mandoline a pris un essor considérable à Vienne : Mozart, Hummel, Hoffman, Kozeluch, Giulani ont écrit pour l’instrument parce que des musiciens sont arrivés là-bas, qui jouaient de l’instrument.

Même chose au début du XXème Siècle. Entre les deux guerres, imaginez-vous cela : trois millions de gens jouaient de la mandoline en France ! Trois millions ! La mandoline, c’était à l’époque ce qu’on appelle « la gratte ». Aujourd’hui ce serait la guitare, cet instrument, qui traîne un peu partout et qui sert à s’accompagner en chantant. La mandoline était populaire, peu couteuse, facile d’apprentissage. Et puis, à Marseille et aux alentours, avec l’immigration et les milliers d’italiens qui y jouaient de la mandoline, on a eu une sorte de « mandolinomania ».

Dominique-Louis Papety : Homme jouant de la-mandoline devant la Méditerranée – Photo : (c) – X – DR

Ici à Marseille et dans toute la France on se réunissait pour créer ce qu’on appelait des « estudiantina ». La musique avait un rôle social à cette époque, d’intégration d’apprentissage, de fraternité. Dans le Nord c’étaient des fanfares, dans le sud la mandoline ! On se réunissait deux, trois fois par semaine pour faire de la musique, faire quelque chose de sympa. La télévision a tué cela. Les gens sont moins sortis, la population de mandolinistes a vieilli… Les mandolinistes étaient tellement en position de pouvoir par leur nombre qu’ils ne se sont pas intéressés à l’évolution de la musique.

On n’aura donc pas d’œuvres de Poulenc, de Ravel, de Debussy pour mandoline… Et on a aussi raté le coche de l’enseignement. Quand il y a eu ce mouvement général de création de conservatoires, il n’y a pas eu de classes de mandolines de créées. L’instrument est tombé en désuétude à tel point que dans les années 1960, alors qu’il y avait eu des centaines d’orchestres de mandolines, il n’en restait guère plus qu’une quarantaine, et deux ou trois mandolinistes professionnels sur le marché, qui travaillaient fonction des besoins avec les orchestres, les opéras…

L’instrument a séché sur place et il a fallu attendre la fin des années 80 pour qu’il y ait un regain. Ce regain on le doit à Florentino Calvo, qui a énormément œuvré pour l’enseignement, l’élite pour tous : tout le monde pouvait entrer au Conservatoire dans sa classe, mais il fallait travailler très sérieusement. Florentino a aussi contribué à créer un nouveau répertoire, en sollicitant les compositeurs, en créant son Trio « Polycordes »… Pour répondre à votre question, si on devait désigner un Pablo Casals de la mandoline, oui, ce serait à coup sûr Florentino Calvo.

  • Qui sont les grands mandolinistes du XXème Siècle ? Qui dois-je écouter si je veux écouter des disques de mandoline ?

Citons d’abord Giuseppe Anedda, un très grand mandoliniste sur le plan technique. La conception du son dans les années 30 et 40 n’est certes plus la nôtre. La mandoline a connu le même chemin que les autres instruments. On travaille aujourd’hui de manière sensiblement différente au niveau du son.

Giuseppe Anedda – Photo : (c) : X – DR

Il faut également mentionner une mandoliniste française qui s’appelait Maria Schivitarro . Elle a enregistré pour EMI des disques avec Robert Veyron-Lacroix entre autres. Cette dame, alors âgée de près de 90 ans, a travaillé pour Vladimir Cosma qui me l’a raconté. Il l’a mixée pour des musiques de films avec Jean-Luc Ponty qui jouait du violon-jazz ! C’était une très grande mandoliniste.

Il y a aussi, bien sûr, Florentino Calvo, qui fait beaucoup de musique contemporaine. Avi Avital un ami, qui fait la carrière que l’on sait, qui a créé du répertoire.

Dans un domaine plus « world-music », Hamilton de Holanda est un brésilien très créatif, avec une technique fantastique. C’est un peu le Paco de Lucia de la mandoline !

Et un américain, Chris Thile remarquable tant sur le plan musical que technique. De bons mandolinistes il y en a maintenant beaucoup et c’est heureux. Au Japon il y a de brillants instrumentistes, de même qu’en Allemagne et dans le monde entier.

  • Est-ce que on peut hésiter entre deux instruments ? Entre la mandoline et un autre instrument, dont la manière de jouer serait proche ? La guitare, par exemple…

La même similitude, si vous allez par-là, qu’entre un hautbois et un basson ! Mais en réalité tout est différent. Ce sont des instruments proches dans leur sensibilité, et si l’on a envie de jouer de la mandoline c’est une attirance bien éloignée de la tentation qu’on pourrait avoir de pratiquer le tuba ou la contrebasse ! Il y a une sensibilité commune avec la guitare c’est certain : les cordes, le volume déployé…

Vincent Beer-Demander et le guitariste Gregory Morello, en concert à Paris. Photo : Monsieur Croche.

Mais la mandoline a ses qualités propres. Elle possède une faible puissance sonore mais peut développer un charme séducteur très particulier. C’est l’instrument des sérénades, avec ce côté très charmant, très gai, très ensoleillé… J’ai moi-même hésité un temps entre mandoline et guitare, quand je travaillais avec Alberto Ponce. Mais il m’a encouragé à poursuivre dans la voie de la mandoline. Il m’a dit : « Quel que soit l’instrument on fait de la musique. Florentino Calvo t’a appris à maîtriser l’outil mandoline, maintenant, fais-moi de la musique ! ».

Je peux même me risquer à dire que je n’aime pas la mandoline ! … Mais que j’aime en revanche la musique, avant tout, et que la mandoline m’a permis de faire de la musique. Si j’avais appris le piano je serais peut-être très heureux en jouant du piano, en faisant de la musique en jouant du piano. Je me serais peut-être planté professionnellement ! Il y avait moins de concurrence avec la mandoline, moins de jeunes à haut niveau qui en jouaient. Cela m’a peut-être sauvé…

  • Quels sont les compositeurs qui ont mis de la mandoline dans leurs œuvres symphoniques ?

Mozart bien sûr, dans son illustre Sérénade de Don Giovanni… Verdi a utilisé, lui, la mandoline dans son opéra Otello : il y enchaîne gammes et arpèges à toute vitesse !

L’École italienne : Pietro Mascagni, Ruggero Leoncavallo… Gustav Mahler a été précurseur. À Vienne, il y avait une école de mandoline très vivace, et c’est la Nachtmusik de sa Septième symphonie (avec mandoline, guitare et harpe) qui a donné à Hans Werner Henze l’idée d’écrire le fameux trio « Carillon, Récitatif, Masque » une pièce maîtresse qui a fait entrer la mandoline dans la modernité. Il y a beaucoup de compositeurs qui ont utilisé la mandoline. Pensez à Prokofiev, la scène de la Sérénade… Stravinski, dans son Rossignol : le rossignol mécanique, c’est la mandoline ! On pourrait encore citer Erich Korngold, les Impressions d’Italie de Gustave Charpentier…  Sans parler même de l’École de Vienne, des contemporains comme Eliott Carter, Georges Crumb ou Pierre Boulez, qui ont tous utilisé la mandoline pour son attaque franche, son profil mélodique très ciselé…

Vladimir Cosma dit souvent « La mandoline, c’est un clavecin qui chanterait ». Il n’a pas tort. Avec la mandoline, les nuances sont innombrables.

  • Dans vos premières années professionnelles vous avez joué dans beaucoup d’ensembles de musique contemporaine…

J’ai par exemple joué la Sérénade Op. 24 de Schoenberg, qui est la première œuvre dodécaphonique, et qui comporte une partie de mandoline très importante. J’ai dû jouer avec la plupart des ensembles de musique contemporaine, sauf peut-être à l’Intercontemporain, où Florentino est titulaire. J’ai eu la chance aussi d’intégrer les solistes de C-Barré, l’ensemble dirigé par Sébastien Boin, à Marseille.

Mais il fut un temps où j’étais aussi appelé d’un peu partout pour aller faire la Sérénade de Don Giovanni ! À Metz ou à Toulon, pour jouer Zorba le Grec au bouzouki. Otello à Marseille. Je le fais moins aujourd’hui par choix – pour me consacrer davantage à mes activités de soliste. Mais ces interventions de la mandoline avec les orchestres symphoniques, ou dans des opéras sont très amusantes, très formatrices.

  • Pourriez-vous nous faire un Top 10 des meilleurs concertos pour mandoline ? Je ne parle pas de ceux que vous avez commandé, qui sont nombreux, mais des autres !

Vivaldi, pour commencer…Avait-il, ce Vivaldi, un interprète complice à la mandoline, un inspirateur ?

Il n’en avait même pas besoin ! Vivaldi enseignait à l’Ospedale della Pietà à Venise. Il avait sous la main des violonistes, des mandolinistes…  Il utilisait souvent la mandoline, qui l’intéressait beaucoup en raison de son timbre si particulier, de la même manière que le hautbois l’intéresserait vivement. On peut aimer ou détester, mais ce genre d’instruments ont des timbres qui ne peuvent qu’intéresser par leur couleur singulière les orchestrateurs.  !

Je citerais volontiers les concertos de Paisiello et Cimarosa,  même si ils sont contestés quant à leur authenticité et leur paternité. Il y a un beau Concerto de Hummel écrit en 1799.

Une Fantaisie-concertante très amusante de Leopold Kozeluch, pour mandoline, contrebasse, piano, trompette et orchestre symphonique.

Dans le répertoire romantique, le deuxième concerto de Raffaele Calace est vraiment une splendeur. Et puis, pour aller vers la musique un peu plus moderne il y a un concerto de Dietrich Erdmann (1917-2009) et Armin Kaufmann (1902-1980), un compositeur roumain qui a vécu à Vienne, et qui a écrit un très beau concerto pour mandoline.

Pour le reste, vous devinez ce que je pense : le meilleur du répertoire pour la mandoline est en train d’être écrit, ou le sera bientôt !

  • Venons-en à la pédagogie, à la manière dont on place une mandoline entre les mains d’un enfant. Peut-on dire que c’est un instrument facile ? Difficile ?

Je ne vais pas prêcher pour ma propre paroisse, en déclarant que la mandoline est, en effet, un instrument plutôt accessible. Son accord est très logique, en quinte (sol-ré-la-mi) comme un violon. Mais il a des petites frettes, des petites barrettes de métal, qui délimitent l’endroit où l’on va poser les doigts, comme sur une guitare ou un piano. C’est donc assez logique : on monte la gamme cordes à vide, premier doigt, deuxième doigt, troisième doigt etc. Sur toutes les cordes. Et quant à la main droite, on n’a pas énormément de travail au cours des premières années puisque en fait c’est la maîtrise du médiator qui est en jeu, ce qui est bien moins complexe que la maîtrise de l’archet au violon.

L’Académie de Mandoline de Marseille – Photo : X – DR

Je dis souvent à mes élèves que les dix premières années d’études de la mandoline sont fastes. Ils pourront rapidement jouer un Concerto de Vivaldi… Mais après ! Au moment ou l’on doit commencer à maîtriser le son, la polyphonie, les enjeux rythmiques, le répertoire contemporain, les choses deviennent ardues.

C’est l’inverse du violon, ou les dix premières années sont terribles !

J’enseigne la mandoline à partir de 6 ans au Conservatoire de Marseille. Très rapidement on joue de jolies choses simples, on se fait plaisir. Par sa forme aussi, la mandoline est un instrument affectif. Il est construit comme une coque de bateau. Les enfants aiment, ils ont l’impression de faire un câlin. Et puis il y a ces cordes, pincées, qui peuvent rappeler la Grèce, l’Italie, le bassin méditerranéen, le soleil, les tarentelles… Les facettes populaires de la mandoline sont au cœur de son identité et de l’attachement qu’on peut lui porter. C’est un instrument qui navigue constamment entre la musique populaire et la musique savante.

  • L’orchestre à plectres présente cette particularité d’être pratiquement mono-instrument…

Le premier à avoir eu l’idée d’un orchestre à plectres fut Valentin Roeser (1735 – 1782), un musicien qui était au service du Duc de Chartres qui a écrit des sonates qu’il nous a laissé. Sur la partition il est écrit : « à grand orchestre ». Il avait en effet prévu une orchestration avec plusieurs mandolines, des mandolones… c’est très intéressant. Et au XIXème Siècle, à partir des années 1850-60, la mandoline s’est vraiment rapprochée de la guitare. Je pense même à Francesco Tarrega, le père de la guitare moderne, qui dirigeait des orchestres de mandoline, qui a écrit des pièces pour mandoline…

Photo : Collection particulière

Et effectivement Orchestra di Plectro en Italie et Estudiantinas en Espagne ont commencé à voir le jour dans les années 1860-70 et sont devenus de plus en plus importantes, se sont fédérées. Mandoline et guitare se marient très bien. C’est l équivalent d’une fanfare, ou d’un orchestre à cordes. Vous avez des premières mandolines, des secondes mandolines qui sont souvent un peu plus débutantes, et qui font un peu plus de « remplissage ». Vous avez les mandoles qui tiennent le rôle des altos, des violoncelles, qui font le contrechant. Vous avez la guitare, qui fait la basse, le soutien harmonique, les accords. Et la contrebasse, et j’irai même plus loin dans les années 1930-40 il y avait tellement de mandolinistes qu’ils ont décidé d’exclure la contrebasse, pas assez « mandolinistique » et de créer une mandoline-contrebasse, j’en ai une à la maison, c’est assez rare…  

  • Parlons maintenant de la manière dont vous travaillez avec les compositeurs à qui vous commandez des œuvres. Est-ce que le schéma de travail avec chacun d’entre eux est comparable, ou avez-vous vu expérimenté des modes de collaboration très différents ?

J’ai surtout commencé mon travail de création avec des compositeurs dits de musique « contemporaine ». Des gens comme Régis Campo, François Rossé, Jean-Yves Bosseur, Christian Lauba… C’est plus récemment que j’ai travaillé avec des compositeurs davantage « crossover ».

Dans le domaine de la musique contemporaine les choses sont fixées dès le départ. On, rencontre le compositeur, il essaie d’intégrer les enjeux techniques de l’instrument, il les met à sauce et écrit une pièce, souvent de la musique très complexe. Une fois que j’ai reçu la partition, par ces compositeurs il me reste a faire un gros de travail technique sur la  pièce qui est envoyée. Ensuite on travaille pour respecter au mieux la partition. Mais il il y a assez peu de marge de manœuvre. Maintenant si je prends l’exemple de Vladimir Cosma, ou Lalo Schifrin, on a beaucoup parlé d’abord . Je n’ai pas beaucoup joué, mais ils ont beaucoup écouté je crois mes disques puis ils m’ont proposé un concerto, en me précisant : « Si il y a quelque chose à retoucher, je vous fais confiance ».

Vincent Beer-Demander et Vladimir Cosma – Photo : (c) Jean-Baptiste Millot
  • Avez-vous travaillé avec des compositeurs eux-mêmes mandolinistes ?

Pas vraiment. Je suis moi-même compositeur-mandoliniste, donc je connais bien l’instrument. Quelques uns sont des amis, oui. Comme cadeau de Noël on s’écrit une pièce ! En revanche les compositeurs comme Schifrin, Rossé ou Cosma connaissent très bien le violon, et comprennent facilement le fonctionnement d’un instrument accordé en quinte comme la mandoline. Ce qui me passionne le plus dans mon métier c’est de travailler avec des compositeurs vivants. Je n’ai pas eu la chance de travailler avec Vivaldi ou Bach, mais je rencontre ces gens, avec qui je travaille. Et j’ai l’impression que cette relation interprète-compositeur est bénéfique pour toute le monde. Etant moi-même compositeur-arrangeur, je peux aider à passer des difficultés. Le compositeur s’affranchit alors de certains problèmes techniques et ne pense qu’à la musique. D’ailleurs Vladimir Cosma me disait encore il y a quelques jours : « Moi je n’écris pas pour la mandoline. J’écris de la musique. A vous d’en faire ensuite quelque chose pour la mandoline ! »

  • Et pourtant ses Caprices sont une démonstration de virtuosité, on s’amuse avec l’instrument…

Vladimir Cosma est violoniste de formation. Il aime jouer avec des défis lancés à l’interprète. Mais il m’a aussi laissé beaucoup de liberté sur les procédés qu’on pourrait utiliser. « J’aimerais que vous jouiez ce thème avec ces harmonies… Peut-être qu’on pourrait le faire en harmoniques ». Et je proposais alors une couleur… Ce travail sur les 24 Caprices a été passionnant et nous avons travaillé main dans la main de manière exemplaire et si agréable, entre musiciens.

  • Ce cahier de 24 Caprices de Cosma pourrait-il se voir à l’avenir comme une méthode de mandoline ?

Exactement ! A l’heure ou je vous parle nous devons encore décider si chaque pièce porte un titre : « Panisse, ou l’Étude de la polyphonie ». « Destinée, ou l’Étude des harmoniques… ». Dans le groupe il y a les « grands caprices », une moitié environ, qui sont le plus souvent des thèmes et variations ( la moitié environ) — et d’autres, qui s’apparentent davantage à des Études (de concert) , traitant d’une spécificité. « Ritmico » traite des percussions. « Destinée » des harmoniques. « Berlin » travaille sur le jeu sans plectre. En une heure l’auditeur a un panel de toutes les possibilités de la mandoline !

  • Ce schéma a-t-il été anticipé ?

Pas vraiment, non ! Il me faut vous raconter la genèse de ces Caprices. En 2015 Vladimir Cosma est venu à Marseille pour un festival au cours duquel a eu lieu la création du concerto de mandoline qu’il a composé à ma demande. Avec mon orchestre de mandolines, nous avons également joué son thème de « Rabbi Jacob » dans les concerts. Mais comme les petits élèves étaient encore fragiles, je m’étais moi-même écrit une partition de Rabbi Jacob pour mandoline solo, ou je jouais toutes les parties à la fois ! J’étais chez Vladimir, et en l’attendant je m’amuse à jouer cet arrangement. Il arrive sur ces entrefaites et me dit : « Rejouez moi ça… ». Et me dit : « Faites m’en d’autres ! ». Dès lors, à chacune de nos rencontres nous avancions sur un thème ou un autre. Et un jour il déclare : « Il faudrait qu’on en fasse 24, comme Paganini ! ». Dans son discours revient toujours Paganini, qui lui-même était mandoliniste.  Et le dernier caprice est traité comme le 24ème Caprice de Paganini : un thème et variations, avec même une fugue à l’intérieur… Notre relation musicale et amicale s’est cristallisée autour de ces œuvres. Voilà toute l’histoire ! 

  • Un dernier mot, sur les instruments que vous jouerez lors du concert à Gaveau. Ces Caprices peuvent-ils être joués sur plusieurs instruments de la famille mandoline ?

Normalement ils sont conçus pour « la » mandoline. Mais pour la création et son caractère exceptionnel à Gaveau, ce sera l’occasion de présenter au public toute la famille des instruments. C’est un défi que je me rajoute – et pourtant il y a autant de différence entre une mandoline et un mandoloncelle qu’entre un violon et un violoncelle. Cela ne se joue pas pareil ! Je jouerai donc du mandoloncelle, même un mandoloncelle très rare, à cinq cordes « liuto cantabile » qui a été fabriqué à Naples. Je jouerai aussi de la mandole,  l’instrument ténor de la gamme, qui est accordé une octave en dessous de la mandoline, un instrument très chaud… Et je jouerai même des instruments électriques, pour les caprices qui sont dans une esthétique jazz, ou pop. Cela permettra d’entendre différents sons, de voyager à travers tous ces instruments.

La mandolone !

J’ai convié aussi à ce concert le Quatuor à plectre de France (deux mandolines, mandole, guitare) qui est aujourd’hui il me semble une référence dans le monde de la mandoline, et pour lequel Vladimir Cosma a adapté son Tryptique, originellement écrit pour cordes. Nous allons donc le jouer en quatuor, comme si on jouait avec un petit orchestre de mandolines —mais sans la contrebasse ! J’aurai aussi la chance de partager la scène avec Gregory Daltin un accordéoniste formidable, pour lequel Vladimir Cosma a écrit une « Suite populaire », six danses comme l’avait fait Bartok avec les Danses roumaines – mais là le folklore est réinventé par Vladimir, qui dit souvent, avec Villa-Lobos : « Quand j’ai besoin d’un bon thème populaire, je l’invente ! ».

Cette Suite populaire et le Tryptique seront donc à ce concert des bonus aux 24 Caprices, et formeront une soirée, comment dire… qui promet d’être copieuse ! »

Propos recueillis par Hannah Krooz
Marseille, mai 2019

Vladimir Cosma (né en 1940)
Création Mondiale :
– 24 Caprices pour mandoline solo
– Suite populaire pour accordéon et mandoline
– Tryptique (version pour mandolines)

Vincent-Beer Demander
mandolines
avec la participation de
Cécile Soirat mandoline
Fabio Gallucci mandole
Gregory Morello guitare
Grégory Daltin accordéon

 

La mandoline « instrument rêvé des amateurs » – Vincent Beer-Demander

« La mandoline est facile : il y a la logique du violon mais avec les avantages de la guitare ! » Avec Vincent Beer-Demander, « la petite soeur de la guitare » passe par tous les styles, de la musique baroque au rap.

Publiée par France Musique sur Mardi 7 mai 2019

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À coeur ouvert. Peter Rösel

Portrait du pianiste allemand Peter Rösel, à l’occasion de son récital à Paris le 7 novembre 2019

Il y a toujours dans le portrait d’un musicien quelque chose de délicat: son art n’agit-il pas sur l’auteur des lignes comme un rideau de fumée, altérant son discernement au profit d’un récit mythique forcément complaisant?

J’ai aimé Peter Rösel bien avant de le rencontrer parce que son art fait chavirer le cœur et l’esprit bien au-delà des mots, je me suis révolté face à l’injuste oubli dont il fait l’objet depuis bien trop d’années: comment dès lors ne pas sombrer dans le panégyrique, dans le procès à charge d’un monde musical à la dérive, comment ne pas en faire un martyre tout en criant à tue tête l’absolu raffinement de son inspiration dans quelque répertoire qu’il aborde ?  En rencontrant Peter Rösel… tout simplement.

Peter Rösel ouvrira la deuxième saison des Concerts de Monsieur Croche, le jeudi 7 novembre 2019 


  • Un entretien de Antonin Scherrer avec Peter Rösel
    Photographie de Jen-Pin LIN

Dresde est de ces miracles que l’on souhaiterait plus nombreux dans l’Allemagne d’après-guerre: reconstruction soignée et humaine loin de tout kitch tapageur ou tout déni du passé. Les bâtiments «historiques» n’ont rien perdu de leur majesté sous les noires attaques du temps, comme s’ils étaient debout depuis des siècles, comme si les bombardements de février 1945 n’étaient qu’un mauvais cauchemar, une parenthèse de l’histoire. Comme au temps des princes électeurs de Saxe, l’Elbe fend l’opulente et mélomane «Florence du Nord», dessinant au rythme du temps – que patientent les hommes! – des berges accueillantes pour vignobles et palais.

C’est sur l’un de ses coteaux escarpés que Peter Rösel passe ses journées lorsqu’il n’égraine pas son art de par le monde: environnement boisé, presque alpin, quiétude propice à la méditation romantique, et la ville toujours à l’horizon pour ne pas perdre l’influx – la Semperoper, le palais Zwinger et sa somptueuse collection de maîtres Renaissance et flamands… Il est à la porte, droit comme au piano. Le regard franc, disponible parce qu’il en a été convenu ainsi. Pas de fioritures, pas de «rideau de fumée», le cœur ouvert, digne. L’envie de dire, pas d’expliquer. L’histoire peut commencer: celle d’une vie bien réelle, pas d’un personnage de fable.

Et pourtant… Tout commence à la manière d’un roman d’aventure, un roman noir. Les mots coulent de sa bouche avec la précision sobre de celui qui sait d’où il vient, qui connaît le prix de la vie. «Les premières images sont celles de l’appartement de mes grands-parents. Mais il faut remonter un peu en arrière.

« Lorsque je vois le jour le 2 février 1945, mon père est mort depuis trois jours, tombé au combat. Ma mère ne le sait pas encore. Ma naissance ne se passe pas bien, il faut employer des forceps. Très affaiblie, elle ne peut quitter la clinique que le 13: un jour gravé dans la mémoire de tous les Dresdois. Est-ce un pressentiment ou son seul état de fatigue qui lui dicte de se rendre chez ses parents et non chez nous? Le soir même, notre appartement comme la clinique sont réduits en cendres. Ma mère et moi sommes sinistrés, mais en vie. »

Dresde à la fin de la guerre (c) DR

Malgré la tragédie qui le frappe dès la naissance, Peter Rösel n’est pas tenté d’accentuer le trait, comme il se refusera de peindre le diable sur la muraille est-allemande ou soviétique: la vie – ceux qui observent la nature le savent bien – est capable de prendre racine même dans les environnements les plus hostiles.

« L’appartement de mes grands-parents est situé dans le quartier de Striesen, non loin du centre. Le bâtiment, de style impérial tardif, est imposant. L’espace est grand, mais peu pratique. Pas de chauffage central ni d’eau chaude, une impression de froid permanente et une convivialité très relative: comment pouvait-il en être autrement à une époque où l’on manquait de tout? »

Un meuble attire cependant son attention: le piano. Il s’y installe spontanément et y fait ses premières gammes. À quatre ans, il témoigne déjà d’une certaine maîtrise et à cinq peut présenter les premiers fruits de ses «expérimentations dilettantes»: des pages qui ne resteront pas dans l’histoire mais témoignent de prédispositions au-dessus de la moyenne. Peter Rösel sait lire les notes bien avant de pouvoir réciter l’alphabet.

L’instrument seul ne suffit à nourrir sa soif de musique. Jeune veuve en quête de stabilité financière, sa mère a dû renoncer à sa carrière de cantatrice et intégrer les chœurs de l’Opéra: elle n’en demeure pas moins une artiste d’envergure dont l’aura baigne au quotidien le pianiste en herbe. Ingénieur de formation, son grand-père est également un excellent pianiste: il se produit dans les grands restaurants et s’assoit volontiers au clavier avec son petit-fils, traversant – comme cela se fait à l’époque dans les salons particuliers – des réductions de symphonies de Beethoven.

« Ces moments musicaux jouent un rôle essentiel dans le développement de ma conscience artistique. Imprégné de la sorte, je me rappelle qu’à dix ans déjà mon choix est fait: je serai pianiste.» L’évidence, comme celle d’une langue maternelle. «Je ne rencontre aucune barrière intellectuelle dans la compréhension d’une partition. La musique coule dans ma tête de façon parfaitement naturelle. J’intègre les œuvres par cœur jusqu’à en connaître l’entier du déroulement, à pouvoir en restituer le chant intérieur. Certains privilégient l’analyse et peuvent dire avec précision ce qui se passe à la mesure X de la page Y: j’en suis non seulement incapable mais surtout cela ne m’intéresse pas. J’embrasse la musique dans sa totalité,  » acoustiquement  » : je sais avec trois mesures d’avance ce qui va venir, c’est suffisant. De toute mon existence, je n’ai jamais perdu le fil d’une œuvre en la jouant! »

Dresde et le terreau saxon agissent à la manière d’incubateurs. Peter Rösel n’a que six ans lorsque sa mère l’emmène pour la première fois à l’opéra.

Le Schauspielhaus de Dresde avant la guerre en 1919, et tel que reconstruit (2012)

« Les représentations ont lieu au Schauspielhaus. Ce soir-là, on joue le Freischütz de Weber et c’est Rudolf Kempe qui tient la baguette: je ne l’oublierai jamais. Mon émotion est physique. Je n’apprendrai que plus tard les liens qu’il existe entre le compositeur et Dresde. »

Rösel habitera dix-sept ans Hosterwitz, dans une maison faisant face à celle où résidait Weber pendant l’été et où il a entre autres composé une grande partie de son célèbre opéra:

« Ce sont des jalons qui comptent lorsque vous vous apprêtez à embrasser une carrière de concertiste et à faire vos débuts avec la Staatskapelle puis avec la Philharmonie, des pierres solides sur lesquelles construire. Evidemment, il est nécessaire en amont de pouvoir compter sur des gens pour les mettre en vibration: cela a été le rôle de mon grand-père et de ma mère, mais également de tous ses collègues chanteurs qui défilaient dans l’appartement et que j’ai très vite accompagnés. »

Aussi prédestiné soit-il à embrasser la carrière de musicien, Peter Rösel ne saurait faire l’impasse sur une formation académique «traditionnelle». Sans tomber dans le misérabilisme, il n’est pas exagéré d’affirmer que les possibilités sont alors fort limitées en Allemagne de l’Est. Une « aubaine » si l’on en croit le principal intéressé, qui affirme qu’il ne se serait sans doute jamais tourné vers Moscou s’il en avait été autrement.

Avant 1961, les voyages à l’étranger ne sont pas impossibles mais matériellement difficiles à concrétiser: dans l’immédiat après-guerre, l’argent fait défaut à tous les niveaux. Il faut se contenter de ce que l’on a et à l’échelle de l’Allemagne, Dresde est loin d’être un second choix :

« Mélomane par tradition, la cité possède deux des meilleurs orchestres du pays. Au lendemain de la capitulation, ceux-ci n’ont pas mis long à se reconstituer et à offrir une palette de concerts à peu près normale aux habitants. Peu de villes d’Allemagne de l’Ouest peuvent alors en dire autant…»

Vient 1963 et les premiers lauriers internationaux: Peter Rösel décroche un 2e Prix au Concours Robert Schumann de Zwickau et se fait remarquer par l’un des membres du jury, Dmitri Bashkirov. Âgé de trente-deux ans, ce dernier n’est pas encore le «gourou» que l’on connaît aujourd’hui mais en train de constituer une classe au Conservatoire de Moscou pour laquelle il est en quête d’élèves talentueux. Ni une, ni deux: il fait savoir au représentant du Ministère de la culture de RDA présent au concours que le jeune Rösel doit absolument l’accompagner en URSS! Enthousiasmé par cette perspective, ce dernier est surpris de la rapidité avec laquelle l’affaire est conclue: il existe alors des accords et un système de bourses entre les deux pays qui permettent à une poignée d’étudiants est- allemands d’étudier en Union soviétique.

« Les musiciens disposaient de dix places, réparties entre Moscou et Leningrad; j’ai appris plus tard que nous n’avons été que sept cette année-là à en profiter. »

Moscou ! Cité aux mille clichés pour les Occidentaux, elle incarne pour le pianiste le passage à un niveau supérieur.

Peter Rösel à Moscou. Photo : (c) X – DR

« L’une des premières choses qui m’a frappé est le niveau technique très élevé des étudiants du pays, qui convergeaient des quatre coins de l’Union. La technique ne doit pas être un tabou: elle est une composante essentielle de la musique, sans laquelle il n’est aucune émotion possible. Il n’y avait pour moi qu’une chose à faire: m’accrocher. Et je crois pouvoir dire, à la lumière des Réminiscences de Don Juan de Liszt que j’ai servies lors de mon premier examen, que je me suis assez rapidement mis au diapason.»

Aux yeux de Peter Rösel, le Conservatoire de Moscou n’a à cette époque d’autre équivalent dans le monde que la Juilliard School de New York. La dictature?

« Ce ne sont pas des choses qui intéressent un jeune homme de dix-neuf ans, ou si peu. Mais la culture: un véritable Eldorado! Imaginez: Richter, Gilels, Rostropovitch, Oïstrakh, Chostakovitch… les plus grandes icônes de l’époque déambulant sous vos yeux dans les couloirs du Conservatoire. C’est comme à Dresde avec la Staatskapelle: des jalons à portée d’oreilles qui forgent votre personnalité. Et il ne faut pas croire que l’on vivait en vase clos: des phalanges internationales comme l’Orchestre philharmonique de Berlin avec Karajan ou l’Orchestre des Concerts Lamoureux faisaient régulièrement le déplacement. »

L’étudiant reçoit, l’étudiant prend, l’étudiant choisit: après deux années passées auprès de Dmitri Bashkirov, Peter Rösel décide de changer de professeur.

Lev Oborin – Photo : X – DR

Il intègre la classe de Lev Oborin, sans que «l’équation» ne change fondamentalement : pour le pianiste, un musicien se trouve toujours seul en fin de compte face à ses choix. Il est ainsi bien emprunté lorsqu’on lui demande de décrire – en sa qualité d’ancien étudiant mais également aujourd’hui de professeur – la manière dont il a assimilé l’enseignement de ses maîtres et intégré ces «jalons» si précieux à ses yeux. Sans en dévaloriser l’importance qui dépasse sans doute le conscient, il préfère évoquer le face-à-face physique avec le piano qu’il a mené durant toute sa jeunesse et l’a conduit à cette «liberté» absolue, source non seulement de santé corporelle mais également de beauté.

« À coup de six à sept heures de pratique quotidienne, on finit par découvrir des parties insoupçonnées de ses bras et à en apprivoiser le fonctionnement jusque dans les moindres détails. Ce cheminement expérimental ne peut se faire que par l’élève: un professeur peut tout au plus mettre en garde face aux risques liés à certaines mauvaises habitudes. L’immense bénéfice de ce processus a été de me faire prendre conscience de l’importance absolue d’acquérir la plus grande liberté musicale possible pour ensuite pouvoir transmettre mon émotion au public sans être freiné par les limites de mon corps. Un artiste est d’abord un communicateur: s’il apparaît refermé sur lui-même, sa pensée peut être la plus élevée qui soit, il passe à côté du sujet. Le travail à Moscou du grand répertoire virtuose des 19e et début du 20e siècles m’a été à ce titre très profitable: loin de m’éloigner de la musique voire de m’assécher l’esprit, il m’a permis d’acquérir une solidité technique me rendant d’autant plus disponible à l’émotion contenue dans l’œuvre et au ‹dialogue› avec le public.»

Sur le plan des éditions, Peter Rösel avoue ne pas être un inconditionnel du Urtext«En Union soviétique, nous jouions avec ce que nous trouvions… et je ne pense pas que cela sonnait plus mal ! L’essentiel demeure le sens musical de l’artiste, son goût. Si l’objectif est bien sûr de servir le compositeur au plus près de sa pensée et qu’à ce titre la connaissance des manuscrits originaux peut s’avérer éclairante, il faut se garder de ne pas devenir esclave du texte. Tout est question d’équilibre.»

Peter Rösel a l’intelligence de boire sans a priori aux deux grandes fontaines stylistiques qui s’offrent à lui, même si dans les années soixante celles-ci semblent presque inconciliables. Alors que le «pianiste allemand» ne jure que par Bach et Beethoven, le Russe s’enivre de Chopin, de Liszt et de Rachmaninov: lui sera allemand et russe !

Gare toutefois aux étiquettes: lorsqu’il étudie à Moscou, Rösel est pour le public dresdois «le prodige qui joue les virtuoses romantiques plus vite que personne» ; on a vite fait de s’enfermer dans une niche… Le pianiste en a conscience mais il lui faudra patienter jusqu’à ses consécrations aux Concours Tchaïkovski (6e Prix en 1966) et surtout de Montréal (2e Prix en 1968 derrière Garrick Ohlsson) pour glaner sa véritable reconnaissance d’artiste. Et encore: lorsqu’à l’orée des années septante les meilleurs orchestres d’Allemagne de l’Est commencent à s’intéresser à lui, la plupart lui demandent encore de la littérature… russe.

 

À Dresde, il est le premier pianiste à présenter le 2e Concerto de Prokofiev plus d’un demi-siècle après sa création: la Staatskapelle comme la Philharmonie s’attribuent les mérites de cette «première» sous les doigts de l’enfant du pays…

Un événement toutefois va faire basculer le «destin» de Peter Rösel: le 1er janvier 1970, le public berlinois le découvre dans le 4e Concerto de Beethoven sous la direction de Heinz Bongartz. C’est la stupéfaction: Beethoven sous les doigts de l’ancien «moscovite»… avec la tradition allemande en plus! Le voici enfin accepté pour ce qu’il est vraiment. Et il va rapidement confirmer.

Les producteurs du label Eterna sont en effet investis à cette époque d’une mission de service public visant à élever le niveau de culture du peuple en lui offrant le meilleur de la musique allemande: on propose à Rösel d’enregistrer les chefs-d’œuvre pour piano seul de Johannes Brahms, ce qui le remplit de joie.

«Cette initiative étatique peut prêter à sourire aujourd’hui: j’estime au contraire que nos politiciens pourraient s’en inspirer, eux qui s’évertuent à ‹dé-culturer› notre société!»

Voici donc le pianiste qui noue la gerbe de son talent, fait tout autant de cet héritage saxon aux racines séculaires que de ces années essentielles passées en Union soviétique à conquérir la pleine liberté de ses moyens et de sa musique. Reste à le faire savoir au monde. C’est là une autre histoire, que nous ne ferons qu’effleurer pour mieux revenir au cœur de son art.

La discographie de Peter Rösel est impressionnante: elle totalise près de septante enregistrements, dont tous n’ont malheureusement pas été réédités en CD.

Parmi les disques qui lui tiennent le plus à cœur, l’artiste cite spontanément les quatre concertos de Rachmaninov immortalisés en public aux côtés de l’Orchestre symphonique de Berlin et de Kurt Sanderling.

« Ce répertoire était encore peu fréquenté et ne souffrait pas de cette course frénétique à la puissance et à la vitesse qui caractérise – comme chez Liszt – les interprétations des jeunes pianistes d’aujourd’hui. Notre connaissance des années russes de Rachmaninov, marquées comme chez Tchaïkovski par une forme de nostalgie des temps passés, nous a amené avec Kurt Sanderling à privilégier les atmosphères par rapport à la virtuosité: le résultat tranche avec l’approche actuelle qui se base essentiellement sur la lecture ‹américaine› de ces œuvres et c’est ce qui le rend particulièrement précieux à mes yeux.»

Sanderling, Kempe, Masur : des phares dans le parcours de Peter Rösel, des moments d’échange aussi qui brisent la solitude du pianiste.

« Il est bon d’être confronté à d’autres réalités, à d’autres opinions, alors que dans l’absolu nous nous suffisons à nous- mêmes. Dans le travail avec orchestre, j’apprends à tirer l’archet avec les cordes, à respirer avec les vents, à remettre en question ma vision d’une œuvre façonnée entre les murs de ma salle de travail: une antidote très efficace au sentiment d’omnipotence! »

Comme beaucoup, Peter Rösel voit le monde musical s’internationaliser, s’uniformiser: un processus qu’il éprouve non seulement au contact des orchestres mais également de ses élèves, dont un nombre toujours plus important émane d’Extrême-Orient.

« Je suis impressionné du niveau que sont capables d’atteindre les Chinois, mais il reste des barrières culturelles que j’estime infranchissables. Vous pouvez aller très loin dans la copie d’une interprétation d’Alfred Brendel, si vous ne comprenez pas les raisons profondes de ses choix esthétiques, vous ne parviendrez jamais à atteindre les cimes de son inspiration. La langue joue à ce titre un rôle essentiel. Prenez l’Adagio de la Wanderer-Fantasie de Schubert: si vous n’avez pas intimement intégré les mots qui serpentent sous les notes, jamais vous ne parviendrez à trouver les nuances, le mouvement adéquat. Alors oui, jouer Beethoven ou Brahms sous la direction de Kurt Masur, qui comme moi est imprégné jusque dans son lait maternel de cette culture d’Europe centrale, revêt une dimension supplémentaire, une communion indicible que toutes les études du monde ne parviendront jamais à remplacer.»

Peter Rösel, Dresde, 2015 Palais Großer Garten, concerto de Mozart avec les Dresdner Kapellsolisten. Photo : X – DR

Nostalgie? Non. Une forme de pureté, d’honnêteté vis-à-vis de l’art qui tranche avec une époque où l’omnipotence est reine.

Une forme d’exigence aussi, que l’on a trop vite tendance à confondre avec de l’intransigeance: Peter Rösel – je l’ai vu, je l’ai entendu – est un homme serein, entier, à l’instar de la musique qui coule sous ses doigts, qui ni ne survole, ni ne complique, qui va droit là où son cœur et ses oreilles la guide.

L’évidence dans son habit le plus simple.

Antonin Scherrer
Dresde, le 20 septembre 2011

  • Ce texte figurait initialement en novembre 2011 dans la gazette éditée dans le cadre du festival www.beethoven32x16.ch, qui s’est déroulé entre 2008 et 2011 à Lausanne.
  • Il est reproduit avec l’aimable autorisation Christophe Schenk et de l’association Contrepoint à Vevey, qui a très souvent invité Peter Rösel à se produire en récital et concertos.

Peter Rösel. Récital aux Concerts de Monsieur Croche, le jeudi 7 novembre 2019

 

 

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Idil Biret, Claude Samuel : un dialogue

Mardi 16 avril, Idil Biret donnera son récital Salle Gaveau, à l’occasion du 70ème anniversaire de son arrivée à Paris et de son premier enregistrement à la RTF ! Au programme de ce récital, des pièces de Bach, Schumann, Prokofiev Debussy et Ligeti, qui résonnent dans l’histoire des relations de Idil avec la capitale. Les deux œuvres de Bach sont les pièces que Idil a enregistré pour la RTF en 1949 et 1953. Quand Nadia Boulanger présenta Idil Biret à Emil Guilels en 1957 à Paris, Idil lui joua la Fantaisie de Schumann – ce qui conduisit Guilels à inviter l’adolescente à une tournée en Union Soviétique l’année suivante…  Nadia Boulanger, déclara un jour à Idil que « les pianistes qui ne peuvent pas jouer de la musique moderne, ne peuvent pas être des musiciens entière ». Idil Biret fut toute sa vie l’interprète d’un large répertoire d’œuvres des compositeurs du 20ème siècle tels que Prokofiev, Bartok, Stravinsky, Hindemith, Saygoun, Erkin, Boulez, Ligeti… Et elle en réalisa de nombreux disques. Enfin, Idil Biret a signé son premier contrat majeur avec Vega en France, et l’un des deux disques publiés en 1961 comportait une sonate de Prokofiev et quelques œuvres de Bartok…
UN ENTRETIEN AVEC CLAUDE SAMUEL
Entre Claude Samuel et Idil Biret il y a une longue histoire de musique et d’amitié. Claude Samuel a été journaliste musical et producteur de radio, (et certainement l’un des meilleurs des années 70 à 90) ; il a été Directeur de la musique à la radio, créateur de concours (Rostropovich, Olivier Messiaen…) et de festivals – mais aussi, on le sait moins, au début de sa carrière, producteur phonographique aux disques Vega. Et à ce titre il a produit certains des premiers disques de Idil. Dialogue aujourd’hui, entre deux amis…
Claude Samuel : Comment la musique est-elle arrivée dans votre vie ? Idil Biret : En entendant ma mère jouer du piano, j’ai simplement essayé de l’imiter. J’avais trois ans à cette époque.    C.S. : Votre mère était pianiste ? I.B. : Comme presque tous les membres de sa famille. Elle était un excellent amateur et elle jouait avec aisance ; sa bonne technique lui permettait d’aborder un répertoire varié allant du Clavier bien tempéré aux Paraphrases de Liszt.    Ma grand-mère également jouait du piano.  Elle improvisait en s’inspirant d’œuvres de musique classique ottomane et en utilisant beaucoup d’ornements. Elle avait également composé quelques pièces, notamment des marches militaires, genre alors très prisé. C. S. : Comment était à l’époque la vie musicale à Istanbul ? I. B. : Istanbul et Izmir ont toujours été à l’avant-garde en matière de musique polyphonique. Vers la fin du XVIIIème siècle, l’armée ottomane avait beaucoup perdu de son éclat. Des réformes s’imposaient. Il devenait urgent de créer une musique plus actuelle, basée sur la polyphonie ainsi que sur la formation de musiciens capables d’aborder ce nouveau style. C’est au frère de Gaetano Donizetti, Giuseppe Donizetti, que cette tâche a été confiée en 1826. L’intérêt croissant pour la musique polyphonique occidentale amena beaucoup d’artistes étrangers à Istanbul.  En 1847, Liszt y passa un mois pendant lequel il donna quatre récitals. C’est principalement autour du Palais et dans les classes privilégiées que se concentrait l’engouement pour cette nouvelle forme d’expression musicale.  Après la chute de l’empire ottoman, Atatürk fit d’Ankara la capitale de la Turquie. Il attachait beaucoup d’importance à ce que la musique polyphonique soit adoptée par l’ensemble du pays. Dans mon enfance à Ankara, je me souviens avoir entendu un grand nombre de concerts donnés par l’Orchestre Présidentiel ainsi que de nombreux récitals. J’avais été impressionnée par les représentations de Carmen et de Madame Butterfly données à l’Opéra. Je me souviens également des récitals donnés par Lazare-Lévy, Lélia Gousseau, Madeleine de Valmalète, Monique Haas et Julius Katchen. Hermann Scherchen était venu diriger les neuf symphonies de Beethoven. Il avait fait travailler l’orchestre intensivement et le résultat avait été impressionnant.
Idil Biret : concert avec Hermann Scherchen 1959, Bruxelles
C. S. : Avez-vous connu Hermann Scherchen ? I. B. : Enfant, j’ai joué pour lui à Ankara. J’avais, du reste, été auditionnée pour tous les artistes que j’ai cités tout à l’heure, et Lazare–Lévy avait rédigé un rapport à mon sujet. C. S. : Vous avez joué avec Scherchen? I. B. : Oui, mais des années plus tard. J’avais reçu une invitation de la Société Philharmonique de Bruxelles qui m’avait proposé de jouer le Capriccio de Stravinsky. Je n’avais que deux semaines pour l’apprendre et  Nadia Boulanger me conseilla de refuser cette entreprise risquée. Mais comme je tenais à jouer cette œuvre qui m’intéressait, j’ai accepté. Jean Françaix, qui possédait l’enregistrement du Capriccio par l’auteur au piano a bien voulu me le prêter. C’est ainsi que j’ai pu mémoriser rapidement cette partition. Le jeu de Stravinsky, accentué et assez libre, me donna une idée précise sur son exécution et j’arrivais fin prête à Bruxelles. C. S. : Scherchen était un homme très impressionnant… I. B. : Je ne m’en suis pas rendu compte, tant j’étais concentrée. Lorsque le maestro me vit, il me regarda l’air perplexe ; il devait penser : que vient faire ici cette gamine ? La répétition commença. J’ai l’habitude de jouer également la partie d’orchestre. Scherchen m’a demandé assez sèchement de me borner à ne jouer que la partie du piano. Plus tard, dans le deuxième mouvement, il m’interrompit en disant : « Vous vous trompez dans le rythme. Je lui répondis avec tout le tact dont j’étais capable : « Non, je ne crois pas ». Alors regardant plus attentivement la partition, Scherchen admit que j’avais raison. C’est à partir de ce moment que d’excellentes relations se sont établies entre nous. C. S. : Revenons alors justement à cette époque où vous étiez une gamine à Ankara. C’est là où vous avez passé la première partie de votre enfance. I. B. : Oui, jusqu’à l’âge de sept ans. C. S. : A cet âge, c’est vous qui avez décidé de jouer du piano, ou c’est votre maman ? I. B. : Il faut remonter à ma petite enfance. Je devais avoir trois ans ; ma mère travaillait avec son cousin, violoniste amateur, une sonate de Beethoven pour piano et violon.  Comme je semblais les écouter avec attention, ils décidèrent de m’apprendre à reconnaître le son du do et à connaître son nom. Un peu plus tard, j’ai découvert la gamme chromatique.  J’étais capable d’identifier presque immédiatement toutes les notes jouées isolément ou en accord. J’avais l’oreille absolue. C. S. : Quelle chance ! I.B. : Oui. Tout est arrivé par hasard. Avec les moyens limités dont je disposais, j’ai commencé à jouer en reproduisant ce que j’entendais, le jeu de ma mère, une partition entendue au concert ou à la radio.
Idil Biret enfant, avec son père
C. S. : Vous saviez lire la musique à l’époque ? I. B. : Non. Contrairement à la lecture que j’ai apprise très tôt toute seule, j’ai eu beaucoup de mal à apprendre à lire la musique parce que je n’en voyais pas l’utilité. Je retenais automatiquement tout ce que j’entendais ; alors, à quoi bon se fatiguer à apprendre à lire la musique ?   Mon premier professeur, Madame Szabo, une élève de Bartók, s’était installée à Ankara.  A cette époque, de nombreuses familles hongroises venaient s’établir en Turquie. J’ai travaillé un an avec elle.  Elle m’a fait jouer beaucoup de pièces tirées des Microcosmos. Ensuite, j’ai étudié avec Mithat Fenmen qui était humainement remarquable.  Il avait été l’élève d’Alfred Cortot et de Nadia Boulanger. J’ai beaucoup apprécié ses leçons car M. Fenmen possédait une grande connaissance de la psychologie enfantine. Après m’avoir bien fait travailler, il me disait : « Maintenant, un peu de repos ». J’étais alors libre d’improviser, de faire des caricatures en musique, ou de me cacher sous le piano.  Après ces quelques instants de répit, nous revenions aux choses sérieuses. Je ne m’ennuyais pas une seconde. C. S. : Et un jour, on vous a proposé de jouer en public … I. B. : Oui.  C’était à l’issue d’un concert donné par Monsieur Fenmen, qui n’était pas encore mon professeur. On me demanda de jouer un morceau et j’en jouais deux : un Prélude de Bach et le deuxième mouvement de la Sonate opus 49 n° 2 de Beethoven. Je n’avais pas cinq ans ….   C. S. : Et vos parents ont pensé que vous serez pianiste… I. B. : Je ne sais pas ce que pensaient mes parents mais moi, je n’en avais pas la moindre idée. J’improvisais beaucoup et une trentaine de ces improvisations ont été notées. Ces pièces miniatures étaient le reflet des impressions ressenties pendant mes voyages à Istanbul, telles Le Train, Sainte Sophie ou une excursion sur l’ile Principo. J’ai continué à improviser et à écrire de la musique. A l’âge de dix ans, j’ai même participé à Fontainebleau à un concours de composition dont le thème était une Sonate pour alto et piano. J’ai été très fière lorsque Maurice Gendron a joué le deuxième mouvement de ma sonate.   
Maurice Gendron Photo : (c) X – DR
C.S. : Vous avez régulièrement improvisé ? Est-ce qu’aujourd’hui vous vous mettriez devant votre piano pour improviser ? I. B. : Oui, cela m’arrive, et j’improvise souvent à la maison après avoir travaillé les œuvres de mon programme. C. S. : Reprenons au début. Vous êtes à Ankara et, à un certain moment, il y a eu un déclic, et vous avez pensé que le piano serait votre avenir… I. B. : Vous savez, c’est la force des choses. A cet âge, je ne pensais pas à l’avenir. J’étais simplement contente de faire de la musique. C. S. : Votre biographie mentionne une loi qui a été votée pour vous envoyer étudier à l’étranger. Comment cela s’est-il passé ? I. B. : Ce mini-récital dont j’ai parlé avait attiré l’attention, d’autant que le Président Inönü, Président de la République à l’époque, était dans la salle. La presse en avait beaucoup parlé. Mes parents essayaient par tous les moyens d’éviter la tournure extravagante que les événements étaient en train de prendre. Un homme d’affaires américain est venu les voir pour leur proposer une tournée de six mois en Amérique du Nord, extrêmement bien rémunérée. Offre que mes parents refusèrent immédiatement. C. S. : Vous aviez quel âge ? I. B. : Cinq ans. On en a parlé beaucoup dans le monde de la musique et les média. Chacun donnait son avis. En définitif, le Président Inönü et Hasan Ali Yücel, ancien ministre de l’éducation, décidèrent de faire voter une loi spéciale qui porte mon nom et celui d’une violoniste de onze ans, Suna Kan, extrêmement brillante, qui avait déjà joué des concertos de Mozart et de Mendelssohn avec orchestre.      C. S. : Vous avez joué avec elle ? I. B. : Pas à cette époque, mais plus tard. Une des raisons pour laquelle la loi fut créée, c’est parce qu’il était interdit aux enfants de quitter le pays avant d’avoir terminé l’école primaire.   C. S. : Et pourquoi vous a-t-on envoyé à Paris ? I. B. : Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet. Certains de nos compositeurs avaient été à Paris, d’autres en Allemagne et à Vienne. Mon professeur Mithat Fenmen trouvait que l’enseignement de la musique en France reposait sur des bases très logiques et solides. On décida que je suivrai son parcours.   C. S. : Et puis, à l’époque, Paris était une vraie grande capitale musicale. I. B. : En arrivant à Paris, j’ai joué pour Claude Delvincourt, le directeur du Conservatoire de Paris, mais comme je n’avais que huit ans j’étais trop jeune pour être admise. Nadia Boulanger, qui avait été officiellement contactée à mon sujet, hésitait. Elle ne voulait pas entendre parler d’un enfant prodige. Il a fallu que son élève, le compositeur turc Nevit Kodalli, use de tous ses dons de persuasion pour la faire changer d’avis. Cela prit quelques mois pendant lesquels je rencontrais et jouais pour de nombreux musiciens importants : Marguerite Long, Wilhelm Backhaus, Alfred Cortot et Wilhelm Kempff. Finalement, Nadia Boulanger a accepté de me voir.
Idil et Nadia Boulanger – Photo : X – DR
C. S. : Vous souvenez-vous de l’œuvre que vous avez jouée pour elle la première fois ? I. B. : J’ai dû jouer du Bach, peut-être un mouvement de sonate de Beethoven, improviser, jouer d’oreille des œuvres entendues au concert ou à la maison, transposer ce que je venais de jouer dans des tonalités différentes, identifier, le dos tourné, de larges accords plaqués sur le clavier par Mademoiselle Boulanger, enfin faire toutes les choses qu’on me demandait de faire habituellement. C. S. : Quand elle vous a entendu jouer la première fois, avez-vous eu le sentiment qu’elle était étonnée ? I. B. : Pour vous avouer franchement, Mademoiselle Boulanger avait un adorable chat gris qui s’appelait Tacha et j’étais beaucoup plus intéressée par Tacha que par ce qui se passait autour de moi.  Le fait qu’elle m’ait offert du chocolat m’impressionna très favorablement. Donc, finalement, Nadia Boulanger m’accepta parmi ses élèves. J’ai eu droit à un régime particulièrement sévère : deux fois par semaine je voyais Mademoiselle Boulanger et une fois par semaine son assistante Mademoiselle Dieudonné dont j’admirais la clarté de jugement. Chaque jour, j’avais des professeurs qui venaient à la maison pour m’apprendre le solfège et le déchiffrage.  J’ai eu également la chance d’avoir un professeur de piano extraordinaire en la personne de Mademoiselle Andrée Bonneville. En outre, deux professeurs m’aidaient à suivre les cours par correspondance. Mademoiselle Boulanger m’interdisait d’improviser, de jouer et de travailler des morceaux qu’elle jugeait incompatibles avec mon âge. Je lui obéissais pendant les leçons mais, une fois rentrée à la maison, je me dissipais joyeusement en improvisant ou en jouant le Deuxième concerto de Brahms que j’avais mémorisé en écoutant le célèbre disque d’Horowitz avec Toscanini. C. S. : C’est elle qui vous a conseillé d’aller au Conservatoire ? I. B. : Non. C’était une commission à Ankara qui prenait les décisions importantes concernant mes études. C. S : Vous êtes entrée au Conservatoire dans une classe de piano ? I. B. : Oui, j’étais dans la classe de piano supérieur chez Jean Doyen, dans la classe d’accompagnement de Nadia Boulanger et chez Jacques Février pour la musique de chambre.  Il y avait aussi la classe de déchiffrage chez Madame Lantier qui était obligatoire. C. S. : Au Conservatoire, vous deviez être l’une des plus jeunes ? I. B. : J’étais la plus jeune.  Entrée au Conservatoire à douze ans, j’ai terminé trois ans plus tard, à quinze ans.  Je ne garde pas un souvenir heureux de ces années : les jours où les classes de piano et d’accompagnement coïncidaient fâcheusement, mes professeurs ne faisaient preuve d’aucune tolérance lorsque je demandais l’autorisation de m’absenter pour assister aux cours de « l’autre classe ». Je m’adaptais mal à cette situation. J’arrivais tout de même à obtenir les premiers prix, première nommée dans ces deux classes à quinze ans.
La classe de Nadia Boulanger, avec au centre Idil Biret
C. S. : Aviez-vous des amis parmi les jeunes artistes que vous avez côtoyés ?    I. B. : Pas vraiment.  Ils étaient plus âgés que moi.  Par contre, j’avais des amis que j’aimais bien dans les classes préparatoires. J’étais à l’âge ingrat, révoltée contre le monde des adultes. Je voulais partir en Sibérie et au Tibet. C. S. : Pour faire quoi ? Juste pour partir ? I. B. : Pour vivre dans la nature, pour voir des animaux, rencontrer des chamans…   C. S. : Vous étiez un peu une révoltée. I. B. : Oui.  J’ai peut-être un peu changé, mais il reste encore des traces.  Mes parents rêvaient d’avoir une fille plus conforme à leur goût. Hélas, je me conduisais en vrai garçon manqué. Je lisais les revues de sport, je m’entrainais pour apprendre les mouvements de judo, je suivais le Tour de France avec grand intérêt, je connaissais les résultats de matchs de football, la position des équipes au classement général. C. S. : Vous aviez une vraie personnalité. I. B. : Beaucoup trop d’énergie peut-être, que j’arrivais mal à canaliser. C. S. : Dans toutes vos biographies, est mentionné, le concert que vous avez donné avec Wilhelm Kempff. Comment l’avez-vous rencontré ? I. B. : C’est la mère d’une amie violoniste au talent extraordinaire, Ayla Erduran, qui m’a présentée à Kempff.  J’avais été très impressionnée par l’audition intégrale des trente-deux sonates de Beethoven qu’il avait donnée en sept concerts Salle Pleyel. Je crois avoir été la seule enfant parmi les auditeurs fascinés par son jeu inspiré. Mon père, qui avait fait ses études universitaires à Berlin et ma mère, ancienne élève du lycée allemand d’Istanbul, s’entendaient particulièrement bien avec Monsieur Kempff.  Dans ma dixième année, je lui ai joué une sonate de Beethoven. M. Kempff décida ce jour-là de me présenter au public parisien. L’année suivante, nous avons joué ensemble le Concerto pour deux pianos de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, placé sous la direction de Joseph Keilberth.  
C. S. : Comment s’est passé ce concert ? I. B. : Je ne me souviens pas des détails mais Irène, l’une des filles de Monsieur Kempff, m’a dit que le dimanche après-midi, au concert, nous avons improvisé une partie de la cadence.  Je pense que le concert s’est bien passé. C. S. : Est-ce qu’il y a eu des critiques musicales après le concert ? I. B. : Oui. Ma mère, qui avait un esprit très méthodique, a découpé et rangé tous ces articles dans un dossier. C. S. : Vous pensez que ce concert, dont on a beaucoup parlé à Paris, a représenté un coup d’envoi à votre carrière ? I. B. : Sans aucun doute. Monsieur Kempff m’écoutait chaque fois qu’il était à Paris mais comme, entre-temps, j’étais entrée au Conservatoire, il ne voulait pas trop intervenir. C’est seulement après avoir terminé le Conservatoire qu’il accepta de me donner des conseils et, quand il avait le temps, des leçons, qui pouvaient parfois durer toute la journée tant la précision des phrases, accents et nuances mais surtout la juste utilisation de la pédale importaient. Il eut la générosité de demander à son agent, Charles Kiesgen, de me représenter. Je n’ai donc participé à aucun concours international puisque j’avais un imprésario sérieux et des concerts. C. S. : Avez-vous rendu visite à Kempff à Positano, où il faisait des cours d’interprétation sur les trente-deux Sonates et les cinq concertos de Beethoven ? I. B. : Bien sûr.  J’y suis allée la première fois à seize ans, en tant qu’auditrice. Pendant des années, je suis retournée plusieurs fois à Positano, une fois en tant que participante aux cours d’interprétation, les autres fois pour travailler avec le maître. J’allais plus souvent à Ammerland, sa résidence principale.  Je me souviens aussi d’avoir chaque jour envoyé par la poste à Mademoiselle Boulanger les travaux d’écriture que je ne négligeais pas de faire.
Idil et Nadia Boulanger, plus tard…
C. S. : Avez-vous continué à voir Nadia Boulanger régulièrement ? I. B. : Bien sûr. Je suis restée à Paris jusqu’en 1966 et j’ai été la voir une ou deux fois par semaine. Je l’admirais, je la respectais, et je l’aimais beaucoup. Mais avec le temps j’avais pris une certaine indépendance.    C. S. : A cette époque, vous avez enregistré vos premiers disques. C’est, d’ailleurs, à cette époque que nous nous sommes connus. Vous aviez fait des enregistrements pour une marque de disques qui s’appelait Pretoria et dont le directeur artistique était le pianiste Jean-Claude Englebert. Comment cela s’est-il passé ? I.B. : Jean-Claude Englebert m’a écoutée. Il m’a proposé de faire un disque Schumann/Brahms. Je crois que l’enregistrement a été réalisé dans une salle de la Schola Cantorum.  J’ai tant enregistré qu’il m’arrive parfois de confondre les lieux de travail. C’est ce que je me disais en regardant le nouveau coffret regroupant les 130 CDS, qui est la somme de tous les enregistrements de studio que j’ai réalisés depuis 1949.    C. S. : Je me souviens que vous êtes venue me voir avec vos parents, et vous ne les laissiez pas parler, c’était vous qui interveniez. Quand j’ai demandé ce que nous allions faire comme projets, c’était vous qui décidiez.  Vous vous souvenez de cette époque ? I.B. : Oui, je me souviens de notre rencontre et des séances d’enregistrement, et surtout du plaisir que j’avais ressenti à faire ce travail aussi passionnant qu’ardu. Mais ce dont je ne me rappelais plus, c’est de m’être comportée d’une manière aussi impossible. C. S. : Je pensais que vous aviez un vrai caractère.    I. B. : Vous savez, j’étais très protégée à la maison. C. S. : Trop ? I. B. : Sans aucun doute. J’étais couvée, ce qui, franchement, m’ennuyait. Donc, j’étais souvent trop brusque. C. S. : J’ai été frappée lorsque vous m’avez dit, un jour, qu’on vous avait plus ou moins obligée de faire la musique alors que vous auriez voulu être médecin.   I. B. : Au fond, on devrait faire de la musique en amateur, simplement pour le plaisir.  La musique, comme la médecine, devrait être une vocation. Mon grand-père maternel était médecin et plusieurs membres de ma famille exerçaient ce beau métier. J’aurais voulu me spécialiser dans les domaines touchant le cerveau.  Cela aurait nécessité des années d’études. Pour bien faire, j’aurais dû sacrifier le travail intensif que j’apportais à la musique, sans aucune garantie quant à mon futur dans ce domaine. C. S. : D’autant que votre carrière a été rapidement internationale. I. B. : Oui. J’ai joué dans de nombreux pays et sur tous les continents. C. S. : C’est Charles Kiesgen qui a organisé le début de votre carrière ? I. B. : Oui, j’avais un contrat d’exclusivité mondiale avec lui. C. S. : N’est-ce pas lui qui a organisé votre premier concert aux Etats-Unis, avec l’Orchestre de Chicago ? I. B. : Non. Pour mes débuts américains, j’ai joué avec l’Orchestre de Boston, le 22 novembre 1963. Je devais jouer le Concerto de Busoni, une œuvre aussi longue qu’impressionnante. Ensuite le programme a été modifié et est arrivé le Troisième Concerto de Rachmaninov, ce qui a navré Nadia Boulanger. A l’époque où j’étais au Conservatoire, elle m’avait fait jurer de ne jamais jouer cette musique qu’elle jugeait « ordinaire ». Pendant les vacances, un oncle à qui je racontais la prévention de Mademoiselle Boulanger contre cette musique, me fit écouter un disque de Rachmaninov interprétant ses propres œuvres. Ce jeu d’une perfection inouïe, plein de réserve, fût une véritable révélation pour moi. C. S. : Nadia Boulanger a eu beaucoup d’élèves américains, comme, par exemple, Elliott Carter.   I. B. : Elle était une figure de légende aux Etats-Unis. J’ai rencontré plusieurs de ses élèves : Virgil Thomson, Walter Piston. J’ai aussi donné des concerts sous la direction d’Aaron Copland qui était un être charmant.   C. S. : Certains de ses élèves américains sont restés très longtemps à Paris. C’est le cas de Virgil Thomson qui habitait Quai Voltaire.   I. B. : Je l’ai connu chez Doda Conrad. Nous avons déjeuné plusieurs fois ensemble. Doda était très proche de Mademoiselle Boulanger, son bras droit pour tout ce qui concernait le côté pratique de la vie et un ami très fidèle.   
Ce 23 novembre 1963, Boston, Erich Leinsdorf… – Photo : X – DR
C. S. : Revenons à ce premier concert américain, à Boston, un jour historique… I. B. : Mes débuts se sont déroulés dans des circonstances dramatiques. La veille du concert, l’Orchestre m’avait fait la surprise de jouer le célèbre « Happy Birthday to you » pour célébrer mon anniversaire. Je venais d’avoir vingt-deux ans. Le lendemain, en arrivant au Symphony Hall en début d’après-midi, j’ai senti qu’il s’était passé quelque chose d’important, sans toutefois savoir de quoi il s’agissait. J’ai vu qu’Erich Leinsdorf et sa secrétaire étaient bouleversés. Pendant l’entracte (je ne devais jouer qu’en seconde partie), mon père est venu me faire part de l’attentat qui venait d’avoir lieu à Dallas. Personne ne savait si le concert allait continuer. Par un curieux hasard, dans tous les Etats-Unis c’était le seul concert qui se donnait l’après-midi. Au bout de quarante-cinq minutes d’attente et d’incertitude, Mr. Cabot, le président de l’Orchestre, a annoncé la mort du Président Kennedy, puis il a continué : « Après beaucoup d’hésitation, la direction de l’Orchestre a pris la décision de continuer le concert. » Mr. Cabot ajouta que le jour où il avait perdu son père, il avait assisté à un concert pour trouver un peu de paix intérieure et qu’il espérait donc que le public accueillerait la musique en manière de consolation.  C’est ainsi que nous avons joué. C. S. : Les gens qui étaient là dans la salle vous ont écoutée, mais ils avaient aussi d’autre chose en tête.   I. B. : Certainement.  La crise cubaine, l’incertitude de l’avenir. Une guerre entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique qui pouvait se déclencher à tout moment posait de très graves menaces. Une grande partie de la salle était bouleversée. Le caractère épique du Concerto était vraiment de circonstance. Un enregistrement de ce concert est récemment paru aux Etats-Unis avec la photo de la voiture vide du Président Kennedy prise à Dallas en couverture. Il parait que ce disque est très demandé. C. S. : Avez-vous été en Russie à l’époque soviétique ? I. B. : Bien sûr. C’était en 1957, je venais de terminer mes études au Conservatoire.  Cette année-là, il y avait le Concours Long-Thibaud. Comme d’habitude Nadia Boulanger était dans le jury pour le piano. Un soir, elle a invité à dîner tous les membres du jury rue Ballu et elle m’a demandé de venir jouer après le dîner.
Emile Guilels ca. 1930. Archives de la Fondation Guilels (Moscou)
C. S. : Guilels était là ? I. B. : Oui, bien sûr. Je venais d’avoir mon prix au Conservatoire. J’ai d’abord joué la Deuxième Ballade de Chopin qui était un des morceaux du Concours, tout en devinant dans mon for intérieur que ce jeu, qui ne faisait que suivre les indications de mes professeurs, ne les impressionnerait guère.  J’ai demandé à Mademoiselle Boulanger si je pouvais jouer encore une autre pièce. Elle accepta en précisant : « À condition que cela ne soit pas trop long». Alors j’ai commencé à jouer la première partie de la Fantaisie de Schumann, que j’avais travaillée toute seule.  Nadia Boulanger voulut m’arrêter à la fin du premier mouvement, mais Emil Guilels me fit signe de continuer. C’est ainsi que j’ai joué ce soir-là toute la Fantaisie. Guilels devait revenir à Paris pendant la même saison et il a voulu me réentendre. J’ai rejoué, toujours chez Nadia Boulanger, pour Emil Guilels quand il est revenu. Il me demanda si je voulais jouer en URSS.  Quelques mois plus tard est arrivée une invitation officielle du Goskoncert. Après cette première tournée de seize concerts je suis souvent retournée en Russie où j’ai dû donner cent-vingt concerts. Emil Guilels était un très grand pianiste, à l’aise dans tous les styles. Ses disques de jeunesse sont époustouflants de perfection pianistique. C’est grâce à lui que j’ai autant joué en Russie.
Sviatoslav Richter jeune – Photo : X – DR
J’ai aussi connu Richter un peu plus tard. Il était venu en Turquie pour une tournée de concerts. C’était au moment du Jour de l’An et avec quelques amis Stambouliotes, Richter et la directrice du Goskoncert. J’ai passé les fêtes de la Saint-Sylvestre en faisant une mini-tournée des grands ducs dans les cabarets les plus en vogue d’Istanbul. J’ai essayé, tant bien que mal, dans ce brouhaha général, d’avoir une conversation suivie avec cet immense musicien. Nous avons parlé des dernières œuvres de Scriabine, de la Hammerklavier, de la musique sérieuse, de la peinture abstraite en passant par la littérature russe. Dans une ambiance survoltée… C. S. : En quelle langue parliez-vous ? I. B. : En allemand, parce qu’à l’époque je ne bredouillais que quelques mots de russe. Plus tard, je l’ai vu plusieurs fois lors de ses concerts. Après de magnifiques concerts, il montrait sur la partition des œuvres qu’il venait de jouer, tous les endroits dont il avait été mécontent. J’étais sidérée par sa modestie, qui me rappelait celle de Clara Haskil, et j’étais en admiration devant ce sens de la perfection.   C. S. : Il jouait toujours avec la partition, pas par cœur. I. B. : Oui, à cette époque il jouait avec la partition. C. S. : Il disait qu’il voulait apprendre des pièces nouvelles et qu’il n’avait pas le temps de les apprendre par cœur.   I. B. : Je trouve que ce n’est pas mal de jouer avec la partition. C. S. : Mais vous, dans un concert vous jouez toujours par cœur ou utilisez-vous une partition ? I. B. : Si je viens d’apprendre un morceau et que je dois le jouer pour la première fois en public, tout en connaissant le texte par cœur, il m’arrive d’utiliser une partition. L’ennui avec la partition, c’est de décider ce que l’on doit regarder. Il faut choisir entre la partition et ses mains, surtout dans les passages où il y a de grands sauts. C. S. : Richter était l’un des plus grands pianistes de son temps.  Quels sont les pianistes qui vous ont impressionnés ? I. B. : Le jeu extraordinaire de perfection pianistique et de noblesse de Rachmaninov, le superbe pianisme de Joseph Lhévinne, de Moritz Rosenthal et d’Ignaz Friedman. Alfred Cortot, avec qui j’ai eu la chance de travailler, a été l’un des musiciens les plus complets que le XXème siècle a produits. Wilhelm Backhaus, Arthur Schnabel, Walter Gieseking, Edwin Fischer, Wilhelm Kempff sont les noms qui me viennent immédiatement à l’esprit, mais il y a aussi Horowitz et Arthur Rubinstein pour lequel j’ai joué plusieurs fois.   
Arthur Rubinstein – Photo sous licence cc-by-2.0.
C. S. : Parlez-nous d’Arthur Rubinstein. I. B. : Je venais de jouer avec Wilhelm Kempff le Concerto pour deux pianos de Mozart. Arthur Rubinstein a voulu m’entendre. Il est venu un après-midi de juin chez Nadia Boulanger. Je me souviens d’avoir joué les Kreisleriana. Arthur Rubinstein était étonnant de jeunesse et d’enthousiasme. Il avait travaillé avec le professeur Karl Heinrich Barth à Berlin, qui avait été le professeur de Wilhelm Kempff. Leurs manières de se tenir devant le clavier étaient très similaires. Il m’avait invitée à passer dans une émission télévisée « La joie de vivre », très populaire à l’époque, qui lui était consacrée. J’ai joué le Capriccio op.76 n°1 de Brahms, compositeur qu’il aimait particulièrement et qu’il jouait de manière incomparable. C. S. : Horowitz était très discuté, n’est-ce pas ? I. B. : Horowitz n’a pas toujours été bien compris. Sa virtuosité hors normes l’a souvent desservi. A mon avis, Horowitz était un compositeur qui avait les moyens et l’imagination pour orchestrer admirablement son jeu. Il jouait en compositeur, pas en pianiste. Je regrette qu’il n’ait pas enregistré d’autres sonates de Beethoven. Celles qui existent sont magnifiquement conçues et exécutées. C. S. : Rubinstein disait : « Je sers la musique, Horowitz s’en sert ». I. B. : C’est aussi ce que pensait Cortot. J’ai travaillé deux années avec ce très grand maître vers la fin de sa vie. Ces leçons, qui se déroulaient sur la scène de la salle de concert de l’Ecole Normale de la Musique, étaient très intenses.  Parfois il me disait après m’avoir entendue : « Vous jouez cela bien. Donc cela ne m’intéresse pas. Je veux vous entendre dans des œuvres qui vous posent des problèmes pour vous aider à les résoudre ». Il était très exigeant et ne tolérait aucune négligence. C. S. : Ce sont de grands souvenirs quand même, tous ces pianistes et ces personnalités que vous avez rencontrées et connues.   I. B. : Bien sûr, il y a un grand nombre de grands chefs d’orchestre avec lesquels j’ai joué comme Pierre Monteux, Rudolf Kempe et des grands musiciens comme Menuhin dont je n’ai pas encore parlé. Parmi les pianistes légendaires, un de ceux que j’admirais particulièrement était Wilhelm Backhaus. J’avais joué la première fois pour lui lorsque j’avais sept ans, et la dernière fois lors du concert donné à Bad-Godesberg à l’occasion de son 85ème anniversaire où j’avais joué, à sa demande, la Sonate op.31 n°1 de Beethoven. C’était un musicien extraordinaire qui pouvait tout jouer. Il avait un répertoire immense. Ses interprétations des dernières sonates de Beethoven sont magistrales. Je pense spécialement au premier mouvement de la Sonate op.109 : improvisation d’un seul tenant du début à la fin, ainsi qu’à sa magnifique conception du Deuxième Concerto de Brahms, qui n’ont, à mon avis, jamais été surpassées.
« Meines Liebe, Idil… » – Idil Biret et Wilhelm Kempff, Bruxelles, 1979. Dernières rencontres…
C. S. : Kempff, que j’ai entendu de temps en temps, était fantastique dans les sonates de jeunesse de Beethoven, un peu moins dans les autres. Il était un peu précieux par moments. I. B. : Kempff insistait beaucoup sur la diversité de caractère qui existe dans ces œuvres. Il était contre toute forme d’exagération. Il voulait alléger toute lourdeur pour ne laisser place qu’à l’harmonie et la pureté de la musique. Très longtemps, le style d’interprétation adopté pour jouer les œuvres de Beethoven rappelait, par sa sévérité, l’expression maussade qu’on voit invariablement sur les tableaux et les statues.  Wilhelm Kempff, en allégeant cette vision sclérosée, a apporté un souffle nouveau et bienfaisant à cette musique. Kempff parlait souvent du sens de l’humour si présent dans beaucoup d’œuvres de Beethoven. Une conception trop lourde l’irritait au plus haut point. Kempff était un compositeur qui avait beaucoup écrit : il a produit des opéras, des concertos pour piano, pour violon, beaucoup d’œuvres pour piano, des lieder, des œuvres de musique de chambre. Il écrit dans un style proche de celui de Busoni qui fut son maître.  J’ai d’ailleurs enregistré un disque consacré à ses œuvres. C. S. : Revenons au répertoire.  Pour vous, le répertoire c’est essentiellement la musique romantique, la musique du 19ème siècle ? I. B. : Lorsque j’étais au Conservatoire, nous allions jusqu’à Debussy et Ravel, mais n’abordions pas la musique contemporaine.   C. S. : Parlez un peu de votre arrivée dans la musique contemporaine. I. B. : Nadia Boulanger suivait les concerts du Domaine Musical. Elle était impressionnée par les prouesses dont les interprètes faisaient preuve. Elle me répétait que si je ne savais pas comment résoudre les problèmes que la musique contemporaine présentait, je ne serais qu’une musicienne incomplète. J’étais intriguée. Donc, lorsque vous m’avez parlé du programme du Festival de Royan, je me suis dit que c’était l’occasion rêvée pour établir un contact direct avec cette nouvelle forme d’expression.   C. S. : Pour moi aussi, c’est un grand souvenir. A l’époque, j’étais le directeur artistique du Festival de Royan et je voulais mêler les artistes classiques et modernes. Je ne voulais pas me replier uniquement sur les professionnels du modernisme. Je vous ai demandé de monter un programme et d’y inclure le Deuxième Livre des Structures de Pierre Boulez. Je sais que vous avez enregistré plus tard les trois Sonates de Boulez mais, à l’époque, vous n’aviez jamais joué sa musique. I. B. : Non, jamais. Pendant les répétitions j’étais fascinée par la manière dont le piano sonnait. Avec Georges Pludermacher, nous avons travaillé très attentivement le programme ardu où figurait également la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók et la première audition d’Archipel 1 d’André Boucourechliev composé pour la même formation instrumentale.  
Idil Biret joue Boucourechliev
C. S. : J’avais décidé, cette année-là, de faire pour le festival une commande à Boucourechliev, que je connaissais de longue date, et il a donc composé cette pièce pour deux pianos et percussion. C’était le premier de la série des Archipel. I. B. : Les quatre participants disposaient d’une partition où une trentaine d’ilots de trois ou quatre mesures gravitaient autour d’un noyau central plus important qu’il fallait obligatoirement jouer au moment pressenti par les interprètes comme étant le point médian de l’exécution. Idéalement, aucune version ne devait dépasser une vingtaine de minutes. C’était une expérience unique où la transmission de pensée entre les interprètes jouait un rôle primordial.   C. S. : Ensuite vous avez établi des relations d’amitié avec André Boucourechliev, qui était un homme de grande culture.  Je me souviens d’une soirée où nous nous sommes retrouvés chez lui.  Nous avons parlé de nombreux sujets qui n’avaient rien à voir avec la musique, l’évocation des mondes parallèles, par exemple.   J’ai un autre souvenir précis que j’aimerais évoquer : à une époque, je vous avais invité à Radio France pour un récital.  J’avais dit au public que vous aviez un répertoire absolument fabuleux, énorme, et qu’on pouvait vous demander de jouer ce qu’on avait envie d’entendre.  Quelqu’un a levé la main et donné le nom d’une œuvre assez peu jouée. Et, très calmement, vous l’avez tout de suite jouée. I. B. : Je m’étais amusée à donner des récitals dont la dernière partie était laissée au choix du public. On déposait dans un panier des morceaux de papier où était inscrit le nom de l’œuvre choisie. Je prenais au hasard un papier, je le lisais et je jouais immédiatement le morceau en question. C’était une expérience intéressante mais les récitals commencèrent à durer indéfiniment… Il m’a fallu renoncer à poursuivre ce genre de concert. Je crois qu’un pianiste-concertiste de bon niveau se doit de connaître par cœur un répertoire de base et pouvoir l’exécuter sur le champ. Lire les partitions sans les jouer est un excellent moyen de garder les œuvres en mémoire. Les gammes et les exercices intelligemment faits sont aussi très utiles pour développer les bons réflexes nécessaires pour répondre immédiatement, sans hésiter, aux pièges dont certaines partitions sont truffées. Mais c’est surtout la manière d’aborder une œuvre qui compte : il faut voir la forme, les points de tension, connaître non seulement les notes mais les phrases, les accents, les nuances. C. S. : Et parmi les compositeurs qui étaient aussi de grands pianistes, par exemple Liszt ?  Vous l’avez beaucoup joué ? I. B. : Oui, bien sûr. J’ai beaucoup d’admiration pour le visionnaire qu’est Liszt.  S’il n’avait pas existé, le cours des choses aurait été tout autre en musique dans les temps modernes. C. S. : Chaque concert est une nouvelle expérience ? I. B. : Oui. De nombreux facteurs interviennent lors d’un concert. D’abord, l’acoustique de la salle ; parfois, on s’entend parfaitement sur la scène mais le son ne passe pas bien la rampe.  Parfois, c’est le contraire. On ne jouera pas de la même façon dans une église et dans un studio d’enregistrement. L’utilisation de la pédale à bon escient est de première importance. Il est bon d’exercer à jouer sans pédale en essayant d’obtenir un son harmonieux, lié et sans faux accents. Cette manière de jouer peut résoudre bien des problèmes que l’on peut rencontrer dans des salles pourvues d’une trop grande propagation du son. C S : Ma dernière question :  quand vous faites une tournée avec la même œuvre, vous la jouez tous les jours de la même façon ? I. B : J’ai tendance à vouloir améliorer des passages qui n’étaient pas satisfaisants mais c’est plus en y réfléchissant qu’en m’exerçant que j’essaie de le faire. Je voudrais que chaque concert soit mieux que le précédent. Mais il faut aussi se méfier que le mieux ne devienne pas l’ennemi du bien. C. S. : Mais vous aimez toujours faire des tournées de concerts ? I. B. : Oui et non. Il faut beaucoup de discipline, ce qui n’est pas mal en soi. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir suffisamment de temps pour visiter les villes où je joue, tous ces lieux que j’aimerais mieux connaître

Paris, été 2018

« Forgotten Russians » – un nouveau disque de Vladimir Feltsman

Bonne nouvelle pour tous ceux qui ont applaudi Vladimir Feltsman en octobre dernier aux Concerts de Monsieur Croche , et qui ont adoré son disque Brahms paru l’année dernière ! Il nous revient, toujours chez Nimbus, avec un enregistrement passionnant et qui comportera beaucoup de véritables découvertes : les « Russes oubliés », en bon français.
Vladimir Feltsman (c)Jean-Baptiste Millot
Dans le long et passionnant livret de pochette, Vladimir commente (extrait de l’introduction ) :

Cet enregistrement rassemble les œuvres de sept compositeurs nés en Russie entre 1882 et 1900. Cinq d’entre eux – Roslavets, Feinberg, Stanchinsky, Protopopov et Mosolov sont restés en Russie. Deux – Obuhov et Lourié – ont émigré en France après la révolution de 1917. Aujourd’hui, ces compositeurs sont souvent appelés « Russes oubliés » car leurs œuvres sont rarement interprétées et leurs noms sont peu connus en dehors d’un cercle restreint de spécialistes et de personnes intéressées par l’art russe​ ​du premier quart du Vingtième siècle.

 » Le début du XXe siècle pourrait être considéré comme une véritable renaissance des arts et des lettres en Europe et en Russie. Les nouveaux mouvements artistiques audacieux, l’esthétique, les styles et les techniques ont émergé très rapidement.   » Le processus d’innovation et de réforme artistique a commencé en Russie à la fin des années 1890 et s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1920. Cela ne se limitait pas à la musique, mais à toutes les formes d’art : poésie et littérature, arts visuels, théâtre et cinématographie. Il englobait des mouvements tels que le Suprématisme (Malevitch), l’Abstractionisme (Kandinsky) et le Futurisme (les frères Burliuk et Pavel Filonov) ; ainsi que des expériences de pointe avec le langage de Khlebnikon et Kruchenykh.  Stravinsky était un fervent partisan de l’Avant-garde musicale, ouvrant des perspectives sonores jusque-là impensables, tandis que les écrivains du groupe «Oberiu» (Kharms, Vvedensky…) étaient en train de jeter les bases d’une littérature ​de l’​absurde. C’était une période de grandes promesses pour l’avenir des arts en Russie – un avenir qui ​n’adviendra hélas​ jamais ​vraiment.
Photo : X – DR
 » On a beaucoup écrit sur la brutalité et l’inhumanité du régime soviétique, sur son idéologie rigide et sur le contrôle total exercé par Staline sur les arts ​; ​ sur la manière dont ​cela a affecté la vie de millions de gens ​ »​ordinaires​ »​ (s’il existe des citoyens ​ »​ordinaires»​…​) ​et tant de projet​s ​artistique​s​ en URSS.   » Qu’il suffise de dire que tous les habitants de l’Union soviétique étaient affligés d’une incertitude constante et craignaient pour leur vie, leur survie physique. Tout le monde avait peur de partager ses vrais points de vue et sa compréhension des réalités politiques, se cachant derrière ​un semblant de sécurité ​personnelle, ​​en se présentant comme de bons et loyaux citoyens du premier, du seul et du plus juste État socialiste​ ! ​ En fait, personne n’était en sécurité​,​ et personne n​e pouvait être réellement à l’abri du hachoir à viande de Staline. 
Sergei Protopopov – Photo : X –  DR
 » Certes, cette atmosphère de peur et d’anarchie a touché tout le monde, y compris les créateurs. Pour un écrivain ou un poète, pour un artiste ou un compositeur, écrire quelque chose qui soit douteux sur le plan idéologique pourrait signifier non seulement un pari sur ​son statut social et le risque de tomber en disgrâce avec des fonctionnaires, mais ​pouvait coûter la vie même. ​Pour cette raison, il est ​bien difficile d’appliquer un critère ​défini d’intégrité artistique et personnelle aux créateurs ayant vécu et travaillé ​à l’époque et sous le joug de l’Union soviétique. Nous devrions être ​très ​prudents lorsque nous ​condamnons ou doutons,​ dans le confort de nos refuges occidentaux, ​du comportement de tel ou tel. Nous devons nous rappeler qu’il est facile de défendre des principes moraux élevés lorsque notre vie n’est pas menacée.  » Quelles que soient la pression et les difficultés, ou peut-être à cause de celles-ci, les artistes qui vivaient et travaillaient en Russie ont produit une œuvre étonnante qui a traversé l’épreuve du temps et mérite d’être connue et étudiée.
La Croix sonore d’Arthur Lourié, et la première page de Formes en l’air, trois pièces dédiées à Pablo Picasso
Programme de l’album : Alexei Stanchinsky (1888-1914) Prelude en mode Lyrique (1908) 4.27 Four Esquisse Op. 1 (1911)  Samuil Feinberg (1890-1962) Berceuse (1912) Nikolai Obukhov (1892-1954) Four pieces (1912-1918)  Arthur Lourié (1892-1966) Forms in the Air – after Picasso (3 pieces) (1915)A Phoenix Park Nocturne (1932) Nikolai Roslavets (1881-1944) Five Preludes (1919-22) Alexander Mosolov (1900-1973) Two Dances Op. 23b (1927) Sergei Protopopov (1893-1954) Sonata No. 2 Op. 5 (1924) Le disque « Forgotten Russians » est disponible chez tous les bons disquaires — non, tous les bons disquaires ne sont pas des disquaires morts : ) … mais aussi sur Amazon ; vous pouvez aussi le retrouver sur le site de l’éditeur, Nimbus, ou encore sur iTunes, et enfin en Haute-Définition en streaming chez nos amis de Qobuz !

Pavel Kolesnikov : « Je voudrais faire différentes choses, pas seulement de la musique »

 


Par HANNAH KROOZ
avec la collaboration de Pierre Brévignon
Photo de tête d’article : Jean-Baptiste Millot


« Pendant que je vous attendais, j’étais avec un ami et on se demandait ce qu’on pouvait faire de cette situation bizarre dans laquelle vous me voyez aujourd’hui ! Je suis ici depuis deux jours, et il s’est passé des choses assez étranges. Un couple est venu pour mon récital, ils attendaient depuis six jours, il faisait très chaud, rien n’était vraiment en place et tout à coup il arrive cette chose incroyable et le concert est annulé. »

 » Et maintenant, je me demande ce qui va se passer. Un meurtre peut-être ? Ou bien, comme dans Melancholia de Lars von Trier, une planète va-t-elle venir percuter la Terre et anéantir la civilisation ? Ou alors allons-nous nous retrouver bloqués dans ce stupide hôtel comme dans l’Ange exterminateur de Buñuel ? »

Le jour de notre rencontre rien n’allait très bien pour Pavel, dans cet hôtel avec piscine et golf près du Festival de la Roque d’Anthéron où Pavel était annoncé non loin le soir-même en récital à l’Abbaye de Sylvacane. Un véritable déluge s’était abattu sur la région, conduisant à l’annulation de son concert, qui ne fut hélas pas reporté au lendemain. Dans les pièces nombreuses du lobby de cet hôtel inutile, l’ambiance était flottante. Ce fut heureusement l’occasion d’un long échange dont voici la première partie.

  • D’où venez-vous donc ?

De Sibérie.  Où je suis né, dans une famille de scientifiques. Mon père était physicien puis a travaillé comme programmeur, spécialiste en informatique. Ma mère travaille dans la génétique. Ma ville natale est Akademgorodok, qui a été bâtie et organisée pour les scientifiques, un peu comme un gigantesque campus, avec une population qui doit avoisiner les 150 000 habitants ! Elle a été fondée sous l’ère soviétique, dans les années 50. C’est un endroit assez curieux pour tout dire, où la musique a toujours joué un rôle important.

Parmi les jeunes gens, à peu près tous fréquentaient une école de musique. J’ai commencé par le violon. J’ai commencé le piano à peu près en même temps mais le violon est resté mon instrument principal pendant dix ans : jusqu’à ma seizième année j’étais focalisé sur le violon. Mais je n’étais pas un très bon violoniste, je me battais vraiment contre mon instrument et, surtout, je n’éprouvais pas de plaisir à en jouer – nettement moins que lorsque je me mettais au piano en tout cas. Avec le piano en revanche, je me sentais seul responsable de l’histoire que je pouvais raconter, du monde que je pouvais imaginer. La technique même du piano rend l’instrument bien plus accessible : il suffit d’appuyer sur une touche pour produire un son correct. Ensuite, naturellement, quand on progresse dans l’apprentissage, on découvre que c’est un peu plus compliqué. À l’inverse, quand on débute au violon, produire un son correct est tout simplement impossible.

  • Vu de France, on imagine la Sibérie comme un pays austère, glacial, où la vie est très pénible…

Oui, ça peut arriver. Akademgorodok est proche de Novossibirsk, la troisième plus grande ville de Russie avec 3 millions d’habitants. C’est une cité certes assez ennuyeuse sur le plan architectural mais on y trouve beaucoup de très bons théâtres, des salles de concert, un opéra, un excellent orchestre – un des meilleurs de Russie – et un superbe conservatoire. C’est là que j’ai travaillé pendant mes trois dernières années d’études en Sibérie. Puis je suis parti à Moscou où je suis entré au Conservatoire.

  • Donc, quand on a du talent en Russie, où que l’on soit né, on passe forcément par le Conservatoire de Moscou.

Certains préfèrent aller à Saint-Pétersbourg mais je dirais que pour les pianistes Moscou est préférable, selon moi.

  • Depuis quelques temps, on a l’impression d’un renouveau du piano russe, avec beaucoup de jeunes talents qui émergent, n’est-ce pas ?

Le conservatoire d’État est un peu trop renfermé sur lui-même. Au début du XXème siècle, le conservatoire de Moscou était une institution qui accueillait des gens de l’étranger comme Heinrich Neuhaus, et beaucoup de musiciens prodigieux y enseignaient. L’énergie créative y était très forte. Le conservatoire est resté sur cet élan jusqu’à la fin du XXème siècle. Les choses sont plus compliquées aujourd’hui . 

  • Diriez-vous que vous avez été déçu par l’enseignement que vous y avez reçu ?

Non. J’ai adoré mes années de Conservatoire. J’y ai appris beaucoup de choses passionnantes. C’est un endroit très étrange, immense, avec beaucoup d’élèves brillants… je me demande d’ailleurs si dans ce genre de situation, ce qu’on enseigne est le plus important…  Il y a tellement de compétition entre tous ces talents : cela peut sur impulsion gouvernementale,  il y a beaucoup de changement dans l’organisation de l’enseignement et ça fiche tout en l’air. Les profs n’ont plus tant de temps pour enseigner, ils passent un temps fou à s’occuper de la paperasserie, c’est devenu terriblement administratif. Ces trois ou quatre dernières années, surtout.

  • À quel moment avez-vous choisi de quitter la Russie pour vivre ailleurs ? Vos parents sont-il restés alors en Sibérie ?

Oui, ils y sont restés. Quand j’ai terminé le conservatoire en 2011, en quatrième année, j’ai eu envie de partir mais je ne savais pas où partir, d’abord ! Je ne connaissais pas grand-monde. J’envisageais peut-être d’aller vivre à Hanovre, ou à Madrid pour étudier avec Dmitri Bashkirov. Ou aux États-Unis !  

Sur les conseils d’un ami j’ai participé à des master-classes de Norma Fischer à Londres. Ça m’a semblé très intéressant… et j’ai passé quatre ans avec elle, qui est une prof absolument magnifique, qui s’occupe de ses élèves de manière admirable.  On a tous un lien très personnel avec elle, ce qui est sans doute assez rare au Royaume-Uni.

Au conservatoire de Moscou, je n’étais pas à plaindre pourtant.  J’étudiais avec Nikolaï Luganski, Pavel Nersessian et Andrei Pisarev qui étaient les assistants de mon professeur principal Sergueï Dorenski, âgé et affaibli à l’époque. J’ai finalement eu peu de cours avec lui personnellement. La situation avait aussi son avantage ; je travaillais un peu avec chacun, je présentais un morceau à l’un d’entre eux, puis j’allais travailler le même avec un autre, puis avec un troisième… et chacun me donnait des conseils parfois radicalement différents !  Au bout du compte, je choisissais ce qui me convenait le mieux. Pour moi, c’est la démarche créative parfaite. C’est comme ça que je fonctionne aujourd’hui, dans un sens beaucoup plus large. J’ai besoin d’additionner beaucoup de choses, d’accumuler les informations : c’est ce qui nourrit ce que je deviens.

  • Si vous faisiez de la sorte votre petite cuisine personnelle, comment cela se passait-il au moment des diplômes ?

Disons que ma cuisine personnelle était quand même supervisée. Mes professeurs me défendaient, ce qui est parfois nécessaire au conservatoire de Moscou car les gens peuvent être très agressifs au moment des examens. Mais ce n’était pas toujours facile, parfois j’avais affaire à forte partie.

  • En fin de compte, qu’est ce que le Conservatoire de Moscou vous a apporté ?

D’abord, de la force. C’est un environnement très stressant et très compétitif. On est constamment surveillé par ses congénères et par les profs. Cet endroit m’a rendu plus fort. Sur le plan technique et surtout sur le plan mental. Et puis, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur Pavel Nersessian. C’est sans doute avec lui que j’ai le plus travaillé, et c’est l’un des musiciens les plus atypiques et les plus raffinés que j’aie rencontrés. Il m’a ouvert tout un monde. Ensemble, nous travaillions beaucoup la qualité du son, le phrasé, la façon de modeler une phrase. Il défendait cette idée inhabituelle pour moi, mais qui m’a marqué dès qu’il m’en a parlé : la phrase en elle-même peut certes être manipulée — mais on ne peut pas impunément lui faire subir tous les outrages, car cela a des conséquences. Il est donc indispensable de toujours trouver le juste équilibre entre ce qu’on veut faire et ce vers quoi la phrase musicale tend. Il y a une lutte constante entre votre idée et ce que la phrase devient à mesure que vous la façonnez.

  • Cette recherche semble au cœur de votre approche.

Oui, en effet.

  • Malgré votre timidité apparente, une allure adolescente, on vous sent très combatif.  Vous êtes peut-être un peu plus un tueur que vous n’en auriez l’air…

Possible ! (rires). À propos de combativité : pendant mes trois dernières années en Sibérie, j’ai étudié dans une classe avec une dame très dure. Une musicienne merveilleuse mais très stricte, façon vieille école soviétique…. Et très intelligente. Elle aimait la compétition. Un jour, elle m’a donné un morceau à travailler — une sonate de Schubert, je ne sais plus laquelle exactement, en me glissant le propos suivant :  « Il y a quelques années, une de mes élèves l’a apprise en seulement quatre jours. » C’était évidemment une manière évidente de piquer mon instinct de combat. La suite de cette histoire, je ne m’en souviens pas mais on me l’a racontée ! Apparemment, j’ai choisi de travailler… une autre sonate !  Et je l’ai apprise très vite. C’est devenu ma méthode pour éviter les confrontations directes avec les gens, surtout dans le domaine de l’Art. Je ne crois pas à la compétition dans l’Art. J’aime qu’il y ait de la tension, une démarche aventureuse, mais je n’aime pas la compétition ; j’essaie de m’en écarter autant que possible quand la situation se présente.

Avec Norma Fischer j’ai découvert une école complètement différente, et c’est justement ce que je recherchais. L’école anglaise n’a rien à voir avec les multiples variantes de l’école russe auxquelles j’étais habitué. Je voulais découvrir une culture du son différente, une nouvelle approche émotionnelle et c’est exactement ce que j’ai eu. J’étais ravi. Je ne voulais pas « passer à la vitesse supérieure » ; je voulais seulement m’approprier le piano, réussir à exprimer ce mélange d’influences de l’école russe et de l’école anglaise. C’est plus ou moins ce que j’ai pu réaliser, je crois.

  • Comment s’est passée votre vie en Angleterre sur le plan personnel ?

Au début, la vie à Londres était difficile à cause des différences de mentalités. J’avais du mal à interagir avec les gens. En Russie, on sait tout de suite ce qu’une personne pense de vous, c’est évident dès les premiers échanges. À Londres, au contraire, il faut tout masquer, tout voiler. Ça me laissait perplexe. J’ai fini par apprécier ce type de rapports, ça me donne davantage de liberté émotionnelle.

J’ai participé, vous le savez, à beaucoup de concours, à Moscou, à Londres… Mais je n’ai JAMAIS aimé cela. J’ai beaucoup de mal à gérer le stress propre à ces concours, je deviens rapidement très tendu, mon jeu se tend, lui-même, devient techniquement parfait… C’est plus fort que moi : je me focalise alors sur la perfection technique et tout le reste, sur le plan émotionnel, sonne creux. C’est probablement la raison pour laquelle je n’ai jamais vraiment réussi dans les concours. J’en ai gagné quelques-uns pas très importants et, le reste du temps, j’ai toujours fini deuxième, troisième, quatrième… Presque jamais premier !

Le disque incroyable des épreuves du Concours de Honens au Canada, en 2012

En arrivant au Canada, pour le concours d’Honens, je sortais d’une déception : un concours à Pretoria où je n’avais pas réussi à me qualifier pour les phases finales. J’étais dévasté. C’est un ami qui m’a incité très fermement à m’inscrire au concours de Calgary, à remplir leur formulaire complètement dingue, avec des tonnes de questions ! Pour je ne sais quelle raison, je me suis trouvé à Calgary bien plus détendu. J’ai décidé de ne pas aborder ce concours comme une compétition. Et je dois dire que, sur place, tout est organisé aussi pour qu’on n’ait pas cette sensation. C’est un endroit assez révolutionnaire de ce point de vue. Ils ont complètement réinventé le principe même du concours : c’est bien plus une sorte de festival. Par exemple, on ne distingue pas les jurés, qui sont assis tout au fond de la salle. Et l’on participe à de merveilleux concerts entre candidats, avec quantité d’artistes différents, des récitals de musique de chambre… C’est comme un festival très chaleureux !

  • À partir de là, on peut dire que vous vous êtes libéré ?

 Oui, et j’ai été le premier surpris d’avoir remporté ce concours pas comme les autres. Je pensais avoir joué plutôt bien, mais je ne me sentais pourtant pas dans la peau d’un lauréat. Après Calgary, mon jeu a changé radicalement et rapidement. Un mois après, je suis retourné à Moscou, où j’étudiais encore, pour donner un récital, avec les autres étudiants de mon professeur. J’ai joué une quinzaine de minutes je ne sais plus quoi, et elle est venue me voir pour me dire : tu joues très différemment, tu es plus libre. C’était ça : je n’avais plus ce poids sur les épaules, cette pression…

  • En Angleterre, vous avez fait partie du programme BBC pour les jeunes musiciens.

Pendant deux ans, et ça a été merveilleux. Ça aide à construire des relations avec les orchestres, à découvrir de nouvelles salles de concert, et ça procure une grande exposition médiatique – beaucoup de gens écoutent BBC 3, ça m’a surpris. L’atout majeur pour moi, c’est d’avoir pu enregistrer en studio, devant des micros. Il faut travailler très vite, en général on a six heures pour graver quarante minutes de musique – c’est assez éloigné des standards d’enregistrement d’un CD. Mais ça m’a permis de me familiariser avec les micros, d’apprendre à gérer ces situations. C’était très précieux. Je n’aurais pas pu acquérir cette expérience autrement. J’ai beaucoup enregistré pour la BBC, sans doute une quinzaine de programmes.

Pavel Kolesnikov joue Louis Couperin

L’enregistrement est une autre forme d’art pour moi, avec le concert. Pour moi, ce qui est séduisant dans le disque n’est pas qu’il perdure — je n’aime pas cette idée de témoignage pour l’éternité : on doit toujours se développer, évoluer — mais le fait qu’il permette d’essayer des choses impossibles en concert. Certaines choses marchent au concert mais je n’ai pas envie de les enregistrer. D’autres expériences ne peuvent avoir lieu qu’au disque. Prenez par exemple mon disque Louis Couperin. Le disque a été produit d’une façon très spécifique, avec un piano bien particulier, avec des micros disposés d’une certaine façon… J’avais un son précis en tête, que je voulais produire, et, je le sais bien, ce son ne peut pas être obtenu dans une salle de concert. Mais c’était mon idée, et le disque était la seule façon de la concrétiser. C’est pour ça que c’est bien de pouvoir enregistrer un CD quand on en a vraiment besoin.

  • À propos de votre concert récent à Londres à Wigmore Hall, j’ai lu un article d’un journaliste qui disait son incompréhension face à votre programme et à sa signification…

Pour vous dire la vérité cet article m’a chagriné car en effet il n’a rien compris. J’avais construit un programme très spécifique, bourré d’idées, centré sur Debussy et son évolution. J’avais décidé de sortir les gens de leur zone de confort en leur présentant des combinaisons originales qu’ils pouvaient déchiffrer à leur guise. C’était ma façon de vouloir maintenir éveillée l’attention des spectateurs sur toute la durée du concert, y compris dans des pièces très connues comme la Campanella. Je voulais qu’ils les écoutent comme si c’était la première fois qu’ils les entendaient — pas qu’ils entendent ce à quoi ils s’attendent, mais ce qui se passait vraiment sur scène. J’ai été, à la sortie du concert, enchanté par l’accueil que le public m’a réservé. Il y a toujours beaucoup d’échanges après les concerts, le gens viennent vous parler en coulisses et, là, ils m’ont dit des choses auxquelles je ne me serais jamais attendu. Je pensais, à propos de tel ou tel détail : « Cela va passer inaperçu, c’est juste pour moi, pour mon plaisir… » Mais des gens, des spectateurs normaux, sont venus me voir, et ils avaient remarqué ces détails que j’avais glissés ici et là ! … Et voilà qu’un journaliste du Guardian écrit ce papier ! 

  • J’ai regardé en vidéo votre concert en Belgique à Flagey…

Programme similaire… mais il était plus ambitieux à Wigmore !

(c) Jean-Baptiste Millot

  • Quels sont les pays ou votre carrière commence à « prendre », à part l’Angleterre ?

Eh bien, je joue souvent en Hollande et, depuis quelque temps, dans les pays francophones : Belgique, France. La France me plaît car j’ai souvent de bonnes expériences avec les gens, il y a une bonne alchimie entre ma façon de présenter mes programmes et ce que le public aime entendre. Ma façon d’appréhender la musique semble bien convenir au goût français.

  • Quel sera le programme de votre prochain CD, chez Hyperion ?

Chopin, de nouveau, dont j’ai déjà enregistré un bouquet de mazurkas pour le même label.  Les 4 Impromptus et la Fantaisie en fa mineur. Les impromptus sont présentés dans l’ordre chronologique, pour restituer l’évolution de la pensée de Chopin : d’abord la Fantaisie-impromptu, puis les Impromptus 1 et 2, la Fantaisie en fa mineur et le troisième Impromptu. Entre chaque pièce, j’insère des valses et des mazurkas. Ça fait un peu comme une grande sonate. Pour la première fois, j’enregistre dans l’ordre du programme du concert.

  • Dans un tel cas, le programme de l’album forme un concept…A une époque où les gens peuvent et souvent déstructurent l’écoute d’un album, quand ce ne sont pas les algorithmes… Vous insistez pour qu’on écoute vos disques dans un certain ordre ?

Non, je n’insiste pas, ils peuvent écouter dans l’ordre qu’ils veulent. Mais il est très important en tous cas que mon travail soit présenté dans son intégrité. La moindre des choses est d’offrir à la personne qui achète mon disque « un peu plus ». Quand on fait un dîner, il faut toujours prévoir un peu plus… Hors de question que les amis repartent le ventre creux ! Il faut les rassasier avec assez de nourriture et de vin. C’est l’idée derrière chacun de mes programmes de concert ou de CD. Il faut que ce soit assez riche pour l’auditeur, et même un petit peu plus…

  • Comment voyez-vous votre carrière à venir ? Quelle est votre vie musicale rêvée ?

En fait, dans un monde idéal, je voudrais faire différentes choses, pas seulement de la musique.

  • J’allais vous parler des parfums, votre passion…

Oui, les parfums, mais pas seulement. Il y a d’autres domaines qui m’intéressent autant… Je m’intéresse beaucoup à la photo. Alors disons : les parfums, la mode si l’occasion se présente, mais aussi le cinéma, le théâtre ou l’opéra comme metteur en scène.

  • Quel serait donc votre premier film? Une adaptation de roman ?  Un scénario original ?

Un scénario original. Pendant que je vous attendais, j’étais avec un ami et on se demandait ce qu’on pouvait faire de cette situation bizarre dans laquelle vous me voyez aujourd’hui ! Je suis ici depuis deux jours, et il s’est passé des choses assez étranges. Un couple est venu pour mon récital, ils attendaient depuis six jours, il faisait très chaud, rien n’était vraiment en place et tout à coup il arrive cette chose incroyable et le concert est annulé. Et maintenant, je me demande ce qui va se passer. Un meurtre peut-être ? Ou bien, comme dans Melancholia de Lars von Trier, une planète va-t-elle venir percuter la Terre et anéantir la civilisation ? Ou alors allons-nous nous retrouver bloqués dans ce stupide hôtel comme dans l’Ange exterminateur de Buñuel ? Bon. Je ne sais pas ce que pourrait être mon premier film. Quant à l’opéra, j’ai quelques idées. J’aimerais mettre en scène Don Giovanni ou la Traviata !

  • Le chant, les chanteurs, vous intéressent ?

Oui, beaucoup. Mais l’idée de mettre en scène correspond à mon esprit visuel. L’image est une façon très puissante de raconter une histoire. Bref.

… Où en étions-nous, déjà ? Ah oui ! Ma carrière ! J’aimerais étudier d’autres compositeurs, découvrir d’autres scènes. Plusieurs idées me tiennent à cœur. D’abord, me libérer de la tradition. Pas d’une façon révolutionnaire mais très neutre.

Claude Debussy – Photographie de Felix Nadar. Circa 1908

J’aimerais être capable de mettre de la distance entre moi et tout ce que j’ai appris, tout ce qu’on m’a enseigné, et repartir d’une page blanche. J’aimerais être capable de voir les choses comme elles sont. C’est le paradoxe de l’éducation artistique : on a besoin de fondations, de strates et des strates de savoir sur lesquelles se construire. Mais ensuite ? Il faut arriver à les oublier sans quoi on ne sera jamais capable d’être libre dans sa création. En ce sens, Debussy est une figure centrale pour moi. C’est l’un des créateurs les plus incroyables, il a su partir d’une liberté complète sans être révolutionnaire comme Schoenberg, par exemple. Ou alors c’est une révolution en douceur. Elle est fondée sur beaucoup de choses mais il les a réinventées.

  • Debussy adorait la poésie, les femmes, il avait une approche très sensuelle de l’art…

Un mélange très intéressant, très français. Élégant de bien des façons. En même temps, il était très incisif, sérieux, il allait au cœur des choses. Ça aboutit à un équilibre fascinant. Ravel est un compositeur extraordinaire aussi mais, à mon sens, son influence et son importance sont bien moindres que celles de Debussy. 

  • On parle parfums, maintenant ?
    Je ne savais pas qu’on pouvait les collectionner, je pensais qu’ils étaient trop éphémères. On peut les comparer à la musique. Il y a des notes sur une partition, on les joue d’une certaine façon…

Tout à fait. Et l’art du parfum évolue dans le temps. Dans un temps limité. Quand on met du parfum sur sa peau, il se met à évoluer lui aussi. La parfumerie classique propose de raconter une histoire.  Ça commence dès qu’on sort le parfum de son flacon pour le mettre sur sa peau. Avec la musique, c’est pareil : quand c’est fini, c’est fini, et ce n’est jamais pareil. Chaque fois qu’on se parfume, c’est légèrement différent. C’est fondé sur des accords et des harmonies, ça emplit votre esprit d’une façon très directe, ça affecte des parties différentes du cerveau mais d’une façon assez similaire. Inhaler un parfum provoque tout de suite une réponse émotionnelle, avant même de pouvoir intellectualiser, et ça suscite aussi beaucoup d’associations. Il y a cette combinaison de choses universelles, que beaucoup de gens perçoivent d’une façon identique. Mais c’est aussi filtré par votre perception, vos souvenirs, tout ce qui s’est passé dans votre vie et qui altère vos sensations. Là encore, c’est un fonctionnement identique à l’œuvre d’art. Ce qui m’intéresse dans le parfum, c’est que c’est de l’art abstrait, on ne peut pas dire de quoi ça parle, c’est juste une odeur, et en même temps cette odeur suscite une implication émotionnelle. Il y a des odeurs joyeuses, d’autres tristes ou intenses, mélancoliques, dramatiques, sensuelles. En musique, on ne sait pas toujours non plus d’où proviennent les émotions qu’on ressent.

 

  • Debussy serait le compositeur le plus parfumé non ?

Possible, oui…

  • Et un maître ancien comme Couperin, non ?

Aussi ! Et on pourrait aussi le dire d’autres compositeurs : Chopin, Brahms. Mais, en général, je n’associe pas directement parfum et musique. Les gens me demandent souvent « Quel parfum associez-vous à tel ou tel morceau ? », je ne peux pas leur répondre, ça ne marche pas comme ça pour moi. En général, je trouve beaucoup de correspondances entre ces deux arts.

  • Vous-même créez-vous vos parfums ?

Non, si on veut faire ça sérieusement il faut être formé, avoir des compétences en chimie. Je serais capable peut-être de superviser la création de parfums : il y a un nez qui travaille le côté technique et une personne qui supervise le processus et peut suggérer des modifications, c’est elle qui donne l’idée de départ et ils travaillent ensemble – un peu comme en musique de chambre.

Le dernier disque de Pavel Kolesnikov, consacré à Beethoven

  • Et dans l’enregistrement d’un disque…

Oui exactement, c’est le rôle du producteur !  J’aimerais être un producteur de parfums !

Propos recueillis par Hannah Krooz
Mallemort, août 2018


Pavel, tout jeunôt, en 2007, au concours Tchaikovski

Une Mazurka de Chopin…

Tous les disques de Pavel Kolesnikov parus chez Hyperion 

 

Martial Solal parle de son nouveau disque, « Histoires improvisées – paroles et musique »

Depuis quelques années, on nous met en garde contre l’abus de I’alcool, du tabac, du jeu. On ne prévient jamais des dangers de I’improvisation… L’improvisation est pourtant une activité à haut risque. Pour le musicien comme pour ceux qui I’écoutent…

Pour profiter pleinement d’une musique qu’il découvre, l’auditeur aussi doit savoir consommer avec modération. Je pense que ce disque ne doit pas être écouté en une seule fois. Ce n’est pas un livre à suspense dans lequel on aurait hate de tourner la page pour connaitre la suite de histoire…

Il s’’agit plutôt d’un recueil de nouvelles, de souvenirs de lieux ou de personnes que j’aime ou que j’ai aimées. 

L’aventure, imaginée par Jean-Marie Salhani, m’a été proposée alors que je venais de décider de fermer mon piano avec |’intention de ne plus enregistrer, de ne plus paraitre en public. 
 
Vous pouvez constater que j’ai accepté de jouer le jeu… Sans préparation autre que physique, comme avant un concert. La règle consistait à improviser une vingtaine de pièces, plutôt assez courtes, inspirées par un nom ou quelques mots inscrits sur 52 petits carrés de papier contenus dans un chapeau. Je n’avais plus qu’à fermer les yeux, et extraire un à un ces papiers qui me serviraient de point de départ.

Contrairement a la plupart de mes disques précédents, il ne s’agissait pas d’improviser sur des grilles de standards ou autres.

Je ne me suis pas embarrassé de l’idée de produire un disque de jazz , de musique classique ou contemporaine, ne refusant aucune des idées ou des réminiscences qui me venaient a l’esprit pendant que je jouais. J’ai souhaité dire quelques mots, après avoir pris connaissance de chaque petit papier extrait du chapeau, pour expliquer à qui, ou à quoi je penserai en jouant.

(c) Damien Jacobs

Après l’enregistrement, j’ai eu la faiblesse (ou la curiosité) de lire tous les petits papiers que je n’avais pas dépliés.

Et j’y ai découvert nombre de noms qui sont trés importants pour moi et que je n’avais pas pu mettre en musique : André Hodeir, Lucky Starway, Club Saint-Germain, Aimé Barelli, Lucky Thompson, Village Vanguard, Marius Constant, Zoé Solal, Newdecaband et bien d’autres… Sans parler de tous ceux qui ne figuraient sur aucun de ces petits bouts de papier et qui sont ou ont été tout aussi indispensables à ma vie !

Le sort, avec la complicité de mon producteur et ami, a décidé pour moi… 

 
Le tout a été enregistré en une seule prise, ce qui peut expliquer quelques redites et le côté parfois débridé ou irréfléchi… 

J’ai joué de la même façon queje le ferais chez moi, le matin, juste pour divaguer sur le clavier.

En réalité, mes voisins n’ont droit, eux, qu’a des exercices, ou presque…

Martial Solal
23 août 2018

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Regarder ce tout récent interview de Martial Solal par Michel Mompontet sur CultureBox

 

Le messager. Une rencontre avec Vladimir Feltsman

PAR HANNAH KROOZ

Depuis trente ans, Vladimir Feltsman nous envoyait des cartes postales sous forme de disques, et nous n’y répondions pas. Alors, à l’occasion de son prochain récital à Paris le 10 octobre prochain — le premier semble-t-il depuis 30 ans — on a voulu essayer de saisir au plus près l’essence de cet artiste resté si loin de nous, si longtemps, alors qu’il est pourtant un maître du piano contemporain, un phare, même,  en raison de l’importance de son enseignement.

Ça sent l’orage, un dimanche après-midi de juillet à Manhattan. Vladimir Feltsman y donne à 16 heures un récital à Hunter College, devant une salle bondée. Au programme, Arabesque et Kreisleriana de Schumann enchaînés en première partie, puis un bouquet de Mazurkas de Chopin. Et pour conclure, enchaînée elle aussi mais aux Mazurkas, la 3e Ballade venue remplacer au dernier moment la 4e.

L’interprète aux cheveux gris coupés ras, aux yeux bleus perçants et doux, en impose : apparence un rien glaçante, au moins réservée, bel homme, belle prestance.

Sur scène, Feltsman est peu démonstratif, à un point peut-être dérangeant pour un public qui ne saurait jouir des émotions sans voir l’artiste en mimer les signes. Pourtant, le voyage que propose Feltsman à travers les Mazurkas est de ceux qu’on n’oubliera pas : retenue extrême du rubato sans jamais brider l’émotion, galbe de la ligne finement dessiné, et toujours un chant original et passionnant.

On attend avec impatience le disque qui paraîtra bientôt. Tout chez Feltsman indique l’autorité, la maîtrise, annonciatrices d’une vision nette du chemin qu’il suivra au  fil du discours. Un artiste qui ne laisse à l’évidence rien au hasard, mais conduit son auditoire à l’aventure, en puisant dans une santé technique magnifique.

Il nous dira plus tard : « Les œuvres me dictent leur désir. Elles sont le message. Je ne suis que le messager ». C’est cela : pas la moindre excentricité, pas la moindre coquetterie, et pourtant un jaillissement musical foisonnant.

***

La France a découvert Vladimir Feltsman à l’occasion du Concours Marguerite Long, dont il a remporté le Grand Prix en 1971.

On l’a retrouvé ensuite, après un long silence, à la rubrique « Affaires étrangères » des journaux : il y figurait comme l’un des Refuzniks les plus médiatisés des années 80.

Son histoire comporte des anecdotes dignes d’un roman, demeurées fameuses : l’aide constante que lui apporta Arthur Hartman, Ambassadeur des Etats-Unis à Moscou au cours de ses années de bannissement, en l’invitant à donner des concerts à sa résidence ; le sabotage par le KGB un jour, du piano de l’Ambassade. Et puis finalement l’autorisation d’émigrer aux USA grâce à Reagan sur fond de Perestroïka débutant. Le premier concert aux USA enfin, pour les Reagan à la Maison-Blanche, le premier récital à Carnegie Hall en 1987…

Pendant trente ans très peu de concerts en France, mis à part deux ou trois concertos dans le cadre de tournées avec ses amis Gergiev ou Tilson Thomas.

Notre entretien avec ce « messager » dessine un portrait infiniment sensible, en décalage avec l’image qu’il pourrait dégager au premier abord.

Vous n’avez jamais eu la tentation de retourner vivre en Russie, quand le système soviétique est tombé  ?

Non, absolument pas. J’ai déjà deux maisons, assez pour m’occuper. Je ne passe pas beaucoup de temps en Russie, je vais seulement y jouer. Ma vie est ici, maintenant !

Quand êtes-vous retourné en Russie après votre exil ?

J’ai quitté la Russie en 1987 et j’y suis retourné pour la première fois cinq ans plus tard, en 1992. C’était encore des années très complexes, très turbulentes, très chaotiques. L’Union soviétique s’était effondrée. Je n’ai pas été invité officiellement, mais par un ancien camarade devenu Directeur du Bolchoï et de la grande salle du Conservatoire à Moscou, pour quelques concerts. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai pu réaliser cet enregistrement « live » des Variations Goldberg, qui figure toujours au catalogue. J’ai aussi dirigé des concerts. Depuis, je suis retourné en Russie à de nombreuses reprises, en particulier à Saint Petersbourg. Je joue régulièrement en Russie, l’année dernière encore à Moscou où j’ai dirigé entre autres les Virtuoses de Moscou. Par ailleurs, depuis mes études de direction d’orchestre, je suis resté très ami avec Valery Gergiev et Yuri Termikanov.

 

 » J’étais devenu une non-personne « 

 

Quelque chose s’était donc cassé quand vous êtes parti ?

Non ! Mais je suis parti pour de bonnes raisons, je crois, de mon point de vue… J’ai quitté la Russie parce que je ne voulais pas être contrôlé par le gouvernement, par des gens qui n’avaient rien à faire de la musique et prétendaient me dicter ce que je devais faire, où je devais aller. Ce ne fut pas une réaction égoïste, mais purement artistique, vous comprenez ?  C’était simplement meilleur pour moi, en tant que personne, musicien, artiste, d’être en dehors de l’Union Soviétique. Vous savez, pendant les huit dernières années je ne pouvais plus ni jouer ni enregistrer, mes disques étaient interdits à la radio… J’étais devenu une non-personne. Mon nom n’existait plus.

Comment avez-vous fait pour survivre à ces années d’exil intérieur ?

Sur le papier, j’étais encore un soliste de l’Orchestre Philharmonique de Moscou, ce qui veut dire que je percevais une minuscule pension — 120 roubles par mois, ce qui était presque rien. Par chance j’avais constitué par goût, avant ma disgrâce, une belle bibliothèque de bibliophile, sans doute l’une des plus importantes de Moscou, avec beaucoup de premières éditions, de livres rares. Je les ai peu à peu vendus, ce qui nous a permis, à moi et ma famille, de survivre. Ce n’était pas le luxe, non, mais on n’a pas eu faim.

Quelle a été l’attitude de vos collègues et confrères à cette époque ?

Oh, vous savez, rien de bien méchant — la nature humaine, quoi. Certaines personnes étaient effrayées à l’idée même de me saluer, d’autres non. C’était à l’époque le scénario que vivaient tous ceux qui voulaient quitter l’Union Soviétique. Je n’en ai jamais été personnellement affecté, consterné.

Vladimir Feltsman, Rosalun Tureck, Nancy and Ronald Reagan, The White House, September 27, 1987
Vladimir Feltsman, Rosalyn Tureck, Nancy and Ronald Reagan, The White House, September 27, 1987

Vous avez été d’une certaine manière un enjeu de la politique diplomatique entre les USA et l’Union Soviétique, à l’époque…

C’est grâce à Reagan que j’ai pu partir. Il a arrangé l’affaire avec Gorbatchev. C’est aussi simple que cela. Nancy Reagan, sa femme, a été active aussi. Nous sommes d’ailleurs restés proches des Reagan jusqu’à leur disparition. Je ne peux pas dire amis, mais on est resté en contact amical après son départ de la Maison Blanche, je les ai visités chez eux à Los Angeles jusqu’à leur disparition. C’était une relation de grande qualité, qui fut décisive. Sans eux, que serais-je devenu ?

Comment voyez-vous la manière dont les choses ont évolué en Russie après le communisme ?

En Amérique, en France, en Israël, en Russie… Tout ce qui touche à la politique c’est… Bref. N’en parlons pas, je préfère.

Alfred Schnittke et Vladimir Feltsman - Photo : X - DR
Alfred Schnittke et Vladimir Feltsman : deux amis.Feltsman a créé à New-York en 1988 la Première Sonate de Schnittke. – Photo : X – DR

Et donc, vous débarquez aux USA en 1987 et vous devez reconstruire votre vie.

Oh… C’était trop de tout pour moi. Trop de politique, trop de tapage. C’était la fin de la Guerre froide, malgré Gorbatchev déjà au pouvoir. J’ai été l’un des derniers exilés à avoir bénéficié, si je puis dire, d’un type de publicité plus politique ou sensationnelle qu’artistique. Je n’ai jamais aimé cette publicité-là — et c’est peu dire. Je n’ai pas été un activiste des Droits de l’homme, ni un héros. Mais la presse, les mass-médias, ont besoin de coller des étiquettes réductrices, simplificatrices sur les gens et les choses. Heureusement pour moi, après quelques années toutes ces histoires se sont enfin évaporées. Je me suis retrouvé en phase, au clair et tranquille avec moi-même, avec ce que je suis profondément : un musicien, pas une « personnalité ». Je joue, j’enseigne, j’enregistre. C’est la vie que j’aime.

 

« Je ne suis pas, pour tout dire, un homme très sentimental. »

 

Il semble bien que pour certains artistes russes l’attraction du retour soit irrésistible…

Quant à moi, je n’ai jamais eu la nostalgie de la Russie depuis mon exil. La Russie vit en moi à travers sa culture. Ce qui est bien plus important qu’un pays sur la carte. Et cette culture, que je chéris tant, est une partie de moi-même. Je n’ai pas besoin d’être physiquement présent à Moscou. Je ne suis pas, pour tout dire, un homme très sentimental. Je n’ai jamais eu de nostalgie. J’ai encore de très bons amis là-bas. En Russie il y a des publics, des orchestres formidables que je viens régulièrement diriger. Mais l’idée de revenir vivre en Russie ne m’a pas effleuré.

Est-ce que vous êtes un pianiste russe ? Ou alors, êtes-vous encore un pianiste russe ?

Tous les labels discographiques et les poseurs d’étiquette se trompent, avec cette histoire de pianistes russes. Est-ce que Richter était un pianiste russe ? Oui, parce qu’il était né et avait étudié en Russie… Mais tous ces gens des labels se préoccupent seulement de l’endroit de votre naissance pour des raisons qu’ils croient utiles au plan marketing, et de rien d’autre. Je ne me considère pas comme un pianiste russe, ou américain, ou juif, ou quoi que ce soit d’autre… Juste un musicien.

Au cours de votre évolution, de votre accession à la maturité, y-a-t-il quelque chose que vous ayez abandonné, perdu, avec quoi vous ayez rompu ?

On évolue et on continue de grandir. On ne peut pas être le même à tous les âges de la vie. Vous absorbez des informations –— cela ne veut pas dire pourtant forcément que vous deveniez meilleur ou que vous fassiez des progrès. Il arrive à quiconque possédant un peu de cerveau que surviennent des métamorphoses ! La capacité à étudier, à assimiler ce que vous apprenez pour s’en nourrir, constitue selon moi la grande différence entre les gens, qui sont à la base les mêmes. Mais cette capacité est différente selon les personnes. J’avais, et je crois que j’ai toujours, cette aptitude à apprendre. Si j’arrête d’apprendre, je deviens un légume.

Vous avez dit : « J’étais un enfant étrange »

J’ai grandi en Russie et il y avait certains répertoires (Rach 2, Prokofiev 3…) que tout le monde jouait. Je n’ai jamais joué ces deux œuvres à l’époque ! J’ai travaillé le Rach 2 parce que ma femme, Haewon, le souhaitait ! Elle voulait entendre ce qu’il donnerait sous mes doigts ! Mais jamais Prokofiev 3, 1 et 2 oui, et nous l’avons enregistré, vous le savez, avec Michael Tilson Thomas. J’étais donc un jeune étrange par rapport aux autres, car j’ai très tôt été intéressé pour l’essentiel par la musique allemande — Schubert, Bach — et j’ai immédiatement voulu être en contact avec ces répertoires, avec cette culture. En Russie les habitudes portaient sur Chopin, Liszt, Rachmaninov, Scriabine, Tchaikovski. En ce sens, je n’étais pas comme mes camarades.

Mais vous avez joué souvent tout de même le Rach 3

Quand j’étais jeune, oui. Mais je dois vous dire que je ne l’ai pas joué depuis dix ans maintenant, et je ne pense pas que je le jouerai à nouveau. C’est bon, quoi ! C’est une pièce pour les jeunes !

 

« Le message est plus important que le messager »

 

Pouvez-vous nous décrire la manière dont vous avez appris de vos professeurs ?

Deux professeurs en fait : Evgeny Timakin qui m’a appris à jouer du piano, réellement. Parmi les élèves de Timakin il y a Pletnev et Pogorelich, ce qui n’est pas une trop mauvaise compagnie. Et puis ensuite Yakov Flier. Les deux, Timakin et Flier, avaient eux-mêmes travaillé avec Konstantin Igumnov, un grand professeur de la première partie du XXe siècle au Conservatoire de Moscou. Igumnov avait lui-même travaillé avec Alexandre Siloti qui avait lui-même travaillé avec Liszt qui lui-même était élève de Czerny, lequel avait travaillé avec Beethoven !

Pianist Yakov Flier - (c) - DR
Pianist Yakov Flier – (c) – DR

Vous pensez donc que ce lignage survit à travers cette chaîne d’enseignement ?

C’est le message qui survit. Le message est plus important que le messager. Quand vous appartenez à une grande tradition, vous devez faire preuve d’humilité. Vous devez savoir et montrer que le message est plus important que le messager. Cela vous préserve de tout ego, de tout complexe.

Mais c’est quoi le message ?

Le message, c’est la musique.

Quand vous parlez de votre activité d’enseignant, vous dites souvent que les effets peuvent être très longs à se manifester, que le « principe actif » en quelque sorte peut avoir une durée de vie très longue…

Ou pas du tout, ou jamais, ou immédiatement ou vingt ans plus tard ! C’est ce qui m’est aussi arrivé. Je comprends seulement aujourd’hui l’impact véritable de certaines personnes qui m’ont accompagné dans ma formation — pas seulement mes professeurs d’ailleurs, mais en premier lieu mes professeurs. Ce n’est pas immédiat. Ce qui n’est pas donné est perdu. Rien de ce qui a de la valeur n’est immédiat. Mais, j’insiste, si le message est authentique, quel qu’il soit, à travers les livres, la poésie, la musique, la peinture ou la sculpture, si vous pouvez vous y connecter, alors le message se défie du temps. Nous nous devons d’être à l’heure dans nos petites activités quotidiennes, mais les messages importants, essentiels perdurent, sont patients. Ils peuvent attendre longtemps pour enfin se manifester.

Vous êtes un lecteur de poésie, de littérature : est-ce que cette formation-là était commune à vos congénères au cours de vos études ?

Je ne peux pas dire tous, mais dans notre classe au Conservatoire de Moscou il y avait en effet quelques personnes qui lisaient beaucoup, qui étaient férus de littérature, et j’étais, c’est vrai, l’une d’elles. Je songe immédiatement à Mickhail Rudy, à Vladimir Viardo… Nous échangions entre nous… Certains livres étaient difficiles à se procurer en Union Soviétique à cause de la censure ou de la liberté de publication : la poésie, certains livres de la philosophie orientale, sur le bouddhisme… Mais nous étions un groupe de personnes qui voulions apprendre. Et vouloir apprendre, c’est essentiel. Si vous n’avez pas une connaissance au moins élémentaire et ordonnée de l’histoire de la littérature, des arts, des idées qui ont été importantes pour les gens du passé, vous ne pourrez pas trouver votre propre chemin dans le présent, votre place dans le monde, votre voie.

Nous sommes ici à l’Université de New Paltz. Vous y enseignez toute l’année ?

De septembre à mai, et depuis trente-et-un ans. J’ai décroché ce job quand je suis arrivé aux USA en 1987, un job merveilleux dans un endroit très beau, avec une nature magnifique. Je l’ai gardé. Je n’ai jamais songé à partir. Nous avons une seconde maison en Floride, où nous passons quelques mois en hiver. J’enseigne aussi à New York au Mannes College.

Vous m’avez fait remarquer que New Paltz est une Université d’État, ouverte à tous…

En effet. Nous avons des étudiants de très nombreux pays, mais majoritairement des jeunes qui viennent de l’État de New York. Ce système est né à l’après-guerre, d’une volonté de familles très aisées, tels les Rockfeller ou les Morgan, de créer un système grâce auquel des gens modestes pourraient avoir accès à un enseignement de qualité. SUNY est l’un des plus importants systèmes d’éducation dans le monde. C’est un réseau de quatre-vingt-six campus dans l’État de New-York. Ma classe en elle-même est assez modeste. Elle est surtout composée des jeunes gens qui n’étudient pas en fait à SUNY mais qui sont des anciens étudiants de la Juilliard School ou du Curtis Institute, ou même qui ont déjà un bout de début de carrière. Ils peuvent s’inscrire dans ma classe à des conditions modiques, et nous avons huit mois de cours ensemble. Assez banalement l’accès à la classe se fait sur audition. J’essaie de choisir des élèves avec lesquels je pourrais travailler, m’entendre.

 

« Dans les 20 prochaines années, nous verrons arriver de plus en plus de musiciens de premier plan d’origine asiatique. Parmi eux, quelques-uns seront vraiment exceptionnels »

 

Par ailleurs et indépendamment, il y a ce Piano Summer at New Paltz Faculty qui bat son plein actuellement. C’est une session d’été de trois semaines, où nous accueillons des étudiants de neuf ou dix pays différents. Vingt-quatre jeunes, de très haut niveau. Ils n’ont aucun frais, ni pour les leçons ni pour le logement. Avec Haewon, nous avons créé la Feltsman Piano Fundation3, qui vient compléter la couverture de leurs dépenses. Ils n’ont rien à payer. D’ailleurs, il ne faut pas que notre rencontre soit trop longue encore, car nous les attendons pour le grand barbecue de fin de session, et nous devons nous occuper avec ma femme de faire cuire les saucisses !

Il semble que les jeunes pianistes d’origine asiatique soient de plus en plus nombreux à frapper à la porte de la carrière. Quel est votre expérience avec eux ?

Dans les vingt prochaines années, nous verrons arriver de plus en plus de musiciens de premier plan d’origine asiatique. Et parmi eux, quelques-uns seront vraiment exceptionnels. Nous avons vingt-quatre étudiants cette année. Vingt-et-un d’entre eux sont d’origine asiatique. Ils viennent de Corée, de Chine, de Taiwan, d’Europe ou des États-Unis. La grande majorité des étudiants en piano, au moins aux USA, est d’origine asiatique d’une manière ou d’une autre. C’est une tendance mondiale. La plupart sont déjà pétris de culture occidentale. Il arrive que pour quelques jeunes ce soit un peu plus difficile au début, mais assez rapidement l’adaptation ne leur pose plus de problème, et ils s’en sortent très bien. Car leur état d’esprit est très sérieux. Ils sont souvent plus responsables, plus adultes que les autres. Ils travaillent dur. Souvent, leurs parents ont dû faire des sacrifices pour qu’ils puissent suivre ces études.

Et les Russes ?

Nous avons aussi quelques Russes ! Leur niveau est toujours très élevé. Le Conservatoire de Moscou reste d’un niveau exceptionnel : c’est toujours l’un des meilleurs endroits pour apprendre la musique dans le monde, sinon le meilleur. Je ne suis pas totalement au courant de ce qui se passe en Russie car je n’y vais pas souvent, je n’y ai pas travaillé en tant qu’enseignant au cours des trente dernières années. Mais certains de mes anciens camarades de classe y enseignent, et ils ont des équipes de professeurs de très haut niveau. La tradition de l’enseignement de la musique est bien vivace là-bas, croyez-moi : piano, violon, violoncelle… Vous le constatez aisément à la lumière de noms qui comptent sur la scène musicale d’aujourd’hui, tels que Daniil Trifonov, Lukas Geniusas, Arcadi Volodos, Grigory Sokolov…

Qu’en est-il de ce forte-piano, que je vois ici, dans un coin de la pièce ?

En 2006 j’ai décidé de jouer en concerts toutes les sonates de Mozart mais je ne voulais pas les enregistrer sur piano moderne. Cela fonctionne bien mieux sur pianoforte. J’ai donc commandé cette copie qui est superbe, à Paul McNulty, l’un des meilleurs facteurs mondiaux de pianoforte, qui vit à Prague et a d’ailleurs épousé Viviana, la fille de Vladimir Sofronitzki. J’aurais bien voulu enregistrer ces sonates sur pianoforte mais c’est compliqué, il faudrait transporter le pianoforte, avoir un accordeur en permanence. Cela n’a pas été possible à ce stade. J’ai joué des concertos de Mozart, le Cinquième de Beethoven aussi, à New-York sur ce piano.

 

Vladimir Feltsman, (c) Jean-Baptiste Millot, 2018 - www.jean-baptistemillot.com
Vladimir Feltsman, (c) Jean-Baptiste Millot, 2018 – www.jean-baptistemillot.com

Certains de vos confrères font une certaine fixation sur les instruments qu’ils vont jouer. D’autres se satisfont de pianos de bonne qualité mais sans exigences particulières. Et vous ?

Je vois bien ce que vous voulez dire (sourire). Certains des plus grands pianistes de notre temps correspondent à votre description. Prenez Sokolov par exemple, c’est vraiment légendaire… Il est la terreur des accordeurs ! À l’inverse, Richter n’était pas du tout comme ça. Quant à moi… Bien sûr, je demande qu’on me donne de bons pianos, bien réglés, c’est le minimum. Mais pour ce qui est de mes obsessions et idées fixes, disons que je pencherais davantage pour les grands vins ou les tables gastronomiques !

Venons-en à votre relation avec le disque. Vous avez réalisé au cours des années une discographie très importante, en grande partie chez Nimbus, qui couvre les œuvres essentielles, le cœur du répertoire : Bach, Beethoven, Schumann, Chopin, Brahms… Vous aimez donc, beaucoup, enregistrer.

J’ai enregistré soixante disques depuis mon arrivée aux USA. J’avais auparavant réalisé quatre ou cinq disques en Union Soviétique pour Melodiya. J’ai enregistré mon premier disque à dix-neuf ans. C’était la Sonate Op. 11 de Schumann et l’Opus 118 de Brahms. Puis les deux concertos de Chopin avec le Philharmonique de Moscou et un disque Schubert. Arrivé aux USA, mon premier disque a été mon « live » de 1987 à Carnegie Hall, toujours disponible chez Sony et puis plusieurs enregistrements pour CBS. Après avoir racheté CBS, Sony a souhaité mettre un terme à mon contrat, ce qui en fait fut très positif pour moi, car si j’étais resté avec eux il aurait fallu que je n’enregistre que de la musique russe, les trucs habituels. J’ai alors travaillé avec Jeffrey Nissim et le légendaire Directeur Artistique Max Wilcox pour le label MusicMasters  / Musical Heritage. Nous avons par exemple à cette époque enregistré les deux livres du Clavier bien tempéré, L’Art de la Fugue, les cinq dernières sonates de Beethoven. Quand Music Masters et Musical Heritage ont disparu, à partir des années 90, j’ai produit moi-même mes enregistrements, que je réalisais pour la plupart ici à côté, dans un très bon auditorium à Bard College, au Fischer Center.

 

« J’enregistre vite »

 

Et puis en 2010 j’ai reçu un appel de Adrian Farmer, de Nimbus. Il venait de racheter les droits du catalogue MusicMasters / Musical Heritage et donc pas mal de mes disques. Il m’a proposé de continuer le chemin ensemble. Ils ont chez Nimbus un studio magnifique à Monmouth. Un piano superbe. C’est un délice de travailler avec eux, dans ces conditions.

Vous dites que, quand vous rentrez en studio, vous savez exactement ce que vous allez faire…

Heureusement, encore ! Si je ne savais pas, il vaudrait mieux que je fasse autre chose… En février dernier nous avons enregistré les Mazurkas de Chopin, en seulement deux sessions. J’enregistre vite. Je joue deux fois, la première d’un bout à l’autre, et la deuxième fois nous faisons les corrections nécessaires. Très intense et très rapide.

Où trouvez-vous votre plaisir quand vous enregistrez ?

C’est à la fois une torture et un plaisir. Et le plaisir de la torture. C’est, là encore, une occasion d’apprendre : d’abord quand j’enregistre puis quand je passe au processus du montage, qui est pour moi très pénible… Adrian Farmer réalise un premier montage qui résulte de nos choix pendant les séances. Puis je lui envoie un tas de corrections et remarques. Le deuxième round de montages est parfois le bon, parfois il en faut trois. Mais je ne suis jamais parfaitement content de mes disques. Disons que j’en déteste certains moins que d’autres.

Quels disques préparez-vous à présent ?

Je crois que je vais enregistrer toutes les Variations de Beethoven sauf celles que j’ai déjà enregistrées (Diabelli). Celles que Beethoven a écrites sur les thèmes des autres, des œuvres de jeunesse pour la plupart — ce sont des pièces très amusantes ; et puis celles qu’il a composées sur ses propres thèmes. J’enregistrerai aussi les Bagatelles — bref, j’ai un grand projet Beethoven en cours.

Vous avez donc une intense activité d’enseignement, d’enregistrements. Et quant aux concerts, vous n’en donnez pas tant que ça, en fait.

Je pourrais maintenant en donner quand même un peu plus — pas autant que jadis, pas une centaine par an… Mais une quarantaine ou une cinquantaine. Mais je pourrais aussi, à l’inverse, ne plus jouer du tout sur scène si on ne me le demandait pas. Cela ne me poserait pas de problème majeur, je vous l’assure. J’aime jouer pour un public, en public, mais je ne le fais pas pour avoir de bonnes critiques ou des standing ovations ou de la publicité. Je m’en fiche. Mais j’aime donner, et pour cette raison j’aime le public qui vient m’écouter. C’est pour moi une philosophie de vie : plus vous donnez, plus vous recevez. Aussi simple que ça. Je reste vivant et curieux, à l’affût. Je change. Quand vous jouez tous les jours, toujours le même répertoire, que vous donnez des centaines de concerts, les automatismes entrent en jeu. Cela convient à certains ? Moi, pas. J’ai besoin de temps pour moi. Et ma vie privée est sacrée. Il est vrai que je ne suis pas très accessible sur scène ou hors de la scène. Disons que je ne suis pas mondain. C’est un peu à prendre ou à laisser.

 

« Ce n’est pas que je ne voulais pas jouer en France… Je n’y étais pas invité ! »

 

Quand vous êtes parti d’Union Soviétique, dès lors, vous pouviez voyager. Pourtant, on ne vous a pas souvent vu en France, alors même que vous y aviez remporté le Concours Marguerite Long en 1971. Pourquoi ?

Déjà, entre 1971 et 1987, Goskonzert, l’agence de concerts soviétique officielle, décidait de tout, y compris des engagements auxquels je pouvais me rendre ou pas, des pays que je pouvais visiter ou pas… Et pendant des années je n’ai pas choisi. Et puis, après mon départ d’URSS, depuis que j’habite aux Etats-Unis, pour répondre à votre question, c’est très simple : on ne m’a pas invité. J’ai joué un ou deux récitals, Gergiev et Tilson Thomas m’ont invité avec leurs orchestres pour jouer des concertos à Paris. Le business de la musique est un business comme les autres : il doit y avoir des forces commerciales en jeu. Vous devez avoir un agent local qui pousse… Vous ne pouvez pas seulement venir à Paris et dire « je joue ». Il faut que quelqu’un vous invite. Ce n’est pas tant que je ne voulais pas venir en France, le fait est que je n’y étais pas invité !

Feltsman 1988 Le Nouvel Observateur, Jacques Drillon, Paris
Vladimir Feltsman, Récital 1988, Le Nouvel Observateur, Jacques Drillon, Paris

J’ai remarqué que votre programme à Gaveau, un hasard, est pour moitié le même que l’un de vos derniers récitals à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées en 1988. Vous y interprétiez déjà Kreisleriana, et puis les Tableaux d’une Exposition que vous jouez très souvent. Y-a-t-il dans ces Tableaux encore des énigmes à résoudre pour vous ? Y cherchez-vous encore quelque chose ?

Ce n’est pas une recherche de ma part. Cela « se » cherche tout seul. Ma façon de penser n’est pas « qu’est-ce que je pourrais faire de différent la prochaine fois ? ». Non. Quand vous avez une connexion directe à la musique ou à quoi que ce soit d’autre, à des gens, à l’art, vous vous rendez disponible pour grandir et vous sentir bien, mieux. Les Tableaux d’une exposition, il me semble, se sentent bien avec moi et dictent leurs désirs, à travers moi. Je les ai joués peut-être deux cents fois en concert, et je les ai enregistrés. Je ne me suis jamais posé la question de savoir ce que j’allais en faire. C’est totalement organique, ce n’est pas mental. Mon esprit est, je pourrais dire, non fonctionnel quant à la musique. L’esprit fonctionne avec des mots, des concepts, des règles, la logique. La musique agit, se comporte, selon des processus bien différents, que les mots, que l’esprit ne peuvent pas atteindre.

– Propos recueillis à New Paltz, New-York,
le 21 Juillet 2018


Pour aller plus loin…

Le site officiel de Vladimir Feltsman

Le site de New Paltz University, si vous voulez postuler pour travailler avec Vladimir ! 

Toute la discographie de Vladimir Feltsman chez Nimbus Alliance. Disponible sur toutes les plateformes de streaming et de téléchargement.

Discours d’accueil de Ronald Reagan à la Maison Blanche

Vidéos de Vladimir Feltsman

Récital au Bolshoï en 2012

Vladimir Feltsman joue Mozart au pianoforte, en 2006 : Fantaisie K.475

Récital en novembre 2016 : Scriabin, Mosolov, Roslavets, Protopopov…

Récital Schumann à PianoSummer Paltz en 2014

Sur Yakov Flier : 

Yakov Flier, Concerto n°1 de Rachmaninov, avec maxim Chostakovitch

Yakov Flier joue Beethoven, Sonate no. 17, op. 31 no. 2 (1974)

Les Mazurkas de Chopin par Yakov Flier