Un entretien avec Lukas Geniušas – Première partie

 

Nous avons rencontré l’été dernier Lukas Geniušas au lendemain du récital passionnant qu’il a donné au Festival  » Piano Rarities  » de Husum. Dans la première partie de cette interview nous revenons sur son histoire familiale, sur sa Grand’mère, tellement importante dans sa formation, sur les musiques qu’il aime à défendre. Et sur cet héritage qui est d’une manière ou d’une autre toujours celui de tout pianiste russe : celui de l’Âge d’Or du piano soviétique.


  • Par HANNAH KROOZ

Vous êtes donc issu d’une famille de musiciens… Votre père, Petras Geniušas, est pianiste, votre mère, Xennia Knorre, est professeur de piano. Et votre grand-mère, Vera Gornostayeva  fut un professeur d’une importance majeure au Conservatoire de Moscou, ou elle a formé une kyrielle de pianistes parmi les plus prestigieux….

Bon. Vous commencez par une question qui m’est sans cesse posée et qui me suivra je pense encore longtemps ! À une époque je n’étais pas si content d’être toujours interrogé là-dessus. Je ressentais cela comme un caillou dans ma chaussure. Mais plus récemment j’ai compris qu’il me fallait l’admettre, et maintenant je le vis mieux. D’ailleurs, je ne peux qu’être reconnaissant à la Providence d’être né dans une telle famille. C’est un facteur crucial de mon existence. Tout ce que je peux faire maintenant en musique, je le dois en fait à ma grand’mère, et à l’environnement familial, les amis, le cercle musical qui a toujours été celui de ma famille. Mes collègues qui n’ont pas bénéficié d’un tel environnement ont eu une formation différente sans doute, et auront une vie différente. Pour moi, les choses sont venues, disons, naturellement – pour d’autres cela l’est moins.

Ma grand’mère, Vera Gornostayeva venait de cette tradition de l’Âge d’or du piano russe, de ces artistes qui ont été formés par Heinrich Neuhaus, le professeur de Richter, de Gilels, de Zak et tant d’autres pianistes exceptionnels qui ont bâti l’histoire fantastique du piano à l’époque des Soviets. Dans la tradition du piano russe, l’un des professeurs les plus importants, les plus respectés c’est vraiment Heinrich Neuhaus. Vera a eu la chance d’être l’une de ses élèves très proches. Elle a reçu cet héritage dans sa pleine dimension. Elle n’a pas été seulement influencée par lui, elle a été une sorte d’héritière, de fille. C’était une manière d’enseigner qui impliquait d’être complètement sous la coupe de son professeur ! Très différent de ce qui se passe aujourd’hui où vous picorerez à droite et à gauche, où vous irez prendre des masterclasses chez untel ou unetelle… Non, à l’époque c’était très, très différent. Vous écoutiez, vous croyiez, vous suiviez, vous vénériez,  vous dépendiez de votre professeur !

Heinrich Neuhaus – Photo : X – DR

Et avec un professeur comme Neuhaus, en l’occurrence, cela avait un sens, cette dévotion de l’élève. Neuhaus avait une telle culture, en général, et une telle culture musicale, une telle science ! Une telle humanité, aussi. C’était un homme qui pouvait jouer à son élève n’importe quand et à tout moment n’importe quel Prélude et Fugue de Bach, chaque voix séparée ! Et ma grand’mère a fait perdurer, vivre, cette tradition toute sa vie.  Elle a entretenu cette flamme. Comme si elle portait en elle Neuhaus toute sa vie. Et je crois qu’en me faisant travailler elle a fait comme il avait fait avec elle.

Mais en ce qui vous concerne, vous n’étiez pas un élève normal, vous étiez son petit-fils !

J’ai eu ce privilège d’être de la famille. Et bien sûr elle a pris soin de moi plus que de quiconque. Elle m’aimait tellement. Elle voulait me transmettre tout. Tout ce qu’elle savait. Nous étions déjà dans la dernière période de sa vie, les dix dernières années. Et le caractère des personnes change, à la fin de leur vie. Les gens deviennent plus forts, plus intransigeants, ils n’ont plus de temps à perdre et ce ne sont pas toujours les meilleurs aspects de leur caractère qui, d’ailleurs, ressortent à ces périodes là : il peuvent être cassants, abrupts. Moi, ma mère et elle avons eu des moments difficiles ensemble. C’était un triangle de gens aux caractères bien trempés !

Parce que, à un certain moment, il y a quand même eu un choix de fait, de vous confier à votre Grand’mère pour qu’elle soit votre professeur, non ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait eu tellement le choix, je dois vous dire… [Sourire]. Dès qu’elle a découvert que j’avais un talent particulier pour la musique, elle m’a pour ainsi dire préempté. Et pendant les dix années qui ont suivi j’ai été enrôlé dans son laboratoire. J’ai été son objet de recherches pendant les dix dernières années de sa vie.

Elle a donné d’innombrables concerts au cours de sa carrière jusqu’à l’âge de 60 ans. Et elle a enseigné pendant 55 ans. Au cours des dix dernières années de son existence elle a arrêté de donner des concerts mais elle avait encore beaucoup d’étudiants, plus que jamais. Dans ma personne elle a trouvé un champ d’expérimentation pour toutes ses recherches. Elle voulait tout me transmettre. Tout. Elle voulait me former, me façonner, vers ce que j’allais devenir…

Vera Gornostaeva – Photo : X – DR

Mais elle n’avait pas été votre premier professeur. Avant elle, vous aviez eu d’autres pédagogues…

OK… d’autres professeurs, certes, mais qu’elle avait, elle, enrôlés, trouvé pour mon compte ; en qui elle avait totalement confiance et à qui elle avait fixé une mission !

Elle-même avait une forte expérience dans l’enseignement des tout-petits. D’ailleurs, ^pendant 20 ans elle a été professeur invitée à la Yamaha Music School à Tokyo, du début des années 90 à 2011, sa dernière visite au Japon. Elle y jouissait d’une affection particulière en tant que professeur et en tant que récitaliste. A la télévision soviétique aussi, elle participa à bien des programmes destinés à faire connaître la musique classique, à en traduire le sens auprès des audiences les plus larges, les plus populaires. Elle n’était pas de ce genre de professeurs uniquement intéressés par l’élite des futurs interprètes. 

Est-ce que votre père, Petras, a étudié avec elle ?

Oui. Il a étudié avec elle dans les années 80. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il a rencontré ma mère ! Vera était ma grand’mère du côté maternel. Une histoire de famille, vous  le voyez encore ! 

Mais alors quelle était donc la différence entre vous et ses autres élèves ?

Sa classe n’a jamais manqué de talents fantastiques.  A mon époque par exemple, il y avait Vadym Kholodenko, qui est vraiment un pianiste étonnant, qui a été l’un ses derniers élèves. Et si on regarde dans  le passé, des pianistes comme Sergei Babayan ou Ivo Pogorelich ont travaillé avec Vera. Pogorelich n’en parle plus. Il est dans un autre état d’esprit. Il pense et dit que son seul professeur a été sa femme, Aliza Kezeradze – c’est un fait qu’il a travaillé pendant 5 ans au Conservatoire de Moscou avec Vera

Mais avec moi c’était différent. J’étais son petit-fils. Elle m’a consacré plus de temps qu’à personne. Notre relation n’était pas « normale ». Je ne devais pas seulement venir plusieurs fois par semaine : je pouvais venir tous les jours. Ou plutôt : elle attendait de moi que je vienne chaque jour ! Pour travailler seul d’abord, puis pour des leçons avec elle, qui pouvaient durer de une à quatre heures, sans discontinuer ! Ce n’était vraiment pas sa manière de faire habituelle avec les élèves.

J’avais ce privilège de l’avoir à moi, elle pouvait se dédier complètement à moi. Elle m’a « chargé » pendant toutes ces années, avec toute son énergie, tout son savoir, en plus de tout son amour… On pourrait en parler des heures. Un jour peut-être je pourrais même écrire un livre là-dessus. Car ce fut une expérience hors du commun.  

Conservatoire Tchaïkovski de Moscou – CREDIT : Par A.Savin (Wikimedia Commons · WikiPhotoSpace) — Travail personnel, FAL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61436139

Comment votre famille, Vera, vos parents, vous-même, avez-vous vécu la fin du communisme – quel regard portez-vous sur le changement de monde qu’a entraîné la chute du Rideau de fer ?

Ma famille et Vera elle-même étaient dissidents à l’époque soviétique en ce sens qu’ils n’étaient pas dans le cercle, dans les petits papiers du Parti. Pour être un artiste officiel, il fallait faire allégeance d’une manière ou d’une autre. Vera ne parlait pas mal du Parti de manière publique, mais par exemple elle était croyante et pratiquante, et cela se savait. Et ce n’était pas bien vu. Elle était intellectuellement aussi peu confirme – parce qu’elle lisait de littérature des écrivains étouffés, Soljenitsine par exemple – et cela se savait. Elle avait pour tout dire un mauvais profil au KGB.

Elle fut en raison de cela interdite de sortir du pays pendant 25 ans. Elle était l’amie des mauvaises personnes. Quand les invitations arrivaient, « on » trouvait toujours de bonnes excuses pour ne pas la laisser y répondre favorablement. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle a été tellement active pendant la période de l’Union Soviétique et qu’elle y a exercé son métier de manière aussi intense, jouant partout, enseignant à tant d’élèves. Pour notre famille, pour mes parents, pour moi-même, cette expérience d’avoir vu tomber le communisme a été marquante, un grand bouleversement. Après le communisme Vera a pu immédiatement voyager, elle a été invitée à Paris, à Munich, à Tokyo, à Palerme. Elle a fait partie des jurys de concours un peu partout : Leeds, Busoni…

Et quelle est votre réflexion à-propos de ce qui est tout de même un héritage, celui d’un vrai Âge d’Or du piano sous le régime soviétique ?

C’est une bonne question, j’y pense souvent, cette affaire d’héritage soviétique, car c’est une part importante de ma personnalité artistique et de tant d’autres d’ailleurs.

Justement, deux compositeurs que j’ai joué hier ici à Husum : Valeri Arzumanov, Leonid Desyatnikov, ont bien sûr été influencés par Chostakovitch. Mais ils traduisent dans leur musique une sorte de souvenir nostalgique des temps soviétiques avec cette présence constante du sarcasme, toujours, qui vient peut-être de Prokofiev, avec ces marches militaires, l’irruption de chansons populaires ou soviétiques… C’est une esthétique particulière parce que cela a été écrit, en ce qui concerne Arzumanov, alors qu’il était émigré, en France. Et pour vous répondre autrement, je dirais que, si je joue ces compositeurs – et à Paris je ferai la création française des Préludes de Desyatnikov, c’est parce que leurs musiques résonnent en moi, avec mon histoire, notre héritage historique, la vie de ma famille, notre vie.

(Leonid Desyatnikov, 2009 – c) Wikipedia – Photo X – DR

Quoique, Desyatnikov c’est encore un peu différent. Je le joue, j’essaie de le faire connaitre, parce que je l’aime. Il est un ami de la famille, de ma mère. Je l’ai toujours vu à la maison. J’ai grandi d’une certaine manière sous son influence, déchiffrant et jouant sa musique dès qu’elle était composée. 

Le cycle des Chants de Bucovine a été terminé seulement l’année dernière. Il est basé sur des thèmes populaires ukrainiens. C’est le premier opus important pour le piano de Desyatnikov car d’habitude il compose plutôt de la musique à programme pour le cinéma, le ballet, et pour toutes sortes d’ensembles instrumentaux.

Desyatnikov n’est pas un compositeur qui écrit de la musique « pure ». Dans ses œuvres pour la scène il a développé un langage très personnel qui va chercher des sources, des influences qu’on pourrait dire venir de Strawinski, Tchaikovski, Mahler. Mais c’est une voix singulière, très  reconnaissable par le langage harmonique, par la manière de porter les différentes voix.  Gidon Kremer et Martha Argerich jouent souvent sa musique et il a reçu des commandes de la Scala ou du Met. Et il a même été Directeur artistique du Bolchoï.

Votre famille avait -elle des relations amicales avec d’autres compositeurs ?

Vera était proche, oui, de certains compositeurs. Il y avait par exemple Alemdar Karamanov, ce compositeur ukrainien un peu étrange, très porté sur la religion. Ashkenazy a enregistré certaines de ses symphonies, et Karamanov a composé l’Hymne national ukrainien.

Quels sont les compositeurs de l’ère Soviétique qui demandent maintenant à être redécouverts, selon vous ?

Pour la période de la première partie du XX° siècle, je dirais : Vsevolod Zaderatsky.

Il a été le premier compositeur après Bach, c’est historiquement reconnu à présent, à avoir composé 24 Préludes et Fugues. Avant Chostakovitch. Avant Hindemith. Il les a écrit en camp de concentration pendant l’époque soviétique. Au Goulag. Il avait été arrêté, banni en raison des relations qu’il entretenait avec la famille impériale avant la Révolution de 17.  Sa musique est d’une qualité exceptionnelle. J’ai enregistré certains de ses Préludes et Fugue – ce n’est peut-être pas aussi important que le cycle de Chostakovitch mais c’est unique et nous avons à découvrir davantage d’œuvres de ce compositeur à présent.

De la même époque, il faut retenir le nom de Gavrill Popov. Il est un compositeur étonnant du point de vue de la maîtrise de la polyphonie.

J’espère créer bientôt un programme qui regrouperait trois oubliés : outre Alexeï Vsevolod Zaderatsky et Gavrill Popov, dont je viens de parler, Alexeï Stantchinski, un contemporain et ami de Scriabine, qui s’est suicidé à 26 ans, lui aussi un incroyable polyphoniste.

Nous avons parlé de votre formation, de vos influences, de votre héritage. Et maintenant si on regarde à demain – quel type de carrière « moderne » souhaiteriez- vous promouvoir, pour vous-même, et, qui sait, comme modèle ?

J’ai toujours à gérer un équilibre entre le répertoire « mainstream » — et il faut bien le dire, tant d’invitations pour des concerts me demandent le « grand » répertoire, les « grands » concertos, ce qui est fantastique mais un peu conservateur — et des programmations plus engagées, plus inventives, par exemple ces répertoires dont nous avons parlé plus tôt. Je ne sais pas ce qui me motive, ce qui me conduit à vouloir découvrir et faire découvrir de nouveaux répertoires, mais j’ai toujours été comme çà. Je n’ai pas encore la réputation, le pouvoir dans ce métier d’imposer ce que je veux, mais j’essaie d’agir. Au festival Piano Rarities à Husum j’ai joué les Chants du Rhin de Bizet, Arzumanov et Desyatnikov – mais c’est un festival presque unique au monde ! Ou donc pouvez-vous trouver ailleurs cette sorte de club d’amateurs passionnés ? Mon rêve serait de rendre les choses invisibles plus visibles.

Des artistes comme Kremer ou Argerich y parviennent…

J’adore Gidon, c’est un ami personnel d’ailleurs, en fait c’est la famille, encore ! Je ne sais pas si vous le savez, mais Gidon a été le premier mari de ma mère, et donc ma grande sœur est sa fille  Il a toujours été pour moi un grand exemple ; car il met sa notoriété et donc son pouvoir de négociation au service d’une mission, dévoiler des œuvres et des compositeurs.

Voyez comment il a, entre autres, fait connaître la musique de Mieczyslaw Weinberg qui maintenant, enfin, infiltre le « grand » répertoire ! Ses opéras sont maintenant produits partout dans le monde ! Finalement ! Grâce à Gidon ! Je ne sais pas si j’aurais un jour cette influence mais à mon échelle, c’est ma mission. Ce n’est pas contre les pièces plus célèbres du répertoire, bien sûr.  Mais même chez les grands compositeurs il y a du travail à faire. Tout le monde joue le Premier concerto de Tchaïkovski – mais en fait il y a d’autres pièces concertantes de ce compositeur qui sont de grande valeur ! Je travaille à faire mieux connaître sa Fantaisie pour piano et orchestre, par exemple. Personne ne la joue, hélas ! Et c’est une œuvre qui tient très bien à côté du Premier Concerto ! Pareillement le Troisième, personne ne le joue !…

[ à suivre ]

Propos recueillis par Hannah KROOZ
Août 2018, Husum, Allemagne


Pour aller plus loin…

SUR VERA GORNOSTAYEVA

Vera Gornostayeva sur YouTube :
Beethoven – Sonata No. 32 in C minor, Op. 111 – Vera Gornostayeva

Enregistrements audio :

Vera Gornostayeva joue les Trois Sonates de Chopin
Prokofiev: Sarcasmes, Op. 17 & Shostakovich: 24 Preludes
Schubert : Trois Impromptus Op. 90 dans une compilation approximativement réalisée

CD de Vera Gornostayeva disponibles sur le site du label LP Classics :
http://lpclassics.net/catalog/?orderby=popularity

CD disponible sur Amazon :
Brahms, Händel


SUR GAVRIIL POPOV :

Notice Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavriil_Popov_(compositeur)

Plusieurs enregistrements de la musique de Gavriil Popov :
https://open.qobuz.com/artist/583809

SUR VSEVOLOD ZADERATSKI :

– Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Vsevolod_Zaderatski

– Les Préludes et Fugue par plusieurs pianistes dont Lukas Geniusas : https://open.qobuz.com/album/0191018352578

SUR LEONID DESYATNIKOV : 

Lire le texte de Lukas consacré à Leonid Desyatnikov ici-même, traduit en français par Monsieur Croche  ! 

Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Leonid_Desyatnikov

– Disques de musique orchestrale :
https://open.qobuz.com/artist/46725

Une œuvre magnifique pour violon et piano d’après Schubert et pour piano 4 mains dans ce disque, interprétées par Aylen Pritchin et Lukas Geniušas :

– « Emancipation of Consonance »
Le récent disque de Lukas Geniušas consacré à la musique pour piano de Valeri Arzumanov et Leonid Desyatnikov

SUR HEINRICH NEUHAUS
« L’Art du Piano » – le livre de Heinrich Neuhaus

 

 

1, 2, 3… Solal – Un entretien avec Martial Solal

Le 23 janvier 2019, Martial Solal improvisera aux Concerts de Monsieur Croche, revenant Salle Gaveau où il donna jadis, en 1962 et 1963 des concerts en trio restés fameux, avec Daniel Humair et Guy Pedersen.
Solo, duo, trio… À plus de quatre-vingt dix ans, Martial Solal reste fidèle à ses trois formules de prédilection. Dans une interview à bâtons rompus accordée pour Jazz Magazine N°702 à Thierry P. Benizeau et Franck Bergerot, qui découvrirent le jazz lors de ses concerts il y a près d’un demi-siècle, il s’en était expliqué en janvier 2018.

  • Par Thierry P. Benizeau et Franck Bergerot

En partenariat avec 
Le 23 août 1927 à Alger naissait Martial Solal. De son aversion pour le solfège contractée auprès de la professeure de piano de son enfance naquit un goût pour l’improvisation qui l’amena des brasseries algéroises à Paris. Figure omniprésente du Club Saint-Germain à partir de 1953 et non content d’y accompagner les plus grands jazzmen américains, il devint un improvisateur d’une singularité pleine d’esprit, vénérée jusqu’aux Etats-Unis où il se rendit pour la première fois en 1963, à l’affiche du Newport Jazz Festival et de l’Hickory House de Manhattan.

Composant pour le cinéma, le big band et même le symphonique, c’est surtout dans le domaine du trio qu’il s’est imposé en remettant en cause les conventions du genre dans les années 1960, avant de multiplier duos et solos à partir des années 1970. Amateur de calembours lorsqu’il s’agit de donner un titre (Thème à tics, Averty c’est moi, Leloir est cher), il transposa cet art dans le domaine musical avec une imagination sans limites. En décembre 2017, il en donnait encore l’illustration en compagnie des frères Moutin, ses fidèles partenaires depuis quinze ans, lors d’un concert privé célébrant son quatre-vingt-dixième anniversaire alors qu’il revenait d’enregistrer un nouveau disque solo, “Live in Gütersloh”, que sortait “Masters in Bordeaux”, en duo avec David Liebman, et qu’était annoncé l’inédit “Unreleased 1966 Los Angeles Sessions”. En novembre 2018, Martial Solal a fait paraître chez JMS « Histoire Improvisées ».

Jazz Magazine – Depuis combien de temps n’aviez-vous pas donné de concert solo ?

Martial Solal – J’en avais donné un à Strasbourg en avril dernier, et un en 2011 à la Bibliothèque du Congrès de Washington. Ce dernier est sorti en disque, mais je n’ai pas aimé du tout. J’étais trop en forme, trop excité. À la suite de quoi, je suis resté un an sans toucher mon vieil ami [il désigne son piano Kawai], jusqu’à ce que Jean-Charles Richard me suggère de jouer avec David Liebman. Nous nous sommes produits au Sunside, à Bordeaux, à Radio France… J’hésite cependant à continuer. Les concerts se font plus rares et lorsqu’ils sont trop espacés, c’est difficile de remettre la machine en route. A contrario, depuis quelques années, peut-être justement parce que les concerts sont plus rares, dès que je suis au piano, je parviens à une concentration formidable, à m’extraire du monde. Ainsi mon concert de Gütersloh, j’en suis très content. Je crois que c’est mon meilleur. J’étais bien physiquement, le piano me convenait et puis, je me disais que c’était peut-être mon dernier concert.

J.M. : Qu’est-ce qui vous fait juger de la qualité d’un concert ?

M.S. : L’accueil du public peut être indicatif, mais si mon épouse me dit s’être endormie, c’est mauvais signe. Comme si mon jeu dépendait de la qualité de son sommeil de la veille ! [Rires partagés avec Anna Solal, son épouse, qui assiste à l’entretien] En sortant de scène, on ne sait pas vraiment, sauf si l’on a vraiment mal joué. Le plus catastrophique, c’est le manque de concentration. Autrefois, il m’arrivait de m’égarer dans mes pensées et, dans ce cas, mon jeu devient automatique, sans intérêt. La concentration, c’est être là, plus rien d’autre n’existe : que vous ayez un rhume ou mal au dos, vous l’oubliez. Lors du concert solo de Strasbourg par exemple, j’étais anémié, crevé, j’ai dû me rendre à l’hôpital aussitôt après, pour des transfusions mais, pendant le concert, j’étais un autre. J’ai parlé au public beaucoup plus que d’habitude, j’ai fait le clown et, une fois au piano, la concentration était telle que plus rien d’autre n’existait.

J.M. : Et cette concentration se manifeste-t-elle de la même façon en trio ?

M.S. : Un concert solo, c’est comme rédiger un roman. On a beau avoir un certain métier, connaître le premier chapitre et les personnages, on est seul devant sa table de travail et sa page blanche. En trio, il y a les autres, c’est plus détendu parce que la responsabilité est partagée, même si ça n’exclut pas l’exigence en matière d’organisation dramatique, de diversité. Au fil des années, je me suis lassé de la routine des chorus qui se succèdent d’un soliste à l’autre et j’aime varier les plaisirs, laisser par exemple quelques mesures à François Moutin puis l’interrompre tout à coup. Depuis quinze ans qu’il existe, notre trio avec son frère Louis est tellement rodé ! Mais ils ne sont pas toujours libres. En octobre 2016, à l’Opéra de Lyon, j’ai fait venir Mads Vinding, le bassiste danois, et Bernard Lubat, qui est un très bon batteur.

J.M. : Comment s’est faite la rencontre avec David Liebman ?

M.S. : On a correspondu à distance, échangé quelques partitions originales, retenu les plus faciles à mémoriser et, à son arrivée, nous avons survolé quelques titres au Conservatoire de la rue de Madrid, à Paris. On s’est revu chez moi à Chatou pour déchiffrer les originaux. David est exactement le type de musicien que j’aime, qui connaît toute la tradition du jazz, mais qui peut aussi aller vers l’improvisation libre ou la musique contemporaine. Lorsque l’on s’est retrouvés au Sunside, il ne nous restait qu’à dresser une liste de standards dont on a conservé la tonalité usuelle sans autre concertation. Dave appréhendait un peu, sachant que j’avais joué trente ans avec Lee Konitz. Il se demandait comment j’allais comprendre son jeu, mais trois secondes ont suffi pour balayer cette inquiétude.

J.M. : En solo, vous prenez plus de liberté avec les tonalités…

M.S. : J’aime les changer en cours de route, faire des incursions de l’une à l’autre, là où la musique m’entraîne. Je m’ennuie vite. J’aime la nouveauté, la fraîcheur, ce qui m’incite à quelques folies à mes risques et périls. À Gütersloh, j’ai joué un medley de thèmes d’Ellington et, malgré moi, au milieu de Caravan est apparu un autre thème de Duke. Là, la difficulté n’est pas d’aller ailleurs mais de savoir revenir, de donner une cohérence au tout. Lorsque l’on prend ce genre de risque, on sait qu’il va falloir imaginer très vite une solution. Ça suppose technique, réflexe. Le réflexe, c’est la première qualité qu’on attend d’un jazzman. En trio, avec les Moutin, on se connaît tellement que l’on peut ralentir ou accélèrer de façon impromptue. Ils sont très rompus à l’exercice. Ce sont tous deux des matheux au sens propre ! Néanmoins, c’est souvent le pianiste qui décide, qui tire le fil conducteur. Même en duo. Avec David, il me semble que c’est souvent moi qui donnait la direction, en posant tel ou tel accord, ou en introduisant un passage harmonique non prévu. Et, presque d’un commun accord, on le fait durer, sans rien dire à personne, peu importe le nombre de mesures. Avec le pianiste Jean-Michel Pilc, en décembre 2016 au Sunside, lors du premier set du premier jour, j’ai eu la sensation que chacun voulait décider de la marche à suivre. À l’entracte, le plus amicalement du monde, on a convenu que l’on ne pouvait pas être deux à décider, qu’il fallait que l’on s’écoute plus. Si vous jouez Body And Soul de façon conventionnelle, ça ne pose aucun problème. Mais si vous introduisez des passages rubato, allongez ou réduisez des séquences, quelqu’un doit sinon prendre la direction, du moins précéder. Il peut arriver que l’autre ne suive pas et que l’initiateur doive passer la marche arrière.

J.M. : Avec Lee Konitz, le musicien avec lequel vous avez le plus joué en duo, c’est la même stratégie ?

M.S. : Avec Lee Konitz, comme avec Dave, j’ai presque toujours donné l’orientation. Evidemment, je ne vais pas lui mettre des bâtons dans les roues, si j’entends qu’il veut faire autre chose. On se connait tellement ! En 2005, à Londres, j’ai joué de façon imprévue avec Wayne Shorter. J’ai compris, un peu tard, qu’il ne voulait pas de tempo. Moi, je tiens toujours au tempo, au moins à un moment donné. Si j’avais compris plus tôt qu’il tenait à jouer totalement rubato, sans carrure rythmique, ç’aurait été plus satisfaisant. Jouer rubato ne me pose pas de problème particulier. Jouer un chorus intéressant en tempo sur la grille d’I Got Rhythm est beaucoup plus difficile que d’improviser librement, même si les deux situations exigent un vrai bagage musical. Mais le vrai challenge à mes yeux, c’est d’arriver à se renouveler sur canevas harmonique simple, parce que tout ayant été dit, il faut se montrer réellement inventif pour rester captivant. C’est là que la liberté se joue.

J.M. : Depuis les années 1990, les musiciens ont beaucoup complexifié la métrique du jazz. À l’écoute, par exemple, de votre concert à Antibes en 1974 (“Jazz à Juan”, SteepleChase), dans la façon dont vous déroutez le public, on pourrait entendre des prémisses de cette évolution alors que votre approche des standards paraît plus classique avec David Liebman…

M.S. : Avec David, peut-être que l’on ne se connaissait pas encore suffisamment. Pourtant, on n’a cessé de se surprendre mutuellement. À Antibes, on ne se posait pas la question en ces termes. La rythmique jouait les quatre temps et il se peut que, à l’intérieur de ça, soient survenues des illusions rythmiques, ou peut-être même des erreurs de notre part, parce qu’il nous arrive aussi de nous casser la figure. Mais il n’y avait aucun parti pris de nouveauté sur ce plan. Je me souviens que l’on était très excités et très concentrés. Dans les années 1950, le public s’ennuyait vite. On ne pouvait pas jouer de ballade, à moins d’être vraiment génial et que ça ne dure pas trop. Pour plaire, il fallait mieux jouer vite et fort.

Aujourd’hui, le public contemporain est plus ouvert et plus préparé à entendre des choses difficiles. Ça offre plus de liberté aux musiciens, au-delà du simple souci de plaire. Quant à la question des mesures complexes, c’était un effet de vogue il y a quelques années, presque une obligation qui me semble être passée de mode. À part le trois temps, la valse, je n’ai jamais aimé les mesures impaires. Il me semble que c’est difficile de faire swinguer un sept temps. En revanche, placer des équivalents de cinq ou sept temps dans une mesure à quatre temps, c’est dans la nature du jazz.

J.M. : Tout en étant un moderniste et un ennemi de la redite, vous êtes donc resté très attaché aux valeurs d’un jazz de tradition.

 M.S. : La tradition du jazz, c’est d’improviser sur les harmonies en essayant de swinguer à quatre temps. Pour cela, il est nécessaire de commencer par copier les maîtres plus anciens. Comme eux j’ai fait la pompe pendant pas mal d’années. Chaque innovation constitue une avancée qui ne doit pas avoir pour but de remplacer ce qui a précédé en l’oubliant. J’ai été réticent à l’avènement du free jazz, non pas pour ce qu’il était, mais parce que les tenants de cette musique voulaient faire table rase du passé pour exister et faire du “moi je”. Ce qui n’occulte pas à mes yeux leur apport dans le domaine de la quête de liberté. Les meilleurs d’entre eux sont restés, soit en revenant à la régularité du tempo, soit en additionnant leur apport aux acquis du passé. En dépit des libertés que j’y prends, l’inédit “Unreleased 1966 Los Angeles Sessions” est très marqué par le middle jazz. Je suis un enfant du middle jazz. J’ai commencé par ça, en jouant avec Michel Attenoux, Maxime Saury, Bill Coleman, une musique qui n’était pas encore du bebop.

J.M. : Dans les années 1960, jusqu’en 1975, vous avez privilégié les compositions originales puis, à partir de 1975, les standards ont remplacé les originaux.

M.S. : Lorsque tout le monde jouait les standards, j’aspirais à autre chose. J’ai toujours eu en tête d’écrire de la musique. Je suis entré à la SACEM à dix huit ans, dès l’âge légal. Ça faisait chic d’être compositeur, alors qu’avouer que l’on était musicien, pianiste de jazz… Imaginez celui qui était batteur ! Je me suis donc mis à jouer des originaux, ce qui m’a permis, à partir de la Suite en Ré bémol, en 1959, de développer un répertoire, jusqu’au trio à deux contrebasse, avec Gilbert Rovère et Jean-François Jenny-Clark qui reposait sur un ensemble de morceaux spécifiques [“Sans Tambour ni trompette”, 1970]. Dans les années 1970, tout le monde ne jouait plus que ses propres compos ou jouait free. Alors, je me suis remis à jouer des standards, voilà ! [rires] Il me semblait que le public serait plus à l’aise et m’entendrait mieux sur un répertoire connu de lui. C’est l’époque où j’ai commencé à jouer beaucoup avec Lee. Notre répertoire tenait sur une petite page, une dizaine de morceaux, qui nous a permis de nous renouveler pendant trente ans.

 J.M. : Sur quoi repose cette complicité privilégiée avec Lee Konitz ?

 M.S. : Lee Konitz et moi, nous avons le même âge à trois mois près. Je suis du 23 août, il est du 13 octobre. C’est le hasard qui nous a fait nous rencontrer. Je l’ai croisé une première fois lors de sa venue à Paris en 1953 avec le big band de Stan Kenton. Les musiciens venaient faire le bœuf au Club Saint-Germain. On était tous très admiratifs de ce style West Coast, comme on l’appelait alors, très différent du bop. Lee était jeune et beau et il jouait beaucoup de notes, beaucoup plus que par la suite. On a vraiment fait connaissance beaucoup plus tard, en 1968 à Ljubljana où nous jouions à la même affiche. À la sortie du concert, il m’a dit : « On devrait jouer ensemble un de ces jours. ». C’en est resté là, mais trois ou quatre ans après, ça s’est présenté. Et comme, à deux, on n’était pas cher, on s’est mis à jouer partout, dans des crêperies comme dans des salles concerts. C’était une époque très sympathique, mais on courrait après l’argent pour vivre.

Lee est quelqu’un de complexe, mais je l’adore bien que nous soyons très différents. Lui, par exemple, il change souvent de religion. Lors du dernier concert que nous avons donné ensemble, il m’a demandé : « De quelle religion es-tu maintenant. ». À cette question un peu bizarre, je lui ai répondu : « Je ne sais pas… comme toi. ». Il m’a dit : « Ah non, moi j’ai changé… », mais il n’a pas précisé. Dans sa tête, il y a un futur, il y a un dieu, ça ne fait aucun doute, il croit à des choses auxquelles j’ai renoncé. Au quotidien, il n’a jamais eu de téléphone portable, ni de fax, ce qui rend tout très compliqué. C’est pourquoi il me téléphone tout le temps. C’est le seul moyen que nous ayons de nous parler. Mais c’est une personnalité qui m’intéresse et nous avons beaucoup de goûts en commun, qu’il s’agisse de musique ou de choisir un restaurant.

J.M. : Vous souvenez-vous d’un compte rendu de l’un de vos concerts avec Lee Konitz à Bougival intitulé Le Lièvre et la tortue et paru dans Jazz Hot ? Le lièvre, c’était vous évidemment !

M.S. : Ça me dit quelque chose. J’étais insupportable. Jusqu’à une époque récente, j’ai toujours eu l’impression de jouer trop. Lee m’a raconté que lorsqu’il lui avait fait écouter notre duo, Chick Corea avait dit qu’il n’avait jamais entendu un saxophoniste accompagner si bien un pianiste. J’ai néanmoins une interprétation différente : mon jeu en duo se réfère aux sonates violon-piano. Ecoutez celles de Maurice Ravel et de Georges Enesco : les deux parties sont entièrement imbriquées et le pianiste ne s’y trouve pas confiné en position d’accompagnateur. S’il s’agit d’un duo de saxophones, ou même saxophone-batterie, on n’exige pas de l’un des deux de s’assujettir à un rôle d’accompagnateur. Dave Liebman a l’habitude des duos et, même si avec Richard Beirach, son partenaire de prédilection, le piano est plus en retrait que je ne le suis, il a le sens de cette réciprocité. Tout dépend de la personnalité avec qui l’on dialogue. Avec Toots Thielemans ou Stéphane Grappelli, ç’aurait été déplacé de jouer comme avec David ou Lee. J’aime beaucoup jouer avec Eric Le Lann, et c’est encore différent parce qu’il joue d’un instrument très sonore. Il n’y a pas de règle, seul compte le résultat.

J.M. : Au piano, vous semblez toujours avoir la vivacité du lièvre et ignorer vos quatre-vingt dix ans.

M.S. : Chaque matin, je me réveille sans y penser, et quand j’en prends conscience, c’est la fin du monde. Au sens propre, tout peut s’arrêter pour moi demain et c’est terrible. Et en même temps, je suis content d’avoir tenu jusque-là. La plupart des gens meurent à quatre-vingt neuf ans, c’est la grande mode. Même si j’étais mort à quatre-vingt neuf ans et onze mois et demi, on aurait dit que je suis mort à quatre-vingt neuf ans. J’aurais été très vexé ! Il y a mille choses que je voudrais faire, mais je n’ai plus le temps ni l’énergie. Parler c’est facile, je suis assis, mais dès que je me lève, mon âge vient se rappeler à moi. Le plaisir de jouer est toujours là, c’est le désir qui fait parfois défaut. À Gütersloh, mon dernier concert jusqu’à nouvel ordre, j’étais heureux comme un prince. J’entendais ce que je jouais et je me disais « quelle belle musique ! ». Ce medley de thèmes de Duke Ellington, c’était un miracle, parce qu’il survenait des choses malgré moi. Le hasard ou la chimie qu’on a dans la tête à ce moment-là !

J.M. : Vous avez beaucoup souffert du peu de reconnaissance du monde de la musique savante pour le jazz. Cette amertume s’est-elle estompée avec le recul de l’âge ?

M.S. : Le temps a passé, et pourtant je dois dire que la “honte” d’être musicien de jazz ne m’a jamais totalement quitté. Même aujourd’hui, je préfère dire « je suis pianiste » ou « je suis concertiste ». Si je dis « je suis pianiste de jazz », je risque de n’être pas pris au sérieux par les gens qui ne connaissent rien au jazz. Selon la façon dont je me présente, l’attitude des gens ne sera pas la même. C’est plus qu’un problème d’amour propre. C’est très humiliant d’avoir encore à défendre cette musique que je considère comme un art à part entière. Les musiciens classiques sont loin d’avoir compris ça.

J.M. : Il existe pourtant une noblesse attachée au statut de musicien de jazz dont il se sent déchu lorsqu’il doit prêter son talent à la variété pour gagner sa vie. Ça vous est arrivé souvent ?

M.S. : Au début, pour survivre, j’ai souvent dû laisser le jazz de côté. C’est ce qui s’appelle faire le métier. J’ai fait ça pendant des années et je n’ai pas du tout trouvé ça drôle.  Je connaissais La Cumparsita, les tangos à la mode, le répertoire des bals et toutes ces obligations de la vie de musicien à tout faire. Je me souviens que lorsque j’étais en Algérie, encore tout jeunot, il m’est arrivé d’accompagner l’accordéoniste Gus Viseur. Comme il avait la réputation d’aimer le jazz, je me suis cru autorisé à prendre des libertés et je me suis amusé à reprendre ses phrases derrière lui. Il m’a aussitôt réprimandé et je me suis mis à pleurer.

J.M. : Le jazz s’est longtemps exercé dans des conditions difficiles. C’était une musique de la nuit, très affectée par les problèmes de drogue. Vous y êtes vous trouvé confronté ?

M.S. : J’ai fait une tournée avec Chet Baker, en 1955, à une époque où il était drogué à mort. Il y avait le contrebassiste Benoît Quersin, le saxophoniste et flûtiste Bobby Jaspar, le batteur Jean-Louis Viale et le guitariste René Thomas. C’est la seule fois de ma vie où l’on m’a incité à prendre de l’héroïne, dans le car du retour vers l’hôtel. Pour leur faire plaisir, j’en ai mis un peu sur mon doigt. Ça ne m’a rien fait du tout et j’ai été déçu. Je crois que je m’y suis mal pris, mais je n’ai pas eu envie de recommencer et c’est une chance de ne pas être entré dans leur jeu. Pendant la pause, je voyais Bobby Jaspar faire chauffer sa cuillère à café, se prélever du sang pour dissoudre l’héroïne avant de se le réinjecter dans les veines. C’était très impressionnant de découvrir ces pratiques. Ça n’était même pas pendant la pause, mais dans les coulisses, pendant un chorus de quelqu’un d’autre. Il n’était même pas gêné, c’était tout naturel, sa vie en dépendait. Je les aimais vraiment beaucoup ces musiciens, ils m’ont fait aimer la Belgique. C’était de vrais artistes et j’ai conscience de la chance que j’avais de jouer avec eux. Bobby Jaspar était quelqu’un de si intelligent et si cultivé. Il avait fait des études d’ingénieur. Il cherchait tous les moyens pour sortir de la drogue, se renseignait sur les produits de remplacement. Dès qu’il avait connaissance de nouvelles pilules, il parlait d’essayer. Ils sont tous morts autour de cinquante ans. C’est trop jeune pour mourir.

 J.M. : La honte d’être musicien de jazz s’est souvent associée chez vous à la honte de n’être considéré que comme un “jazzman français”. Vous avez pourtant acquis un certain renom aux Etats-Unis.

M.S. : J’ai joué une vingtaine de fois aux Etats-Unis. La première en 1963, à Newport. Ce qui m’a d’abord surpris, c’est la connaissance que le public avait des standards. À l’époque, je jouais beaucoup d’originaux. J’ai fait apprendre par cœur à Paul Motian et Teddy Kotick ma Suite pour une frise. Ils ne lisaient pour ainsi dire pas la musique et ont dû apprendre par cœur, ainsi que d’autres morceaux assez compliqués, mais quand on les a joués à Newport, ces morceaux-là étaient accueillis fraîchement, par rapport aux standards. C’était un bon public mais, en 1963, il n’était pas mûr pour écouter Suite pour une frise. On a aussi joué à l’Hickory House, qui était assez grand par rapport à d’autres clubs. Les gens pouvaient y dîner et j’y ai rencontré une foule de musiciens que je ne pouvais aller écouter, parce que je jouais tous les soirs. Un de mes chocs, ça a été de voir Teddy Wilson que je considérais comme l’un de mes modèles. Nous avons parlé et j’ai pu lui dire mon admiration pour lui depuis mes débuts. Il était très modeste, comme s’il avait été un inconnu. J’ai aussi rencontré Duke Ellington et Thelonious, des dieux pour moi, et j’ai découvert qu’ils m’auraient tout aussi bien admis dans leur panthéon.

J.M. : Sur vos premiers enregistrements américains, Paul Motian joue d’une façon qui a dû vous surprendre. Y étiez-vous préparé ?

M.S. : J’ai en effet été très surpris. C’était très moderne. Dans les quatre-quatre notamment [alternance de solistes toute les quatre mesures, NDLR], il fallait que je m’accroche pour ne pas me tromper, parce qu’il jouait des choses très inattendues. Un peu comme si son “manque” de technique, lui faisait jouer des choses faciles techniquement mais intellectuellement très compliquées. Ça m’est arrivé deux fois dans ma vie de devoir me cramponner ainsi au tempo. La première fois, c’était dix ans auparavant, lors de mes premières jam sessions au Club Saint-Germain avec James Moody, lorsque l’on jouait Cherokee à un tempo d’enfer. Dans les années 1950, chaque set comportait un morceau joué sur un tempo infernal. Le pianiste pouvait à la rigueur s’en sortir, mais les pauvres batteurs et bassistes, ils étaient achevés par des solistes qui jouaient cinquante chorus pour s’amuser. Je ne regrette pas ces tempos, ils ne laissent pas le temps penser et vous condamnent aux clichés.

J.M. : Vous avez collaboré avec Marius Constant, vous jouez d’un instrument marqué par une longue tradition européenne… Quelle relation entretenez-vous avec le monde de la musique classique ?

M.S. : Mon amour, c’est la musique de jazz. J’ai essayé de m’intéresser à la musique contemporaine mais sans beaucoup y adhérer. J’ai écouté de nombreux concerts de Iannis Xenakis, de Karlheinz Stockhausen. Je reconnais que ça a fait bouger les choses mais, soyons honnêtes, je suis né avec le jazz pour ainsi dire, je connais le reste moins par goût que par nécessité. Pour simplifier : j’aime les gens du classique qui aiment le jazz. Marius Constant c’était son cas. Par exemple Olivier Messiaen qui détestait le jazz, ou Pierre Boulez, je n’aurais pas pu me lier d’amitié avec eux. Ça ne m’empêche pas d’aimer certaines de leurs musiques, surtout Messiaen. Luciano Berio aussi s’est intéressé au jazz. Mais je ne connais pas tout le monde. Je ne suis pas très cultivé finalement : en matière de musique classique je connais ce qui m’a servi à apprendre à jouer du piano. Je vais vous montrer mes Etudes de Chopin. [Il fouille dans son tabouret de piano et en ressort des liasses proches de s’effriter.] Regardez dans quel état elles sont. Je les ai d’ailleurs rachetées il y a quelques jours. Elles m’ont fait beaucoup souffrir. C’est ce que j’ai le plus travaillé finalement. J’ai plein d’autres partitions classiques mais elles sont en bien meilleur état.

J.M. : Comment vous préparez-vous techniquement à un concert ?

M.S. : Pour préparer un concert, je fais ce que j’ai toujours fait : la méthode Hanon, des gammes et des arpèges, souvent en improvisant d’une main et en jouant un exercice de l’autre, des choses simples. À une époque, j’ai voulu progresser techniquement et je me suis mis à travailler toutes ces choses difficiles que vous voyez là [il montre des partitions à côté du piano, notamment du Ravel]. J’avais demandé à des amis de m’indiquer ce qu’il y avait de plus difficile. On m’a donné la Toccata de Schuman, une toccata de Prokofiev. Ce sont des os, comme on dit, mais je les ai travaillé 4 à 5 heures par jour. Pas assez cependant pour les jouer en concert. J’ai toujours été mort de trac quand il fallait jouer des trucs écrits. Pourtant, j’ai de la mémoire, mais pas pour ça. La musique écrite me fait peur. Néanmoins, le travail de ces partitions m’a fait vraiment progresser. Depuis des années, je joue de une heure à une heure et demi, des gammes des arpèges, en “appuyant sur les touches”.

J.M. : Qu’avez-vous appris de vos confrères du classique ?

M.S. : Je n’ai jamais eu de professeur mais j’ai rencontré beaucoup de concertistes classiques avec qui j’essayais d’apprendre juste en parlant avec eux. J’aime leur contact. J’ai notamment beaucoup appris lors d’un dîner avec le pianiste Pierre Sancan. J’ai tiré parti du peu que j’ai cru en comprendre. Je n’y ai pas gagné en vélocité, mais du point de vue du son. Dans ces enregistrements inédits de 1966 à Los Angeles que publie Fresh Sound ces jours-ci [“Solo Piano, Unreleased 1966 Los Angeles Sessions”], la technique est par moment étonnante – j’avais 39 ans et beaucoup d’énergie –, mais il n’y avait pas le son que j’ai acquis après avoir rencontré Pierre Sancan, quarante ans plus tard, qui m’a fait comprendre la nécessité d’appuyer sur les touches.

Ma qualité principale ce n’est pas le son. Tout le monde a un son. Manuel Rocheman a un bien plus beau son que moi. Il n’y a pas beaucoup de pianistes dont j’admire le son, mais chez lui, il y a cette profondeur de l’appui, ce toucher, unique à mon avis. J’ai bien aimé le son de Gonzalo Rubalcaba. Et puis il y a beaucoup de pianistes classiques dont j’admire le son. Mon préféré, c’est Éric Ferrand-N’Kaoua, mon ami qui a enregistré mes études classiques et qui s’intéresse beaucoup au jazz. Il est capable de jouer tant Art Tatum relevé note à note que des choses que j’ai écrites pour lui. Et lorsqu’il joue Debussy, c’est un très sérieux pianiste.

Propos recueillis par
Thierry P. Benizeau et Franck Bergerot
pour Jazz Magazine 
www.jazzmagazine.com

Portraits couleur et mains de Martial Solal : (c) Jean-Baptiste Millot 


Au sommaire du numéro de novembre de notre partenaire Jazz Magazine, disponible dans tous les kiosques, physiques et numériques : 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier : Aretha Franklin

On ne compte plus les chansons de la regrettée Aretha Franklin passées à la postérité. Mais l’incroyable épopée musicale de cette chanteuse, pianiste, auteure et compositrice hors norme ne se limite pas à ses tubes en or massif, et sa discographie recèle bien des trésors oubliés à (re)découvrir d’urgence. À travers un dossier exceptionnel de 30 pages entre gospel, soul et jazz, Jazz Magazine a sélectionné 50 faces connues et méconnues de la Queen Of Soul. Soixante ans d’histoire analysés et commentés avec tout l’amour que mérite cette artiste d’exception.  

Hommage : 
Charles AznavourEntretien : 
Vincent PeiraniEntretien : 
Cecile McLorin SalvantÉvénement :
Art Ensemble of ChicagoLe guide : 
Nouveautés, rééditions, livres, dvd

Le « live » :
Clubs, concerts, radio, internet, télévision

Story : 
Nø Førmat! le label bien nommé

 
 

Le messager. Une rencontre avec Vladimir Feltsman

PAR HANNAH KROOZ

Depuis trente ans, Vladimir Feltsman nous envoyait des cartes postales sous forme de disques, et nous n’y répondions pas. Alors, à l’occasion de son prochain récital à Paris le 10 octobre prochain — le premier semble-t-il depuis 30 ans — on a voulu essayer de saisir au plus près l’essence de cet artiste resté si loin de nous, si longtemps, alors qu’il est pourtant un maître du piano contemporain, un phare, même,  en raison de l’importance de son enseignement.

Ça sent l’orage, un dimanche après-midi de juillet à Manhattan. Vladimir Feltsman y donne à 16 heures un récital à Hunter College, devant une salle bondée. Au programme, Arabesque et Kreisleriana de Schumann enchaînés en première partie, puis un bouquet de Mazurkas de Chopin. Et pour conclure, enchaînée elle aussi mais aux Mazurkas, la 3e Ballade venue remplacer au dernier moment la 4e.

L’interprète aux cheveux gris coupés ras, aux yeux bleus perçants et doux, en impose : apparence un rien glaçante, au moins réservée, bel homme, belle prestance.

Sur scène, Feltsman est peu démonstratif, à un point peut-être dérangeant pour un public qui ne saurait jouir des émotions sans voir l’artiste en mimer les signes. Pourtant, le voyage que propose Feltsman à travers les Mazurkas est de ceux qu’on n’oubliera pas : retenue extrême du rubato sans jamais brider l’émotion, galbe de la ligne finement dessiné, et toujours un chant original et passionnant.

On attend avec impatience le disque qui paraîtra bientôt. Tout chez Feltsman indique l’autorité, la maîtrise, annonciatrices d’une vision nette du chemin qu’il suivra au  fil du discours. Un artiste qui ne laisse à l’évidence rien au hasard, mais conduit son auditoire à l’aventure, en puisant dans une santé technique magnifique.

Il nous dira plus tard : « Les œuvres me dictent leur désir. Elles sont le message. Je ne suis que le messager ». C’est cela : pas la moindre excentricité, pas la moindre coquetterie, et pourtant un jaillissement musical foisonnant.

***

La France a découvert Vladimir Feltsman à l’occasion du Concours Marguerite Long, dont il a remporté le Grand Prix en 1971.

On l’a retrouvé ensuite, après un long silence, à la rubrique « Affaires étrangères » des journaux : il y figurait comme l’un des Refuzniks les plus médiatisés des années 80.

Son histoire comporte des anecdotes dignes d’un roman, demeurées fameuses : l’aide constante que lui apporta Arthur Hartman, Ambassadeur des Etats-Unis à Moscou au cours de ses années de bannissement, en l’invitant à donner des concerts à sa résidence ; le sabotage par le KGB un jour, du piano de l’Ambassade. Et puis finalement l’autorisation d’émigrer aux USA grâce à Reagan sur fond de Perestroïka débutant. Le premier concert aux USA enfin, pour les Reagan à la Maison-Blanche, le premier récital à Carnegie Hall en 1987…

Pendant trente ans très peu de concerts en France, mis à part deux ou trois concertos dans le cadre de tournées avec ses amis Gergiev ou Tilson Thomas.

Notre entretien avec ce « messager » dessine un portrait infiniment sensible, en décalage avec l’image qu’il pourrait dégager au premier abord.

Vous n’avez jamais eu la tentation de retourner vivre en Russie, quand le système soviétique est tombé  ?

Non, absolument pas. J’ai déjà deux maisons, assez pour m’occuper. Je ne passe pas beaucoup de temps en Russie, je vais seulement y jouer. Ma vie est ici, maintenant !

Quand êtes-vous retourné en Russie après votre exil ?

J’ai quitté la Russie en 1987 et j’y suis retourné pour la première fois cinq ans plus tard, en 1992. C’était encore des années très complexes, très turbulentes, très chaotiques. L’Union soviétique s’était effondrée. Je n’ai pas été invité officiellement, mais par un ancien camarade devenu Directeur du Bolchoï et de la grande salle du Conservatoire à Moscou, pour quelques concerts. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai pu réaliser cet enregistrement « live » des Variations Goldberg, qui figure toujours au catalogue. J’ai aussi dirigé des concerts. Depuis, je suis retourné en Russie à de nombreuses reprises, en particulier à Saint Petersbourg. Je joue régulièrement en Russie, l’année dernière encore à Moscou où j’ai dirigé entre autres les Virtuoses de Moscou. Par ailleurs, depuis mes études de direction d’orchestre, je suis resté très ami avec Valery Gergiev et Yuri Termikanov.

 

 » J’étais devenu une non-personne « 

 

Quelque chose s’était donc cassé quand vous êtes parti ?

Non ! Mais je suis parti pour de bonnes raisons, je crois, de mon point de vue… J’ai quitté la Russie parce que je ne voulais pas être contrôlé par le gouvernement, par des gens qui n’avaient rien à faire de la musique et prétendaient me dicter ce que je devais faire, où je devais aller. Ce ne fut pas une réaction égoïste, mais purement artistique, vous comprenez ?  C’était simplement meilleur pour moi, en tant que personne, musicien, artiste, d’être en dehors de l’Union Soviétique. Vous savez, pendant les huit dernières années je ne pouvais plus ni jouer ni enregistrer, mes disques étaient interdits à la radio… J’étais devenu une non-personne. Mon nom n’existait plus.

Comment avez-vous fait pour survivre à ces années d’exil intérieur ?

Sur le papier, j’étais encore un soliste de l’Orchestre Philharmonique de Moscou, ce qui veut dire que je percevais une minuscule pension — 120 roubles par mois, ce qui était presque rien. Par chance j’avais constitué par goût, avant ma disgrâce, une belle bibliothèque de bibliophile, sans doute l’une des plus importantes de Moscou, avec beaucoup de premières éditions, de livres rares. Je les ai peu à peu vendus, ce qui nous a permis, à moi et ma famille, de survivre. Ce n’était pas le luxe, non, mais on n’a pas eu faim.

Quelle a été l’attitude de vos collègues et confrères à cette époque ?

Oh, vous savez, rien de bien méchant — la nature humaine, quoi. Certaines personnes étaient effrayées à l’idée même de me saluer, d’autres non. C’était à l’époque le scénario que vivaient tous ceux qui voulaient quitter l’Union Soviétique. Je n’en ai jamais été personnellement affecté, consterné.

Vladimir Feltsman, Rosalun Tureck, Nancy and Ronald Reagan, The White House, September 27, 1987
Vladimir Feltsman, Rosalyn Tureck, Nancy and Ronald Reagan, The White House, September 27, 1987

Vous avez été d’une certaine manière un enjeu de la politique diplomatique entre les USA et l’Union Soviétique, à l’époque…

C’est grâce à Reagan que j’ai pu partir. Il a arrangé l’affaire avec Gorbatchev. C’est aussi simple que cela. Nancy Reagan, sa femme, a été active aussi. Nous sommes d’ailleurs restés proches des Reagan jusqu’à leur disparition. Je ne peux pas dire amis, mais on est resté en contact amical après son départ de la Maison Blanche, je les ai visités chez eux à Los Angeles jusqu’à leur disparition. C’était une relation de grande qualité, qui fut décisive. Sans eux, que serais-je devenu ?

Comment voyez-vous la manière dont les choses ont évolué en Russie après le communisme ?

En Amérique, en France, en Israël, en Russie… Tout ce qui touche à la politique c’est… Bref. N’en parlons pas, je préfère.

Alfred Schnittke et Vladimir Feltsman - Photo : X - DR
Alfred Schnittke et Vladimir Feltsman : deux amis.Feltsman a créé à New-York en 1988 la Première Sonate de Schnittke. – Photo : X – DR

Et donc, vous débarquez aux USA en 1987 et vous devez reconstruire votre vie.

Oh… C’était trop de tout pour moi. Trop de politique, trop de tapage. C’était la fin de la Guerre froide, malgré Gorbatchev déjà au pouvoir. J’ai été l’un des derniers exilés à avoir bénéficié, si je puis dire, d’un type de publicité plus politique ou sensationnelle qu’artistique. Je n’ai jamais aimé cette publicité-là — et c’est peu dire. Je n’ai pas été un activiste des Droits de l’homme, ni un héros. Mais la presse, les mass-médias, ont besoin de coller des étiquettes réductrices, simplificatrices sur les gens et les choses. Heureusement pour moi, après quelques années toutes ces histoires se sont enfin évaporées. Je me suis retrouvé en phase, au clair et tranquille avec moi-même, avec ce que je suis profondément : un musicien, pas une « personnalité ». Je joue, j’enseigne, j’enregistre. C’est la vie que j’aime.

 

« Je ne suis pas, pour tout dire, un homme très sentimental. »

 

Il semble bien que pour certains artistes russes l’attraction du retour soit irrésistible…

Quant à moi, je n’ai jamais eu la nostalgie de la Russie depuis mon exil. La Russie vit en moi à travers sa culture. Ce qui est bien plus important qu’un pays sur la carte. Et cette culture, que je chéris tant, est une partie de moi-même. Je n’ai pas besoin d’être physiquement présent à Moscou. Je ne suis pas, pour tout dire, un homme très sentimental. Je n’ai jamais eu de nostalgie. J’ai encore de très bons amis là-bas. En Russie il y a des publics, des orchestres formidables que je viens régulièrement diriger. Mais l’idée de revenir vivre en Russie ne m’a pas effleuré.

Est-ce que vous êtes un pianiste russe ? Ou alors, êtes-vous encore un pianiste russe ?

Tous les labels discographiques et les poseurs d’étiquette se trompent, avec cette histoire de pianistes russes. Est-ce que Richter était un pianiste russe ? Oui, parce qu’il était né et avait étudié en Russie… Mais tous ces gens des labels se préoccupent seulement de l’endroit de votre naissance pour des raisons qu’ils croient utiles au plan marketing, et de rien d’autre. Je ne me considère pas comme un pianiste russe, ou américain, ou juif, ou quoi que ce soit d’autre… Juste un musicien.

Au cours de votre évolution, de votre accession à la maturité, y-a-t-il quelque chose que vous ayez abandonné, perdu, avec quoi vous ayez rompu ?

On évolue et on continue de grandir. On ne peut pas être le même à tous les âges de la vie. Vous absorbez des informations –— cela ne veut pas dire pourtant forcément que vous deveniez meilleur ou que vous fassiez des progrès. Il arrive à quiconque possédant un peu de cerveau que surviennent des métamorphoses ! La capacité à étudier, à assimiler ce que vous apprenez pour s’en nourrir, constitue selon moi la grande différence entre les gens, qui sont à la base les mêmes. Mais cette capacité est différente selon les personnes. J’avais, et je crois que j’ai toujours, cette aptitude à apprendre. Si j’arrête d’apprendre, je deviens un légume.

Vous avez dit : « J’étais un enfant étrange »

J’ai grandi en Russie et il y avait certains répertoires (Rach 2, Prokofiev 3…) que tout le monde jouait. Je n’ai jamais joué ces deux œuvres à l’époque ! J’ai travaillé le Rach 2 parce que ma femme, Haewon, le souhaitait ! Elle voulait entendre ce qu’il donnerait sous mes doigts ! Mais jamais Prokofiev 3, 1 et 2 oui, et nous l’avons enregistré, vous le savez, avec Michael Tilson Thomas. J’étais donc un jeune étrange par rapport aux autres, car j’ai très tôt été intéressé pour l’essentiel par la musique allemande — Schubert, Bach — et j’ai immédiatement voulu être en contact avec ces répertoires, avec cette culture. En Russie les habitudes portaient sur Chopin, Liszt, Rachmaninov, Scriabine, Tchaikovski. En ce sens, je n’étais pas comme mes camarades.

Mais vous avez joué souvent tout de même le Rach 3

Quand j’étais jeune, oui. Mais je dois vous dire que je ne l’ai pas joué depuis dix ans maintenant, et je ne pense pas que je le jouerai à nouveau. C’est bon, quoi ! C’est une pièce pour les jeunes !

 

« Le message est plus important que le messager »

 

Pouvez-vous nous décrire la manière dont vous avez appris de vos professeurs ?

Deux professeurs en fait : Evgeny Timakin qui m’a appris à jouer du piano, réellement. Parmi les élèves de Timakin il y a Pletnev et Pogorelich, ce qui n’est pas une trop mauvaise compagnie. Et puis ensuite Yakov Flier. Les deux, Timakin et Flier, avaient eux-mêmes travaillé avec Konstantin Igumnov, un grand professeur de la première partie du XXe siècle au Conservatoire de Moscou. Igumnov avait lui-même travaillé avec Alexandre Siloti qui avait lui-même travaillé avec Liszt qui lui-même était élève de Czerny, lequel avait travaillé avec Beethoven !

Pianist Yakov Flier - (c) - DR
Pianist Yakov Flier – (c) – DR

Vous pensez donc que ce lignage survit à travers cette chaîne d’enseignement ?

C’est le message qui survit. Le message est plus important que le messager. Quand vous appartenez à une grande tradition, vous devez faire preuve d’humilité. Vous devez savoir et montrer que le message est plus important que le messager. Cela vous préserve de tout ego, de tout complexe.

Mais c’est quoi le message ?

Le message, c’est la musique.

Quand vous parlez de votre activité d’enseignant, vous dites souvent que les effets peuvent être très longs à se manifester, que le « principe actif » en quelque sorte peut avoir une durée de vie très longue…

Ou pas du tout, ou jamais, ou immédiatement ou vingt ans plus tard ! C’est ce qui m’est aussi arrivé. Je comprends seulement aujourd’hui l’impact véritable de certaines personnes qui m’ont accompagné dans ma formation — pas seulement mes professeurs d’ailleurs, mais en premier lieu mes professeurs. Ce n’est pas immédiat. Ce qui n’est pas donné est perdu. Rien de ce qui a de la valeur n’est immédiat. Mais, j’insiste, si le message est authentique, quel qu’il soit, à travers les livres, la poésie, la musique, la peinture ou la sculpture, si vous pouvez vous y connecter, alors le message se défie du temps. Nous nous devons d’être à l’heure dans nos petites activités quotidiennes, mais les messages importants, essentiels perdurent, sont patients. Ils peuvent attendre longtemps pour enfin se manifester.

Vous êtes un lecteur de poésie, de littérature : est-ce que cette formation-là était commune à vos congénères au cours de vos études ?

Je ne peux pas dire tous, mais dans notre classe au Conservatoire de Moscou il y avait en effet quelques personnes qui lisaient beaucoup, qui étaient férus de littérature, et j’étais, c’est vrai, l’une d’elles. Je songe immédiatement à Mickhail Rudy, à Vladimir Viardo… Nous échangions entre nous… Certains livres étaient difficiles à se procurer en Union Soviétique à cause de la censure ou de la liberté de publication : la poésie, certains livres de la philosophie orientale, sur le bouddhisme… Mais nous étions un groupe de personnes qui voulions apprendre. Et vouloir apprendre, c’est essentiel. Si vous n’avez pas une connaissance au moins élémentaire et ordonnée de l’histoire de la littérature, des arts, des idées qui ont été importantes pour les gens du passé, vous ne pourrez pas trouver votre propre chemin dans le présent, votre place dans le monde, votre voie.

Nous sommes ici à l’Université de New Paltz. Vous y enseignez toute l’année ?

De septembre à mai, et depuis trente-et-un ans. J’ai décroché ce job quand je suis arrivé aux USA en 1987, un job merveilleux dans un endroit très beau, avec une nature magnifique. Je l’ai gardé. Je n’ai jamais songé à partir. Nous avons une seconde maison en Floride, où nous passons quelques mois en hiver. J’enseigne aussi à New York au Mannes College.

Vous m’avez fait remarquer que New Paltz est une Université d’État, ouverte à tous…

En effet. Nous avons des étudiants de très nombreux pays, mais majoritairement des jeunes qui viennent de l’État de New York. Ce système est né à l’après-guerre, d’une volonté de familles très aisées, tels les Rockfeller ou les Morgan, de créer un système grâce auquel des gens modestes pourraient avoir accès à un enseignement de qualité. SUNY est l’un des plus importants systèmes d’éducation dans le monde. C’est un réseau de quatre-vingt-six campus dans l’État de New-York. Ma classe en elle-même est assez modeste. Elle est surtout composée des jeunes gens qui n’étudient pas en fait à SUNY mais qui sont des anciens étudiants de la Juilliard School ou du Curtis Institute, ou même qui ont déjà un bout de début de carrière. Ils peuvent s’inscrire dans ma classe à des conditions modiques, et nous avons huit mois de cours ensemble. Assez banalement l’accès à la classe se fait sur audition. J’essaie de choisir des élèves avec lesquels je pourrais travailler, m’entendre.

 

« Dans les 20 prochaines années, nous verrons arriver de plus en plus de musiciens de premier plan d’origine asiatique. Parmi eux, quelques-uns seront vraiment exceptionnels »

 

Par ailleurs et indépendamment, il y a ce Piano Summer at New Paltz Faculty qui bat son plein actuellement. C’est une session d’été de trois semaines, où nous accueillons des étudiants de neuf ou dix pays différents. Vingt-quatre jeunes, de très haut niveau. Ils n’ont aucun frais, ni pour les leçons ni pour le logement. Avec Haewon, nous avons créé la Feltsman Piano Fundation3, qui vient compléter la couverture de leurs dépenses. Ils n’ont rien à payer. D’ailleurs, il ne faut pas que notre rencontre soit trop longue encore, car nous les attendons pour le grand barbecue de fin de session, et nous devons nous occuper avec ma femme de faire cuire les saucisses !

Il semble que les jeunes pianistes d’origine asiatique soient de plus en plus nombreux à frapper à la porte de la carrière. Quel est votre expérience avec eux ?

Dans les vingt prochaines années, nous verrons arriver de plus en plus de musiciens de premier plan d’origine asiatique. Et parmi eux, quelques-uns seront vraiment exceptionnels. Nous avons vingt-quatre étudiants cette année. Vingt-et-un d’entre eux sont d’origine asiatique. Ils viennent de Corée, de Chine, de Taiwan, d’Europe ou des États-Unis. La grande majorité des étudiants en piano, au moins aux USA, est d’origine asiatique d’une manière ou d’une autre. C’est une tendance mondiale. La plupart sont déjà pétris de culture occidentale. Il arrive que pour quelques jeunes ce soit un peu plus difficile au début, mais assez rapidement l’adaptation ne leur pose plus de problème, et ils s’en sortent très bien. Car leur état d’esprit est très sérieux. Ils sont souvent plus responsables, plus adultes que les autres. Ils travaillent dur. Souvent, leurs parents ont dû faire des sacrifices pour qu’ils puissent suivre ces études.

Et les Russes ?

Nous avons aussi quelques Russes ! Leur niveau est toujours très élevé. Le Conservatoire de Moscou reste d’un niveau exceptionnel : c’est toujours l’un des meilleurs endroits pour apprendre la musique dans le monde, sinon le meilleur. Je ne suis pas totalement au courant de ce qui se passe en Russie car je n’y vais pas souvent, je n’y ai pas travaillé en tant qu’enseignant au cours des trente dernières années. Mais certains de mes anciens camarades de classe y enseignent, et ils ont des équipes de professeurs de très haut niveau. La tradition de l’enseignement de la musique est bien vivace là-bas, croyez-moi : piano, violon, violoncelle… Vous le constatez aisément à la lumière de noms qui comptent sur la scène musicale d’aujourd’hui, tels que Daniil Trifonov, Lukas Geniusas, Arcadi Volodos, Grigory Sokolov…

Qu’en est-il de ce forte-piano, que je vois ici, dans un coin de la pièce ?

En 2006 j’ai décidé de jouer en concerts toutes les sonates de Mozart mais je ne voulais pas les enregistrer sur piano moderne. Cela fonctionne bien mieux sur pianoforte. J’ai donc commandé cette copie qui est superbe, à Paul McNulty, l’un des meilleurs facteurs mondiaux de pianoforte, qui vit à Prague et a d’ailleurs épousé Viviana, la fille de Vladimir Sofronitzki. J’aurais bien voulu enregistrer ces sonates sur pianoforte mais c’est compliqué, il faudrait transporter le pianoforte, avoir un accordeur en permanence. Cela n’a pas été possible à ce stade. J’ai joué des concertos de Mozart, le Cinquième de Beethoven aussi, à New-York sur ce piano.

 

Vladimir Feltsman, (c) Jean-Baptiste Millot, 2018 - www.jean-baptistemillot.com
Vladimir Feltsman, (c) Jean-Baptiste Millot, 2018 – www.jean-baptistemillot.com

Certains de vos confrères font une certaine fixation sur les instruments qu’ils vont jouer. D’autres se satisfont de pianos de bonne qualité mais sans exigences particulières. Et vous ?

Je vois bien ce que vous voulez dire (sourire). Certains des plus grands pianistes de notre temps correspondent à votre description. Prenez Sokolov par exemple, c’est vraiment légendaire… Il est la terreur des accordeurs ! À l’inverse, Richter n’était pas du tout comme ça. Quant à moi… Bien sûr, je demande qu’on me donne de bons pianos, bien réglés, c’est le minimum. Mais pour ce qui est de mes obsessions et idées fixes, disons que je pencherais davantage pour les grands vins ou les tables gastronomiques !

Venons-en à votre relation avec le disque. Vous avez réalisé au cours des années une discographie très importante, en grande partie chez Nimbus, qui couvre les œuvres essentielles, le cœur du répertoire : Bach, Beethoven, Schumann, Chopin, Brahms… Vous aimez donc, beaucoup, enregistrer.

J’ai enregistré soixante disques depuis mon arrivée aux USA. J’avais auparavant réalisé quatre ou cinq disques en Union Soviétique pour Melodiya. J’ai enregistré mon premier disque à dix-neuf ans. C’était la Sonate Op. 11 de Schumann et l’Opus 118 de Brahms. Puis les deux concertos de Chopin avec le Philharmonique de Moscou et un disque Schubert. Arrivé aux USA, mon premier disque a été mon « live » de 1987 à Carnegie Hall, toujours disponible chez Sony et puis plusieurs enregistrements pour CBS. Après avoir racheté CBS, Sony a souhaité mettre un terme à mon contrat, ce qui en fait fut très positif pour moi, car si j’étais resté avec eux il aurait fallu que je n’enregistre que de la musique russe, les trucs habituels. J’ai alors travaillé avec Jeffrey Nissim et le légendaire Directeur Artistique Max Wilcox pour le label MusicMasters  / Musical Heritage. Nous avons par exemple à cette époque enregistré les deux livres du Clavier bien tempéré, L’Art de la Fugue, les cinq dernières sonates de Beethoven. Quand Music Masters et Musical Heritage ont disparu, à partir des années 90, j’ai produit moi-même mes enregistrements, que je réalisais pour la plupart ici à côté, dans un très bon auditorium à Bard College, au Fischer Center.

 

« J’enregistre vite »

 

Et puis en 2010 j’ai reçu un appel de Adrian Farmer, de Nimbus. Il venait de racheter les droits du catalogue MusicMasters / Musical Heritage et donc pas mal de mes disques. Il m’a proposé de continuer le chemin ensemble. Ils ont chez Nimbus un studio magnifique à Monmouth. Un piano superbe. C’est un délice de travailler avec eux, dans ces conditions.

Vous dites que, quand vous rentrez en studio, vous savez exactement ce que vous allez faire…

Heureusement, encore ! Si je ne savais pas, il vaudrait mieux que je fasse autre chose… En février dernier nous avons enregistré les Mazurkas de Chopin, en seulement deux sessions. J’enregistre vite. Je joue deux fois, la première d’un bout à l’autre, et la deuxième fois nous faisons les corrections nécessaires. Très intense et très rapide.

Où trouvez-vous votre plaisir quand vous enregistrez ?

C’est à la fois une torture et un plaisir. Et le plaisir de la torture. C’est, là encore, une occasion d’apprendre : d’abord quand j’enregistre puis quand je passe au processus du montage, qui est pour moi très pénible… Adrian Farmer réalise un premier montage qui résulte de nos choix pendant les séances. Puis je lui envoie un tas de corrections et remarques. Le deuxième round de montages est parfois le bon, parfois il en faut trois. Mais je ne suis jamais parfaitement content de mes disques. Disons que j’en déteste certains moins que d’autres.

Quels disques préparez-vous à présent ?

Je crois que je vais enregistrer toutes les Variations de Beethoven sauf celles que j’ai déjà enregistrées (Diabelli). Celles que Beethoven a écrites sur les thèmes des autres, des œuvres de jeunesse pour la plupart — ce sont des pièces très amusantes ; et puis celles qu’il a composées sur ses propres thèmes. J’enregistrerai aussi les Bagatelles — bref, j’ai un grand projet Beethoven en cours.

Vous avez donc une intense activité d’enseignement, d’enregistrements. Et quant aux concerts, vous n’en donnez pas tant que ça, en fait.

Je pourrais maintenant en donner quand même un peu plus — pas autant que jadis, pas une centaine par an… Mais une quarantaine ou une cinquantaine. Mais je pourrais aussi, à l’inverse, ne plus jouer du tout sur scène si on ne me le demandait pas. Cela ne me poserait pas de problème majeur, je vous l’assure. J’aime jouer pour un public, en public, mais je ne le fais pas pour avoir de bonnes critiques ou des standing ovations ou de la publicité. Je m’en fiche. Mais j’aime donner, et pour cette raison j’aime le public qui vient m’écouter. C’est pour moi une philosophie de vie : plus vous donnez, plus vous recevez. Aussi simple que ça. Je reste vivant et curieux, à l’affût. Je change. Quand vous jouez tous les jours, toujours le même répertoire, que vous donnez des centaines de concerts, les automatismes entrent en jeu. Cela convient à certains ? Moi, pas. J’ai besoin de temps pour moi. Et ma vie privée est sacrée. Il est vrai que je ne suis pas très accessible sur scène ou hors de la scène. Disons que je ne suis pas mondain. C’est un peu à prendre ou à laisser.

 

« Ce n’est pas que je ne voulais pas jouer en France… Je n’y étais pas invité ! »

 

Quand vous êtes parti d’Union Soviétique, dès lors, vous pouviez voyager. Pourtant, on ne vous a pas souvent vu en France, alors même que vous y aviez remporté le Concours Marguerite Long en 1971. Pourquoi ?

Déjà, entre 1971 et 1987, Goskonzert, l’agence de concerts soviétique officielle, décidait de tout, y compris des engagements auxquels je pouvais me rendre ou pas, des pays que je pouvais visiter ou pas… Et pendant des années je n’ai pas choisi. Et puis, après mon départ d’URSS, depuis que j’habite aux Etats-Unis, pour répondre à votre question, c’est très simple : on ne m’a pas invité. J’ai joué un ou deux récitals, Gergiev et Tilson Thomas m’ont invité avec leurs orchestres pour jouer des concertos à Paris. Le business de la musique est un business comme les autres : il doit y avoir des forces commerciales en jeu. Vous devez avoir un agent local qui pousse… Vous ne pouvez pas seulement venir à Paris et dire « je joue ». Il faut que quelqu’un vous invite. Ce n’est pas tant que je ne voulais pas venir en France, le fait est que je n’y étais pas invité !

Feltsman 1988 Le Nouvel Observateur, Jacques Drillon, Paris
Vladimir Feltsman, Récital 1988, Le Nouvel Observateur, Jacques Drillon, Paris

J’ai remarqué que votre programme à Gaveau, un hasard, est pour moitié le même que l’un de vos derniers récitals à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées en 1988. Vous y interprétiez déjà Kreisleriana, et puis les Tableaux d’une Exposition que vous jouez très souvent. Y-a-t-il dans ces Tableaux encore des énigmes à résoudre pour vous ? Y cherchez-vous encore quelque chose ?

Ce n’est pas une recherche de ma part. Cela « se » cherche tout seul. Ma façon de penser n’est pas « qu’est-ce que je pourrais faire de différent la prochaine fois ? ». Non. Quand vous avez une connexion directe à la musique ou à quoi que ce soit d’autre, à des gens, à l’art, vous vous rendez disponible pour grandir et vous sentir bien, mieux. Les Tableaux d’une exposition, il me semble, se sentent bien avec moi et dictent leurs désirs, à travers moi. Je les ai joués peut-être deux cents fois en concert, et je les ai enregistrés. Je ne me suis jamais posé la question de savoir ce que j’allais en faire. C’est totalement organique, ce n’est pas mental. Mon esprit est, je pourrais dire, non fonctionnel quant à la musique. L’esprit fonctionne avec des mots, des concepts, des règles, la logique. La musique agit, se comporte, selon des processus bien différents, que les mots, que l’esprit ne peuvent pas atteindre.

– Propos recueillis à New Paltz, New-York,
le 21 Juillet 2018


Pour aller plus loin…

Le site officiel de Vladimir Feltsman

Le site de New Paltz University, si vous voulez postuler pour travailler avec Vladimir ! 

Toute la discographie de Vladimir Feltsman chez Nimbus Alliance. Disponible sur toutes les plateformes de streaming et de téléchargement.

Discours d’accueil de Ronald Reagan à la Maison Blanche

Vidéos de Vladimir Feltsman

Récital au Bolshoï en 2012

Vladimir Feltsman joue Mozart au pianoforte, en 2006 : Fantaisie K.475

Récital en novembre 2016 : Scriabin, Mosolov, Roslavets, Protopopov…

Récital Schumann à PianoSummer Paltz en 2014

Sur Yakov Flier : 

Yakov Flier, Concerto n°1 de Rachmaninov, avec maxim Chostakovitch

Yakov Flier joue Beethoven, Sonate no. 17, op. 31 no. 2 (1974)

Les Mazurkas de Chopin par Yakov Flier

« Cairo Confidential » – Une rencontre avec le pianiste Henri Barda

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Rendez-vous est pris dans une brasserie de la place du Châtelet, mais il aurait aussi bien pu se dérouler dans la grande salle lambrissée du Café Riche, au centre du Caire, sous les hauts plafonds où tournent les pales indolentes des ventilateurs. Difficile de rencontrer Henri Barda, le secret le mieux gardé du piano français, sans s’imaginer dans une scène de roman de Michael Ondaatje ou de John Le Carré. Même lorsqu’il est présent, il reste insaisissable. L’artiste est élusif : de trop rares disques, la plupart primés et épuisés, et une poignée d’apparitions en concert laissent aux mélomanes un goût de trop peu. Ses années d’apprentissage avec le légendaire Ignaz Tiegerman achèvent de nimber le personnage d’une aura de mystère. Au terme de deux heures d’entretien, le voile se sera soulevé – un peu. Si Henri Barda porte haut la mission de faire entendre la voix – mieux, la vérité – des compositeurs qu’il aime, il reste à l’image du demi-sourire qui le quitte rarement : un héraut très discret. 

– Au Café Riche au Caire, aujourd’hui fermé. – Photo : X – DR

Enfances 

Né au Caire en 1941, Henri Barda a eu plusieurs enfances entremêlées. Celle d’un enfant né musicien, que ses parents, musiciens dans l’âme, voyaient avec stupéfaction jouer du piano avec les deux mains, mélodie et harmonie, sans avoir jamais rien appris. Celle d’un enfant curieux, amoureux de la nature qui s’étalait à cette époque dans une profusion splendide.

« Un mois par an, les eaux du Nil devenaient rouges et recouvraient champs et jardins. Cette crue millénaire à jamais disparue m’a laissé au cœur l’empreinte de la plus grande beauté que j’aie pu contempler. Les Pyramides se voyaient de partout. La ville avec respect se tenait encore loin d’elles.  Les autos, encore peu nombreuses côtoyaient les calèches noires, menées par un cheval patient et débonnaire, que l’on prenait en guise de taxi après avoir marchandé. En ce temps lointain, on n’était pas pressé, et l’odeur du candide crottin lâché gaiement par l’animal était largement préférable à ce que nous respirons aujourd’hui. » Enfin, celle d’un enfant déraciné, arraché par la violence de l’Histoire à la terre qui l’avait vu naître et grandir jusqu’à l’âge de seize ans.

La crise du canal de Suez précipite le destin de la famille Barda, contrainte de quitter l’Égypte pour la France. « Dans l’avion qui nous menait en exil, tandis que nous survolions les festons illuminés des plages d’Alexandrie, ma mère et moi avons éclaté en sanglots.» 

Henri Barda, enfant – Photo : X – DR

La Musique

Plus que son oreille absolue  (« Elle ne fait pas le musicien, pas plus que distinguer le bleu du rouge ne conduit à une vocation de peintre »), Henri Barda considère que sa grande chance est d’avoir la conscience et la mémoire des intervalles. Elle lui permet de jouer et d’improviser dans tous les tons et de transposer sans effort les œuvres qu’il travaille ou qu’il a seulement entendues sans passer par la partition.

«  Une grande proportion de la population identifie une musique comme gaie ou triste, mais la musique recèle de par les intervalles qui séparent les notes et forment mélodies et harmonies l’éventail des sentiments humains, même ceux que l’on n’a pas encore éprouvés ni nommés.  Si l’on est capable de transposer ces harmonies dans tous les autres tons, c’est bien que ces sentiments existent dans les intervalles, et non exclusivement dans les notes de la tonalité originale. Encore que la tonalité apporte une couleur. »

Cette familiarité avec les intervalles vient de loin : à en croire le pianiste, c’est pelotonné dans la chambre d’échos du ventre de sa mère qu’il a fait connaissance avec la musique . « N’est-ce pas là ce qu’on appelle la langue maternelle ? Ma mère chantait merveilleusement sans y attacher d’importance; mon père jouait du piano, principalement une petite douzaine de ses compositions sur lesquelles il revenait en boucle, très belles, italianisantes à la manière de Chopin, sur lesquelles il expérimentait de menus changements pour immanquablement revenir à la version initiale. Le radio était allumée en permanence, et je suis certain que mon amour de Piaf ou de Trenet, des tangos argentins et de la musique grecque date d’avant ma naissance. Le second concerto de Rachmaninov passait au moins, je le jure, une fois par jour, certains passages me faisaient pleurer.  Rachmaninov n’a pas son égal pour parler de la nostalgie de l’enfance perdue, et c’est un mystère bien paradoxal qu’un enfant puisse déjà s’en rendre compte.

La musique n’a pas été pour moi une langue apprise. Voyant mon père jouer du piano, J’ai dû me dire «  Aaaah, c’est ça ! » en identifiant le piano droit comme l’instrument qui produisait ces sons tintinnabulants et caverneux. La légende familiale veut que, longeant le clavier dès que j’ai pu me tenir debout, j’ai égrené une à une en montant et en descendant les notes de la gamme chromatique et qu’au bout de quelques montées et descentes, disait mon père, « j’avais compris ». L’essentiel de tout ce qui m’a été utile, je le savais déjà à trois ans.  J’ai retrouvé une photo de moi assis au clavier en barboteuse qui témoigne de cette époque-là;  je jouais pour être aimé, pas pour me faire admirer. »

 

Ignaz Tiegerman – Photo : X – DR

Éducation musicale 

Pour les parents du petit Henri, qui a maintenant six ans, la meilleure école s’impose: ce sera le conservatoire fondé par Ignaz Tiegerman, pianiste polonais installé en Égypte, élève de Theodor Leschetitsky et Ignaz Friedman. En écoutant l’enfant jouer de mémoire le thème principal du Lac des Cygnes, Tiegerman, amusé, décide de le confier à sa meilleure pédagogue, Sela Menaszes.

« Je la considère comme ma mère musicale. Quant à Tiegerman, je l’ai côtoyé presque tous les jours pendant des années. Ce n’étaient pas des cours à proprement parler, mais on apprend des choses d’un grand artiste rien qu’en le regardant vivre et bouger au clavier. Il m’appelait dans le secrétariat où travaillait ma mère pour me jouer des pièces, souvent du Chopin. Il adorait Chopin, qu’il interprétait de façon très fluide, presque liquide, sans afféterie ni emphase. Le rubato était là, jamais ostentatoire. Peu à peu, il en est venu à me faire travailler lui-même. La dernière année, alors que notre départ se profilait, il m’a donné une bonne vingtaine de leçons. Je l’ai revu quelques années plus tard à Kitzbühel dans le Tyrol autrichien, où il disposait d’un chalet l’été, joyeuses retrouvailles au cours desquelles nous n’avons guère quitté le piano. »

Programme d’un concert de Tiegerman au Caire – Photo : X – DR

Dans les bagages d’exil de la famille Barda, une lettre de recommandation de Tiegerman pour Lazare-Lévy, célèbre pédagogue. Ce dernier prendra sous son aile le jeune garçon dès son arrivée à Paris. Leur relation sera immédiatement lumineuse et chaleureuse, et le restera jusqu’à sa disparition en 1964.

Lazare Levy – Photo : X – DR

« Ma famille a fait escale pendant un an dans un pavillon à Houilles dans la banlieue parisienne avec trois autres familles parentes et alliées. Dans chaque recoin un lit, un entassement dont je conserve un souvenir ému. Première année en France, premier hiver enneigé. Puis le groupe s’est dispersé et ma famille a emménagé au 12 rue Blanche dans le 9e arrondissement. »

Après une longue privation, au cours de laquelle il ne pouvait travailler que quelques heures par semaine, ici ou là, Henri peut enfin disposer d’un piano. « Avec Lazare-Lévy, j’ai travaillé très sérieusement les Préludes et Fugues de Bach, les cycles de variations de Brahms, celles de Fauré, plusieurs sonates de Beethoven, etc. Il m’a présenté au Conservatoire dans la classe de Joseph Benvenuti, où j’ai été admis à la troisième tentative. Encore une merveilleuse rencontre, bien trop brève car on m’a donné mon Premier Prix au bout de seulement deux ans. C’est ce grand Monsieur et grand musicien qui m’a offert mon premier récital public, le 2 décembre 1964, dans la belle salle de l’Ancien Conservatoire, où avaient lieu les concours de Prix de toutes les disciplines. Mon programme débutait par deux chorals de Bach-Busoni, puis les Scènes d’Enfants de Schumann, suivies de la Sonate Funèbre de Chopin et de la Sonate n°7 de Prokofiev. Ce programme reflète naïvement ma fascination déjà ancienne et passionnée pour Horowitz, car mon père avait acheté quand j’avais huit ou dix ans des 78 tours de lui qui m’avaient proprement ébahi. »

1964. À Kitzbühel en Autriche, Stefan Askenase, Tiegerman, Barda

Trois génies

Une bourse va bientôt lui permettre d’approcher l’objet de sa dévotion. Traversant l’Atlantique, Henri Barda devient étudiant à la prestigieuse Juilliard School de New York, où, quatre ans durant, il suit l’enseignement de Beveridge Webster, un élève de Nadia Boulanger, parfaitement francophone et spécialiste de Ravel. L’Amérique vit alors son âge d’or musical et Vladimir Horowitz brille à son firmament.

« Dire que je l’admirais, le mot est faible. C’était mon phare. Par timidité et trop de respect je ne suis jamais allé sonner à sa porte à la 94e rue. Je n’ai pas osé et je le regrette. J’ai seulement assisté à plusieurs de ses récitals à Carnegie Hall, la première fois en faisant la queue trois jours et trois nuits. Horowitz avait tout pour lui: la sensibilité, l’imagination, la fantaisie, le feu et la tendresse, des moyens colossaux, une oreille fabuleuse. Son génie était éblouissant, bouleversant, éclaboussant. En lui survivait tout l’héritage des grands musiciens russes qui étaient encore vivants quand il est né. »

Vladimir Horowitz – – Photo X – DR

Dans les couloirs de la Juilliard, Henri Barda croise un autre génie musical : le compositeur français Olivier Greif. « Il était plus jeune que moi de neuf ans. Son talent de compositeur était injustement éclipsé dans sa jeunesse par sa réputation de déchiffreur phénoménal. Je l’avais croisé presque enfant au Conservatoire,  je l’avais entendu à l’ancienne salle Berlioz au cours d’une audition de la classe de Lucette Descaves. Il avait joué les Variations sur un thème de Haendel de Brahms avec une conviction stupéfiante. Je l’avais revu à la Juilliard School, où, non content d’être disait-on l’assistant de Luciano Berio, il était devenu je ne sais comment un familier de Warhol et de Dali.

Plus tard, à Paris, il m’a proposé de jouer avec lui son Tombeau de Ravel à quatre mains, une fantaisie étourdissante dans le style du jazz avec une énorme fugue. Il m’a ensuite confié la création de sa Sonate dans le goût ancien puis,  avec lui et la soprano Evelyne Brunner, de la Petite Cantate de chambre, une commande d’Antoine Livio pour le programme de Noël de la radio de Lausanne. C’est un spiritual d’une élévation extraordinaire sur le psaume The Lord is my Shepherd, un chef-d’œuvre  absolu.

Un disque d’archives publié par l’INA, comportant entre autres la « Petite Cantate de chambre »

Il avait vingt-cinq ans. Sa musique ne relevait pas seulement d’un savoir-faire consommé, qui faisait appel à de la polymodalité et à des mélismes obsessionnels qui semblaient venir de la musique noire-américaine, mais comme seuls les génies savent le faire, il avait ce don de capter quelque chose qui parle à tous mais auquel bien peu de gens ont accès, comme s’il puisait des merveilles inconnues au fond d’un grand lac noir pour les offrir à ceux qui ne savent pas pêcher. Sa foi en son talent de compositeur était totale. Il est malheureusement mort subitement à cinquante ans. J’ai eu la tâche bouleversante de jouer à deux reprises après sa disparition son extraordinaire cycle Les Chants de l’Âme avec sa créatrice la soprano anglaise Jennifer Smith. Il laisse une œuvre gigantesque, dont une grande partie n’a pas encore été déchiffrée, et que l’Association Greif s’active à publier. »

Olivier Greif – Photo X – DR

Au hasard des circonstances, l’Amérique va offrir, sans qu’il s’en doute encore, un terrain de jeu inattendu à Henri Barda. En 1969, lors de sa dernière année à la Juilliard School, il assiste, en compagnie de son ami Georges Pludermacher, de passage, à une représentation de Dances at a Gathering, le ballet de Jerome Robbins sur des pièces de Chopin qui venait d’être créé. Expérience  bouleversante. « J’en ai pleuré d’émotion. Certains passages étaient extraordinaires de coïncidence entre la musique, le scénario et les gestes. » Vingt ans plus tard, le ballet doit être créé à l’Opéra de Paris et Robbins ouvre des auditions pour recruter son pianiste. Henri Barda s’y présente sans y croire vraiment. Le Maître lui fait jouer des Nocturnes de Chopin, le visage fermé. « Parfois, il m’arrêtait : « Là il faut que ce soit plus lent, parce que nous faisons ça et ça », et il dansait ». Sans un sourire, il finit par lâcher: « Ok. We’ll work ». C’est le début d’une collaboration orageuse, qui durera dix ans. 

Jerome Robbins – Photo X – DR

« Robbins était un homme très exigeant, qui menait la vie dure à tous ses interprètes. Je ne fis pas exception, bien au contraire. Il me tortura à plaisir. Habitué à ses esclaves du New York City Ballet Robbins entendait m’imposer une musique très droite et très simple sur laquelle les danseurs seraient en sécurité. Il me disait: « Les applaudissements ne sont pas pour vous ! »  Mais au fil des mois de répétitions, j’ai pu recouvrer plus de liberté, et comme je jouais par cœur, j’avais la possibilité de varier ma manière de jouer selon ce qui se passait sur la scène, glissant au bon moment la note sous le chausson du danseur avec une pelle à pizzas. C’était le grand luxe. À mesure que la première approchait, le Maître devenait de plus en plus hystérique, permutant les danseurs, ajoutant des répétitions… Quelques heures avant la générale de Dances, il parlait de me remplacer ! Mais j’étais bien là pour la générale, qui l’a rassuré. On peut la voir, par miracle, sur Youtube.  

Quelques danseurs du New York City Ballet présents dans la salle lui ayant dit qu’ils n’avaient jamais vu une représentation pareille, Robbins s’est calmé. Quelque orageuse qu’ait pu être notre relation de travail,  qui ne s’est jamais radoucie, j’ai trouvé passionnant de voir Robbins au travail. Aucun professeur de piano ne fait reprendre une seule mesure autant de fois qu’il est nécessaire pour la rendre facile et parfaite. (Je mets à part ma merveilleuse Madeleine Giraudeau, l’assistante de mon professeur Joseph Benvenuti au Conservatoire. Elle savait enseigner à travailler).

Mon rôle avec le ballet était d’être fiable, et de  baliser la piste d’atterrissage pour que la grâce puisse descendre et s’y installer. J’ai ainsi créé un à un, puis tous à la fois, l’intégralité des ballets de Robbins sur Chopin au Palais Garnier. J’ai même été le seul à les avoir tous joués, et par cœur, en un seul programme, à Garnier et à l’étranger, ce qui équivaut à un énorme récital Chopin. Le seul ballet In the Night  m’a emmené au Japon, à Moscou, au Brésil, à Hanoï, à Hong-Kong, à Shanghai, à Barcelone, à New York… Chaque soirée était différente.  Parfois, je jouais presque comme je le souhaitais, parfois pas, mais le spectacle restait beau, et le triomphe était quand-même régulièrement au rendez-vous. »

Faire carrière

Pendant les dix années que dure l’expérience Robbins, la carrière de soliste d’Henri Barda accuse une certaine stagnation. « Ç’aurait été agréable d’avoir une carrière plus ample, de jouer de nombreuses fois le même programme,  J’ai le tort de toujours vouloir attendre d’être prêt, de ne jamais considérer que ce que je fais est assez bien… »  Conséquence de ces excès de précaution : peu de concerts. Au Japon, – terre d’élection inattendue -, il se rend une ou deux fois par an. Il s’y est fait de vrais amis et semble avoir rencontré un public qui lui est fidèle.

Le disque Calliope des Sonates de Chopin (1981)

Son capital discographique est modeste : les trois Sonates de Chopin (Calliope), fameusement célébrées à la « Tribune des Critiques » d’Armand Panigel comme à Varsovie, un récital violon-piano Liszt avec Jean-Jacques Kantorow primé à Budapest (Arion), la musique de chambre de Ravel (Calliope), des œuvres d’Olivier Greif (INA, Triton, Saphir), un live in Tokyo sorti en 2008 et plébiscité par la presse hexagonale (Sisyphe). S’y ajoutent quelques vinyles (les trios pour cor de Brahms et Ligeti, les sonates pour violon et piano de Saint-Saëns, un Kreisleriana en souffrance) et une poignée d’enregistrements jamais parus. Il paraît qu’il n’y est pas toujours pour rien.

« Je ne me fais pas enregistrer chaque fois que je joue quelque part. Et pourtant, j’adore enregistrer parce que le disque a une durée de vie plus longue que celle de la vie humaine.  Et puis, être en studio, faire le montage, c’est la meilleure façon pour moi d’être moi-même, d’obtenir un résultat très libre en prélevant ou en insérant tel ou tel passage, même infime. »

 

               

La grâce  

Que ce soit sur scène ou au disque, Henri Barda cultive ce que les Italiens nomment sprezzatura et que Baldassare Castiglione, dans son Livre du courtisan (1528), définissait ainsi : « Une certaine nonchalance qui cache l’artifice et fait apparaître ce qu’on fait comme venu sans peine et quasiment sans y penser. »

« Mon but c’est qu’on ne sente jamais les coutures. Je me reconnais dans ce conseil de Louis Jouvet. « Il ne faut pas respirer entre les phrases.»  En musique, c’est la même chose. Il faut enchaîner, et respirer ailleurs.  Envelopper les idées successives dans un film invisible qui efface les traces du travail. Les morceaux de bravoure doivent faire partie du tout. Le seul pianiste que j’ai regardé jouer de près jusqu’à mes seize ans était Tiegerman, qui n’était pas un faiseur d’effets. » 

Lorsque tous les éléments se combinent et que les planètes s’alignent, le concert devient un pur moment de plénitude. Comme ce soir du 11 février 1982 où les spectateurs de Pleyel assistent à un Concerto n°1 de Rachmaninov touché par la grâce.

« Vous l’avez entendu ? C’est pas mal, hein ? Ma chance c’est que le chef initialement prévu a été remplacé le jour-même par un génie, Jacek Kasprzyk , que je ne connaissais pas et qui a ainsi fait ses débuts à Paris. La qualité de l’écrin qu’il m’a offert, une véritable symphonie avec piano, m’a certainement aidé à me lâcher. Je savais que c’était retransmis en direct à la radio, J’ai donc pu le réentendre Il y a des choses vraiment très émouvantes là-dedans… C’était un de mes meilleurs concerts mais pendant que je jouais, je ne savais pas que c’était aussi bien. J’essayais juste de sauver ma peau. Finalement c’est quand je ne suis plus maître de toutes mes décisions que j’ai la chance d’approcher quelque chose d’indicible, qu’on ne peut ni décrire ni enseigner. Quelque chose vous tombe dessus, comme le phare d’une soucoupe volante. On est comme forcé d’être libre….. Et puis il y a la qualité du silence. C’est extraordinaire ».

 

 

 Transmettre

C’est aussi à travers ses élèves que l’art d’Henri Barda trouve à s’exprimer. En quelque quarante ans, il est passé du conservatoire de Villeneuve-Saint-Georges où il enseigne en rentrant des États-Unis (fraîchement diplômé de la Juilliard School avec une distinction exceptionnelle), à l’École Normale après avoir tenu une classe pendant douze ans au CNSM de Paris. Il participe aussi à des stages d’été aux Arcs, à Vittel, à Biarritz, à Nancy, il donne des masterclasses au Japon, en Italie, en Belgique,  participe à l’Académie de musique française fondée autour de Jean-Philippe Collard.

Il s’émerveille des talents singuliers de la jeune génération : un virtuose japonais qui lui a joué le « Scarbo » du Gaspard de la nuit de Ravel « comme personne » («  Mais je lui ai quand-même donné un conseil qui lui permettra de le jouer encore mieux, quelque chose que j’ai vu dans la structure d’un passage mais qui lui avait échappé. Je l’ai aussi prévenu que cela m’avait valu une tendinite de la main gauche qui a mis des années à disparaître ! »), le fantasque Roumain Daniel Ciobanu et la Coréenne Hyun-Jeung Lim. Cette dernière, qui a été son élève pendant ses trois dernières années au CNSM, a signé à vingt-cinq ans, et sans avoir remporté aucun concours, une intégrale des Sonates de Beethoven chez EMI. »  « Elle est incroyablement musicale, sa patte est idéalement ouverte, elle joue tous les concertos, tout le Clavier bien tempéré de Bach, les Études de Chopin, de Rachmaninov, et on peut voir grâce aux moyens actuels avec quelle aisance elle se rassied pour un bis après un concerto pour jouer avec le dernier toupet une bouleversante Toccata de Schumann ou une féroce Toccata de Prokofiev. ..

On me demande parfois pourquoi j’aime jouer plutôt avec des tempi allants. Je dis que c’est plus poli, si c’est tout aussi beau, de faire perdre moins de temps aux auditeurs. Et j’ajoute parfois : Mon élève HJ Lim, elle est encore bien plus polie que moi. Elle est hy-per polie ! »

Admiration à double sens : la jeune virtuose loue chez son professeur « son oreille unique, qui lui permet de saisir la relation intrinsèque et intime qui relie les notes entre elles, la musicalité dans la distance entre une note et une autre » et « ce souci qui est le sien de ne pas toucher aux ADN musicaux innés en chacun » Et de conclure, comme en écho à Barda parlant d’Horowitz: « C’est un phare. » 

En concert au Japon – Photo : X – DR

La quête

« Je ne suis pas en quête de perfection mais de vérité. 

Pour cela, il faut traquer et enlever tout ce qui n’est pas vrai. Comme expliquait le cinéaste Stanley Donen très sérieusement : « Si on veut sculpter un lapin, il faut prendre un bloc de marbre, un ciseau et un marteau, et enlever tout ce qui n’est pas un lapin. »  

Si je ne suis pas sûr de savoir ce que je veux à la note près, le moyen d’y arriver est d’éliminer impitoyablement tout ce que je sais que je ne veux pas.  Je suis passionné par le texte et je veux l’approcher de façon naturelle, instinctive. Je vois Chopin en train de composer avec un crayon et une feuille.  Il va probablement écrire crescendo. Je le vois réfléchir, son crayon dans sa bouche. Je m’interpose; Je veux arriver avant que la mine touche le papier. Je veux lire ce qui dans sa tête justifie le crescendo. L’agitation ? le rapprochement ? l’insistance ? Arriver avant le crayon. Essayer de jouer ce qu’il entendait. Je suis extrêmement triste, dit Henri Barda, de me croire obligé, quand je travaille une œuvre d’après une partition, de lutter pour retrouver le naturel qui est le mien quand j’improvise ou quand je joue dans un autre ton.

Les «  indications du compositeur » me semblent souvent redondantes,  « Fais bien ton crescendo » crient les bons professeurs de piano. Mais un crescendo n’est légitime que s’il est porté par sa raison d’être. Les notes apportent avec elles leur sens, comme cela se passe lorsqu’on parle. La musique, c’est dire quelque chose, pas faire de la belle élocution, avoir un beau son, être dans le style historique, et autres soucis, vrais mais subalternes. Le meilleur style, c’est de dire le mieux les choses, et le plus clairement possible. Aux gens qui entendent bien. Les autres ? je ne sais pas, les autres. Être bien coiffé ? » 

Henri Barda, futur pianiste ?

« Pour moi, la mort, ce sera d’arrêter de travailler. Je suis au tout début de ma route, j’ai encore beaucoup à apprendre.

« Je ne cherche pas à devenir mieux que moi-même, mais à retrouver la candeur du petit garçon que j’ai été.

« Je ne suis pas loin de m’admettre comme futur pianiste. »


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DES VIDÉOS

Extraits d’un récital à Kobe au Japon en 2015
Henri Barda joue Olivier Greif
Scarlatti…

A ECOUTER

En 1981, La Tribune des Critiques de disques consacrait son émission à la Sonate « Funèbre » de Chopin, et comparait les versions de Martha Argerich, Henri Barda, Vladimir Horowitz, Yves Nat, Vlado Perlemuter et Ivo Pogorelich… Avec les voix, presque toutes disparues, de Jacques Bourgeois, André Boucourechliev, Marcel Marnat, Jean Roy … et bien sûr Armand Panigel ! 

 

Instantanés d’une vie. Une rencontre avec Idil Biret

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Idil Biret donnera un récital aux Concerts de Monsieur Croche le 16 avril 2019. Découvrir la femme et l’artiste Idil Biret, c’est l’assurance d’aller de surprise en surprise. Cela commence par son pied-à-terre parisien, une étrange maison-triplex-souplex de la Rive gauche que le plus chevronné des agents immobiliers aurait du mal à définir. Cela se poursuit avec ce léger accent, rappel d’origines qui ne la prédisposaient guère à devenir une spécialiste de Schumann et de Chopin – il y a toujours quelque chose d’intrigant à voir émerger de l’Est du Bosphore une artiste classique majeure. Mais ce qui frappe, surtout, lorsqu’on entend Idil Biret parler de musique, c’est cette volonté de ne pas s’enfermer dans un répertoire unique, cet appétit vorace d’explorer les richesses d’une littérature pianistique inépuisable. Son récital pour les Concerts de M. Croche, le 16 avril, est à son image : délicieusement éclectique.

Concerts à Gaveau, 1961, 1979 et 2019…

Le « concert parisien » d’Idil

Comme en hommage à la ville qui l’a vue naître musicalement, Idil Biret a composé pour son concert de 2019 un programme aux résonances autobiographiques qu’elle aurait pu intituler Journal de mes années parisiennes. « Le thème que j’ai choisi pour ce récital est Paris, qui a eu une telle importance dans ma vie musicale. La Fantaisie chromatique et fugue de Bach est une œuvre que je joue depuis mes 11 ans, j’ai même un enregistrement réalisé dans les studios radiophoniques de la RTF lors d’une émission qui m’était consacrée, à la suite des concerts que j’avais donnés avec Wilhelm Kempff au Théâtre des Champs-Élysées. Le Prélude et Fugue n°3 du Clavier bien tempéré compte parmi les premières pièces que j’ai étudiées en France. J’avais 8 ans à l’époque et la fugue m’avait donné du fil à retordre. Plus tard, je me suis toujours sentie très à l’aise en jouant des fugues.

La Fantaisie de Schumann renvoie à l’éblouissement qui avait été le mien en entendant Wilhem Kempff interpréter cette œuvre à Pleyel – je devais avoir 13 ou 14 ans. Il y avait l’élan irrésistible des deux premiers mouvements, et ce dernier mouvement qui semblait être le point culminant de la partition…  Dès la fin du récital, j’avais commencé à étudier la Fantaisie, sans en parler à personne. Et c’est comme ça qu’un soir, chez ma professeur Nadia Boulanger, j’ai pu jouer sans coup férir les trois mouvements de l’œuvre devant les jurés du concours Marguerite-Long et Emil Gilels !

Nadia Boulanger, justement, m’avait dit : « Si tu n’es pas capable de résoudre les problèmes de la musique contemporaine, tu n’es pas une vraie musicienne. » C’est pour lui rendre hommage que j’ai inclus du Ligeti dans mon récital. Ses Études offrent des difficultés presque insurmontables. Comment arriver à respecter toutes les indications (accents, nuances) disséminées dans la riche polyphonie de l’écriture, dans le tempo demandé par le compositeur ? Il faut des mois de travail pour atteindre ce niveau d’indépendance entre les voix. Ce qui est déroutant, c’est qu’au fond Ligeti ne tenait pas tellement compte de l’exactitude absolue des indications. C’est plutôt le flux qui comptait à ses yeux. Pour ma part, je reste persuadée qu’il faut s’efforcer de les suivre le mieux possible, du moins en s’approchant du tempo exigé.

Enfin, la sonate de Prokofiev est un clin d’œil au disque que j’ai enregistré chez Véga à la suggestion de Claude Samuel. J’ai opté pour la Sonate n°2, dont la tonalité de mineur renvoie à celle de la Fantaisie chromatique de Bach. »

Le Sultan Mahmud II. Il aimait la musique.

Éveil d’une nation musicale

De la soprano Leyla Gencer au pianiste-compositeur Fazil Say en passant par les sœurs Pekinel, la Turquie a fourni au monde de la musique classique un contingent de qualité, quoique modeste en quantité. Idil Biret y voit l’aboutissement logique d’une histoire d’amour entre son pays natal et la musique classique occidentale. « En réalité, elle a sa place en Turquie depuis le début du XIXe siècle, avec la fondation de l’Orchestre d’Ankara en 1820 par Giuseppe Donizetti, le frère de Gaetano. Intendant de la musique impériale du sultan Mahmoud II, il a peu à peu transformé cet orchestre d’harmonie en orchestre classique, avec des cordes. Il y avait beaucoup de concerts au palais, y compris des opéras grâce aux visites de troupes italiennes. Il n’était d’ailleurs pas rare de voir des œuvres données à Istanbul un an après leur création en Italie. A l’époque, de grands virtuoses sont venus jouer en Turquie, notamment Liszt et Vieuxtemps… »

Un siècle plus tard, Mustafa Kemal, futur Atatürk, propulse la jeune république de Turquie dans la modernité – politique comme artistique. « Atatürk était convaincu que ses réformes devaient englober les arts, en particulier la musique. Pour lui, la musique occidentale primait sur la musique traditionnelle turque. Il avait le projet d’ouvrir un grand Conservatoire à Ankara et, à l’occasion d’une tournée de concerts de Wilhelm Kempff en 1927, il s’est longuement entretenu avec le pianiste, lui demandant des conseils sur les musiciens à recruter comme professeurs. Kempff lui a recommandé de confier la direction de l’établissement à Wilhelm Furtwängler mais, le chef étant indisponible, c’est finalement vers le compositeur Paul Hindemith qu’il s’est tourné. La Turquie musicale moderne était née ! »

Comme en écho à cette naissance, le même Kempff jouera un rôle crucial dans la carrière d’Idil Biret – et les concertos de Hindemith connaîtront sous les doigts de la pianiste, en 2013, une résurrection spectaculaire.

Idil et son père Munir

Une loi pour l’enfant prodige

La petite Idil grandit à Ankara dans une famille où la musique se pratique en toute décontraction. «  Du côté de mon père, presque tout le monde jouait du piano – des mélodies populaires, des airs faciles. Ma mère, elle, était réellement douée : c’était une pianiste talentueuse, dotée d’une très bonne technique. Elle avait beaucoup de facilités, intuitivement, mais se plaignait qu’on ne lui ait jamais appris la musique. J’avais aussi un cousin maternel musicologue réputé, auteur de nombreux ouvrages, qui avait étudié à Paris et à Berlin. Il venait régulièrement à la maison avec sa femme et ils jouaient du violon accompagnés par ma mère dans le Double Concerto de Bach. Un jour, j’avais dans les 4 ans, ce cousin m’a aperçue dans le salon et a dit : « J’ai l’impression qu’elle nous écoute. Apprenons-lui le la ». Il m’a joué la note, et je l’ai refaite. Puis il a fait de même avec les autres notes, et j’ai réussi à toutes les identifier. Après cela, j’étais capable d’imiter ma mère au piano, de jouer à l’oreille les mêmes morceaux qu’elle – pas toujours aussi bien… » Ensuite, tout va très vite : premiers cours chez une Mme Szabó, ancienne élève de Bartók, puis le compositeur et pianiste Mithat Fenmen, du Conservatoire d’Ankara, prend la petite fille sous son aile pendant un an et demi.

« Un soir, nous sommes allés l’écouter à un concert auquel assistait le président İsmet İnönü, lui-même violoncelliste. À la fin du spectacle, on m’a proposé de monter sur scène pour jouer un morceau. J’étais ravie… Naturellement, ça a tout de suite attiré l’attention sur moi. J’ai commencé à me faire connaître, tant est si bien qu’un jour de 1948, mes parents ont reçu une proposition incroyable : une bourse de 100 000 $ pour que je parte étudier aux États-Unis ! Mais ils voulaient que je reçoive le meilleur enseignement possible, et pour eux ça n’était possible qu’en France. » Destination qui s’impose d’autant plus naturellement que Mithat Fenmen a été l’élève de Nadia Boulanger et d’Alfred Cortot, « Et puis, Lazare-Lévy m’avait entendue en Turquie et m’avait écrit une lettre de recommandation formidable. » Reste un ultime obstacle à surmonter : selon la loi turque, l’extrême jeunesse d’Idil Biret lui interdit de partir vivre à l’étranger avant d’avoir terminé ses études primaires. À talent exceptionnel décision exceptionnelle, la Grande Assemblée nationale se réunit pour voter une loi dérogatoire lui permettant, ainsi qu’à la jeune violoniste Suna Kan, de poursuivre sa formation musicale à Paris. La loi Idil-Suna « pour les enfants prodiges » est encore en vigueur à ce jour.

 

Mademoiselle

Les débuts parisiens d’Idil Biret sont difficiles : en cette période d’après-guerre, les conditions de vie sont encore précaires et la famille doit loger à l’hôtel. Pendant ce temps, au conservatoire, le « cas Biret » fait l’objet de discussions animées. « Les membres de la commission hésitaient sur le professeur à m’attribuer. Lazare-Lévy tenait à me prendre comme élève mais, comme j’aimais improviser, on pensait que la composition pouvait être une option. Après plusieurs semaines de tergiversations, M.Claude Delvincourt, directeur du conservatoire, a fini par expliquer à mes parents que ma jeunesse lui posait problème. À Nadia Boulanger aussi, d’ailleurs : « Je n’ai jamais fait travailler d’enfant ! » disait-elle. » Mithat Fenmen monte alors au créneau et insiste pour que « Mademoiselle » auditionne l’enfant prodige. « Dès que je suis entrée chez elle, elle a été adorable. On m’avait prévenue qu’elle pouvait être sévère mais ça n’a pas été le cas. Et moi, j’étais conquise par son chat ! Elle avait une façon de parler très raffinée et très désuète, un peu comme Alfred Cortot d’ailleurs. Elle s’est montrée très chaleureuse, elle m’a écoutée jouer et a accepté de me faire travailler. Elle avait un credo qu’elle répétait sans cesse : On n’est jamais assez honnête avec soi-même.  »

Dans la classe de Nadia Boulanger en 1953

Naturellement, Idil Biret est la plus jeune dans la classe de Nadia Boulanger. « Après moi, il devait y avoir Narcís Bonet et Dominique Merlet, mais c’était déjà des adolescents. Et ensuite, il n’y avait que des « grandes personnes ». Mes rapports avec les autres élèves était bons, mais sans véritable interaction. » L’un de ses camarades d’étude notera : « Le problème pour Nadia Boulanger n’est pas de faire asseoir Idil au clavier mais de l’obliger à descendre du tabouret ! » La tendresse que la pédagogue manifeste envers l’enfant n’empêche pas, à l’occasion, la sévérité. « Au début, en 1949, je la voyais une fois par semaine, ensuite il y a eu les cours du mercredi. J’avais un tempérament assez indépendant, j’aimais faire un peu ce que je voulais et, parfois, Nadia Boulanger avait du mal à l’accepter – surtout quand elle était de mauvaise humeur. Elle m’avait par exemple interdit d’improviser en jouant une œuvre classique, alors que j’adorais ça. J’ai fini par comprendre pourquoi : elle était gênée à l’idée que je puisse m’approprier une musique qui n’était pas la mienne. Pour elle, je risquais de prendre des mauvaises habitudes qui resurgiraient plus tard. C’est vrai qu’il peut y avoir du danger à improviser, on peut dénaturer le texte, avoir qu’il soit écrit différemment. Et moi, je n’aimais rien tant qu’improviser dans le style du compositeur.

Paris, Colonne Morris, 1953

Chez Mozart, les cadences romantiques me dérangeaient, j’aurais voulu qu’elles respectent le style mozartien. Même celles de Beethoven, qui sont extraordinaires, donnent presque l’impression qu’il faut jouer tout le concerto comme du Beethoven ! Moi, je m’amusais à écrire des cadences ressemblantes en prenant des bribes de motifs chez Mozart. »

À côté de l’enseignement de « Mademoiselle », Idil Biret explore la composition. « Je suivais tous les cours menant à l’écriture : harmonie, contrepoint, fugue, etc. Mais le résultat n’était pas tout à fait concluant. Une seule de mes partitions tenait la route : une sonate pour alto et piano que j’ai composée à huit ans. Le deuxième mouvement a bien plu aux membres du jury qui l’ont examiné. Quand Maurice Gendron l’a joué dans sa transcription pour violoncelle, j’étais tellement fière ! »

L’œil bienveillant de Kempff

À la même époque, alors qu’il s’apprête à quitter la Turquie après une cinquième tournée de récitals, Wilhelm Kempff répond à un journaliste qui l’interroge sur le « talent artistique de la petite fille turque » qu’il a entendue jouer à Paris quelque temps auparavant : « J’ai eu l’occasion de rencontrer Idil Biret dans un hôtel parisien et, pour être tout à fait honnête, je ne m’attendais pas à trouver un tel talent chez cette enfant. Elle est immensément douée comme pianiste et comme musicienne, ç’a été une vraie surprise. Ce jour-là, elle a joué pour moi le Concerto en mineur de Bach. Ensuite, je lui ai demandé de me le rejouer, transposé en ut mineur. Elle s’est exécutée sans le moindre effort. Les petits morceaux qu’elle a composés révèlent eux aussi un talent stupéfiant. Je n’oublierai jamais les pièces intitulées Éléphants, Sainte-Sophie et Süleymaniye. On ne peut que se réjouir de la savoir entre les mains de la grande Nadia Boulanger. D’ici dix ans, le nom d’Idil sera, je l’espère, connu dans le monde entier. »

« Depuis notre première rencontre, chaque fois qu’il revenait à Paris, Kempff demandait à m’entendre jouer. Un jour, il m’a dit : « Tu sais, nous allons faire un concert ensemble. » Je pensais qu’il voulait qu’on se retrouve un soir pour improviser, mais en réalité il pensait à un concert tout à fait sérieux. Ça s’est passé au Théâtre des Champs-Élysées en février 1953, et nous avons joué le Concerto pour deux pianos de Mozart avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire dirigé par Joseph Keilberth. J’étais très impressionnée par Kempff. Au piano, il avait une posture étonnante, que j’ai revue ensuite chez Rubinstein : il se tenait droit mais sans raideur, la colonne fixe. Cela lui permettait de bien respirer pendant toute la durée de l’exécution. Je suis sûre que c’est une des explications de la longévité de sa carrière.»

Idil et Wilhelm Kempff : répétition du concert de 1953

Idil Biret quitte le Conservatoire trois ans plus tard, décrochant avec brio trois premiers prix. À quinze ans, elle a déjà une belle expérience de concertiste et une carte de visite impressionnante. Et elle s’apprête à faire la découverte majeure de sa jeune carrière.

L’idylle d’Idil

Entre Idil Biret et le disque, c’est tout de suite plus qu’une révélation : un coup de foudre. Provoqué par un homme, Jean-Claude Englebert. Pianiste lui-même et directeur artistique chez Pretoria, un label spécialisé dans les archives sonores, il découvre le jeune prodige lors d’un récital et décide de lui offrir sa première opportunité d’enregistrement commercial. Au programme : les Fantasiestücke op.12 de Schumann et les trois Intermezzi op.117 de Brahms. « Au début, j’étais totalement déroutée par la méthode utilisée : on enregistrait presque page par page. Le fait de couper aussi souvent donnait un résultat artificiel, sans élan, je me sentais brisée. Du haut de mes quinze ans, j’ai fini par demander : « Est-ce que je ne pourrais pas enregistrer des passages plus longs ? » On m’a expliqué que c’était trop dangereux. « Je suis bien d’accord, mais je préfère prendre ce risque. D’ailleurs, pourquoi ne pas faire directement une version sans montage ? » Et c’est ce qui s’est passé ! M. Englebert et les techniciens se sont laissé convaincre et le résultat leur a plu. Mais c’était difficile d’imposer, comme ça, mes choix artistiques face à tous ces adultes. »

Un coffret de CD a été publié, qui réunit tous les 33 tours de la carrière discographique de idil, sous leurs pochettes originales.

Ce goût précoce du risque ne quittera plus Idil Biret, qui se méfiera toujours du confort trompeur des studios d’enregistrement. «Chez Naxos, beaucoup de choses n’ont pas été enregistrées en studio : la plupart des concertos, par exemple le troisième de Prokofiev, ont été captés live. J’en ai une soixantaine à mon actif. Tout au long de ma carrière, j’ai la chance d’avoir pu enregistrer beaucoup de concerts. C’est plus risqué mais ça ajoute à la beauté du jeu, c’est tout le sel de l’exercice. J’aime aussi le studio, mais je ne suis jamais satisfaite. L’idéal pour moi serait de pouvoir faire des enregistrements progressifs : une première version d’une œuvre suivie, six mois mois plus tard, d’un autre enregistrement. Entre-temps, j’aurais peut-être découvert de nouvelles choses. Il ne faut jamais oublier qu’un disque, c’est une photo prise à un moment donné. Aucune version n’est jamais définitive. »

Parfois aussi, le studio peut procurer la même sensation d’urgence que le concert. En 1977, le label américain Finnadar (fondé par İlhan Mimaroğlun, un compositeur turc de musique électro-acoustique, et distribué par Atlantic Records) propose à Idil Biret de tenter l’expérience d’un enregistrement Direct-to-Disc, soit la captation d’une vingtaine de minutes de musique en une fois, à la merci du moindre bruit parasite, sans possibilité de rien changer. « Mon disque comprenait la dixième sonate de Scriabine, deux mazurkas de Chopin et la deuxième sonate de Prokofiev. On a enregistré tout le programme quatre fois de suite et, malheureusement, un bruit de surface a empêché qu’on utilise la version la plus réussie de la sonate de Scriabine. Mais toute cette aventure était très excitante. Comme mes autres disques Finnadar, d’ailleurs : grâce à  İlhan, j’ai pu donner libre cours à mon goût pour la musique du XXe siècle. C’est lui qui m’a fait enregistrer du Berg, du Webern, du Boucourechliev, du Miaskovsky, du Brouwer… Jusque dans ses choix de pochettes de disque, il avait une vision résolument novatrice. »

La révélation Boulez

Nourrie par ses maîtres Nadia Boulanger et Alfred Cortot de tradition romantique et de musique française, Idil Biret a très vite eu envie d’explorer d’autres continents.

« Quand je suis sortie du Conservatoire, mon répertoire moderne se limitait à Ravel et Roussel, avec un peu de musique dodécaphonique. Nadia Boulanger m’a dit : « Maintenant, il va falloir que tu t’intéresses aux compositeurs de ton temps. »

Idil Biret et Claude Samuel à l’époque des enregistrements Vega

C’est Claude Samuel, pour qui j’allais enregistrer deux disques sous label Véga au début des années 60, qui m’a permis de me frotter à la création contemporaine. En 1967, il m’a invitée à me produire au Festival de Royan. Avec Georges Pludermacher, on a joué le deuxième livre des Structures de Pierre Boulez. Je découvrais un monde extraordinaire, et j’ai adoré ce concert. Je trouvais cette musique tellement fraîche, tellement stimulante. À la fin de ma partie, il y avait toute une séquence percussive, j’avais l’impression de jouer de la batterie ! Ensuite, j’ai participé à la création mondiale d’Archipel 1 d’André Boucourechliev, j’ai joué la Sonate pour deux pianos et percussions de Bartók. J’ai même accompagné l’incroyable Cathy Berberian… Et puis, j’ai eu l’honneur d’être membre du jury du concours de composition. Je siégeais au côté d’Olivier Messiaen, de Betsy Jolas, de Jacques Février. Là encore, j’étais la cadette, au point que Boucourechliev a dû intervenir pour que les huissiers me laissent entrer dans la salle de délibération !  Le répertoire romantique est au cœur de ma pratique mais la musique contemporaine, c’est un grand vent de liberté. Une invitation à sortir des sentiers battus. »

Cet amour pour la musique du XXe siècle rencontrera en 1995 une incroyable consécration publique. Idil enregistre les trois Sonates de Boulez pour le label Naxos (elle avait déjà enregistré la deuxième sonate). Claude Samuel, alors Directeur de la Musique à Radio-France, co-produit le projet. Sorti dans les bacs avec en France un slogan choc («Si vous dites que vous n’aimez pas cette musique, maintenant vous saurez dire pourquoi !»), le disque s’écoule à plus de 40 000 exemplaires et rafle un Diapason d’or.

« Les sonates de Boulez proposent une formidable énigme à l’interprète : comment naviguer dans cette musique ?  J’ai toujours trouvé que la troisième sonate avait un côté « mots croisés ». Mais le plaisir que j’éprouve à la jouer n’est pas seulement cérébral. Boulez a bâti un édifice sonore extraordinairement séduisant. Et sa deuxième sonate a une dimension lisztienne. Il faut s’y lancer presque avec inconscience, sans avoir peur de passer à côté. Prendre son élan et se plonger dans la gestuelle. L’aspect physique est capital. Quand j’ai joué le Concerto pour piano de Schönberg, Alfred Brendel m’a prévenue : « Tu verras, c’est un plaisir purement intellectuel. » Eh bien, je ne crois pas : il y a un vrai plaisir charnel à interpréter cette musique. Au fond, trop d’interprètes abordent encore la musique du XXe siècle de façon timorée. Il faut de l’audace, mais ça passe par le travail. »

De l’audace, encore et toujours

L’audace, autre nom du tempérament. Et, dès son plus jeune âge, la pianiste turque n’en a pas manqué. À 16 ans, elle profite d’une invitation de Nadia Boulanger à jouer devant les jurés du Concours Long-Thibaud après un dîner organisé chez elle pour subjuguer son auditoire. «  Il y avait là Georges Auric, président du jury, le chef Karl Munchinger, Aldo Ciccolini et Emil Gilels. Nadia Boulanger voulait que je joue la première Ballade de Chopin, qui m’avait valu la même année le premier prix au Conservatoire. J’ai donc joué la Ballade, mais je sentais bien que ça n’était pas comme ça que j’allais faire grosse impression. À la fin du morceau, j’ai demandé : « Est-ce que je peux en jouer un autre ? » Nadia Boulanger m’a fusillée du regard. « D’accord, mais seulement si ce n’est pas trop long. » Et je me suis lancée dans la Fantaisie op.17 de Schumann ! À la fin du premier mouvement, elle m’a fait signe d’arrêter. Mais Gilels a dit : « Non, qu’elle continue. » Alors, j’ai joué la Fantaisie en entier. Il m’est difficile de me souvenir de ce que je fis ce soir-là. J’imagine que mon jeu était plus ou moins désordonné, quoique plein d’un enthousiasme juvénile. Dans le troisième mouvement, j’ai adopté un tempo d’une lenteur insoutenable pour bien savourer la subtilité des harmonies. Les autres jurés devaient être furieux.

Idil avec Emil Gilels, 1978, Jury du Concours Reine Elisabeth
Tournée en Union Soviétique, 1960

Gilels a sans doute été sensible à un certain sens de l’esprit schumannien car il a dit à Nadia Boulanger : « J’aimerais la réentendre, je reviendrai dans quelques mois. » Puis, se tournant vers moi : « Ça vous intéresserait de venir en URSS ? » Évidemment, j’étais ravie. Nadia Boulanger, elle, était dubitative mais, quelques mois plus tard, j’ai reçu l’invitation officielle. Je suis allée en Union soviétique en 1960, où ça a tellement bien marché qu’au milieu de la tournée, on m’a proposé de doubler mon nombre de récitals. Mon amour pour la musique russe – Scriabine en particulier – date de cette époque.  »

Idil Biret avec Hermann Scherchen 1959, Bruxelles

Deux ans plus tard, ce même tempérament l’amènera à tenir tête à l’ombrageux chef Hermann Scherchen lors des répétitions d’un concert au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. « Au départ, je ne savais pas que Scherchen dirigerait. L’agent de Wilhelm Kempff m’avait juste proposé de venir jouer le Capriccio de Stravinsky à Bruxelles sans me donner de détails. Je disposais de deux semaines pour l’apprendre, pas un jour de plus.  Quand j’ai annoncé la nouvelle à Nadia Boulanger, elle m’a dit : « Non, non, c’est beaucoup trop dur, vous devez refuser ! » mais j’avais déjà accepté. Elle était catastrophée. Pour m’aider à travailler, Jean Françaix a eu la gentillesse de me prêter son enregistrement de l’œuvre en 78 tours. Et c’est seulement en arrivant à Bruxelles qu’un ami m’a annoncé le nom du chef. J’ai tout de suite su que ce ne serait pas facile, Scherchen avait la réputation d’être tyrannique ! Pour la première répétition sans orchestre, j’ai croisé une pauvre claveciniste en larmes : il venait de lui passer un savon. Bref, ce n’était pas très encourageant. Quand je suis montée sur scène, il m’a regardée d’un air interloqué – l’air de penser « Qui c’est, cette gamine ? » Je me suis mise à jouer mais j’avais pris l’habitude de jouer aussi la partie d’orchestre. Il m’a demandé d’arrêter. Quelques minutes plus tard, j’ai recommencé. « Qu’est-ce que vous fabriquez ? » Peu après, il m’a interrompue parce que, selon lui, je m’étais trompée. Je lui ai certifié que non. « Si ! » « Je vous assure que non. » Il est venu derrière moi, il a lu la partition. « Vous avez raison. » A partir de là, il est devenu charmant. Il m’avait adoptée. »

Concert à Boston avec Erich Leinsdorf le soir de l’assassinat de JFK

Intermezzo pour un président défunt

Dernier cliché de l’album souvenir : des débuts américains placés sous le signe du drame. « Après l’Union soviétique, j’ai été invitée en tournée aux États-Unis. C’est un pays où j’allais revenir souvent, et dont  j’admire beaucoup de pianistes : Leon Fleisher, Gary Graffman, et bien sûr Van Cliburn. J’ai eu l’occasion de le rencontrer quand j’étais jurée dans son concours, c’était un homme délicieux, presque timide. Pour mes débuts américains, je devais jouer avec le Boston Symphony Orchestra. L’œuvre au programme était le gigantesque Concerto de Busoni, avec chœur, mais finalement on m’a demandé de jouer le Troisième Concerto de Rachmaninov. J’étais folle de joie. Nadia Boulanger, elle, était désespérée. Elle me répétait souvent, comme une menace : « Si tu continues comme ça, tu finiras par jouer du Rachmaninov ! » (Du reste, je n’étais pas exempte de préjugés : un jour, chez mon oncle à Istanbul, j’ai eu le malheur de dire que Rachmaninov était un mauvais compositeur. « Tu te rends compte de ta bêtise ? » m’a-t-il lancé. Et il a mis le disque Rachmaninov par Rachmaninov. J’ai tout de suite été éblouie. C’était exactement ce dont j’avais toujours rêvé… À mon tour, j’ai réussi à faire admettre à Nadia Boulanger que sa musique « n’était pas si mal que ça ».) Je suis arrivée à Boston le 21 novembre, la veille du concert. C’était le jour de mes 22 ans et, pendant les répétitions, l’orchestre dirigé par Erich Leinsdorf a joué Happy Birthday. C’était une ambiance à la fois très gaie et très studieuse. Le lendemain, j’étais programmée en seconde partie. En arrivant dans ma loge, je sens quelque chose dans l’air qui me déplaît. Quoi ? Je ne savais pas. C’était très curieux, tout semblait avoir changé de couleur. Leinsdorf passe en coup de vent, suivi de sa secrétaire au bord des larmes. Et puis, à l’entracte, mon père vient m’annoncer la nouvelle : JFK a été assassiné à Dallas. On envisage d’annuler la suite du concert. Les discussions vont bon train pendant quarante-cinq minutes puis Henry B. Cabot, le directeur du BSO, monte sur scène et s’adresse au public  : « Le jour où j’ai perdu mon père, je suis allé au concert pour essayer de trouver une sorte de consolation. J’espère que vous ressentirez la même chose ce soir. C’est pourquoi la seconde partie est maintenue. » Il y a eu un déluge d’applaudissements et j’ai joué le fameux Rach 3. Ce live a été récemment édité par une firme américaine. L’excitation sur scène et dans la salle est palpable. »

Le coffret qui vient de paraître, de l’intégrale des enregistrements studio de Idil Biret, de 1959 à 2017

Les soixante premières années d’une carrière

Cet enregistrement chargé de drame constitue l’un des sommets émotionnels du coffret qui sort cette année. Un cube imposant de 130 CD et 4 DVD qui balaient soixante années d’une carrière prolifique, dont une partie importante de live, des intégrales (Chopin, Rachmaninov, Brahms) couronnées de nombreux prix et quelques pépites illustrant la curiosité encyclopédique de la pianiste turque, qui la voit évoluer avec la même évidence dans le Clavier bien tempéré, une pièce de Boucourechliev, une partition chambriste de Mahler ou une œuvre de son compatriote Ahmed Adnan Saygun.  L’occasion – avant d’aller l’entendre à Gaveau – de découvrir toutes les facettes d’une personnalité artistique majeure, admirée d’un Arthur Rubinstein pour ses Schumann (« Son interprétation des Kreisleriana m’a fasciné, j’en avais les larmes aux yeux ») comme d’un Alfred Brendel pour ses Ligeti («Je suis émerveillé par cette artiste qui a l’énergie et l’intelligence nécessaires pour exceller dans Boulez et Ligeti »).


POUR ALLER PLUS LOIN

Le site officiel de Idil Biret

La discographie de Idil Biret, en téléchargement

Idil Biret – Une pianiste turque en France, le livre de Dominique Xardel, chez Buchet-Chastel

DES VIDÉOS

Idil est votre guide pour visiter Istambul ! Un reportage de la BBC

Sidney 1984, Concerto n°2 de Bartok, avec Charles Mackerras

Concerto n°2 de Chopin avec l’Orchestre Symphonique de Yale

Un « bis »: « Gnomenreigen »

 

Diogène à sauts et à gambades. Une rencontre avec Daniel Wayenberg

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Dans les mémoires de Michel Glotz, Daniel Wayenberg fait une courte apparition, sous les traits d’un « merveilleux pianiste et clown irrésistible ».

Le merveilleux pianiste, je ne l’avais jusqu’à présent rencontré qu’au disque – un coffret de Rarissimes chez EMI, son Liszt paru en 2016 chez Lyrinx, quelques enregistrements puisés dans les archives de la BNF dont d’inoubliables Schumann. Quand je pousse la porte de ce pavillon posé au milieu d’un jardin impeccablement entretenu dans la banlieue Est de Paris, je découvre l’antre d’un acharné du travail, infatigable dompteur d’études.

De l’amoncellement de partitions qui recouvrent le piano émergent un moulage de la main de Chopin et une Bible – les prophètes de ce drôle d’oiseau. Le reste du salon est à l’avenant, manteau de cheminée croulant sous les trophées, bibliothèques menaçant de s’effondrer (« Mais je ne veux pas finir comme Alkan ! » me glisse mon hôte en riant), armoires régurgitant leurs piles de cassettes audio – tout un joyeux fatras illustrant à merveille le combat de l’Esprit et de la Matière. Notre pianiste-clown tiendrait-il aussi de Diogène ? À l’entendre dérouler le fil de sa vie ou, plutôt, l’emmêler en une nouvelle pelote, on songe surtout à Montaigne : « Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. […] J’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades. 

 

De l’harmonium aux Steinway

Du profond canapé en cuir où il s’est installé, Daniel Wayenberg s’amuse de mon étonnement devant ce décor maigrement éclairé par deux tubes de néon.

« Cette maison, c’était le mouton à cinq pattes, un truc introuvable. Je cherchais un endroit avec beaucoup de place pour toutes mes affaires et mon piano, pas trop loin de Paris, et sans voisin qui m’empêcherait de jouer à n’importe quelle heure ! Ici, tout est réuni… Je ne pourrais pas vivre sans instrument de musique chez moi. Dans mon enfance, à La Haye, nous avions un vieil harmonium comme il y en avait beaucoup dans les familles protestantes hollandaises. Comme j’étais un gamin curieux, je demandais toujours à ma mère à quoi correspondaient les touches qu’elle frappait, le nom des notes. C’est devenu un jeu : quand j’étais dans ma chambre, dès que je l’entendais jouer, je criais la note. Elle était violoniste, élève du grand Leopold Auer, et elle s’est vite rendue compte que j’avais l’oreille absolue – un don qui ne s’apprend pas. Elle a d’abord essayé de me mettre au violon mais rien à faire : c’était le piano que je voulais. Je devais avoir dans les 4 ans »

Avec son père, c’est un autre genre de jeu qui se met en place . Journaliste à l’Agence néerlandaise de Presse, il se spécialise peu à peu dans l’actualité sportive et, bientôt, sa passion pour le football contamine son fils. « Les sports, c’est un domaine que j’aime beaucoup. Cela rejoint le jeu, et ça convient tout à fait à mon sang russe. Les seuls moments où le Singe [surnom dont s’affuble volontiers Daniel Wayenberg] pouvait arrêter de travailler son piano, c’était quand son père l’emmenait au stade. Ah, il fallait le voir : fou de joie ! En ce moment, avec la Coupe du Monde, j’avoue : il m’arrive de délaisser mon Liszt… 

Premier concert et premier Maître

Si l’on peut considérer qu’une carrière de musicien débute avec sa première prestation publique et le premier compte rendu journalistique, celle de Daniel Wayenberg commence très tôt : à 6 ans, lors d’une fête organisée à Nice pour célébrer les noces de diamant de ses grands-parents, il accompagne sa mère dans les Siete Canciones populares españolas de Manuel de Falla. Dans le public, un journaliste de Var-Matin qui, le lendemain, note dans son article : « Malgré son âge, le jeune Daniel s’est déjà montré un vrai virtuose. »  « Et pourtant, je n’étais pas arrivé à venir à bout du quatrième mouvement, la Jota… Aujourd’hui, quand je joue ce cycle avec la chanteuse Yana Boukoff, je me rends compte que j’ai vaincu la forza del destino : je n’ai plus aucun problème ! »

De retour à La Haye, plutôt que présenter leur fils au Conservatoire, les parents de Daniel Wayenberg le confient d’abord à Mme Verhaar, une musicienne qui, très vite, le remet entre les mains de son mari.

« Arij Verhaar avait abordé la musique en autodidacte. C’était un excellent pianiste, un très bon théoricien et un compositeur très intéressant, même s’il était plus modéré que moderne. Avec lui, de 6 à 17 ans, j’ai reçu une formation extrêmement complète : piano, harmonie, histoire et théorie de la musique, contrepoint, composition et orchestration. Au conservatoire j’aurais eu des professeurs ; lui, c’était un maître. »

Dans le sillage de ce maître, son élève ne tarde pas à écrire ses premières pièces, même s’il n’est pas assez « convaincu de [son] propre génie compositionnel » pour s’y consacrer sérieusement. « En revanche, Arij m’a permis de prendre vite conscience du côté professionnel du métier de la musique. Je savais qu’il fallait travailler dur pour réussir, mais j’étais encore réticent. Je préferais de loin jouer des choses à l’oreille, transcrire des opéras et des pages symphoniques, ça m’amusait vraiment beaucoup. Le travail, en revanche, quel pensum… »

Débuts difficiles

« Mes premiers cachets, je les ai eus juste après la guerre. Les pianistes ne couraient pas les rues, c’est grâce à ça que j’ai pu décrocher quelques engagements. » En août 1945 , peu de temps après la libération, son premier récital se déroule au théâtre Diligentia de La Haye. L’insuccès est au rendez-vous: « Les critiques ont été catastrophiques. Mon programme n’était pourtant pas effrayant : premier cahier des Préludes de Debussy et des préludes de Rachmaninov… Le public a aimé, mais quand les articles sont sortis c’était un tout autre son de cloche. Au point d’avoir un impact sur les spectateurs : « Qu’est-ce que tu as pensé de son concert ? Je ne sais pas, je n’ai pas encore lu le journal… » Ces premières critiques négatives ne m’ont pa spécialement abattu, pas plus qu’elles ne m’ont aiguillonné. En revanche, les horizons ont commencé à se boucher aux Pays-Bas : les orchestres hésitaient à m’inviter. Mes parents ont décidé qu’il était temps d’essayer ma chance ailleurs. »

Marguerite Long : «  Daniel, c’est un monstre de musique ! »

Ailleurs, ce sera Paris où, à 17 ans, il participe au concours Marguerite-Long-Jacques-Thibaud, alors dans sa deuxième édition mais la première véritablement internationale. Une tentative sans doute prématurée : « Je me suis fait ratatiner au premier tour ! » Reste que sa prestation lui vaut d’être accepté comme élève par Jacques Février puis Marguerite Long en personne. Celui qu’elle surnomme bientôt il bambino découvre alors une tout autre approche du travail musical : « Avec elle, la discipline était féroce. C’était impossible de tricher : elle savait parfaitement déceler si une erreur provenait d’un simple doigt qui glisse ou d’une réelle faiblesse technique. C’était vraiment un personnage énorme. » La dédicataire et créatrice du Concerto en sol de Ravel lui révèle les arcanes de la musique française : « Elle m’a appris le jeu clair, propre, et le respect absolu du texte. J’aimais déjà Ravel, elle me l’a fait adorer, surtout Miroirs… Mais le répertoire français n’était pas le seul au programme : elle qui avait joué Beethoven avec Felix Weingartner m’a aussi permis d’approfondir la musique des grands maîtres allemands. »

Marguerite Long continuera de lui prodiguer cours et conseils jusqu’à sa mort en 1966. En 1949, elle a la joie de voir il bambino, trois ans après son échec, finir deuxième du concours Long-Thibaud, juste derrière les vainqueurs ex-aequo Aldo Ciccolini et Ventsislav Yankoff et devant Pierre Barbizet et Paul Badura-Skoda. Durant les épreuves, elle recommande à son élève, qui est le plus jeune concurrent en lice et dont la mémoire prodigieuse lui permet de tout interpréter par coeur, de jouer avec les partitions afin de ne pas sembler arrogant au jury – dans lequel siègent tout de même Sergiu Celibidache, Lazare-Lévy, Georges Enesco et Nadia Boulanger. Le stratagème échoue : avant les délibérations, les jurés viennent la voir pour lui demander qui est ce phénomène. « Ils avaient bien remarqué qu’il jouait tout de mémoire : pas une seule fois il n’avait regardé sa partition ! » Et Marguerite Long de conclure : « Daniel, c’est un monstre de musique ! »

Succès internationaux et consécration discographique

Les effets de cette deuxième place, synonyme de Grand prix de la ville de Paris, sont immédiats : « Ça a été une grande poussée dans le dos : les critiques ont été moins féroces, et les contrats se sont mis à affluer. » Un nouveau concert au Diligentia de La Haye signe le retour en grâce de Daniel Wayenberg, que confirme une tournée triomphale en Italie (« Son intelligence pianistique lui permet d’évoquer l’esprit même des compositeurs » s’enthousiasme le critique florentin de La Nazione). Conséquence logique, son talent s’internationalise : aux États-Unis, où il fait ses débuts avec le chef Dimitri Mitropoulos à Carnegie Hall, succèderont le Canada, la Grèce, l’Union soviétique, la Pologne, la Tchécoslovaquie et les pays scandinaves .

Parallèllement aux récitals, un contrat avec la firme discographique Ducretet-Thomson se révèle particulièrement fructueux : après un premier disque Rachmaninov, un enregistrement des pièces tardives de Brahms lui vaut un Grand Prix du disque (« Je jouais sur du velours : seul les non-musiciens n’aiment pas Brahms ! »). Fait rarissime, quatre autres suivront : en 1957, les deux Concertos de Ravel, en 1960, le Concerto en fa et la Rhapsody in Blue de Gershwin, en 1964 la  Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov et, en 1965, les deux Sonates d’André Jolivet.

« Monsieur Wayenberg, vous êtes prêt ?  » – Un beau document vidéo (et Vintage…)  réalisé par Roland de Candé sur l’enregistrement du Troisième Scherzo de Chopin par Daniel Wayenberg. Emprunté à la page Facebook de Meloclassic…

Le paludisme wagnérien

Dans ses programmes de concert comme dans son legs discographique, une absence surprend : Richard Wagner. Lui qui aime jouer « ce qui n’a pas été écrit spécifiquement pour le piano, des pages entières de la Tétralogie », pourquoi ne pas se risquer à l’aventure de la transcription, ou interpréter celles signées Franz Liszt ? « Parce que je ne les aime pas, elles me paraissent inutiles. Les seules transcriptions dignes d’intérêt, je trouve, sont celles réalisées par les compositeurs eux-mêmes. Alors, à la rigueur,  le Prélude et Mort d’Isolde transcrit par Wagner… »

À cet instant de nos échanges, comme une confirmation de cet amour pour le mage de Bayreuth, une « Chevauchée des Walkyries » numérique retentit : la sonnerie du portable de Daniel Wayenberg. « Je suis farouchement wagnérien, comme Marguerite Long et Jacques Février. D’ailleurs, même ses détracteurs finissaient par l’aimer : Debussy étudiait Parsifal en cachette et, quand on le surprenait, il se défendait en disant : Que voulez-vous, c’est tellement beau ! Moi, je suis marqué à vie. La passion wagnérienne, c’est comme le paludisme : elle peut se calmer un moment mais, quand elle revient, il n’y plus a rien à faire : on ne peut qu’y succomber. »

Le parcours d’obstacles lisztéen

À défaut de Wagner, c’est vers Liszt que Wayenberg aime à se tourner. Et, singulièrement, pour gravir les sommets escarpés de ses Études d’exécution transcendante, devenues au fil des ans son œuvre de référence. En 1986, le label américain Technosonic accueillait son premier enregistrement ; trente ans plus tard, âgé de 85 ans, le pianiste remet son ouvrage sur le métier à la demande de René Gambini, directeur du label Lyrinx (qui confiera à un journaliste : « J’ai passé quarante ans de ma vie à essayer de trouver un son qui me plaise, et cela fait six mois que je l’ai trouvé : en écoutant le master de Wayenberg. »). « C’est l’œuvre de Liszt qui me convient le mieux. Chaque pièce est un véritable parcours d’obstacles. Les merveilleux mouvements lents de Schubert, de Mozart, de Beethoven, doivent être joués tellement hors de cette dimension terrestre, tellement au-dessus de ce qui peut se décrire avec des paroles humaines que les jouer simplement très bien, ce n’est pas supportable, pas défendable. Les pianistes capables de les transcender sont si rares que je préfère les leur laisser.  Avec les études de Liszt, l’enjeu est tout autre : en venir à bout, ça a d’emblée le charme de la difficulté vaincue. En concert, il faut toujours les jouer en dernier, cela met en relief leur caractère monumental. Et puis, quel pianiste – et quel public ? – est capable d’enchaîner derrière un tel chef-d’œuvre ? »

Vidéo un peu précaire mais récente :  Feux-Follets (Liszt, Etude d’Execution transcendante n°5), au Japon

Chopin et les innombrables visages de la musique

Pour les concerts de M. Croche, Daniel Wayenberg reste fidèle à ce précepte : il interprètera les quatre Ballades de Chopin en première partie, avant les Études de Liszt. « Les Ballades, je vais les enregistrer. C’est d’abord un pur plaisir musical pour moi.  Ce qui est merveilleux, c’est que ces musiques ont un vrai caractère narratif, chaque pièce raconte une histoire, quelque chose… Quoi, me demanderez-vous ? Eh bien, ce qu’elle a à dire, c’est-à-dire elle-même, inutile d’aller chercher plus loin. Dans les Ballades, Chopin parle beaucoup plus que dans ses polonaises, ses valses ou ses mazurkas. Un éditeur avait pris la liberté de leur donner des titres : La Favorite, l’Orage, je ne sais quoi encore. Chopin détestait cette idée ! Du coup, quand je les travaille, j’évite à tout prix de leur plaquer à tout prix un récit . Ce serait contraire aux volontés du compositeur. »

En somme, les Ballades seraient un exemple de musique à programme latent. « Mais ce n’est qu’un des innombrables visages de la musique. À côté de cela, il y aussi des musiques de fond (qu’on remarque seulement quand elles s’arrêtent), des musiques d’accompagnement (Telemann, que je n’aime pas beaucoup, y excellait : on lui commandait une musique pour des gens en train de manger et, en grand professionnel, il écrivait la Tafelmusik), des musiques pour rythmer ou aider la marche, de musiques merveilleusement adaptées à la danse ou aux offices religieux, des musiques descriptives (auxquelles Stravinski ne croyait pas)… et des musiques, donc, qui se suffisent à elles-mêmes, ne racontent rien d’autre qu’elles-mêmes. La palette est infinie. »

Wayenberg compositeur

C’est sans doute à cette dernière catégorie que ressortissent les œuvres composées par Daniel Wayenberg. À l’image de cette Symphonie Capella en deux mouvements correspondant aux deux paires d’étoiles du système stellaire éponyme. « Chaque mouvement peut être joué indépendamment, comme un poème symphonique. Quand je me suis mis à cette œuvre au début des années 1970, j’avais depuis longtemps envie de m’attaquer au grand orchestre. J’avais déjà écrit pour des petites formations mais je rêvais de composer sans limite d’effectif. Alors je me suis fait plaisir : bois par quatre, quatre trompettes, quatre trombones, un tuba, deux harpes, cinq percussionnistes, des timbales, au moins 16/14/12 pour les cordes, une partie de piano… Le jour de l’enregistrement en studio et en public, le chef de l’Orchestre de la Radio hollandaise m’a accueilli avec un petit sourire goguenard : Maintenant, m’a-t-il dit, tu as lâché des forces que tu ne maîtrises plus ! Je me sentais comme l’Apprenti-sorcier face à son armée de balais… »

Et comment le pianiste juge-t-il le compositeur ? « Quand j’écoute cet enregistrement, mon opinon est mitigée. Parfois je me dis : ce n’est pas mal du tout, ce que tu as fait là. Et d’autres fois : si Bartók ou Hindemith avaient eu moins de génie, c’est sans doute ça qu’ils auraient écrit. »

Depuis, le catalogue d’œuvres  de Daniel Wayenberg s’est étoffé de quelques nouvelles pièces, plus modestes dans leur effectif, dont une Compact Symphony pour un orchestre universitaire des Pays-Bas. « Depuis quelque temps, je joue avec l’idée de composer un quatuor à cordes. J’ai déjà écrit quelques mesures, mais qu’est-ce que je vais en faire ? C’était pareil avec ma symphonie, j’ai écrit les vingt premières mesures dans un état d’euphorie, jusqu’à ce que je me pose la question fatale : et après ? ».

Improviser / transmettre

La composition n’est pas la seule corde à l’arc du pianiste : sa passion pour l’improvisation et la musique de George Gershwin l’a tout naturellement amené au jazz, où des partenaires de choix l’ont accompagné dans ses incursions. « Martial Solal, un ami, est l’un des plus grands pianistes du monde.  C’est un excellent compositeur et un virtuose épatant. Il m’a plusieurs fois fait l’honneur d’assister à mes récitals… On discute toujours beaucoup après, il connaît très bien le classique. Tout comme Stéphane Grappelli d’ailleurs, avec qui j’ai eu la chance de faire des bœufs, ainsi que Claude Luther. Jouer avec des musiciens de jazz m’amuse beaucoup . Je me rappelle un concert de Nouvel An où on avait jammé en improvisant sur la Berceuse de Fauré. La clé d’une improvisation réussie, c’est de ne surtout rien préméditer. On ne  se dit pas : tout à l’heure, je vais improviser. On se lance quand l’ambiance s’y prête. »

Les pianistes Jack Diéval (avec qui il avait créé la série de concerts « De Bach à Gershwin ») et Louis van Dijk ont été d’autres partners in crime habituels. Mais, déplore Wayenberg, « le jazz est menacé par le côté sectaire et intolérant d’une certaine frange de son public, qui rejette avec virulence tout musique non jazzique. Pour un peu, ça m’en tiendrait éloigné. Il faut les entendre prononcer les noms de Jooooohn Coltraaaane, Chaaarlie Minnnngus… Je déteste l’idolâtrie. Et puis, le jazz est le contraire du snobisme, c’est l’art populaire par excellence. »

Daniel Wayenberg et Jack Dieval
Daniel Wayenberg et Jack Dieval

Jack Dieval et Daniel Wayenberg, à deux pianos ( vidéo INA)

Le même refus de la pose sectaire et la même ouverture d’esprit prévalent dans l’exercice de l’enseignement. Professeur au conservatoire de Rotterdam de 1985 à 1994, Wayenberg y applique une pédagogie très libre : « Marguerite Long disait qu’on apprend beaucoup de ses élèves. J’ai toujours pu le constater avec les miens, que ce soit lors de masterclasses ou quand j’enseignais à Rotterdam. J’essaie d’avoir avec eux  une relation d’ami, pas de maître. Le respect mutuel vient tout seul , rien ne doit être imposé. Ma devise, c’est : « Faire de son mieux ne suffit pas. En tant que musicien, on doit faire beaucoup mieux encore. » J’encourage toujours le dialogue. Dès le début des cours, je pose un principe simple : si je vous propose quelque chose avec quoi vous n’êtes pas d’accord, vous avez le droit de me le dire à condition de m’expliquer pourquoi. Si vos arguments se tiennent, alors je vous répondrai : « OK, je ne l’aurais jamais fait comme ça mais on va travailler dans ce sens-là », ou bien je vous dirai que ça n’est pas possible ». Le plus important est de viser à la vérité musicale : « Cette vérité est l’élément catalyseur de l’émotion. L’émotion doit être inhérente à la musique. Une sonate impeccablement écrite mais sans émotion ne marchera jamais. Et aucun interprète ne sera capable de la rendre émouvante. »

Doute créatif / doute impossible

La Sainte Bible qui trône sur le piano à côté des partitions le dit suffisamment : la religion occupe une place cruciale dans la vie de Daniel Wayenberg. « Chaque jour, j’étudie les Écritures. Grâce à mes parents qui m’ont inculqué très jeune la notion de Dieu et du Christ mort sur la croix. Dieu, lui, m’a donné la bonne attitude de l’accepter depuis ma naissance. Il est partout avec moi, dans les musiques que je joue comme dans les paysages que j’admire. J’ai une passion  pour le Sud et la Côte d’Azur, je suis émerveillé par la mer. Elle me sourit et je lui réponds. Quand je me glisse dans cette eau délectable, je m’y sens si bien que je pourrais y dormir. Et je vous jure que je l’ai entendue un jour me dire : « Je t’attendais. »  À travers elle, c’est Dieu que j’entends. Comment pourrais-je douter de lui ? Pour l’artiste, le doute peut être un ami, un bon conseiller, une impulsion créative. Douter en jouant Liszt permet de se remettre en question. Mais avec Dieu, impossible : l’homme ne doit pas douter ! »

Tant de projets, si peu de temps…

En décembre 1949, alors qu’il revenait d’une tournée de concerts en Tunisie, Daniel Wayenberg réchappa miraculeusement à un accident d’avion. La photo du France-Dimanche de l’époque nous le montre alité, la tête enveloppée dans un bandage, et la légende proclame : « Pour sauver ses mains il a laissé brûler sa tête ». Peut-être pour celà , entre autres, Daniel Wayenberg est-il un éternel boulimique de la vie, au point que, tel un félin des claviers, il pourrait facilement s’accommoder de plusieurs existences.

« Parfois, j’imagine qu’un génie surgi d’une lampe m’annonce : « Monsieur Wayenberg, vous avez envie de faire tellement de choses que je vous donne cinq milliards d’années. » Formidable ! Je vais pouvoir composer des quatuors, des opéras, et puis monter mon train électrique, visiter le Grand Canyon… Eh bien, quand mon temps sera écoulé, je suis certain que je me dirai : « Dommage ! Si seulement j’avais encore quelques jours… »

-Pierre Brévignon


Pierre Brévignon, polygraphe mélomane, auteur de Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes (2012, Hermann) et du Dictionnaire superflu de la musique classique (Castor Astral, 2015). Dernière publication : Chahut à Yankee-Land : le Voyage en Amérique de Jacques Offenbach (Castor Astral, 2018).


Réservez votre place pour le récital de Daniel Wayenberg le 23 janvier 2019, Salle Gaveau


POUR ALLER PLUS LOIN

Coup d’oeil sur la glorieuse discographie de Daniel Wayenberg sur Qobuz. Une discographie heureusement largement disponible en téléchargement et streaming.

Avec le jeune Martin Oei, son disciple, le plus récent disque de Wayenberg : la version à deux pianos, sur deux Erard, des deux concertos de Chopin. Étonnant ! 

Essai

Kun Woo Paik. Le colosse et le papillon

 

  • PAR PIERRE BREVIGNON

À entendre Kun Woo Paik partager ses souvenirs dans l’atmosphère feutrée d’un café parisien, on aurait presque du mal à se convaincre que l’on a face à soi l’un des colosses du piano actuel : dans son phrasé comme dans son attitude, tout n’est que retenue et discrétion. Gestes mesurés, longs silences précédant chaque réponse, ciselée et définitive comme un haïku (« Il n’y a que 88 touches sur un piano mais la musique qui en sort est infinie »). Sous le regard de son épouse, la grande comédienne sud-coréenne Yoon Jeong-hee, l’homme se livre avec une pudeur teintée de malice. Et interrompt soudain le cours de ses évocations pour admirer un papillon venu, de nulle part, s’inviter à notre table…

 

Chaque musicien porte en lui le souvenir de sa première confrontation avec un public, ce moment terrifiant et exaltant où des milliers d’heures de travail, d’étude et de réflexion solitaire trouvent leur aboutissement – et,  dans le meilleur des cas, leur consécration. Enfant prodige du piano dans la Corée du Sud des années 50, Kun Woo Paik a attendu sa vingt-sixième année pour connaître cette épiphanie. Ses concerts avec le Philharmonique de Séoul entre dix et quinze ans, il les considère comme un tour de chauffe, une répétition générale. Mais sa véritable naissance de concertiste, c’est à New York, le 29 novembre 1972, qu’elle a lieu. Récent lauréat des concours Ferrucio Busoni et Walter Naumburg, il fait ce soir-là ses débuts au prestigieux Alice Tully Hall dans un programme joyeusement inconscient : l’intégrale de l’œuvre pour piano solo de Maurice Ravel.

« À cette époque, je cherchais mon identité comme interprète. Un jour, j’ai écouté Ravel et ça m’a parlé tout de suite. C’était mon langage, je le comprenais instinctivement : sa musique réussissait à être pudique tout en étant incroyablement expressive, séduisante, avec des touches orientalisantes… Plus je travaillais ses pièces, plus j’étais conquis. »

Sans doute la francophilie de son père, un photographe venu en France une seule fois dans sa vie mais « qui connaissait par cœur le plan de Paris et admirait les peintres, les compositeurs et les écrivains français », n’est-elle pas étrangère à ce choix de répertoire. Pendant les deux heures trente que dure le concert, le trac ne quitte pas Kun Woo Paik.

« Je n’ai aucun souvenir de la façon dont j’ai joué, juste que j’ai dû me battre pour arriver jusqu’au bout. Mais à la fin, ma professeur Rosina Lhevinne est venue me voir dans ma loge et m’a dit : Ça semblait si facile ! » Faisant écho à ces éloges, le New York Times salue « l’un des rares pianistes capables de captiver un auditoire tout au long d’un programme aussi ambitieux. » Dans le sillage de cette révélation, Kun Woo Paik se lancera dans l’enregistrement de son intégrale puis des deux concertos de Ravel. Une pratique qu’il adoptera tout au long de sa carrière.

De la scène au studio d’enregistrement

 

Contrairement à certains pianistes qui tendent à opposer concert et enregistrement, voire à renoncer à l’un au profit de l’autre, Kun Woo Paik a toujours considéré le disque comme le prolongement logique de la scène. « Si les deux pratiques sont différentes, elles constituent un acte de création aussi valable l’un que l’autre. Une fois que j’ai terminé un disque, il appartient au public, à tout le monde. C’est peut-être pour cela que je n’éprouve pas le besoin de réécouter mes enregistrements : je ne peux pas revenir dessus, c’est aux auditeurs de prendre le relais. Avant de graver les concertos de Prokofiev pour la firme Naxos, j’ai longuement hésité. Je ne trouvais jamais cela assez bon, j’avais toujours l’impression de pouvoir faire les choses différemment. Et puis, j’ai compris que la perfection n’existe pas ; moi qui étais obsédé par l’idée de contrôler, manipuler, maîtriser tout, j’ai décidé de m’attacher simplement à donner ce qui était en moi. »

Et Kun Woo Paik a manifestement beaucoup à donner : dans l’impressionnante discographie  qu’il  a constituée en quatre décennies, Chopin, Brahms, la musique russe et la musique française se taillent la part du lion, avec quelques intégrales saluées par la critique. Parmi elles, les trente-deux Sonates de Beethoven luisent d’un éclat particulier.

 

Beethoven et le drame humain

 

 » La musique travaille en nous de façon mystérieuse… Souvent, ce sont les œuvres qui nous choisissent. Je me suis longtemps battu avec la musique de Beethoven. Elle ne me touchait pas. Je n’étais peut-être pas assez allemand ! En tout cas, je n’avais ni la confiance ni l’ego nécessaires pour me l’approprier, comme si je manquais de poids pour arriver à transmettre son message. Et puis, il y a une dizaine d’années, j’ai éprouvé le besoin impérieux de la jouer : je venais de comprendre qu’elle était l’expression pure du drame humain. Il fallait absolument que je la donne en concert et que je l’enregistre. J’ai mis trois ans à graver les sonates pour Decca. Dès que le dernier disque a été dans la boîte, j’ai mis au point un programme de concert pour donner l’intégrale en huit jours. Comme une invitation à partager la vie de Beethoven. C’était un des plus beaux programmes imaginables, avec les six dernières sonates regroupées à la fin. Ça a été un immense succès en Chine et en Corée du Sud. « 

Les masterclasses du grand beethovénien Wilhelm Kempff dans sa villa italienne de Positano ont été une étape décisive vers cette révélation (« Il insistait sur l’importance du silence dans sa musique »). Et, plus souterrainement, la découverte de l’homme derrière le « maître de Bonn » :

 » J’ai  visité l’appartement qu’il occupait à Möding quand il a composé la  Hammerklavier-Sonata. Un lieu minuscule, très sombre, donnant sur une toute petite cour… et c’est là que cette œuvre monumentale est née ! Ce qu’il avait en lui était si puissant que rien ne pouvait l’empêcher de l’exprimer, pas même sa surdité. « 

 

Éblouissements

 

Les lieux occupent une place singulière dans l’expérience esthétique de Kun Woo Paik. En tournée de concerts, il prend toujours le temps de s’imprégner de leur magie, d’y puiser un surcroît d’inspiration. Et de ressentir leur empreinte spirituelle, comme lorsqu’il donne un concert à Jérusalem le jour de la Crucifixion, fait une halte un 15 août à Częstochowa ou se retrouve, par un hasard qui ne peut pas en être un, au Vatican pour la Messe de minuit. Mais sans doute est-ce d’Angkor Vat qu’il rapporte l’émotion la plus intense : « C’est un endroit tout simplement magique. Je l’ai découvert après un concert à Hanoï. Les sentiments que j’ai ressentis en parcourant les salles de ce temple ne ressemblaient à rien de ce que j’avais éprouvé jusqu’alors, même à Louxor. Les bas-reliefs sont aussi magnifiques que mystérieux… Je n’y suis jamais retourné mais cette expérience m’a marqué pour la vie. Elle me nourrira jusqu’à la fin de mes jours. »

Et puis, il est d’autres lieux où souffle l’Esprit : de Carnegie Hall où, étudiant à la Juilliard School, il a applaudi « tous les géants de la scène américaine des années 60, Serkin, Rubinstein, Horowitz, Bernstein , mais aussi Alicia de Larrocha ou Yvonne Loriod jouant les Vingt Regards sur l’Enfant Jésus » aux grandes salles d’opéra du monde entier («J’ai aussi appris le piano grâce à l’opéra ») en passant par la Philharmonie de Saint-Pétersbourg avec « sa lumière extraordinaire à l’époque des nuits blanches ». Invité par le chef Valery Gergiev, Kun Woo Paik se rappelle avoir pénétré dans ce Saint des Saints tétanisé à l’idée de «  jouer sur la même scène que Richter, Oïstrakh, Prokofiev et Chostakovitch. La salle était comble, il y avait même des chaises supplémentaires dans les travées, tout était baigné dans cette lumière si particulière… Finalement, mon amour de la musique russe m’a aidé à triompher de mes angoisses. « 

 

Par-delà le Bien et le Mal

 

Si le public européen l’associe spontanément à Prokoviev et Rachmaninov (les Américains ont même eu la primeur d’une intégrale Moussorgski), Kun Woo Paik avoue une passion ambiguë pour la musique de Scriabine.

 » La grande leçon de Scriabine, c’est que la musique n’a pas besoin d’être toujours jolie, comme on l’enseigne dans les conservatoires. Elle peut aussi décrire le Mal. À une époque, j’ai vraiment été possédé par Scriabine : je ne jouais que ses œuvres, tout le temps, obsessionnellement. C’était si intense que j’ai dû me forcer à arrêter. Il y a chez lui un côté Méphisto. « 

Indirectement,  l’auteur de la sonate « Messe noire » a servi à Kun Woo Paik de Sésame pour entrer dans le monde sonore de Franz Liszt.

 » C’est Liszt qui a inventé le piano moderne, ça ne fait aucun doute. Il a inventé la nouvelle technique du piano et a ouvert l’instrument à de nouvelles possibilités. Mais il m’a surtout permis d’évoluer en tant qu’homme. Pour un jeune asiatique timide comme je l’étais, assimiler sa façon de penser était presque impossible. J’étais toujours trop en retrait quand je jouais ses œuvres, je devais triompher de moi-même. J’ai dit un jour à ma professeur, la grande lisztienne Ilona Kabos : Je sais qu’il est important mais je n’arrive pas à aimer sa musique. Je ne voyais de lui que le côté tapageur, superficiel. Bref, le contraire de ce que j’essayais de faire en tant qu’artiste. Elle m’a répondu : Ne t’inquiète pas, ça viendra, il faut juste attendre. Et elle avait raison : un jour, en jouant sa Totentanz, j’ai réussi à me mettre à nu, à me montrer. Ça a été une véritable leçon de vie. Le travail que j’ai fait pour Liszt m’a métamorphosé. Et puis, la période virtuose de Liszt couvre juste une petite dizaine d’années de son existence. Quand on commence à travailler ses œuvres tardives, on découvre un autre musicien, plus secret . »

Chopin

 

Pour les Concerts de M. Croche, Kun Woo Paik a choisi un programme entièrement consacré à  Chopin. Une redécouverte récente, et une quête : celle de la fameuse note bleue.

 » Le grand malheur, pour un pianiste, c’est qu’il n’a qu’une seule vie et un répertoire infini ! Dans ma jeunesse, je voulais tout apprendre. Aujourd’hui, je veux surtout explorer Chopin et en particulier ses Nocturnes. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’ancrer mon récital autour de six Nocturnes. Si Liszt peut sembler plus naturellement pianistique, la beauté sonore – la poésie dans le son – chez Chopin est unique, sans comparaison avec ce qu’on entend chez Schumann et Liszt. On croyait bien connaître ses œuvres mais un mystère demeure : quelle est la sonorité propre à Chopin ? Je suis revenu à sa musique après mon intégrale Beethoven. J’ai tout travaillé, y compris les transcriptions. Comment trouver cette sonorité unique ? Chopin utilise les résonances harmoniques comme personne. Il n’hésite pas à laisser quelques notes tenir plus longtemps pour que les autres sonnent mieux. C’est un art qu’il maîtrise à la perfection.Et il ne force jamais le son pour que ça chante. Là est la clé de sa musique.  » 

Quand nous avons demandé à Kun Woo Paik de nous envoyer le programme de son prochain récital à Gaveau, il nous l’a adressé sous forme manuscrite.
Le voilà :

 

Du Pianiste à l’Artiste

 

S’il a éclos à une période où les musiciens coréens étaient encore rares sur la scène internationale –  de sa génération, on ne peut guère citer que Myung-Whun Chung -, Kun Woo Paik se réjouit de voir son pays natal produire désormais chaque année de nouveaux talents. Pour autant, il observe avec une certaine prudence l’évolution de ces jeunes pianistes.

 » Beaucoup de musiciens très talentueux sont originaires de Corée du Sud, mais comment vont-ils mûrir ? Cela reste à voir. Le monde a changé. Par le passé, il fallait prendre le temps de se former, de construire une carrière. Aujourd’hui, tout est beaucoup plus rapide, on cherche à briller très vite. J’ai toujours considéré que, pour bien maîtriser une œuvre, il faut au moins y revenir trois fois : l’apprendre, la roder pendant des mois voire des années puis tout recommencer. Le Pianiste joue, le Musicien comprend la musique, l’Artiste a le pouvoir de lui donner une dimension cosmique. Chaque étape prend du temps.

 » De nos jours, les  jeunes parviennent très vite à une grande maîtrise, tant technique que musicale. Mais les concours internationaux sont trompeurs : on peut très bien jouer à la perfection une œuvre à un moment donné, mais comment être sûr que cela va durer dans le temps ? Et dans différents répertoires ? Je suis surpris de voir des pianistes arriver vite à jouer parfaitement, a tempo, alors que j’en suis encore à déchiffrer des partitions et à chercher leur signification ! J’espère qu’en Corée, les professeurs apprennent à leurs élèves l’art de durer et non l’art de de gagner des concours pour mener une carrière rapide…

 » Pour ma part, je me considère toujours en apprentissage, même si j’ai plus d’assurance qu’au début de ma carrière. L’expérience du récital m’a aidé, peu à peu, à considérer le public comme un ami plutôt qu’un critique. Même si le trac est toujours là, je ne monte plus sur scène pour prouver quelque chose. Et si je ne suis jamais vraiment complètement satisfait à la fin d’un concert, je suis moins intransigeant qu’avant. Je suis en paix avec les fausses notes – un concert sans fausse note, ça ferait bizarre. Ça  ferait pianiste de concours ! « 

– Pierre Brévignon
Paris, Juillet 2018


Pierre Brévignon, polygraphe mélomane, auteur de Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes (2012, Hermann) et du Dictionnaire superflu de la musique classique (Castor Astral, 2015). Dernière publication : Chahut à Yankee-Land : le Voyage en Amérique de Jacques Offenbach (Castor Astral, 2018).

Réservez vos places pour le concert de Kun Woo Paik aux Concerts de Monsieur Croche, le 22 mai 2019


POUR ALLER PLUS LOIN

Quelques vidéos :

Quand Kun Woo Paik joue Chopin dans la campagne coréenne…
Kun Woo Paik joue Gaspard de la Nuit (Intégral)