L’Art de la fougue ! Une conversation avec Mahan Esfahani. [1]


  • PAR PIERRE BRÉVIGNON, pour Monsieur Croche

Première partie

Philharmonie de Cologne, 28 février 2016. Alors que le concert du dimanche après-midi semble devoir se dérouler sans encombre devant l’habituel parterre d’abonnés, un vacarme inaccoutumé parcourt soudain le public. La cause ? Le claveciniste, sitôt achevé le Concerto n°1 en ré mineur de Bach avec le Concerto Köln, vient de se lancer dans l’ébouriffant Piano Phase de Steve Reich. Sifflets, huées, spectateurs furieux quittant la salle avec fracas, insultes, pleurs, applaudissements : en quelques minutes, Cologne connaît tout ensemble sa bataille d’Hernani et son scandale du Sacre du Printemps. Soucieux d’éviter l’émeute, le soliste interrompt alors son interprétation et, s’approchant d’un micro, lance à ses détracteurs : « De quoi avez-vous peur ? »


Cette scène résume à elle seule la personnalité de Mahan Esfahani, jeune claveciniste irano-américain au look de « prepster » (preppy+hipster) qui clôturera, en juin, la saison des Concerts de Monsieur Croche. Un surdoué au tempérament de prosélyte se fixant pour mission de révéler au monde les richesses illimitées de son instrument, surtout dans des répertoires où on ne l’attend pas. Mais, aussi, un passeur fervent qui, de notes de programmes en documentaires radio, de livrets de CD en conversations sur les réseaux sociaux, paie de sa personne pour convaincre les incrédules, rallier les sceptiques à sa cause, ferrailler avec les Philistins, bref : propager la bonne parole, quitte à croiser le fer avec certains collègues.

« En général, on commence par travailler pour la radio publique puis on se retrouve à suivre une thérapie… »

Pour un enfant né à Téhéran et venu vivre aux États-Unis au lendemain de la guerre Iran-Irak, le cheminement vers la musique classique semble peu évident. Quel a été votre parcours ?

M.E. – Ce genre de question m’a longtemps tracassé, c’est difficile d’identifier un point de départ précis. On dit toujours que faire une thérapie peut vous aider à décrypter votre vie… Dans mon cas, travailler pour la BBC a été une forme de thérapie (ce qui est ironique : en général, on commence par travailler pour la radio publique puis on se retrouve à suivre une thérapie). Depuis quelque temps, je réalise des documentaires radio pour eux, et j’en ai consacré un à la musique classique en République d’Azerbaïdjan. La famille de mon père est d’origine azerbaïdjanaise. L’Azerbaïdjan, qui faisait à l’origine partie de l’Empire perse, s’est retrouvé rattaché à la Russie et en partie séparé de l’Iran au XIXe siècle, à une époque où l’Iran commençait à se réformer par le haut en imitant l’Occident sur le plan des sciences et des technologies. Sur le plan des arts, en revanche, c’était plus compliqué car la musique occidentale, classique ou non, posait problème à l’islam.

– Théâtre national académique azerbaïdjanais d’opéra et de ballet (Creative Commons)

Quand les Russes sont arrivés en Azerbaïdjan, ils ont établi un état moderne, sans religion d’État, où les arts avaient toute leur place. C’est ainsi que le premier opéra à Bakou a été fondé en 1888 grâce à un philanthrope musulman, magnat du pétrole, qui avait découvert le chant lyrique à Saint-Pétersbourg. Il a envoyé des compositeurs locaux étudier là-bas et, à leur retour, ils ont composé le premier opéra en langue azérie ! Mon grand-père paternel et mon père ont suivi cette tradition. Ils ne connaissaient rien à la musique iranienne etne s’intéressaient qu’à la musique occidentale. À la maison, on écoutait du Glazounov, du Tchaïkovski, du Glinka, et mon père jouait du piano en amateur.

Donc, vous aviez une certaine familiarité avec le classique quand, à l’âge de 5 ans, vous vous êtes retrouvé avec votre famille aux États-Unis ?

M.E. – Oui mais, en arrivant à Washington, j’ai été surpris par les commentaires de la communauté iranienne. « On s’est donnés tant de mal pour venir en Occident, pourquoi tout gâcher en se consacrant à la musique ? » C’était très déstabilisant. Nous étions membres de l’Église presbytérienne d’Iran – les presbytériens ont converti beaucoup d’Iraniens au XIXe siècle  – et les messes se déroulaient dans une église américaine qui nous ouvrait ses portes deux heures par jour. Elle abritait un piano et un orgue. Mon père accompagnait l’office au piano, et moi je venais avec lui. Un jour il m’a dit : « Pourquoi tu n’essaierais pas de jouer ce morceau à l’orgue ? » Il y avait une partition sur l’orgue, c’était du Bach. En voyant ça, j’ai pensé : « Oh, c’est très différent de ce que je connais. » Chez nous, la musique qui passait en boucle c’était Beethoven, Puccini, Verdi, jamais de baroque ou de musique ancienne, que des classiques et des romantiques. Et, comme mon père faisait aussi partie d’un groupe de rock, j’avais aussi droit à Led Zeppelin, Chicago, etc. Cela dit, le fossé n’est pas si large entre Bach et Led Zep !

Vous étiez déjà capable de lire la musique ?

M.E. –  Mon père m’avait inculqué des rudiments, il a été mon premier professeur.  Quand il est devenu évident qu’on ne pouvait pas se débarrasser de moi en m’envoyant jouer au base-ball, j’ai pris des cours privés avec une dame du quartier. Il se trouve que son mari était organiste, c’est à lui que je dois d’avoir écouté beaucoup de Bach. Son influence a été décisive. Ensuite, j’ai eu un autre professeur, une femme très spéciale qui avait fait des études de musicologie poussées mais n’avait pas pu décrocher de poste universitaire. Alors, elle enseignait le piano pour un salaire modeste. Elle a su voir en moi une personnalité différente de ses autres élèves. Elle me faisait venir une heure avant ses cours ; là, elle me donnait des disques de symphonies de Schumann ou de quatuors de Haydn avec les partitions correspondantes, et elle me demandait de les écouter en suivant la musique. C’est comme ça que j’ai appris à lire une partition. Elle pouvait aussi m’expliquer certains points de théorie, comment écrire une fugue… Enfin, elle m’occupait. Je n’étais pas le genre de gosse qui pouvait se contenter d’apprendre deux miniatures de Mozart, ça m’aurait vite lassé.

Vous en vouliez toujours plus ?

M.E. – Oui. Et elle faisait ce qu’il fallait pour maintenir mon intérêt. Grâce à elle, j’ai découvert les œuvres de Schumann, Mendelssohn, Beethoven, Haydn, Wagner… Et je les entendais ensuite en concert – j’essayais d’aller au plus de concerts possible. À l’époque, sur le plan musical, Washington était une ville assez conservatrice par rapport à New York. L’orchestre jouait le répertoire habituel, jamais de Lutoslawski, de Boulez… et je ne parle pas de Piston ! Leonard Slatkin commençait bien à programmer de la musique américaine, Ned Rorem ou Steve Reich, mais leurs œuvres étaient tout juste tolérées, présentées comme un mauvais moment à passer. Et puis, il y avait cette immense cathédrale où on donnait beaucoup de musique chorale, Vaughan Williams, Powells, Byrd, Mozart. À l’école – une école publique et gratuite – il y avait un chœur et un orchestre, j’ai pu chanter le Requiem de Mozart (j’accompagnais aussi les répétitions au piano). On dit toujours qu’il y a mille façons d’être chanceux… eh bien, moi qui n’ai jamais pu m’inscrire dans un conservatoire privé, j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui en savaient assez pour m’enseigner l’essentiel. De sorte qu’en arrivant à l’université, j’avais déjà reçu une bonne formation musicale et donné quelques récitals de piano : sonates de Beethoven, Fantasiestücke de Schumann, du Mendelssohn… Je devais avoir 16 ans.

Wanda Landowska (c) DR

Encore assez loin de Bach et du clavecin…

M.E. – Bach était déjà là. C’est par lui que je suis arrivé au clavecin… en passant par Debussy, aussi curieux que cela paraisse. Ma professeur adorait Debussy et parlait beaucoup des particularités de sa musique. Par exemple, presque toutes ses indications interprétatives renvoient au piano droit anglais qu’il possédait bien avant de jouer sur un Blüthner. Ses indications de pédale sont seulement adaptées à ce piano. Quand on décide de l’interpréter, il faut donc transcrire ces indications pour notre propre instrument. Quand j’ai découvert ça, j’ai commencé à me pencher sur la question des instruments des compositeurs, et j’en suis arrivé à m’intéresser au cas Bach. J’avais beaucoup de disques de Wanda Landowska et de Ralph Kirkpatrick mais, jusqu’alors, je n’avais jamais vraiment abordé cette problématique. Certes, je jouais souvent de l’orgue, mais électrique, et on ne pense pas à ce genre de choses devant un orgue électrique. Et puis, surtout, je n’étais pas encore allé en Europe…

Un clavecin en kit pour ses 17 ans

M. E – Quoi qu’il en soit, pour mes 17 ans, mes parents m’ont demandé ce que je voulais comme cadeau. Au lieu de la traditionnelle voiture – je roulais dans la vieille guimbarde de mon père, ça me suffisait –, j’ai eu l’idée de leur demander un clavecin en kit. Ça existait vraiment ! C’était une invention d’un certain Wolfgang Zuckermann – il vient de mourir en France, d’ailleurs – destiné aux mélomanes peu fortunés. Mes parents étaient fonctionnaires, ils n’avaient pas les moyens d’acheter un vrai clavecin, et même en kit c’était encore cher. J’ai insisté et, avec l’aide de ma grand-mère, ils m’ont offert ce cadeau improbable.

Un clavecin Zuckermann en kit (C) X – DR

Tous les jours, dans le garage, je fabriquais mon clavecin ! Le résultat était vraiment affreux, mais ça a démystifié l’instrument. À mesure qu’on le construit, on commence à comprendre son fonctionnement, comment l’accorder, la façon dont les cordes sont pincées, comment contrôler leur vibration, produire tel ou tel son… Et, en même temps, on apprend à en jouer !

Vous aviez attrapé le virus !

M.E. — Sans renoncer au piano pour autant. Mon rêve, c’était d’étudier le piano au Peabody Institute, à Baltimore, mais mes parents ont refusé. Ça n’était pas dans leur culture. Même considérée comme un loisir, la musique restait un sujet épineux,. Mon père pouvait se montrer encourageant mais ma mère… c’était une autre histoire ! Dans son milieu, la musique est un déclassement, les musiciens sont des saltimbanques – pour elle, c’est la pire façon de gagner sa vie. Une escroquerie pure et simple. À vrai dire, mes parents voient ma carrière d’un œil très soupçonneux.

Je me suis donc résigné à répondre à leurs attentes, à celles de ma mère surtout, en commençant une fac de médecine puis en faisant mon droit à Stanford. Comme j’aime argumenter, ils pensaient que je ferais un bon avocat. Ça a duré quatre ans.

Pendant tout ce temps, vous avez mis la musique entre parenthèses ?

M.E. — Pas du tout ! Je pratiquais chaque fois que je le pouvais. En première année, j’avais pris l’habitude de dîner avec un ami qui finissait ses cours le vendredi à 19 heures. Comme les miens se terminaient à 16 heures, j’avais trois heures à occuper. Je fonçais au département de musique, demandais des disques à la bibliothèque et j’écoutais tout ce que je pouvais.

Notamment l’intégrale Bach de Kirkpatrick, en annotant les partitions au fur et à mesure. Je retournais le week-end dans la salle de clavecin et j’essayais tout ce qu’il faisait. Bien sûr, ça ne marchait jamais, mais j’apprenais de mes erreurs. Un jour, j’ai vu que Ton Koopman était à San Francisco pour donner un récital. Je l’ai appelé à son hôtel pour lui demander une leçon et il m’a reçu deux ou trois fois. Il m’a encouragé à persévérer dans ma voie.

En 2005, mes parents m’ont demandé de passer à la vitesse supérieure en droit et, cette fois, j’ai refusé. Je me suis inscrit en musicologie, dans les cours de George Houle, et j’ai aussi suivi des cours d’histoire de la Russie. Tout ça a fini par prendre forme naturellement, même si je me sentais inquiet par rapport aux autres clavecinistes qui, eux, avaient été formés dans des conservatoires. Je sentais tout le poids du retard à combler.

Houle n’a pas été votre unique mentor…

M.E. — Disons que j’étais toujours à la recherche de conseils. À la même époque, j’ai découvert une claveciniste nommée Isolde Ahlgrimm, dont j’étais fan. Elle enregistrait pour Philips dans les années 1970. Elle a aussitôt rejoint dans mon panthéon personnel les grands noms de cette école un peu ancienne : Kirkpatrick, Landowska, Zuzana Růžičková.…  Comme Peter Watchorn, élève d’Isolda pendant vingt ans, vivait à Boston et qu’Albert Fuller, étudiant de Kirkpatrick, vivait à New York, j’ai décidé de mettre le cap à l’Est ! Tout en faisant des petits boulots et en squattant chez des amis, j’ai alterné une semaine de cours quotidiens avec Watchorn, et une semaine de cours quotidiens avec Fuller. Cette gymnastique a duré un peu plus de deux ans, jusqu’à ce que j’estime avoir le niveau suffisant pour bien jouer les programmes de récital que j’avais conçus.

Isolde Ahlgrimm à l’âge de 20 ans (c) DR

M.E. — Des récitals où Bach devait se tailler la part belle, non ?

— C’est que, pour moi, tout commence vraiment avec Bach. Un journaliste du Spectator, Richard Bratby, a récemment publié un article au titre provocateur : « Pourquoi ce culte autour de Bach ? ». Au fond, se demande-t-il, pourquoi considère-t-on Bach comme un musicien génial ? Beethoven admirait Haendel, pas Bach, Telemann était bien plus célèbre que lui en son temps, ses cantates peuvent être de vrais pensums et, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, le message de ses Passions est strictement religieux, pas du tout universel. Or, Richard Bratby est un ami, et je sais qu’il aime Bach. Ce qu’il veut dire, c’est : « Il ne faut pas considérer Bach comme acquis, se contenter paresseusement de dire c’est le grand musicien universel. On doit constamment se battre pour lui. » Avant, si quelqu’un me disait : « Je n’aime pas Bach », j’avais l’habitude de répondre : « Je vous plains ». C’est complètement stupide de ma part ! Parce que je sous-entendais : « Je n’ai pas besoin de vous expliquer Bach ni de le justifier auprès de vous ». Or, Bach a besoin, chaque jour, d’être justifié ! Il le mérite. C’est seulement à ce prix qu’on peut le considérer d’un œil neuf.

«  Dans le débat sur les instruments d’époque, je me situe plutôt dans le camp de Mendelssohn ».

Des musiciens l’ont considéré d’un œil neuf : les tenants de l’interprétation sur instruments d’époque.

— Dans ce vieux débat, je dois dire que je me situe plutôt dans le camp de Mendelssohn. Mendelssohn a défendu Bach et j’aime sa version de la Passion selon saint Matthieu. À Leipzig, de nos jours, le Thomanerchor la chante avec l’Orchestre du Gewandhaus sur instruments modernes ! Pas par ignorance mais parce que la philosophie de Mendelssohn est que chaque génération doit défendre la musique de Bach avec les forces qui lui sont propres. Aujourd’hui, avec des instruments modernes, demain avec ceux que l’avenir nous réserve.

Landowska et, avant elle, Louis Diémer et Arnold Dolmetsch ont redonné naissance au clavecin avant ce débat sur l’interprétation prétendument authentique – c’est là un point capital. Le clavecin était présenté comme un instrument corollaire du piano. Diémer jouait quelques morceaux au clavecin mais il pratiquait surtout le piano. Même Landowska. L’idée de récréer des interprétations du passé n’avait aucun sens pour eux. Dolmetsch a été le premier à parler de respecter les attentes esthétiques du compositeur mais, pour Landowska, la musique a un pouvoir qui dépasse ces considérations. Je cite souvent cette phrase de Peter Maxwell Davies : « La musique sait des choses que j’ignore. » Pour Landowska, Kirkpatrick, Růžičková, le clavecin était un véhicule d’expression mais aucun de ces artistes n’étaient fermé à d’autres modes d’interprétation.

[ à suivre… ]

Martial Solal et la musique classique : une sorte de cousinage…

Drôle de relation que celle de Martial Solal avec la musique classique ! Un sorte de cousinage ininterrompu, une pratique quotidienne d’oeuvres classiques, et en même temps comme une distance… Martial Solal s’est trouvé être, aussi, pendant toute une période de sa vie, un compositeur qu’on peut dire de musique classique et symphonique. Nous avons été le rencontrer, pour essayer d’y voir plus clair…

– PAR HANNAH KROOZ

Martial Solal, essayons de parler de votre
rapport à la musique classique, et évoquons les figures que vous y avez côtoyées…
Vous allez peut-être de la sorte nous remettre en mémoire des temps lointains…
Vous êtes né à Alger, et à Alger à l’épqoue il y avait une activité de concerts
classiques très soutenue, énormément de pianistes qui visitaient la ville…

Oui
mais, à ce moment-là j’étais trop jeune, et je n’ai vu aucun concert classique ni
rencontré aucun musicien classique. C’était un autre monde pour moi. On
était dans ma famille dans un milieu fermé. Mon père était comptable. Nous
fréquentions les gens de notre milieu – et la musique classique c’était autre
chose. Pourtant, ma mère chantait de l’opéra et elle a même remplacé à l’Opéra
d’Alger un jour une cousine malade. J’ai donc cru un temps que ma mère avait
été une vedette de l’opéra – mais en réalité elle n’avait été figurante que
pendant dix minutes ! Tout de même, cela dit bien son intérêt et son
attachement pour la musique classique. Et à la maison, elle chantait souvent :
Tosca, Lakmé, la Traviat… et moi je l’accompagnais au piano. Mais je savais
très mal lire la musique : je regardais la ligne mélodique, et
j’improvisais un accompagnement en dessous. Je voyais de temps en temps dans
les rues l’annonce d’un concert de Rubinstein avec des publicités du genre
« le plus grand pianiste du monde », cela m’impressionnait, mais
c’était loin de moi, et de mon milieu…

Vous aviez quel âge alors ?

J’ai commencé le piano classique comme tout le monde, jusqu’à l’âge de 15 ans, avec un professeur de quartier, qui m’a appris à passer le pouce, à faire les gammes,… les bases, quoi. Je jouais quelques petites choses faciles. Je me suis présenté au Conservatoire d’Alger avec une pièce qui s’appelait « Mouvement perpétuel » de Carl-Maria von Weber, un morceau  d’endurance que je continue d’ailleurs à jouer, tous les jours. Mais je n’ai pas été admis. On m’a reproché d’être déjà « trop jazz »… Je n’ai pas bien su ce que cela voulait dire…  En 1938 ou 39 ce n’était pas facile à décrypter – en tous cas, c’était clairement négatif. J’ai donc heureusement échoué à l’entrée au Conservatoire d’Alger.

C’est ainsi que suis devenu pianiste à l’orchestre du Casino de la Corniche, qui était dirigé par Lucky Starway. Je n’avais pas grand mérite en vérité : il n’y avait guère que moi dans toute la ville comme pianiste à peu près potable de ce type — alors je n’avais pas grand mérite à être beaucoup demandé ! Je suis parti d’Alger à 22 ans, donc très tôt. Et à cet âge, j’étais déjà dans le jazz.

Samson François – Photo : X – DR

Donc, pas de concerts classiques à Alger – est-ce que
au cours de votre vie vous avez été amené à écouter souvent des concerts de
musique classique ?

Bien sûr – en fonction aussi de mes propres occupations. Quand je suis arrivé à Paris j’ai tout de suite rencontré des artistes de musique classique.

Le premier d’entre eux, ce fut Samson François. Il existe une photo sur laquelle Samson tient à la main l’un de mes disques, qu’il regarde. Samson François enregistrait tout comme moi chez Pathé Marconi. Son directeur artistique était Norbert Gamsohn, l’un de mes bons amis. Je me suis intéressé à Samson François d’autant plus que lui-même s’intéressait à ce que je faisais. Je le rencontrais souvent chez lui, ou dans ce bar fameux où nous avions nos habitudes, le Living Room, rue du Colisée dans le 8ème. Samson y avait toujours un verre à la main.

Daniel Wayenberg aussi était  un pilier du Living Room ! Il y faisait des bœufs et on était assez amis aussi.

Ma relation avec Samson François n’a cessé qu’à sa mort : je l’ai vu une dernière fois à son hôtel quelques jours seulement avant qu’il ne succombe à une crise cardiaque en 1970, alors qu’il enregistrait son intégrale Debussy. Il est bien difficile de dire ce que Samson François avait en tête. C’était un personnage étonnant, avec une attitude énigmatique, souvent.. Toujours des phrases courtes et qui s’arrêtaient rapidement… Il est vrai qu’il était souvent un peu éméché quand je le croisais, après un enregistrement, ou après un concert. Il venait s’acoquiner dans les milieux du jazz ! Mais je l’ai aussi entendu souvent en concert, et c’était merveilleux.

Jean-Bernard Pommier est
un vieil ami que j’aime aussi beaucoup. Il m’a invité un jour chez lui, il y
avait deux pianos, et il me dit : « On va faire un bœuf à quatre
mains ». On a joué une espèce de blues, et j’étais épaté – jusqu’à ce jour
là je n’avais jamais entendu un pianiste classique de renommée comprendre aussi
bien le jazz. Je me suis remis récemment à l’Etude pour la main gauche de
Chopin. J’ai voulu la réentendre, et j’ai trouvé l’interprétation formidable de
Jean-Bernard sur Youtube !

Ça fait un peu bizarre d’entendre un pianiste de jazz nous expliquer qu’il travaille tous les jours du Chopin ou du Weber…

C’est ma culture
physique ! Je n’ambitionne pas de jouer en public cette musique. À une époque,
quand j’étais au top de mes doigts, je travaillais tous les jours le Concerto
pour la main gauche de Ravel, plusieurs Études de Chopin, l’Étude en tierces…
J’avais un répertoire classique assez vaste en vérité. J’ai aussi étudié la
Toccata de Schumann…

Vous n’avez jamais été tenté de jouer ces œuvres en
public, par exemple le Concerto pour la main gauche ?

Je n’ai jamais
travaillé une pièce classique au point de la jouer au public. Presque… mais
pour franchir le pas il faut posséder l’œuvre vraiment par cœur, ne faire que
ça pendant 15 jours ou trois semaines. En public j’ai quand même joué les
Concertos à 3 et 4 pianos de Bach avec Anne Quefellec et d’autres pianistes :
toute une tournée !  Ce n’est pas
trop difficile techniquement. Je ne suis pas un pianiste classique mais je suis
un pianiste qui adore la musique classique. On y trouve des difficultés à
résoudre très intéressantes, mais notez bien que cela ne me sert à rien pour
mes improvisations. Cela sert à me nourrir. Je suis bien « nourri »
par le classique.

Les grands pianistes de jazz ont-ils travaillé de la
musique classique à ce que vous savez ?

Les meilleurs je
crois sont passés par là, par un travail du piano – et ça c’est pour les
anciens. Car aujourd’hui il n’y a pas une ville qui n’ait sa classe de jazz au
Conservatoire, la question en se pose même plus. Il y a quelques années j’ai
souvent joué avec un pianiste italien, Stefano Bollani. Au cours de l’un de nos
concerts, on improvisait, je me suis mis à partir sur le fameux Weber… Et bien
il m’a repris en route : il connaissait ! Dans mes improvisations, je
fais très souvent des citations d’œuvres classiques qui me passent par
l’esprit. L’idéal pour moi serait qu’on doute que les gens se disent :
« Est-ce que j’ai bien entendu cela ? ». Cela prouverait que mes
allusions ne sont pas trop ostensibles. Il m’arrive de me laisser aller un peu trop
longuement et je ne suis pas très content de moi. Je préfère qu’il y ait un
doute dans l’esprit des auditeurs. Parfois aussi j’entends des rires dans la
salle quand je cite une œuvre. Les gens aiment bien s’amuser !

Que vous inspirent toutes ses classes de jazz, ces
musiciens désormais très bien formés, très savants…

Pendant longtemps on
disait : « Le jazz cela ne s’apprend pas. Il faut être doué,
reproduire, se débrouiller… » Et puis, petit à petit les écoles ont existé
et des étudiants en jazz innombrables — et donc de futurs chômeurs tout
autant innombrables ! Quantité de gens jouent plus ou moins bien, se
ressemblent plus ou moins. Il en sortira, c’est sûr, de grands talents. Dans l’esprit du public il y a beaucoup de pianistes, et
le public n’est pas forcément le mieux qualifié pour faire le tri. Alors il se
base sur la notoriété comme critère, mais c’est parfois un critère bien peu
pertinent…

Vous n’avez pas fait de classes d’écriture ?

Non, mais j’ai pourtant composé beaucoup d’œuvres pour orchestre. Cela a débuté un peu par hasard, par les musiques de film d’abord qui m’ont donné l’occasion de me lancer dans l’aventure d’écrire pour des cordes alors qu’à cet égard j’étais autodidacte… Autodidacte, avec tout ce que cela implique de temps perdu à chercher soi-même. Dès la fin des années 50 j’ai commencé à écrire beaucoup d’arrangements, et pour des gens invraisemblables. J’ai même fait les arrangements d’un disque d’André Claveau ! Cela me portait à écrire pour les cordes, et c’était un excellent entraînement.  C’était aussi un moyen de gagner ma vie chez Pathé Marconi. Plus tard j’ai écrit pour mon big band dans les années 1954 et 1955. Dans les années 70 André Francis, à la radio, m’a dit : « Tu ne pourrais pas nous écrire une pièce pour le Nouvel Orchestre Philharmonique » ? Ainsi est né mon premier concerto pour piano qui a été enregistré. Puis j’ai eu beaucoup de commandes de type « classiques ».

On peut dire que vous étiez devenu un compositeur de « musique contemporaine », en quelque sorte…

De musique du XXème
Siècle, je dirais plutôt, tout simplement…

Racontez-moi vos émois lorsque vous avez dû commencer
à orchestrer, que vous avez dû vous jeter à l’eau…

Pour moi, écrire pour les cordes est la chose la plus facile au monde. J’ai constaté que dès qu’on écrivait un bel accord au piano ça sonnait bien. Le plus difficile en réalité est est  de faire sonner des trombones avec des saxophones, c’est infiniment plus difficile, d’y maîtriser les pièges ! Je m’y suis heurté très souvent en écrivant pour mon big band,. Et quand il s’est agi de rajouter des cordes, des flûtes, des bois, cela ne m’a pas paru si difficile. Ce qui me tracassait davantage était d’écrire de longues pièces, des romans plutôt que des nouvelles en quelque sorte ! La première des difficultés c’était aussi de m’engager dans l’écriture d’une œuvre longue, ; mais je l’ai fait avec mon Concerto pour piano, et cela a été suivi d’une dizaine d’autres pièces qui sont plus ou moins passés inaperçu, certaines mêmes ne sont jamais sortis de mes tiroirs. La composition dans ces années là est devenue une vraie passion, et j’espérais être suffisamment intéressant pour les entendre jouées plus souvent ! Il y a une pièce pour orchestre de chambre et piano qui a été jouée une vingtaine de fois tout de même, écrite à la suite du Concerto pour piano, et qui a été reprise par Eric Ferrand N’Kaoua. Tout cela a duré 20 ans, 30ans… et s’est arrêté…

Vous n’avez jamais été tenté par des genres plus monumentaux, tels que l’opéra, l’oratorio ?…

Non pas du tout. J’ai
quand même écrit deux pièces que je trouve assez qui sont assez importantes, la
dernière étant une commande de l’Orchestre National de France composée pour
orchestre symphonique et mon bigband : une pièce pour deux ensembles –
hélas elle n’a pas été reprise pour l’instant, il en existe l’enregistrement de
la création à l’INA.

Vous aimez écouter des disques ?

Je n’ai
pas tellement de temps… Je n’ai jamais tellement écouté de musique. Juste assez
quand même pour savoir qui est qui.

André Hodeir fut l’un de vos grands amis. Il pensait, n’est-ce pas, qu’il pourrait y avoir une nouvelle forme de jazz qui aurait été entièrement écrit, sans place pour l’improvisation. Pouvez-vous m’éclairer un peu sur sa pensée ?

C’est en effet un
homme et un musicien que j’ai toujours admiré, aimé. Il a toujours été, foncièrement,
un musicien de jazz, un grand musicien de jazz. Mais il adorait aussi la
musique classique la plus contemporaine, la musique symphonique. Il a été en
contact avec les grands compositeurs de son temps, avec Boulez et Jean Barraqué
en particulier…  Il insistait notamment pour
me faire assiter à des cours d’analyse de Jean Barraqué ! Cela ne m’a
vraiment pas intéressé, je dois dire. J’y suis allé trois ou quatre fois et je ne
suis pas revenu. L’analyse musicale me parait une chose très ennuyeuse. Elle
est sans doute intéressante pour ceux qui ont besoin de comprendre ce qu’il y a
à l’intérieur d’une œuvre. Pardon si je parais présomptueux, mais tout ce qu’il
disait me semblait évident. On a passé quatre séances sur quatre mesures du
Concerto pour clarinette de Mozart ! Il voulait nous démontrer pourquoi
Mozart avait mis telle note à tel endroit… Et moi je prétendais que Mozart l’avait
fin d’instinct, que cela allait de soi, qu’il n’y avait pas moyen de faire
autrement ! Il voulait, lui, trouver une raison supra-musicale ! Ça
me cassait un peu les pieds. Et puis je dois dire aussi que je n’avais pas trop
de temps.

Moi je ne comprenais pas comment on pouvait être un
musicien de jazz et aimer Boulez…

C’est sans doute que votre connaissance du jazz vous fait penser que le jazz s’arrête à un certain moment… Mais le jazz, dans mon esprit, c’est quelque chose qui peut tout absorber ! Mes concerts de jazz, on ne peut pas dire que ça ressemble toujours à du jazz. J’y incorpore toutes les musiques, peu importe d’où elles viennent. La grande difficulté c’est que cela soit cohérent, pas trop chargé, tout en gardant l’esprit du jazz, et par moments la pulsation indispensable, et la façon de jouer… C’est très difficile de faire une synthèse de toutes ces choses ! Le jazz c’est seulement des notes. C’est une faços de jouer des notes. Il y a des tas de gens qui ne jouent pas mal, qui jouent des notes du jazz, avec les idiomes, le vocabulaire du jazz… mais ensuite, cela demande des années de pratique, d’avoir joué avec des tas de gens pour arriver à un niveau.

Est-ce que on peut être un musicien de jazz et aimer
la musique de Boulez, et surtout son rapport à la musique, cette absence totale
d’humour par exemple ?

Boulez n’est pas mon favori, je dois dire. Mais j’aime énormément Messiaen, j’ai entendu aussi beaucoup d’œuvres de Xenakis que j’ai beaucoup aimé, de Stockhausen — j’ai assisté à quantité de concerts de ses œuvres à Paris — j’ai collaboré avec Marius Constant… Et j’aime beaucoup Dutilleux, bien sûr.

Martial Solal et André Hodeir. (c) X – DR

André Hodeir écrivait tout, on n’improvisait pas, chez
lui…

Il était un grand
compositeur. Et un compositeur est souvent trahi par ses solistes. Pour Hodeir
une œuvre devait être unique, avoir une cohérence absolue. Dans tous les grands
orchestres de jazz (Basie, Ellington par exemple)  il y a une part importante d’improvisation.
On met en avant tel ou tel soliste de sorte qu’on assiste à des auditions hétérogènes
: l’oeuvre du compositeur pour la partie écrite, et l’œuvre de l’improvisateur
qui peut déformer, défigurer le travail du compositeur. J’étais bien le seul
que André Hodeir autorisait à improviser dans ses œuvres ! Mais quand il y
avait quelques mesures de trompette, de violon, il écrivait tout. Il appelait
cela de l’improvisation simulée. Moi j’étais le prvilégié de l’affaire car j’avais
le droit d’improviser. Et quand j’improvisais chez Hodeir je ne cherchais pas
pour autant à faire du André Hodeir !  Il se trouve que mon univers lui plaisait. J’ai
été influencé par sa manière de faire.  Moi-même
dans beaucoup de pièces que j’ai composées pour big band, je réduisais
l’improvisation des solistes au minimum.

On pense pourtant que le jazz est improvisé, que cela
se fabrique sur l’instant…

Mais il faut s’entendre
sur ce que cela veut dire : « improvisé » ! Improviser cela
veut dire jouer dans l’instant ce qu’on a en tête, mais qui pourrait aussi bien
avoir été écrit…

Vous vous êtes intéressé à la manière dont les compositeurs classiques ont fabriqué leurs œuvres ?

Oui bien sûr. J’ai par exemple assisté à des répétitions d’orchestre ou Strawinski lui-même dirigeait. Le Sacre, je crois J’étais presque seul dans la salle. J’étais et je suis toujours un passionné de Stravinski. Et de Bartók. Mais les œuvres que je connais vraiment bien de l’intérieur sont celles que j’ai travaillé au piano : beaucoup de Chopin, deux sonates de Beethoven, quelques Études de Liszt, le Concerto pour la main gauche de Ravel, Jeux d’Eau… On a souvent dit que Ravel et Debussy ont été les fournisseurs de l’harmonie du jazz moderne. Je crois que c’est vrai. Le jazz avait tout à apprendre sur ce plan là, alors pourquoi n’aurait-il pas utilisé ce qui avait déjà été écrit 50 ans auparavant, par d’autres ? C’est ce qui se passé, et puis on est allé au-delà, en tous sens. Le jazz aujourd’hui je serais bien incapable de définir ce que c’est !

Certains musiciens de jazz ont en quelque sorte plongé
les œuvres classiques dans le jazz, en les adaptant…

Certains l’ont très
bien fait – pensez aux Swingle Singers. Et plus récemment j’ai beaucpup aimé un
pianiste comme Edouard Ferlet, qui joue Bach en jazz, très bien.

Le big band de Count Basie – Photo : X – DR

Vous avez joué du Bach ? Il passe pour être le
compositeur le plus proche du jazz, celui qui swingue le mieux…

Je n’ai jamais travaillé du Bach au piano, moi. Sauf pour la tournée de concertos avec Anne Queffelec. Il est vrai que sa musique est rythmée, qu’on pourrait presque l’appeler jazz par moment… Mais tout ce qui est bien fait, bien composé, swingue en vérité ! Il y a quelque chose à comprendre : la période swing, c’est la période des années 40 et 50. L’orchestre de Count Basie swingue magnifiquement à cette époque – mais attention, pas parce que les musiciens étaient les plus grands swingueurs du monde !  Parce que les arrangements étaient magnifiques ! Moi je défends l’idée que le swing vient d’abord de la musique qu’on joue, et après, bien sûr, de comment on la joue… D’abord de la musique elle-même. La musique d’Ellington swingue moins que celle de Count Basie, ce qui ne veut pas dire que l’orchestre de Basie soit meilleur… mais les arrangements, la musique de Basie elle-même est mieux faite pour swinguer. Il y a des assises, des phrases qui tombent bien, des temps qui rebondissent… Chez Ellington c’est beaucoup plus sophistiqué : le swing on y pense mais quand on écoute Ellington, on pense à autre chose. Chez Basie on ressent d’abord le swing.

Sur l’affiche de votre concert à  Gaveau il y a donc marqué : « Martial Solal improvise … ». OK – vous préparez en sportif pour un tel concert, vous « descendez » chaque jour vos Études de Chopin, votre Weber – mais moi dans le public, qu’est ce qui me garantit que vous allez improviser, créer dans l’instant  – et pas tout préparer d’avance ? Qu’est ce qui va se passer dans votre tête, juste avant le concert , avant d’entrer en scène ?

Quans je dis que je
vais improviser ça veut dire que je vais me servir de matériaux existants, de
mélodies connues, pour qu’il y ait une certaine communication avec le public,
dans le but de triturer cette matière musicale, la défigurer, en y ajoutant des
choses personnelles… Le matériau de base est un tremplin pour me lancer à l’eau.
Ensuite, je dois me débrouiller…

Comment peut-on vous croire ?!

Si vous écoutez bien
mes disques « live », vous verrez qu’aucun enregistrement d’une improvisation
sur un même thème ne se ressemble. Mais qui à la patience de faire
cela ? Tous mes concerts d’improvisation sont bel et bien différents !

Histoire Improvisées – le plus récent enregistrement de Martial Solal

Donc, pour la préparation de ce concert, mis à part le
côté technique, vous allez seulement vous faire une petite liste de thèmes, la
poser sur le piano…

Vous avez écouté mon dernier disque paru ? Ce sont des improvisations basées sur des thématiques qui étaient inscrites dans un chapeau par le producteur, Jean-Marie Salhani. J’ai tiré les petits papiers au hasard et j’ai improvisé. Salhani m’avait demandé les noms de personnes chères, il y avait lui-même rajouté des choses issues de ma biographie, et moi j’ai tiré au hasard. On a juste un peu triché en mettant pour la publication l’improvisation sur Count Basie en premier pour que l’écoute ensuite soit plus libre. Mais au fait : peut-on même dire que « Histoires improvisées » est un disque de jazz ? C’est un disque d’improvisations – Je prétends seulement que seul un pianiste de jazz aurait pu le faire de cette façon.

Est-ce à dire que pour improviser au piano, à moins peut-être
d’être organiste, il faut être un pianiste
de jazz ?

Je m’ennuie un peu à l’écoute de certains improvisateurs : ça joue, mais rien de plus. Quand je joue, moi, tout est nouveau avec à l’intérieur bien sûr mille choses préexistantes, mais l’assemblage est nouveau. Dans le feu de l’action je ne suis plus un pianiste : je suis quelqu’un qui s’amuse, qui prend des risques, qui se casse la figure de temps en temps. Quand je ne suis pas concentré il peut m’arriver d’être mauvais.

Le concert de la Library of Congress en 2011, paru chez JMS en DVD

L’écoute de la bande du concert de Washington à la Bibliothèque du Congrès en 2011 m’a dans un premier temps complètement démoralisé. Il y avait de bonnes choses pourtant, mais il y avait aussi 3000 notes de trop, c’était un jour sans, selon moi. Alors que j’étais au summum de ma santé technique ! De même, le récent concert de Munich : j’étais très content de la première partie quand je l’ai réécouté ; mais pendant la deuxième partie je me suis ennuyé pendant une demi-heure ! Il y a une part de chance en action….

Pourtant,
côté public cela n’a pas ennuyé du tout, je crois…

Oui mais moi ce que je trouve ennuyeux c’est un peu spécial.
J’ai entendu là-dedans trop de choses que j’avais déjà faites.

Jazz à Gaveau – le 33 tours original

Donc
vous allez jouer Salle Gaveau. Pouvez-vous me raconter les circonstances de vos
précédents et fameux concerts dans cette salle, au début des années 60 ?

C’était l’époque où le Modern Jazz Quartet était au
top de son succès. Je connaissais individuellement ses quatre membres, pour
ainsi dire des amis, et surtout John Lewis avec qui par la suite on a donné
toute une série de concerts à deux pianos. Ils se présentaient en smoking, très
chic… Et moi j’ai toujours aimé que le jazz soit présenté du point de vue vestimentaire
comme une musique… sérieuse ! Pas ce que c’est devenu par la suite du
point de vue du costume, avec les gandouras et autres turbans qui sont devenus
à la mode !

Je me suis dit qu’on pourrait donner un concert en
trio à Gaveau, avec le trio qui marchait très bien depuis quelques années, avec
qui nous avions fait une tournée des Jeunesses Musicales de France et que je
formais avec Daniel Humair et Guy Pedersen. 70 villes d’affilée ! Je me suis
dit que cela rehausserait le prestige du jazz !

J’ai loué la salle, j’ai fait imprimer les tickets, j’ai
tout fait… Des concerts de jazz à Gaveau, c’était en quelque sort une première.
Il ne manquait que la publicité ! On a eu très peu de monde. L’année d’après
j’ai été pour la première fois invité à New-York. Pathé Marconi, qui était ma
maison de disques à l’époque m’a dit : « On refait un concert à Gaveau ».
Cette fois ils l’ont organisé, et payé la salle. Ça n’a pas été non plus un franc
succès public je dois dire. Espérons que cette fois ça va marcher. Maintenant
c’est à Monsieur Croche de se débrouiller pour remplir la salle ! Pensez-vous qu’on va avoir le temps de bien remplir la
salle ? Tous mes anciens admirateurs sont morts… Il faut intéresser une
nouvelle génération, c’est pas simple !

En tous cas les disques réalisés à l’occasion des
concerts à l’époque ont eu une certaine postérité, ont constamment été réédités…

Pour en revenir à Gaveau c’est la salle du piano. Si l’on m’avait proposé une autre salle je n’aurais pas accepté. Quand les Concerts de Monsieur Croche m’ont proposé Gaveau cela m’a amusé, bien plu. Je me suis dit qu’il me faudrait travailler six mois pour être à la hauteur, « en doigt » ! Si je ne suis pas concentré je vais tout rater mais au moins les doigts marcheront. La dernière fois ou j’ai été écouter un concert à Gaveau j’ai découvert que la meilleure place c’est le premier balcon de côté, juste au-dessus du pianiste !

Propos recueillis par Hannah KROOZ
Chatou, janvier 2019
© Concerts de Monsieur Croche
La photo en couleurs en tête de l’article est de Jean-Baptiste Millot

À lire aussi sur le site de Monsieur Croche :
1,2, 3, Solal !
Un entretien de Franck Bergerot et Thierry P. Benizeau, en partenariat avec Jazz Magazine

À écouter ou podcaster sur le site de France Musique :
Les Grands entretiens de Yvan Amar avec Martial Solal

Ecouter en streaming le nouveau disque de Martial Solal « Histoires Improvisées », chez nos amis de Qobuz

Idil Biret, Claude Samuel : un dialogue

Entre Claude Samuel et Idil Biret il y a une longue histoire de musique et d’amitié. Claude Samuel a été journaliste musical et producteur de radio, (et certainement l’un des meilleurs des années 70 à 90) ; il a été Directeur de la musique à la radio, créateur de concours (Rostropovich, Olivier Messiaen…) et de festivals – mais aussi, on le sait moins, au début de sa carrière, producteur phonographique aux disques Vega. Et à ce titre il a produit certains des premiers disques de Idil. Dialogue aujourd’hui, entre deux amis…

Claude Samuel : Comment la musique est-elle arrivée dans votre vie ?

Idil Biret : En entendant ma mère jouer du piano, j’ai simplement essayé de l’imiter. J’avais trois ans à cette époque.   

C.S. : Votre mère était pianiste ?

I.B. : Comme presque tous les membres de sa famille. Elle était un excellent amateur et elle jouait avec aisance ; sa bonne technique lui permettait d’aborder un répertoire varié allant du Clavier bien tempéré aux Paraphrases de Liszt.   

Ma grand-mère également jouait du piano.  Elle improvisait en s’inspirant d’œuvres de musique classique ottomane et en utilisant beaucoup d’ornements. Elle avait également composé quelques pièces, notamment des marches militaires, genre alors très prisé.

C. S. : Comment était à l’époque la vie musicale à Istanbul ?

I. B. : Istanbul et Izmir ont toujours été à l’avant-garde en matière de musique polyphonique. Vers la fin du XVIIIème siècle, l’armée ottomane avait beaucoup perdu de son éclat. Des réformes s’imposaient. Il devenait urgent de créer une musique plus actuelle, basée sur la polyphonie ainsi que sur la formation de musiciens capables d’aborder ce nouveau style.

C’est au frère de Gaetano Donizetti, Giuseppe Donizetti, que cette tâche a été confiée en 1826. L’intérêt croissant pour la musique polyphonique occidentale amena beaucoup d’artistes étrangers à Istanbul.  En 1847, Liszt y passa un mois pendant lequel il donna quatre récitals. C’est principalement autour du Palais et dans les classes privilégiées que se concentrait l’engouement pour cette nouvelle forme d’expression musicale.  Après la chute de l’empire ottoman, Atatürk fit d’Ankara la capitale de la Turquie. Il attachait beaucoup d’importance à ce que la musique polyphonique soit adoptée par l’ensemble du pays. Dans mon enfance à Ankara, je me souviens avoir entendu un grand nombre de concerts donnés par l’Orchestre Présidentiel ainsi que de nombreux récitals. J’avais été impressionnée par les représentations de Carmen et de Madame Butterfly données à l’Opéra. Je me souviens également des récitals donnés par Lazare-Lévy, Lélia Gousseau, Madeleine de Valmalète, Monique Haas et Julius Katchen. Hermann Scherchen était venu diriger les neuf symphonies de Beethoven. Il avait fait travailler l’orchestre intensivement et le résultat avait été impressionnant.

Idil Biret : concert avec Hermann Scherchen 1959, Bruxelles

C. S. : Avez-vous connu Hermann Scherchen ?

I. B. : Enfant, j’ai joué pour lui à Ankara. J’avais, du reste, été auditionnée pour tous les artistes que j’ai cités tout à l’heure, et Lazare–Lévy avait rédigé un rapport à mon sujet.

C. S. : Vous avez joué avec Scherchen?

I. B. : Oui, mais des années plus tard. J’avais reçu une invitation de la Société Philharmonique de Bruxelles qui m’avait proposé de jouer le Capriccio de Stravinsky. Je n’avais que deux semaines pour l’apprendre et  Nadia Boulanger me conseilla de refuser cette entreprise risquée. Mais comme je tenais à jouer cette œuvre qui m’intéressait, j’ai accepté. Jean Françaix, qui possédait l’enregistrement du Capriccio par l’auteur au piano a bien voulu me le prêter. C’est ainsi que j’ai pu mémoriser rapidement cette partition. Le jeu de Stravinsky, accentué et assez libre, me donna une idée précise sur son exécution et j’arrivais fin prête à Bruxelles.

C. S. : Scherchen était un homme très impressionnant…

I. B. : Je ne m’en suis pas rendu compte, tant j’étais concentrée. Lorsque le maestro me vit, il me regarda l’air perplexe ; il devait penser : que vient faire ici cette gamine ? La répétition commença. J’ai l’habitude de jouer également la partie d’orchestre. Scherchen m’a demandé assez sèchement de me borner à ne jouer que la partie du piano. Plus tard, dans le deuxième mouvement, il m’interrompit en disant : « Vous vous trompez dans le rythme. Je lui répondis avec tout le tact dont j’étais capable : « Non, je ne crois pas ». Alors regardant plus attentivement la partition, Scherchen admit que j’avais raison. C’est à partir de ce moment que d’excellentes relations se sont établies entre nous.

C. S. : Revenons alors justement à cette époque où vous étiez une gamine à Ankara. C’est là où vous avez passé la première partie de votre enfance.

I. B. : Oui, jusqu’à l’âge de sept ans.

C. S. : A cet âge, c’est vous qui avez décidé de jouer du piano, ou c’est votre maman ?

I. B. : Il faut remonter à ma petite enfance. Je devais avoir trois ans ; ma mère travaillait avec son cousin, violoniste amateur, une sonate de Beethoven pour piano et violon.  Comme je semblais les écouter avec attention, ils décidèrent de m’apprendre à reconnaître le son du do et à connaître son nom. Un peu plus tard, j’ai découvert la gamme chromatique.  J’étais capable d’identifier presque immédiatement toutes les notes jouées isolément ou en accord. J’avais l’oreille absolue.

C. S. : Quelle chance !

I.B. : Oui. Tout est arrivé par hasard. Avec les moyens limités dont je disposais, j’ai commencé à jouer en reproduisant ce que j’entendais, le jeu de ma mère, une partition entendue au concert ou à la radio.

Idil Biret enfant, avec son père

C. S. : Vous saviez lire la musique à l’époque ?

I. B. : Non. Contrairement à la lecture que j’ai apprise très tôt toute seule, j’ai eu beaucoup de mal à apprendre à lire la musique parce que je n’en voyais pas l’utilité. Je retenais automatiquement tout ce que j’entendais ; alors, à quoi bon se fatiguer à apprendre à lire la musique ?  

Mon premier professeur, Madame Szabo, une élève de Bartók, s’était installée à Ankara.  A cette époque, de nombreuses familles hongroises venaient s’établir en Turquie. J’ai travaillé un an avec elle.  Elle m’a fait jouer beaucoup de pièces tirées des Microcosmos. Ensuite, j’ai étudié avec Mithat Fenmen qui était humainement remarquable.  Il avait été l’élève d’Alfred Cortot et de Nadia Boulanger. J’ai beaucoup apprécié ses leçons car M. Fenmen possédait une grande connaissance de la psychologie enfantine. Après m’avoir bien fait travailler, il me disait : « Maintenant, un peu de repos ». J’étais alors libre d’improviser, de faire des caricatures en musique, ou de me cacher sous le piano.  Après ces quelques instants de répit, nous revenions aux choses sérieuses. Je ne m’ennuyais pas une seconde.

C. S. : Et un jour, on vous a proposé de jouer en public …

I. B. : Oui.  C’était à l’issue d’un concert donné par Monsieur Fenmen, qui n’était pas encore mon professeur. On me demanda de jouer un morceau et j’en jouais deux : un Prélude de Bach et le deuxième mouvement de la Sonate opus 49 n° 2 de Beethoven. Je n’avais pas cinq ans ….  

C. S. : Et vos parents ont pensé que vous serez pianiste…

I. B. : Je ne sais pas ce que pensaient mes parents mais moi, je n’en avais pas la moindre idée. J’improvisais beaucoup et une trentaine de ces improvisations ont été notées. Ces pièces miniatures étaient le reflet des impressions ressenties pendant mes voyages à Istanbul, telles Le Train, Sainte Sophie ou une excursion sur l’ile Principo. J’ai continué à improviser et à écrire de la musique. A l’âge de dix ans, j’ai même participé à Fontainebleau à un concours de composition dont le thème était une Sonate pour alto et piano. J’ai été très fière lorsque Maurice Gendron a joué le deuxième mouvement de ma sonate.   

Maurice Gendron Photo : (c) X – DR

C.S. : Vous avez régulièrement improvisé ? Est-ce qu’aujourd’hui vous vous mettriez devant votre piano pour improviser ?

I. B. : Oui, cela m’arrive, et j’improvise souvent à la maison après avoir travaillé les œuvres de mon programme.

C. S. : Reprenons au début. Vous êtes à Ankara et, à un certain moment, il y a eu un déclic, et vous avez pensé que le piano serait votre avenir…

I. B. : Vous savez, c’est la force des choses. A cet âge, je ne pensais pas à l’avenir. J’étais simplement contente de faire de la musique.

C. S. : Votre biographie mentionne une loi qui a été votée pour vous envoyer étudier à l’étranger. Comment cela s’est-il passé ?

I. B. : Ce mini-récital dont j’ai parlé avait attiré l’attention, d’autant que le Président Inönü, Président de la République à l’époque, était dans la salle. La presse en avait beaucoup parlé. Mes parents essayaient par tous les moyens d’éviter la tournure extravagante que les événements étaient en train de prendre. Un homme d’affaires américain est venu les voir pour leur proposer une tournée de six mois en Amérique du Nord, extrêmement bien rémunérée. Offre que mes parents refusèrent immédiatement.

C. S. : Vous aviez quel âge ?

I. B. : Cinq ans. On en a parlé beaucoup dans le monde de la musique et les média. Chacun donnait son avis. En définitif, le Président Inönü et Hasan Ali Yücel, ancien ministre de l’éducation, décidèrent de faire voter une loi spéciale qui porte mon nom et celui d’une violoniste de onze ans, Suna Kan, extrêmement brillante, qui avait déjà joué des concertos de Mozart et de Mendelssohn avec orchestre.     

C. S. : Vous avez joué avec elle ?

I. B. : Pas à cette époque, mais plus tard. Une des raisons pour laquelle la loi fut créée, c’est parce qu’il était interdit aux enfants de quitter le pays avant d’avoir terminé l’école primaire.  

C. S. : Et pourquoi vous a-t-on envoyé à Paris ?

I. B. : Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet. Certains de nos compositeurs avaient été à Paris, d’autres en Allemagne et à Vienne. Mon professeur Mithat Fenmen trouvait que l’enseignement de la musique en France reposait sur des bases très logiques et solides. On décida que je suivrai son parcours.  

C. S. : Et puis, à l’époque, Paris était une vraie grande capitale musicale.

I. B. : En arrivant à Paris, j’ai joué pour Claude Delvincourt, le directeur du Conservatoire de Paris, mais comme je n’avais que huit ans j’étais trop jeune pour être admise. Nadia Boulanger, qui avait été officiellement contactée à mon sujet, hésitait. Elle ne voulait pas entendre parler d’un enfant prodige. Il a fallu que son élève, le compositeur turc Nevit Kodalli, use de tous ses dons de persuasion pour la faire changer d’avis. Cela prit quelques mois pendant lesquels je rencontrais et jouais pour de nombreux musiciens importants : Marguerite Long, Wilhelm Backhaus, Alfred Cortot et Wilhelm Kempff. Finalement, Nadia Boulanger a accepté de me voir.

Idil et Nadia Boulanger – Photo : X – DR

C. S. : Vous souvenez-vous de l’œuvre que vous avez jouée pour elle la première fois ?

I. B. : J’ai dû jouer du Bach, peut-être un mouvement de sonate de Beethoven, improviser, jouer d’oreille des œuvres entendues au concert ou à la maison, transposer ce que je venais de jouer dans des tonalités différentes, identifier, le dos tourné, de larges accords plaqués sur le clavier par Mademoiselle Boulanger, enfin faire toutes les choses qu’on me demandait de faire habituellement.

C. S. : Quand elle vous a entendu jouer la première fois, avez-vous eu le sentiment qu’elle était étonnée ?

I. B. : Pour vous avouer franchement, Mademoiselle Boulanger avait un adorable chat gris qui s’appelait Tacha et j’étais beaucoup plus intéressée par Tacha que par ce qui se passait autour de moi.  Le fait qu’elle m’ait offert du chocolat m’impressionna très favorablement. Donc, finalement, Nadia Boulanger m’accepta parmi ses élèves. J’ai eu droit à un régime particulièrement sévère : deux fois par semaine je voyais Mademoiselle Boulanger et une fois par semaine son assistante Mademoiselle Dieudonné dont j’admirais la clarté de jugement. Chaque jour, j’avais des professeurs qui venaient à la maison pour m’apprendre le solfège et le déchiffrage.  J’ai eu également la chance d’avoir un professeur de piano extraordinaire en la personne de Mademoiselle Andrée Bonneville. En outre, deux professeurs m’aidaient à suivre les cours par correspondance. Mademoiselle Boulanger m’interdisait d’improviser, de jouer et de travailler des morceaux qu’elle jugeait incompatibles avec mon âge. Je lui obéissais pendant les leçons mais, une fois rentrée à la maison, je me dissipais joyeusement en improvisant ou en jouant le Deuxième concerto de Brahms que j’avais mémorisé en écoutant le célèbre disque d’Horowitz avec Toscanini.

C. S. : C’est elle qui vous a conseillé d’aller au Conservatoire ?

I. B. : Non. C’était une commission à Ankara qui prenait les décisions importantes concernant mes études.

C. S : Vous êtes entrée au Conservatoire dans une classe de piano ?

I. B. : Oui, j’étais dans la classe de piano supérieur chez Jean Doyen, dans la classe d’accompagnement de Nadia Boulanger et chez Jacques Février pour la musique de chambre.  Il y avait aussi la classe de déchiffrage chez Madame Lantier qui était obligatoire.

C. S. : Au Conservatoire, vous deviez être l’une des plus jeunes ?

I. B. : J’étais la plus jeune.  Entrée au Conservatoire à douze ans, j’ai terminé trois ans plus tard, à quinze ans.  Je ne garde pas un souvenir heureux de ces années : les jours où les classes de piano et d’accompagnement coïncidaient fâcheusement, mes professeurs ne faisaient preuve d’aucune tolérance lorsque je demandais l’autorisation de m’absenter pour assister aux cours de « l’autre classe ». Je m’adaptais mal à cette situation. J’arrivais tout de même à obtenir les premiers prix, première nommée dans ces deux classes à quinze ans.

La classe de Nadia Boulanger, avec au centre Idil Biret

C. S. : Aviez-vous des amis parmi les jeunes artistes que vous avez côtoyés ?   

I. B. : Pas vraiment.  Ils étaient plus âgés que moi.  Par contre, j’avais des amis que j’aimais bien dans les classes préparatoires. J’étais à l’âge ingrat, révoltée contre le monde des adultes. Je voulais partir en Sibérie et au Tibet.

C. S. : Pour faire quoi ? Juste pour partir ?

I. B. : Pour vivre dans la nature, pour voir des animaux, rencontrer des chamans…  

C. S. : Vous étiez un peu une révoltée.

I. B. : Oui.  J’ai peut-être un peu changé, mais il reste encore des traces.  Mes parents rêvaient d’avoir une fille plus conforme à leur goût. Hélas, je me conduisais en vrai garçon manqué. Je lisais les revues de sport, je m’entrainais pour apprendre les mouvements de judo, je suivais le Tour de France avec grand intérêt, je connaissais les résultats de matchs de football, la position des équipes au classement général.

C. S. : Vous aviez une vraie personnalité.

I. B. : Beaucoup trop d’énergie peut-être, que j’arrivais mal à canaliser.

C. S. : Dans toutes vos biographies, est mentionné, le concert que vous avez donné avec Wilhelm Kempff. Comment l’avez-vous rencontré ?

I. B. : C’est la mère d’une amie violoniste au talent extraordinaire, Ayla Erduran, qui m’a présentée à Kempff.  J’avais été très impressionnée par l’audition intégrale des trente-deux sonates de Beethoven qu’il avait donnée en sept concerts Salle Pleyel. Je crois avoir été la seule enfant parmi les auditeurs fascinés par son jeu inspiré. Mon père, qui avait fait ses études universitaires à Berlin et ma mère, ancienne élève du lycée allemand d’Istanbul, s’entendaient particulièrement bien avec Monsieur Kempff.  Dans ma dixième année, je lui ai joué une sonate de Beethoven. M. Kempff décida ce jour-là de me présenter au public parisien. L’année suivante, nous avons joué ensemble le Concerto pour deux pianos de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, placé sous la direction de Joseph Keilberth.  

C. S. : Comment s’est passé ce concert ?

I. B. : Je ne me souviens pas des détails mais Irène, l’une des filles de Monsieur Kempff, m’a dit que le dimanche après-midi, au concert, nous avons improvisé une partie de la cadence.  Je pense que le concert s’est bien passé.

C. S. : Est-ce qu’il y a eu des critiques musicales après le concert ?

I. B. : Oui. Ma mère, qui avait un esprit très méthodique, a découpé et rangé tous ces articles dans un dossier.

C. S. : Vous pensez que ce concert, dont on a beaucoup parlé à Paris, a représenté un coup d’envoi à votre carrière ?

I. B. : Sans aucun doute. Monsieur Kempff m’écoutait chaque fois qu’il était à Paris mais comme, entre-temps, j’étais entrée au Conservatoire, il ne voulait pas trop intervenir. C’est seulement après avoir terminé le Conservatoire qu’il accepta de me donner des conseils et, quand il avait le temps, des leçons, qui pouvaient parfois durer toute la journée tant la précision des phrases, accents et nuances mais surtout la juste utilisation de la pédale importaient. Il eut la générosité de demander à son agent, Charles Kiesgen, de me représenter. Je n’ai donc participé à aucun concours international puisque j’avais un imprésario sérieux et des concerts.

C. S. : Avez-vous rendu visite à Kempff à Positano, où il faisait des cours d’interprétation sur les trente-deux Sonates et les cinq concertos de Beethoven ?

I. B. : Bien sûr.  J’y suis allée la première fois à seize ans, en tant qu’auditrice. Pendant des années, je suis retournée plusieurs fois à Positano, une fois en tant que participante aux cours d’interprétation, les autres fois pour travailler avec le maître. J’allais plus souvent à Ammerland, sa résidence principale.  Je me souviens aussi d’avoir chaque jour envoyé par la poste à Mademoiselle Boulanger les travaux d’écriture que je ne négligeais pas de faire.

Idil et Nadia Boulanger, plus tard…

C. S. : Avez-vous continué à voir Nadia Boulanger régulièrement ?

I. B. : Bien sûr. Je suis restée à Paris jusqu’en 1966 et j’ai été la voir une ou deux fois par semaine. Je l’admirais, je la respectais, et je l’aimais beaucoup. Mais avec le temps j’avais pris une certaine indépendance.   

C. S. : A cette époque, vous avez enregistré vos premiers disques. C’est, d’ailleurs, à cette époque que nous nous sommes connus. Vous aviez fait des enregistrements pour une marque de disques qui s’appelait Pretoria et dont le directeur artistique était le pianiste Jean-Claude Englebert. Comment cela s’est-il passé ?

I.B. : Jean-Claude Englebert m’a écoutée. Il m’a proposé de faire un disque Schumann/Brahms. Je crois que l’enregistrement a été réalisé dans une salle de la Schola Cantorum.  J’ai tant enregistré qu’il m’arrive parfois de confondre les lieux de travail. C’est ce que je me disais en regardant le nouveau coffret regroupant les 130 CDS, qui est la somme de tous les enregistrements de studio que j’ai réalisés depuis 1949.   

C. S. : Je me souviens que vous êtes venue me voir avec vos parents, et vous ne les laissiez pas parler, c’était vous qui interveniez. Quand j’ai demandé ce que nous allions faire comme projets, c’était vous qui décidiez.  Vous vous souvenez de cette époque ?

I.B. : Oui, je me souviens de notre rencontre et des séances d’enregistrement, et surtout du plaisir que j’avais ressenti à faire ce travail aussi passionnant qu’ardu. Mais ce dont je ne me rappelais plus, c’est de m’être comportée d’une manière aussi impossible.

C. S. : Je pensais que vous aviez un vrai caractère.   

I. B. : Vous savez, j’étais très protégée à la maison.

C. S. : Trop ?

I. B. : Sans aucun doute. J’étais couvée, ce qui, franchement, m’ennuyait. Donc, j’étais souvent trop brusque.

C. S. : J’ai été frappée lorsque vous m’avez dit, un jour, qu’on vous avait plus ou moins obligée de faire la musique alors que vous auriez voulu être médecin.  

I. B. : Au fond, on devrait faire de la musique en amateur, simplement pour le plaisir.  La musique, comme la médecine, devrait être une vocation. Mon grand-père maternel était médecin et plusieurs membres de ma famille exerçaient ce beau métier. J’aurais voulu me spécialiser dans les domaines touchant le cerveau.  Cela aurait nécessité des années d’études. Pour bien faire, j’aurais dû sacrifier le travail intensif que j’apportais à la musique, sans aucune garantie quant à mon futur dans ce domaine.

C. S. : D’autant que votre carrière a été rapidement internationale.

I. B. : Oui. J’ai joué dans de nombreux pays et sur tous les continents.

C. S. : C’est Charles Kiesgen qui a organisé le début de votre carrière ?

I. B. : Oui, j’avais un contrat d’exclusivité mondiale avec lui.

C. S. : N’est-ce pas lui qui a organisé votre premier concert aux Etats-Unis, avec l’Orchestre de Chicago ?

I. B. : Non. Pour mes débuts américains, j’ai joué avec l’Orchestre de Boston, le 22 novembre 1963. Je devais jouer le Concerto de Busoni, une œuvre aussi longue qu’impressionnante. Ensuite le programme a été modifié et est arrivé le Troisième Concerto de Rachmaninov, ce qui a navré Nadia Boulanger. A l’époque où j’étais au Conservatoire, elle m’avait fait jurer de ne jamais jouer cette musique qu’elle jugeait « ordinaire ». Pendant les vacances, un oncle à qui je racontais la prévention de Mademoiselle Boulanger contre cette musique, me fit écouter un disque de Rachmaninov interprétant ses propres œuvres. Ce jeu d’une perfection inouïe, plein de réserve, fût une véritable révélation pour moi.

C. S. : Nadia Boulanger a eu beaucoup d’élèves américains, comme, par exemple, Elliott Carter.  

I. B. : Elle était une figure de légende aux Etats-Unis. J’ai rencontré plusieurs de ses élèves : Virgil Thomson, Walter Piston. J’ai aussi donné des concerts sous la direction d’Aaron Copland qui était un être charmant.  

C. S. : Certains de ses élèves américains sont restés très longtemps à Paris. C’est le cas de Virgil Thomson qui habitait Quai Voltaire.  

I. B. : Je l’ai connu chez Doda Conrad. Nous avons déjeuné plusieurs fois ensemble. Doda était très proche de Mademoiselle Boulanger, son bras droit pour tout ce qui concernait le côté pratique de la vie et un ami très fidèle.   

Ce 23 novembre 1963, Boston, Erich Leinsdorf… – Photo : X – DR

C. S. : Revenons à ce premier concert américain, à Boston, un jour historique…

I. B. : Mes débuts se sont déroulés dans des circonstances dramatiques. La veille du concert, l’Orchestre m’avait fait la surprise de jouer le célèbre « Happy Birthday to you » pour célébrer mon anniversaire. Je venais d’avoir vingt-deux ans. Le lendemain, en arrivant au Symphony Hall en début d’après-midi, j’ai senti qu’il s’était passé quelque chose d’important, sans toutefois savoir de quoi il s’agissait. J’ai vu qu’Erich Leinsdorf et sa secrétaire étaient bouleversés. Pendant l’entracte (je ne devais jouer qu’en seconde partie), mon père est venu me faire part de l’attentat qui venait d’avoir lieu à Dallas. Personne ne savait si le concert allait continuer. Par un curieux hasard, dans tous les Etats-Unis c’était le seul concert qui se donnait l’après-midi. Au bout de quarante-cinq minutes d’attente et d’incertitude, Mr. Cabot, le président de l’Orchestre, a annoncé la mort du Président Kennedy, puis il a continué : « Après beaucoup d’hésitation, la direction de l’Orchestre a pris la décision de continuer le concert. » Mr. Cabot ajouta que le jour où il avait perdu son père, il avait assisté à un concert pour trouver un peu de paix intérieure et qu’il espérait donc que le public accueillerait la musique en manière de consolation.  C’est ainsi que nous avons joué.

C. S. : Les gens qui étaient là dans la salle vous ont écoutée, mais ils avaient aussi d’autre chose en tête.  

I. B. : Certainement.  La crise cubaine, l’incertitude de l’avenir. Une guerre entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique qui pouvait se déclencher à tout moment posait de très graves menaces. Une grande partie de la salle était bouleversée. Le caractère épique du Concerto était vraiment de circonstance. Un enregistrement de ce concert est récemment paru aux Etats-Unis avec la photo de la voiture vide du Président Kennedy prise à Dallas en couverture. Il parait que ce disque est très demandé.

C. S. : Avez-vous été en Russie à l’époque soviétique ?

I. B. : Bien sûr. C’était en 1957, je venais de terminer mes études au Conservatoire.  Cette année-là, il y avait le Concours Long-Thibaud. Comme d’habitude Nadia Boulanger était dans le jury pour le piano. Un soir, elle a invité à dîner tous les membres du jury rue Ballu et elle m’a demandé de venir jouer après le dîner.

Emile Guilels ca. 1930. Archives de la Fondation Guilels (Moscou)

C. S. : Guilels était là ?

I. B. : Oui, bien sûr. Je venais d’avoir mon prix au Conservatoire. J’ai d’abord joué la Deuxième Ballade de Chopin qui était un des morceaux du Concours, tout en devinant dans mon for intérieur que ce jeu, qui ne faisait que suivre les indications de mes professeurs, ne les impressionnerait guère.  J’ai demandé à Mademoiselle Boulanger si je pouvais jouer encore une autre pièce. Elle accepta en précisant : « À condition que cela ne soit pas trop long». Alors j’ai commencé à jouer la première partie de la Fantaisie de Schumann, que j’avais travaillée toute seule.  Nadia Boulanger voulut m’arrêter à la fin du premier mouvement, mais Emil Guilels me fit signe de continuer. C’est ainsi que j’ai joué ce soir-là toute la Fantaisie. Guilels devait revenir à Paris pendant la même saison et il a voulu me réentendre. J’ai rejoué, toujours chez Nadia Boulanger, pour Emil Guilels quand il est revenu. Il me demanda si je voulais jouer en URSS.  Quelques mois plus tard est arrivée une invitation officielle du Goskoncert. Après cette première tournée de seize concerts je suis souvent retournée en Russie où j’ai dû donner cent-vingt concerts.

Emil Guilels était un très grand pianiste, à l’aise dans tous les styles. Ses disques de jeunesse sont époustouflants de perfection pianistique. C’est grâce à lui que j’ai autant joué en Russie.

Sviatoslav Richter jeune – Photo : X – DR

J’ai aussi connu Richter un peu plus tard. Il était venu en Turquie pour une tournée de concerts. C’était au moment du Jour de l’An et avec quelques amis Stambouliotes, Richter et la directrice du Goskoncert. J’ai passé les fêtes de la Saint-Sylvestre en faisant une mini-tournée des grands ducs dans les cabarets les plus en vogue d’Istanbul. J’ai essayé, tant bien que mal, dans ce brouhaha général, d’avoir une conversation suivie avec cet immense musicien. Nous avons parlé des dernières œuvres de Scriabine, de la Hammerklavier, de la musique sérieuse, de la peinture abstraite en passant par la littérature russe. Dans une ambiance survoltée…

C. S. : En quelle langue parliez-vous ?

I. B. : En allemand, parce qu’à l’époque je ne bredouillais que quelques mots de russe. Plus tard, je l’ai vu plusieurs fois lors de ses concerts. Après de magnifiques concerts, il montrait sur la partition des œuvres qu’il venait de jouer, tous les endroits dont il avait été mécontent. J’étais sidérée par sa modestie, qui me rappelait celle de Clara Haskil, et j’étais en admiration devant ce sens de la perfection.  

C. S. : Il jouait toujours avec la partition, pas par cœur.

I. B. : Oui, à cette époque il jouait avec la partition.

C. S. : Il disait qu’il voulait apprendre des pièces nouvelles et qu’il n’avait pas le temps de les apprendre par cœur.  

I. B. : Je trouve que ce n’est pas mal de jouer avec la partition.

C. S. : Mais vous, dans un concert vous jouez toujours par cœur ou utilisez-vous une partition ?

I. B. : Si je viens d’apprendre un morceau et que je dois le jouer pour la première fois en public, tout en connaissant le texte par cœur, il m’arrive d’utiliser une partition. L’ennui avec la partition, c’est de décider ce que l’on doit regarder. Il faut choisir entre la partition et ses mains, surtout dans les passages où il y a de grands sauts.

C. S. : Richter était l’un des plus grands pianistes de son temps.  Quels sont les pianistes qui vous ont impressionnés ?

I. B. : Le jeu extraordinaire de perfection pianistique et de noblesse de Rachmaninov, le superbe pianisme de Joseph Lhévinne, de Moritz Rosenthal et d’Ignaz Friedman. Alfred Cortot, avec qui j’ai eu la chance de travailler, a été l’un des musiciens les plus complets que le XXème siècle a produits. Wilhelm Backhaus, Arthur Schnabel, Walter Gieseking, Edwin Fischer, Wilhelm Kempff sont les noms qui me viennent immédiatement à l’esprit, mais il y a aussi Horowitz et Arthur Rubinstein pour lequel j’ai joué plusieurs fois.   

Arthur Rubinstein – Photo sous licence cc-by-2.0.

C. S. : Parlez-nous d’Arthur Rubinstein.

I. B. : Je venais de jouer avec Wilhelm Kempff le Concerto pour deux pianos de Mozart. Arthur Rubinstein a voulu m’entendre. Il est venu un après-midi de juin chez Nadia Boulanger. Je me souviens d’avoir joué les Kreisleriana. Arthur Rubinstein était étonnant de jeunesse et d’enthousiasme. Il avait travaillé avec le professeur Karl Heinrich Barth à Berlin, qui avait été le professeur de Wilhelm Kempff. Leurs manières de se tenir devant le clavier étaient très similaires. Il m’avait invitée à passer dans une émission télévisée « La joie de vivre », très populaire à l’époque, qui lui était consacrée. J’ai joué le Capriccio op.76 n°1 de Brahms, compositeur qu’il aimait particulièrement et qu’il jouait de manière incomparable.

C. S. : Horowitz était très discuté, n’est-ce pas ?

I. B. : Horowitz n’a pas toujours été bien compris. Sa virtuosité hors normes l’a souvent desservi. A mon avis, Horowitz était un compositeur qui avait les moyens et l’imagination pour orchestrer admirablement son jeu. Il jouait en compositeur, pas en pianiste. Je regrette qu’il n’ait pas enregistré d’autres sonates de Beethoven. Celles qui existent sont magnifiquement conçues et exécutées.

C. S. : Rubinstein disait : « Je sers la musique, Horowitz s’en sert ».

I. B. : C’est aussi ce que pensait Cortot. J’ai travaillé deux années avec ce très grand maître vers la fin de sa vie. Ces leçons, qui se déroulaient sur la scène de la salle de concert de l’Ecole Normale de la Musique, étaient très intenses.  Parfois il me disait après m’avoir entendue : « Vous jouez cela bien. Donc cela ne m’intéresse pas. Je veux vous entendre dans des œuvres qui vous posent des problèmes pour vous aider à les résoudre ». Il était très exigeant et ne tolérait aucune négligence.

C. S. : Ce sont de grands souvenirs quand même, tous ces pianistes et ces personnalités que vous avez rencontrées et connues.  

I. B. : Bien sûr, il y a un grand nombre de grands chefs d’orchestre avec lesquels j’ai joué comme Pierre Monteux, Rudolf Kempe et des grands musiciens comme Menuhin dont je n’ai pas encore parlé. Parmi les pianistes légendaires, un de ceux que j’admirais particulièrement était Wilhelm Backhaus. J’avais joué la première fois pour lui lorsque j’avais sept ans, et la dernière fois lors du concert donné à Bad-Godesberg à l’occasion de son 85ème anniversaire où j’avais joué, à sa demande, la Sonate op.31 n°1 de Beethoven.

C’était un musicien extraordinaire qui pouvait tout jouer. Il avait un répertoire immense. Ses interprétations des dernières sonates de Beethoven sont magistrales. Je pense spécialement au premier mouvement de la Sonate op.109 : improvisation d’un seul tenant du début à la fin, ainsi qu’à sa magnifique conception du Deuxième Concerto de Brahms, qui n’ont, à mon avis, jamais été surpassées.

« Meines Liebe, Idil… » – Idil Biret et Wilhelm Kempff, Bruxelles, 1979. Dernières rencontres…

C. S. : Kempff, que j’ai entendu de temps en temps, était fantastique dans les sonates de jeunesse de Beethoven, un peu moins dans les autres. Il était un peu précieux par moments.

I. B. : Kempff insistait beaucoup sur la diversité de caractère qui existe dans ces œuvres. Il était contre toute forme d’exagération. Il voulait alléger toute lourdeur pour ne laisser place qu’à l’harmonie et la pureté de la musique. Très longtemps, le style d’interprétation adopté pour jouer les œuvres de Beethoven rappelait, par sa sévérité, l’expression maussade qu’on voit invariablement sur les tableaux et les statues.  Wilhelm Kempff, en allégeant cette vision sclérosée, a apporté un souffle nouveau et bienfaisant à cette musique. Kempff parlait souvent du sens de l’humour si présent dans beaucoup d’œuvres de Beethoven. Une conception trop lourde l’irritait au plus haut point. Kempff était un compositeur qui avait beaucoup écrit : il a produit des opéras, des concertos pour piano, pour violon, beaucoup d’œuvres pour piano, des lieder, des œuvres de musique de chambre. Il écrit dans un style proche de celui de Busoni qui fut son maître.  J’ai d’ailleurs enregistré un disque consacré à ses œuvres.

C. S. : Revenons au répertoire.  Pour vous, le répertoire c’est essentiellement la musique romantique, la musique du 19ème siècle ?

I. B. : Lorsque j’étais au Conservatoire, nous allions jusqu’à Debussy et Ravel, mais n’abordions pas la musique contemporaine.  

C. S. : Parlez un peu de votre arrivée dans la musique contemporaine.

I. B. : Nadia Boulanger suivait les concerts du Domaine Musical. Elle était impressionnée par les prouesses dont les interprètes faisaient preuve. Elle me répétait que si je ne savais pas comment résoudre les problèmes que la musique contemporaine présentait, je ne serais qu’une musicienne incomplète. J’étais intriguée. Donc, lorsque vous m’avez parlé du programme du Festival de Royan, je me suis dit que c’était l’occasion rêvée pour établir un contact direct avec cette nouvelle forme d’expression.  

C. S. : Pour moi aussi, c’est un grand souvenir. A l’époque, j’étais le directeur artistique du Festival de Royan et je voulais mêler les artistes classiques et modernes. Je ne voulais pas me replier uniquement sur les professionnels du modernisme. Je vous ai demandé de monter un programme et d’y inclure le Deuxième Livre des Structures de Pierre Boulez. Je sais que vous avez enregistré plus tard les trois Sonates de Boulez mais, à l’époque, vous n’aviez jamais joué sa musique.

I. B. : Non, jamais. Pendant les répétitions j’étais fascinée par la manière dont le piano sonnait. Avec Georges Pludermacher, nous avons travaillé très attentivement le programme ardu où figurait également la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók et la première audition d’Archipel 1 d’André Boucourechliev composé pour la même formation instrumentale.  

Idil Biret joue Boucourechliev

C. S. : J’avais décidé, cette année-là, de faire pour le festival une commande à Boucourechliev, que je connaissais de longue date, et il a donc composé cette pièce pour deux pianos et percussion. C’était le premier de la série des Archipel.

I. B. : Les quatre participants disposaient d’une partition où une trentaine d’ilots de trois ou quatre mesures gravitaient autour d’un noyau central plus important qu’il fallait obligatoirement jouer au moment pressenti par les interprètes comme étant le point médian de l’exécution. Idéalement, aucune version ne devait dépasser une vingtaine de minutes. C’était une expérience unique où la transmission de pensée entre les interprètes jouait un rôle primordial.  

C. S. : Ensuite vous avez établi des relations d’amitié avec André Boucourechliev, qui était un homme de grande culture.  Je me souviens d’une soirée où nous nous sommes retrouvés chez lui.  Nous avons parlé de nombreux sujets qui n’avaient rien à voir avec la musique, l’évocation des mondes parallèles, par exemple.  

J’ai un autre souvenir précis que j’aimerais évoquer : à une époque, je vous avais invité à Radio France pour un récital.  J’avais dit au public que vous aviez un répertoire absolument fabuleux, énorme, et qu’on pouvait vous demander de jouer ce qu’on avait envie d’entendre.  Quelqu’un a levé la main et donné le nom d’une œuvre assez peu jouée. Et, très calmement, vous l’avez tout de suite jouée.

I. B. : Je m’étais amusée à donner des récitals dont la dernière partie était laissée au choix du public. On déposait dans un panier des morceaux de papier où était inscrit le nom de l’œuvre choisie. Je prenais au hasard un papier, je le lisais et je jouais immédiatement le morceau en question. C’était une expérience intéressante mais les récitals commencèrent à durer indéfiniment… Il m’a fallu renoncer à poursuivre ce genre de concert. Je crois qu’un pianiste-concertiste de bon niveau se doit de connaître par cœur un répertoire de base et pouvoir l’exécuter sur le champ. Lire les partitions sans les jouer est un excellent moyen de garder les œuvres en mémoire. Les gammes et les exercices intelligemment faits sont aussi très utiles pour développer les bons réflexes nécessaires pour répondre immédiatement, sans hésiter, aux pièges dont certaines partitions sont truffées. Mais c’est surtout la manière d’aborder une œuvre qui compte : il faut voir la forme, les points de tension, connaître non seulement les notes mais les phrases, les accents, les nuances.

C. S. : Et parmi les compositeurs qui étaient aussi de grands pianistes, par exemple Liszt ?  Vous l’avez beaucoup joué ?

I. B. : Oui, bien sûr. J’ai beaucoup d’admiration pour le visionnaire qu’est Liszt.  S’il n’avait pas existé, le cours des choses aurait été tout autre en musique dans les temps modernes.

C. S. : Chaque concert est une nouvelle expérience ?

I. B. : Oui. De nombreux facteurs interviennent lors d’un concert. D’abord, l’acoustique de la salle ; parfois, on s’entend parfaitement sur la scène mais le son ne passe pas bien la rampe.  Parfois, c’est le contraire. On ne jouera pas de la même façon dans une église et dans un studio d’enregistrement. L’utilisation de la pédale à bon escient est de première importance. Il est bon d’exercer à jouer sans pédale en essayant d’obtenir un son harmonieux, lié et sans faux accents. Cette manière de jouer peut résoudre bien des problèmes que l’on peut rencontrer dans des salles pourvues d’une trop grande propagation du son.

C S : Ma dernière question :  quand vous faites une tournée avec la même œuvre, vous la jouez tous les jours de la même façon ?

I. B : J’ai tendance à vouloir améliorer des passages qui n’étaient pas satisfaisants mais c’est plus en y réfléchissant qu’en m’exerçant que j’essaie de le faire. Je voudrais que chaque concert soit mieux que le précédent. Mais il faut aussi se méfier que le mieux ne devienne pas l’ennemi du bien.

C. S. : Mais vous aimez toujours faire des tournées de concerts ?

I. B. : Oui et non. Il faut beaucoup de discipline, ce qui n’est pas mal en soi. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir suffisamment de temps pour visiter les villes où je joue, tous ces lieux que j’aimerais mieux connaître

Paris, été 2018

Un Maître de l’expression musicale spontanée

Martial Solal improvisateur 

Par ANDRÉ HODEIR

Dans cet texte, le compositeur André Hodeir décrit l’Art de l’improvisation de son ami et complice Martial Solal…

La première constatation, la plus évidente, est la marque personnelle qu’imprime l’artiste à sa production. Aucune erreur d’identification n’est possible : on sait que c’est Solal. Pas seulement Solal jouant de l’Ellington ou du Gershwin– ou, plus exactement, par-dessus Ellington ou Gershwin- mais Solal se jouant lui-même, aussi reconnaissable dans le non-écrit quele serait une page de Chopin ou de Scarlatti.

Les récitals de piano de Martial Solal se distinguent par la spécificité du programme, puisqu’il s’agit de récitals d’improvisation conçus à partir de thèmes de jazz appartenant au répertoire courant – ceux qu’on appelle « standards » re-visités par un maitre de l’expression musicale spontanée.

Ensuite il y a le degré de perfection que le virtuose atteint dans cet exercice qu’il s’impose. Une technique instrumentale, qu’admirent plus d’un concertiste «classique », est mise au service d’une discipline intellectuelle rare chez un improvisateur. Les ressources du piano sont inventoriées, l’instrument est exploré de fond en comble.

Et puis encore, l’imagination sans cesse à l’affût, l’inventivité. A l’inverse de Thelonius Monk, qui tirait parti de ses insuffisances pianistiques et visait à l’épure par la réduction du matériau, Solal, servi par des doigts infatigables, repousse les limites de la paraphrase, cultive la diversité et introduit la profusion. Sa vitesse dépensée, peu commune (même parmi les grands improvisateurs), lui permet d’élaborer, au fil du discours, tout un peuple de figures inattendues, elles-mêmes génératrices d’autres figures . On pense à ces films d’animation de Norman Mc Laren dans lesquels, nés d’un simple cercle ou rectangle, les objets les plus étranges envahissent l’écran, par un processus d’auto-engendrement, en une prolifération indéfinie. Du thème traité, Solal révèle, ici et là, des aspects cassés, tronqués, dispersés, qu’il donne à voir dans des miroirs brisés, souvenirs des premiers tableaux cubistes. Rien ici n’est gratuit, les plus folles digressions sont fermement contrôlées.

Martial Solal apparaît à tel point improvisateur, pur créateur de l’instant, qu’il est tout près de réaliser ce type d’ « improvisation composée »auquel rêvaient le Stravinski de Petruchka, le Debussy de Jeux et le Schoenberg des Cinq Pièces. Les accidents et les illuminations de ses parcours pianistiques font de lui, actuellement, le premier compositeur de jazz dans le monde.

André HODEIR

à lire :
André Hodeir, le Jazz et son double Editions Symetrie

Pavel Kolesnikov : « Je voudrais faire différentes choses, pas seulement de la musique »

 


Par HANNAH KROOZ
avec la collaboration de Pierre Brévignon
Photo de tête d’article : Jean-Baptiste Millot


« Pendant que je vous attendais, j’étais avec un ami et on se demandait ce qu’on pouvait faire de cette situation bizarre dans laquelle vous me voyez aujourd’hui ! Je suis ici depuis deux jours, et il s’est passé des choses assez étranges. Un couple est venu pour mon récital, ils attendaient depuis six jours, il faisait très chaud, rien n’était vraiment en place et tout à coup il arrive cette chose incroyable et le concert est annulé. »

 » Et maintenant, je me demande ce qui va se passer. Un meurtre peut-être ? Ou bien, comme dans Melancholia de Lars von Trier, une planète va-t-elle venir percuter la Terre et anéantir la civilisation ? Ou alors allons-nous nous retrouver bloqués dans ce stupide hôtel comme dans l’Ange exterminateur de Buñuel ? »

Le jour de notre rencontre rien n’allait très bien pour Pavel, dans cet hôtel avec piscine et golf près du Festival de la Roque d’Anthéron où Pavel était annoncé non loin le soir-même en récital à l’Abbaye de Sylvacane. Un véritable déluge s’était abattu sur la région, conduisant à l’annulation de son concert, qui ne fut hélas pas reporté au lendemain. Dans les pièces nombreuses du lobby de cet hôtel inutile, l’ambiance était flottante. Ce fut heureusement l’occasion d’un long échange dont voici la première partie.

  • D’où venez-vous donc ?

De Sibérie.  Où je suis né, dans une famille de scientifiques. Mon père était physicien puis a travaillé comme programmeur, spécialiste en informatique. Ma mère travaille dans la génétique. Ma ville natale est Akademgorodok, qui a été bâtie et organisée pour les scientifiques, un peu comme un gigantesque campus, avec une population qui doit avoisiner les 150 000 habitants ! Elle a été fondée sous l’ère soviétique, dans les années 50. C’est un endroit assez curieux pour tout dire, où la musique a toujours joué un rôle important.

Parmi les jeunes gens, à peu près tous fréquentaient une école de musique. J’ai commencé par le violon. J’ai commencé le piano à peu près en même temps mais le violon est resté mon instrument principal pendant dix ans : jusqu’à ma seizième année j’étais focalisé sur le violon. Mais je n’étais pas un très bon violoniste, je me battais vraiment contre mon instrument et, surtout, je n’éprouvais pas de plaisir à en jouer – nettement moins que lorsque je me mettais au piano en tout cas. Avec le piano en revanche, je me sentais seul responsable de l’histoire que je pouvais raconter, du monde que je pouvais imaginer. La technique même du piano rend l’instrument bien plus accessible : il suffit d’appuyer sur une touche pour produire un son correct. Ensuite, naturellement, quand on progresse dans l’apprentissage, on découvre que c’est un peu plus compliqué. À l’inverse, quand on débute au violon, produire un son correct est tout simplement impossible.

  • Vu de France, on imagine la Sibérie comme un pays austère, glacial, où la vie est très pénible…

Oui, ça peut arriver. Akademgorodok est proche de Novossibirsk, la troisième plus grande ville de Russie avec 3 millions d’habitants. C’est une cité certes assez ennuyeuse sur le plan architectural mais on y trouve beaucoup de très bons théâtres, des salles de concert, un opéra, un excellent orchestre – un des meilleurs de Russie – et un superbe conservatoire. C’est là que j’ai travaillé pendant mes trois dernières années d’études en Sibérie. Puis je suis parti à Moscou où je suis entré au Conservatoire.

  • Donc, quand on a du talent en Russie, où que l’on soit né, on passe forcément par le Conservatoire de Moscou.

Certains préfèrent aller à Saint-Pétersbourg mais je dirais que pour les pianistes Moscou est préférable, selon moi.

  • Depuis quelques temps, on a l’impression d’un renouveau du piano russe, avec beaucoup de jeunes talents qui émergent, n’est-ce pas ?

Le conservatoire d’État est un peu trop renfermé sur lui-même. Au début du XXème siècle, le conservatoire de Moscou était une institution qui accueillait des gens de l’étranger comme Heinrich Neuhaus, et beaucoup de musiciens prodigieux y enseignaient. L’énergie créative y était très forte. Le conservatoire est resté sur cet élan jusqu’à la fin du XXème siècle. Les choses sont plus compliquées aujourd’hui . 

  • Diriez-vous que vous avez été déçu par l’enseignement que vous y avez reçu ?

Non. J’ai adoré mes années de Conservatoire. J’y ai appris beaucoup de choses passionnantes. C’est un endroit très étrange, immense, avec beaucoup d’élèves brillants… je me demande d’ailleurs si dans ce genre de situation, ce qu’on enseigne est le plus important…  Il y a tellement de compétition entre tous ces talents : cela peut sur impulsion gouvernementale,  il y a beaucoup de changement dans l’organisation de l’enseignement et ça fiche tout en l’air. Les profs n’ont plus tant de temps pour enseigner, ils passent un temps fou à s’occuper de la paperasserie, c’est devenu terriblement administratif. Ces trois ou quatre dernières années, surtout.

  • À quel moment avez-vous choisi de quitter la Russie pour vivre ailleurs ? Vos parents sont-il restés alors en Sibérie ?

Oui, ils y sont restés. Quand j’ai terminé le conservatoire en 2011, en quatrième année, j’ai eu envie de partir mais je ne savais pas où partir, d’abord ! Je ne connaissais pas grand-monde. J’envisageais peut-être d’aller vivre à Hanovre, ou à Madrid pour étudier avec Dmitri Bashkirov. Ou aux États-Unis !  

Sur les conseils d’un ami j’ai participé à des master-classes de Norma Fischer à Londres. Ça m’a semblé très intéressant… et j’ai passé quatre ans avec elle, qui est une prof absolument magnifique, qui s’occupe de ses élèves de manière admirable.  On a tous un lien très personnel avec elle, ce qui est sans doute assez rare au Royaume-Uni.

Au conservatoire de Moscou, je n’étais pas à plaindre pourtant.  J’étudiais avec Nikolaï Luganski, Pavel Nersessian et Andrei Pisarev qui étaient les assistants de mon professeur principal Sergueï Dorenski, âgé et affaibli à l’époque. J’ai finalement eu peu de cours avec lui personnellement. La situation avait aussi son avantage ; je travaillais un peu avec chacun, je présentais un morceau à l’un d’entre eux, puis j’allais travailler le même avec un autre, puis avec un troisième… et chacun me donnait des conseils parfois radicalement différents !  Au bout du compte, je choisissais ce qui me convenait le mieux. Pour moi, c’est la démarche créative parfaite. C’est comme ça que je fonctionne aujourd’hui, dans un sens beaucoup plus large. J’ai besoin d’additionner beaucoup de choses, d’accumuler les informations : c’est ce qui nourrit ce que je deviens.

  • Si vous faisiez de la sorte votre petite cuisine personnelle, comment cela se passait-il au moment des diplômes ?

Disons que ma cuisine personnelle était quand même supervisée. Mes professeurs me défendaient, ce qui est parfois nécessaire au conservatoire de Moscou car les gens peuvent être très agressifs au moment des examens. Mais ce n’était pas toujours facile, parfois j’avais affaire à forte partie.

  • En fin de compte, qu’est ce que le Conservatoire de Moscou vous a apporté ?

D’abord, de la force. C’est un environnement très stressant et très compétitif. On est constamment surveillé par ses congénères et par les profs. Cet endroit m’a rendu plus fort. Sur le plan technique et surtout sur le plan mental. Et puis, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur Pavel Nersessian. C’est sans doute avec lui que j’ai le plus travaillé, et c’est l’un des musiciens les plus atypiques et les plus raffinés que j’aie rencontrés. Il m’a ouvert tout un monde. Ensemble, nous travaillions beaucoup la qualité du son, le phrasé, la façon de modeler une phrase. Il défendait cette idée inhabituelle pour moi, mais qui m’a marqué dès qu’il m’en a parlé : la phrase en elle-même peut certes être manipulée — mais on ne peut pas impunément lui faire subir tous les outrages, car cela a des conséquences. Il est donc indispensable de toujours trouver le juste équilibre entre ce qu’on veut faire et ce vers quoi la phrase musicale tend. Il y a une lutte constante entre votre idée et ce que la phrase devient à mesure que vous la façonnez.

  • Cette recherche semble au cœur de votre approche.

Oui, en effet.

  • Malgré votre timidité apparente, une allure adolescente, on vous sent très combatif.  Vous êtes peut-être un peu plus un tueur que vous n’en auriez l’air…

Possible ! (rires). À propos de combativité : pendant mes trois dernières années en Sibérie, j’ai étudié dans une classe avec une dame très dure. Une musicienne merveilleuse mais très stricte, façon vieille école soviétique…. Et très intelligente. Elle aimait la compétition. Un jour, elle m’a donné un morceau à travailler — une sonate de Schubert, je ne sais plus laquelle exactement, en me glissant le propos suivant :  « Il y a quelques années, une de mes élèves l’a apprise en seulement quatre jours. » C’était évidemment une manière évidente de piquer mon instinct de combat. La suite de cette histoire, je ne m’en souviens pas mais on me l’a racontée ! Apparemment, j’ai choisi de travailler… une autre sonate !  Et je l’ai apprise très vite. C’est devenu ma méthode pour éviter les confrontations directes avec les gens, surtout dans le domaine de l’Art. Je ne crois pas à la compétition dans l’Art. J’aime qu’il y ait de la tension, une démarche aventureuse, mais je n’aime pas la compétition ; j’essaie de m’en écarter autant que possible quand la situation se présente.

Avec Norma Fischer j’ai découvert une école complètement différente, et c’est justement ce que je recherchais. L’école anglaise n’a rien à voir avec les multiples variantes de l’école russe auxquelles j’étais habitué. Je voulais découvrir une culture du son différente, une nouvelle approche émotionnelle et c’est exactement ce que j’ai eu. J’étais ravi. Je ne voulais pas « passer à la vitesse supérieure » ; je voulais seulement m’approprier le piano, réussir à exprimer ce mélange d’influences de l’école russe et de l’école anglaise. C’est plus ou moins ce que j’ai pu réaliser, je crois.

  • Comment s’est passée votre vie en Angleterre sur le plan personnel ?

Au début, la vie à Londres était difficile à cause des différences de mentalités. J’avais du mal à interagir avec les gens. En Russie, on sait tout de suite ce qu’une personne pense de vous, c’est évident dès les premiers échanges. À Londres, au contraire, il faut tout masquer, tout voiler. Ça me laissait perplexe. J’ai fini par apprécier ce type de rapports, ça me donne davantage de liberté émotionnelle.

J’ai participé, vous le savez, à beaucoup de concours, à Moscou, à Londres… Mais je n’ai JAMAIS aimé cela. J’ai beaucoup de mal à gérer le stress propre à ces concours, je deviens rapidement très tendu, mon jeu se tend, lui-même, devient techniquement parfait… C’est plus fort que moi : je me focalise alors sur la perfection technique et tout le reste, sur le plan émotionnel, sonne creux. C’est probablement la raison pour laquelle je n’ai jamais vraiment réussi dans les concours. J’en ai gagné quelques-uns pas très importants et, le reste du temps, j’ai toujours fini deuxième, troisième, quatrième… Presque jamais premier !

Le disque incroyable des épreuves du Concours de Honens au Canada, en 2012

En arrivant au Canada, pour le concours d’Honens, je sortais d’une déception : un concours à Pretoria où je n’avais pas réussi à me qualifier pour les phases finales. J’étais dévasté. C’est un ami qui m’a incité très fermement à m’inscrire au concours de Calgary, à remplir leur formulaire complètement dingue, avec des tonnes de questions ! Pour je ne sais quelle raison, je me suis trouvé à Calgary bien plus détendu. J’ai décidé de ne pas aborder ce concours comme une compétition. Et je dois dire que, sur place, tout est organisé aussi pour qu’on n’ait pas cette sensation. C’est un endroit assez révolutionnaire de ce point de vue. Ils ont complètement réinventé le principe même du concours : c’est bien plus une sorte de festival. Par exemple, on ne distingue pas les jurés, qui sont assis tout au fond de la salle. Et l’on participe à de merveilleux concerts entre candidats, avec quantité d’artistes différents, des récitals de musique de chambre… C’est comme un festival très chaleureux !

  • À partir de là, on peut dire que vous vous êtes libéré ?

 Oui, et j’ai été le premier surpris d’avoir remporté ce concours pas comme les autres. Je pensais avoir joué plutôt bien, mais je ne me sentais pourtant pas dans la peau d’un lauréat. Après Calgary, mon jeu a changé radicalement et rapidement. Un mois après, je suis retourné à Moscou, où j’étudiais encore, pour donner un récital, avec les autres étudiants de mon professeur. J’ai joué une quinzaine de minutes je ne sais plus quoi, et elle est venue me voir pour me dire : tu joues très différemment, tu es plus libre. C’était ça : je n’avais plus ce poids sur les épaules, cette pression…

  • En Angleterre, vous avez fait partie du programme BBC pour les jeunes musiciens.

Pendant deux ans, et ça a été merveilleux. Ça aide à construire des relations avec les orchestres, à découvrir de nouvelles salles de concert, et ça procure une grande exposition médiatique – beaucoup de gens écoutent BBC 3, ça m’a surpris. L’atout majeur pour moi, c’est d’avoir pu enregistrer en studio, devant des micros. Il faut travailler très vite, en général on a six heures pour graver quarante minutes de musique – c’est assez éloigné des standards d’enregistrement d’un CD. Mais ça m’a permis de me familiariser avec les micros, d’apprendre à gérer ces situations. C’était très précieux. Je n’aurais pas pu acquérir cette expérience autrement. J’ai beaucoup enregistré pour la BBC, sans doute une quinzaine de programmes.

Pavel Kolesnikov joue Louis Couperin

L’enregistrement est une autre forme d’art pour moi, avec le concert. Pour moi, ce qui est séduisant dans le disque n’est pas qu’il perdure — je n’aime pas cette idée de témoignage pour l’éternité : on doit toujours se développer, évoluer — mais le fait qu’il permette d’essayer des choses impossibles en concert. Certaines choses marchent au concert mais je n’ai pas envie de les enregistrer. D’autres expériences ne peuvent avoir lieu qu’au disque. Prenez par exemple mon disque Louis Couperin. Le disque a été produit d’une façon très spécifique, avec un piano bien particulier, avec des micros disposés d’une certaine façon… J’avais un son précis en tête, que je voulais produire, et, je le sais bien, ce son ne peut pas être obtenu dans une salle de concert. Mais c’était mon idée, et le disque était la seule façon de la concrétiser. C’est pour ça que c’est bien de pouvoir enregistrer un CD quand on en a vraiment besoin.

  • À propos de votre concert récent à Londres à Wigmore Hall, j’ai lu un article d’un journaliste qui disait son incompréhension face à votre programme et à sa signification…

Pour vous dire la vérité cet article m’a chagriné car en effet il n’a rien compris. J’avais construit un programme très spécifique, bourré d’idées, centré sur Debussy et son évolution. J’avais décidé de sortir les gens de leur zone de confort en leur présentant des combinaisons originales qu’ils pouvaient déchiffrer à leur guise. C’était ma façon de vouloir maintenir éveillée l’attention des spectateurs sur toute la durée du concert, y compris dans des pièces très connues comme la Campanella. Je voulais qu’ils les écoutent comme si c’était la première fois qu’ils les entendaient — pas qu’ils entendent ce à quoi ils s’attendent, mais ce qui se passait vraiment sur scène. J’ai été, à la sortie du concert, enchanté par l’accueil que le public m’a réservé. Il y a toujours beaucoup d’échanges après les concerts, le gens viennent vous parler en coulisses et, là, ils m’ont dit des choses auxquelles je ne me serais jamais attendu. Je pensais, à propos de tel ou tel détail : « Cela va passer inaperçu, c’est juste pour moi, pour mon plaisir… » Mais des gens, des spectateurs normaux, sont venus me voir, et ils avaient remarqué ces détails que j’avais glissés ici et là ! … Et voilà qu’un journaliste du Guardian écrit ce papier ! 

  • J’ai regardé en vidéo votre concert en Belgique à Flagey…

Programme similaire… mais il était plus ambitieux à Wigmore !

(c) Jean-Baptiste Millot
  • Quels sont les pays ou votre carrière commence à « prendre », à part l’Angleterre ?

Eh bien, je joue souvent en Hollande et, depuis quelque temps, dans les pays francophones : Belgique, France. La France me plaît car j’ai souvent de bonnes expériences avec les gens, il y a une bonne alchimie entre ma façon de présenter mes programmes et ce que le public aime entendre. Ma façon d’appréhender la musique semble bien convenir au goût français.

  • Quel sera le programme de votre prochain CD, chez Hyperion ?

Chopin, de nouveau, dont j’ai déjà enregistré un bouquet de mazurkas pour le même label.  Les 4 Impromptus et la Fantaisie en fa mineur. Les impromptus sont présentés dans l’ordre chronologique, pour restituer l’évolution de la pensée de Chopin : d’abord la Fantaisie-impromptu, puis les Impromptus 1 et 2, la Fantaisie en fa mineur et le troisième Impromptu. Entre chaque pièce, j’insère des valses et des mazurkas. Ça fait un peu comme une grande sonate. Pour la première fois, j’enregistre dans l’ordre du programme du concert.

  • Dans un tel cas, le programme de l’album forme un concept…A une époque où les gens peuvent et souvent déstructurent l’écoute d’un album, quand ce ne sont pas les algorithmes… Vous insistez pour qu’on écoute vos disques dans un certain ordre ?

Non, je n’insiste pas, ils peuvent écouter dans l’ordre qu’ils veulent. Mais il est très important en tous cas que mon travail soit présenté dans son intégrité. La moindre des choses est d’offrir à la personne qui achète mon disque « un peu plus ». Quand on fait un dîner, il faut toujours prévoir un peu plus… Hors de question que les amis repartent le ventre creux ! Il faut les rassasier avec assez de nourriture et de vin. C’est l’idée derrière chacun de mes programmes de concert ou de CD. Il faut que ce soit assez riche pour l’auditeur, et même un petit peu plus…

  • Comment voyez-vous votre carrière à venir ? Quelle est votre vie musicale rêvée ?

En fait, dans un monde idéal, je voudrais faire différentes choses, pas seulement de la musique.

  • J’allais vous parler des parfums, votre passion…

Oui, les parfums, mais pas seulement. Il y a d’autres domaines qui m’intéressent autant… Je m’intéresse beaucoup à la photo. Alors disons : les parfums, la mode si l’occasion se présente, mais aussi le cinéma, le théâtre ou l’opéra comme metteur en scène.

  • Quel serait donc votre premier film? Une adaptation de roman ?  Un scénario original ?

Un scénario original. Pendant que je vous attendais, j’étais avec un ami et on se demandait ce qu’on pouvait faire de cette situation bizarre dans laquelle vous me voyez aujourd’hui ! Je suis ici depuis deux jours, et il s’est passé des choses assez étranges. Un couple est venu pour mon récital, ils attendaient depuis six jours, il faisait très chaud, rien n’était vraiment en place et tout à coup il arrive cette chose incroyable et le concert est annulé. Et maintenant, je me demande ce qui va se passer. Un meurtre peut-être ? Ou bien, comme dans Melancholia de Lars von Trier, une planète va-t-elle venir percuter la Terre et anéantir la civilisation ? Ou alors allons-nous nous retrouver bloqués dans ce stupide hôtel comme dans l’Ange exterminateur de Buñuel ? Bon. Je ne sais pas ce que pourrait être mon premier film. Quant à l’opéra, j’ai quelques idées. J’aimerais mettre en scène Don Giovanni ou la Traviata !

  • Le chant, les chanteurs, vous intéressent ?

Oui, beaucoup. Mais l’idée de mettre en scène correspond à mon esprit visuel. L’image est une façon très puissante de raconter une histoire. Bref.

… Où en étions-nous, déjà ? Ah oui ! Ma carrière ! J’aimerais étudier d’autres compositeurs, découvrir d’autres scènes. Plusieurs idées me tiennent à cœur. D’abord, me libérer de la tradition. Pas d’une façon révolutionnaire mais très neutre.

Claude Debussy – Photographie de Felix Nadar. Circa 1908

J’aimerais être capable de mettre de la distance entre moi et tout ce que j’ai appris, tout ce qu’on m’a enseigné, et repartir d’une page blanche. J’aimerais être capable de voir les choses comme elles sont. C’est le paradoxe de l’éducation artistique : on a besoin de fondations, de strates et des strates de savoir sur lesquelles se construire. Mais ensuite ? Il faut arriver à les oublier sans quoi on ne sera jamais capable d’être libre dans sa création. En ce sens, Debussy est une figure centrale pour moi. C’est l’un des créateurs les plus incroyables, il a su partir d’une liberté complète sans être révolutionnaire comme Schoenberg, par exemple. Ou alors c’est une révolution en douceur. Elle est fondée sur beaucoup de choses mais il les a réinventées.

  • Debussy adorait la poésie, les femmes, il avait une approche très sensuelle de l’art…

Un mélange très intéressant, très français. Élégant de bien des façons. En même temps, il était très incisif, sérieux, il allait au cœur des choses. Ça aboutit à un équilibre fascinant. Ravel est un compositeur extraordinaire aussi mais, à mon sens, son influence et son importance sont bien moindres que celles de Debussy. 

  • On parle parfums, maintenant ?
    Je ne savais pas qu’on pouvait les collectionner, je pensais qu’ils étaient trop éphémères. On peut les comparer à la musique. Il y a des notes sur une partition, on les joue d’une certaine façon…

Tout à fait. Et l’art du parfum évolue dans le temps. Dans un temps limité. Quand on met du parfum sur sa peau, il se met à évoluer lui aussi. La parfumerie classique propose de raconter une histoire.  Ça commence dès qu’on sort le parfum de son flacon pour le mettre sur sa peau. Avec la musique, c’est pareil : quand c’est fini, c’est fini, et ce n’est jamais pareil. Chaque fois qu’on se parfume, c’est légèrement différent. C’est fondé sur des accords et des harmonies, ça emplit votre esprit d’une façon très directe, ça affecte des parties différentes du cerveau mais d’une façon assez similaire. Inhaler un parfum provoque tout de suite une réponse émotionnelle, avant même de pouvoir intellectualiser, et ça suscite aussi beaucoup d’associations. Il y a cette combinaison de choses universelles, que beaucoup de gens perçoivent d’une façon identique. Mais c’est aussi filtré par votre perception, vos souvenirs, tout ce qui s’est passé dans votre vie et qui altère vos sensations. Là encore, c’est un fonctionnement identique à l’œuvre d’art. Ce qui m’intéresse dans le parfum, c’est que c’est de l’art abstrait, on ne peut pas dire de quoi ça parle, c’est juste une odeur, et en même temps cette odeur suscite une implication émotionnelle. Il y a des odeurs joyeuses, d’autres tristes ou intenses, mélancoliques, dramatiques, sensuelles. En musique, on ne sait pas toujours non plus d’où proviennent les émotions qu’on ressent.

 

  • Debussy serait le compositeur le plus parfumé non ?

Possible, oui…

  • Et un maître ancien comme Couperin, non ?

Aussi ! Et on pourrait aussi le dire d’autres compositeurs : Chopin, Brahms. Mais, en général, je n’associe pas directement parfum et musique. Les gens me demandent souvent « Quel parfum associez-vous à tel ou tel morceau ? », je ne peux pas leur répondre, ça ne marche pas comme ça pour moi. En général, je trouve beaucoup de correspondances entre ces deux arts.

  • Vous-même créez-vous vos parfums ?

Non, si on veut faire ça sérieusement il faut être formé, avoir des compétences en chimie. Je serais capable peut-être de superviser la création de parfums : il y a un nez qui travaille le côté technique et une personne qui supervise le processus et peut suggérer des modifications, c’est elle qui donne l’idée de départ et ils travaillent ensemble – un peu comme en musique de chambre.

Le dernier disque de Pavel Kolesnikov, consacré à Beethoven
  • Et dans l’enregistrement d’un disque…

Oui exactement, c’est le rôle du producteur !  J’aimerais être un producteur de parfums !

Propos recueillis par Hannah Krooz
Mallemort, août 2018


Pavel, tout jeunôt, en 2007, au concours Tchaikovski

Une Mazurka de Chopin…

Tous les disques de Pavel Kolesnikov parus chez Hyperion 

 

Un entretien avec Lukas Geniušas

 

Nous avons rencontré l’été dernier Lukas Geniušas au lendemain du récital passionnant qu’il a donné au Festival  » Piano Rarities  » de Husum. Dans la première partie de cette interview nous revenons sur son histoire familiale, sur sa Grand’mère, tellement importante dans sa formation, sur les musiques qu’il aime à défendre. Et sur cet héritage qui est d’une manière ou d’une autre toujours celui de tout pianiste russe : celui de l’Âge d’Or du piano soviétique.


  • Par HANNAH KROOZ
    Cet article a été complété et mis à jour le 29 novembre 2018

Vous êtes donc issu d’une famille de musiciens… Votre père, Petras Geniušas, est pianiste, votre mère, Xennia Knorre, est professeur de piano. Et votre grand-mère, Vera Gornostayeva  fut un professeur d’une importance majeure au Conservatoire de Moscou, où elle a formé une kyrielle de pianistes parmi les plus prestigieux….

Bon. Vous commencez par une question qui m’est sans cesse posée et qui me suivra je pense encore longtemps ! À une époque je n’étais pas si content d’être toujours interrogé là-dessus. Je ressentais cela comme un caillou dans ma chaussure. Mais plus récemment j’ai compris qu’il me fallait l’admettre, et maintenant je le vis mieux. D’ailleurs, je ne peux qu’être reconnaissant à la Providence d’être né dans une telle famille. C’est un facteur crucial de mon existence. Tout ce que je peux faire maintenant en musique, je le dois en fait à ma grand’mère, et à l’environnement familial, les amis, le cercle musical qui a toujours été celui de ma famille. Mes collègues qui n’ont pas bénéficié d’un tel environnement ont eu une formation différente sans doute, et auront une vie différente. Pour moi, les choses sont venues, disons, naturellement – pour d’autres cela l’est moins.

Ma grand’mère, Vera Gornostayeva venait de cette tradition de l’Âge d’or du piano russe, de ces artistes qui ont été formés par Heinrich Neuhaus, le professeur de Richter, de Gilels, de Zak et tant d’autres pianistes exceptionnels qui ont bâti l’histoire fantastique du piano à l’époque des Soviets. Dans la tradition du piano russe, l’un des professeurs les plus importants, les plus respectés c’est vraiment Heinrich Neuhaus. Vera a eu la chance d’être l’une de ses élèves très proches. Elle a reçu cet héritage dans sa pleine dimension. Elle n’a pas été seulement influencée par lui, elle a été une sorte d’héritière, de fille. C’était une manière d’enseigner qui impliquait d’être complètement sous la coupe de son professeur ! Très différent de ce qui se passe aujourd’hui où vous picorerez à droite et à gauche, où vous irez prendre des masterclasses chez untel ou unetelle… Non, à l’époque c’était très, très différent. Vous écoutiez, vous croyiez, vous suiviez, vous vénériez,  vous dépendiez de votre professeur !

Heinrich Neuhaus – Photo : X – DR

Et avec un professeur comme Neuhaus, en l’occurrence, cela avait un sens, cette dévotion de l’élève. Neuhaus avait une telle culture, en général, et une telle culture musicale, une telle science ! Une telle humanité, aussi. C’était un homme qui pouvait jouer à son élève n’importe quand et à tout moment n’importe quel Prélude et Fugue de Bach, chaque voix séparée ! Et ma grand’mère a fait perdurer, vivre, cette tradition toute sa vie.  Elle a entretenu cette flamme. Comme si elle portait en elle Neuhaus toute sa vie. Et je crois qu’en me faisant travailler, elle a fait comme il avait fait avec elle.

Mais en ce qui vous concerne, vous n’étiez pas un élève normal, vous étiez son petit-fils !

J’ai eu ce privilège d’être de la famille. Et bien sûr elle a pris soin de moi plus que de quiconque. Elle m’aimait tellement. Elle voulait me transmettre tout. Tout ce qu’elle savait. Nous étions déjà dans la dernière période de sa vie, les dix dernières années. Et le caractère des personnes change, à la fin de leur vie. Les gens deviennent plus forts, plus intransigeants, ils n’ont plus de temps à perdre et ce ne sont pas toujours les meilleurs aspects de leur caractère qui, d’ailleurs, ressortent à ces périodes-là : il peuvent être cassants, abrupts. Moi, ma mère et elle avons eu des moments difficiles ensemble. C’était un triangle de gens aux caractères bien trempés !

Parce que, à un certain moment, il y a quand même eu un choix de fait, de vous confier à votre Grand’mère pour qu’elle soit votre professeur, non ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait eu tellement le choix, je dois vous dire… [Sourire]. Dès qu’elle a découvert que j’avais un talent particulier pour la musique, elle m’a pour ainsi dire préempté. Et pendant les dix années qui ont suivi, j’ai été enrôlé dans son laboratoire. J’ai été son objet de recherches pendant les dix dernières années de sa vie.

Elle a donné d’innombrables concerts au cours de sa carrière jusqu’à l’âge de 60 ans. Et elle a enseigné pendant 55 ans. Au cours des dix dernières années de son existence, elle a arrêté de donner des concerts mais elle avait encore beaucoup d’étudiants, plus que jamais. Dans ma personne, elle a trouvé un champ d’expérimentation pour toutes ses recherches. Elle voulait tout me transmettre. Tout. Elle voulait me former, me façonner, vers ce que j’allais devenir…

Vera Gornostaeva – Photo : X – DR

Mais elle n’avait pas été votre premier professeur. Avant elle, vous aviez eu d’autres pédagogues…

OK… d’autres professeurs, certes, mais qu’elle avait, elle, enrôlés, trouvé pour mon compte ; en qui elle avait totalement confiance, et à qui elle avait fixé une mission !

Elle-même avait une forte expérience dans l’enseignement des tout-petits. D’ailleurs, pendant 20 ans, elle a été professeur invitée à la Yamaha Music School à Tokyo, du début des années 90 à 2011, sa dernière visite au Japon. Elle y jouissait d’une affection particulière en tant que professeur et en tant que récitaliste. A la télévision soviétique aussi, elle participa à bien des programmes destinés à faire connaître la musique classique, à en traduire le sens auprès des audiences les plus larges, les plus populaires. Elle n’était pas de ce genre de professeurs uniquement intéressés par l’élite des futurs interprètes. 

Est-ce que votre père, Petras, a étudié avec elle ?

Oui. Il a étudié avec elle dans les années 80. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il a rencontré ma mère ! Vera était ma grand’mère du côté maternel. Une histoire de famille, vous  le voyez encore ! 

Mais alors, quelle était donc la différence entre vous et ses autres élèves ?

Sa classe n’a jamais manqué de talents fantastiques.  A mon époque par exemple, il y avait Vadym Kholodenko, qui est vraiment un pianiste étonnant, qui a été l’un ses derniers élèves. Et si on regarde dans  le passé, des pianistes comme Sergei Babayan ou Ivo Pogorelich ont travaillé avec Vera. Pogorelich n’en parle plus. Il est dans un autre état d’esprit. Il pense et dit que son seul professeur a été sa femme, Aliza Kezeradze – c’est un fait qu’il a travaillé pendant 5 ans au Conservatoire de Moscou avec Vera

Mais avec moi c’était différent. J’étais son petit-fils. Elle m’a consacré plus de temps qu’à personne. Notre relation n’était pas « normale ». Je ne devais pas seulement venir plusieurs fois par semaine : je pouvais venir tous les jours. Ou plutôt : elle attendait de moi que je vienne chaque jour ! Pour travailler seul d’abord, puis pour des leçons avec elle, qui pouvaient durer de une à quatre heures, sans discontinuer ! Ce n’était vraiment pas sa manière de faire habituelle avec les élèves.

J’avais ce privilège de l’avoir à moi, elle pouvait se dédier complètement à moi. Elle m’a « chargé » pendant toutes ces années, avec toute son énergie, tout son savoir, en plus de tout son amour… On pourrait en parler des heures. Un jour peut-être je pourrais même écrire un livre là-dessus. Car ce fut une expérience hors du commun.  

Conservatoire Tchaïkovski de Moscou – CREDIT : Par A.Savin (Wikimedia Commons · WikiPhotoSpace) — Travail personnel, FAL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61436139

Comment votre famille, Vera, vos parents, vous-même, avez-vous vécu la fin du communisme – quel regard portez-vous sur le changement de monde qu’a entraîné la chute du Rideau de fer ?

Ma famille et Vera elle-même étaient dissidents à l’époque soviétique en ce sens qu’ils n’étaient pas dans le cercle, dans les petits papiers du Parti. Pour être un artiste officiel, il fallait faire allégeance d’une manière ou d’une autre. Vera ne parlait pas mal du Parti de manière publique, mais par exemple elle était croyante et pratiquante, et cela se savait. Et ce n’était pas bien vu. Elle était intellectuellement aussi peu conforme – parce qu’elle lisait de littérature des écrivains étouffés, Soljenitsine par exemple – et cela se savait. Elle avait pour tout dire un mauvais profil au KGB.

Elle fut en raison de cela interdite de sortir du pays pendant 25 ans. Elle était l’amie des mauvaises personnes. Quand les invitations arrivaient, « on » trouvait toujours de bonnes excuses pour ne pas la laisser y répondre favorablement. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle a été tellement active pendant la période de l’Union Soviétique et qu’elle y a exercé son métier de manière aussi intense, jouant partout, enseignant à tant d’élèves. Pour notre famille, pour mes parents, pour moi-même, cette expérience d’avoir vu tomber le communisme a été marquante, un grand bouleversement. Après le communisme Vera a pu immédiatement voyager, elle a été invitée à Paris, à Munich, à Tokyo, à Palerme. Elle a fait partie des jurys de concours un peu partout : Leeds, Busoni…

Et quelle est votre réflexion à propos de ce qui est tout de même un héritage, celui d’un vrai Âge d’Or du piano sous le régime soviétique ?

C’est une bonne question, j’y pense souvent, cette affaire d’héritage soviétique, car c’est une part importante de ma personnalité artistique et de tant d’autres d’ailleurs.

Justement, deux compositeurs que j’ai joués hier ici à Husum : Valeri Arzumanov, Leonid Desyatnikov, ont bien sûr été influencés par Chostakovitch. Mais ils traduisent dans leur musique une sorte de souvenir nostalgique des temps soviétiques avec cette présence constante du sarcasme, toujours, qui vient peut-être de Prokofiev, avec ces marches militaires, l’irruption de chansons populaires ou soviétiques… C’est une esthétique particulière parce que cela a été écrit, en ce qui concerne Arzumanov, alors qu’il était émigré, en France. Et pour vous répondre autrement, je dirais que, si je joue ces compositeurs – et à Paris je ferai la création française des Préludes de Desyatnikov, c’est parce que leurs musiques résonnent en moi, avec mon histoire, notre héritage historique, la vie de ma famille, notre vie.

Leonid Desyatnikov. Photo : Copyright Alexey Kostromin

Quoique, Desyatnikov c’est encore un peu différent. Je le joue, j’essaie de le faire connaitre, parce que je l’aime. Il est un ami de la famille, de ma mère. Je l’ai toujours vu à la maison. J’ai grandi d’une certaine manière sous son influence, déchiffrant et jouant sa musique dès qu’elle était composée. 

Le cycle des Chants de Bucovine a été terminé seulement l’année dernière. Il est basé sur des thèmes populaires ukrainiens. C’est le premier opus important pour le piano de Desyatnikov, car d’habitude il compose plutôt de la musique à programme pour le cinéma, le ballet, et pour toutes sortes d’ensembles instrumentaux.

Desyatnikov n’est pas un compositeur qui écrit de la musique « pure ». Dans ses œuvres pour la scène il a développé un langage très personnel qui va chercher des sources, des influences qu’on pourrait dire venir de Strawinski, Tchaikovski, Mahler. Mais c’est une voix singulière, très  reconnaissable par le langage harmonique, par la manière de porter les différentes voix.  Gidon Kremer et Martha Argerich jouent souvent sa musique et il a reçu des commandes de la Scala ou du Met. Et il a même été Directeur artistique du Bolchoï.

Votre famille avait -elle des relations amicales avec d’autres compositeurs ?

Vera était proche, oui, de certains compositeurs. Il y avait par exemple Alemdar Karamanov, ce compositeur ukrainien un peu étrange, très porté sur la religion. Ashkenazy a enregistré certaines de ses symphonies, et Karamanov a composé l’Hymne national ukrainien.

Quels sont les compositeurs de l’ère Soviétique qui demandent maintenant à être redécouverts, selon vous ?

Pour la période de la première partie du XX° siècle, je dirais : Vsevolod Zaderatsky.

Il a été le premier compositeur après Bach, c’est historiquement reconnu à présent, à avoir composé 24 Préludes et Fugues. Avant Chostakovitch. Avant Hindemith. Il les a écrits en camp de concentration pendant l’époque soviétique. Au Goulag. Il avait été arrêté, banni en raison des relations qu’il entretenait avec la famille impériale avant la Révolution de 17.  Sa musique est d’une qualité exceptionnelle. J’ai enregistré certains de ses Préludes et Fugue – ce n’est peut-être pas aussi important que le cycle de Chostakovitch mais c’est unique et nous avons à découvrir davantage d’œuvres de ce compositeur à présent.

De la même époque, il faut retenir le nom de Gavrill Popov. Il est un compositeur étonnant du point de vue de la maîtrise de la polyphonie.

J’espère créer bientôt un programme qui regrouperait trois oubliés : outre Alexeï Vsevolod Zaderatsky et Gavrill Popov, dont je viens de parler, Alexeï Stantchinski, un contemporain et ami de Scriabine, qui s’est suicidé à 26 ans, lui aussi un incroyable polyphoniste.

Nous avons parlé de votre formation, de vos influences, de votre héritage. Et maintenant si on regarde à demain – quel carrière « moderne » souhaiteriez- vous promouvoir, pour vous-même, et, qui sait, comme modèle ?

Je me dois toujours de m’efforcer à maintenir un équilibre entre le répertoire « mainstream ». Tant d’invitations qui me sont faites pour le « grand » répertoire, les « grands » concertos… C’est un répertoire merveilleux mais la démarche des organisateurs est souvent conservatrice. Je rêve de programmations plus engagées, plus inventives, par exemple avec ces répertoires qui nous avons évoqué. J’ai vraiment apprécié pour cela qu’aux Concerts de Monsieur Croche vous m’ayez suivi dans ma proposition et fait confiance immédiatement pour jouer Desyatnikov.

Je ne sais pas ce qui me motive à vouloir découvrir et faire découvrir de nouveaux répertoires, mais j’ai toujours été ainsi. Je n’ai pas encore dans ce métier la réputation, le pouvoir d’imposer tout ce que je veux, mais j’essaie d’agir. Au festival Piano Rarities à Husum j’ai joué les Chants du Rhin de Bizet, et des œuvres Valery Arzumanov ( vous savez qu’il vit en France en Normandie ? ) et Leonid Desyatnikov – mais c’est un festival assez incroyable, sans doute unique au monde ! Ou donc pouvez-vous trouver ailleurs cette sorte de club d’amateurs passionnés qui se réunissent une fois l’an pour jouer et écouter des œuvres rares ? Mon rêve est simple : ce serait de rendre les choses invisibles beaucoup plus visibles.

Des artistes comme Kremer ou Argerich y parviennent…

J’adore Gidon, c’est un ami personnel d’ailleurs… c’est même la famille, encore ! Je ne sais pas si vous le saviez, mais Gidon a été le premier mari de ma mère, et donc ma grande sœur est sa fille ! Il a toujours été pour moi un grand exemple, car il met sa notoriété et donc son pouvoir de négociation au service d’une mission : dévoiler des œuvres et des compositeurs. Voyez comment il a, entre autres, fait connaître la musique de Mieczyslaw Weinberg qui maintenant, enfin, infiltre le « grand » répertoire au point que les opéras de Weinberg sont maintenant produits partout dans le monde ! Finalement ! Grâce à Gidon !

Je ne sais pas si j’aurais un jour cette influence mais à mon échelle, c’est ma mission. Ce n’est pas contre les pièces plus célèbres du répertoire, bien sûr.  D’ailleurs, même chez les compositeurs célèbres il y a du travail à faire. Tout le monde joue le Premier concerto de Tchaïkovski – mais il y a d’autres pièces concertantes de ce compositeur qui sont de grande valeur ! Je travaille à faire mieux connaître sa Fantaisie pour piano et orchestre, par exemple. Personne ne la joue ! Et c’est une œuvre qui se tient très bien, à côté du Premier Concerto ! Pareillement le Troisième concerto, presque personne ne le joue !… Le deuxième concerto, lui-même n’est presque jamais joué – quoi que, Berezovski, or Volodos, ou Matsuev le défendent maintenant. C’est une pièce formidable qui a été délaissée de manière incompréhensible.

Quels sont vos héros en matière de piano ? Vous devez en avoir beaucoup ? 

Tsss… Pas tant que ça en vérité. Vous savez, je suis assez difficile dans mes goûts pianistiques… Je suis assez prétentieux en ce sens… 

J’ai adoré Zoltan Kocsis. C’était ma grande admiration. 

Avec Kocsis, vous pensez que vous avez des points communs en tant que pianiste ? 

J’ai été influencé par lui, c’est vrai. Peut-être par son approche très large de l’instrument … C‘était un pianiste puissant, avec une force de conviction extraordinaire, parfois avec une esthétique un peu rude… Il était très rationnel, ne faisait pas de compromissions… Il était brut dans son Art.  Je lui vouais une telle admiration que longtemps, j’ai eu l’impression d’avoir ses yeux braqués dans le dos quand je jouais ! J’admirais ses enregistrements. J’aurais tellement aimé aller à Budapest jouer avec lui en tant que chef d’orchestre – mais cela n’a finalement pas eu lieu, il est parti si tôt…

Évidemment, Richter a été mon influence majeure, comme pour la plupart des pianistes russes que je connais. Certains préfèrent Gilels à Richter. Il y a toujours eu ce débat, c’est une discussion sans fin…

Sviatoslav Richter et Zoltan Kocsis après un concert. Photo : (c) X – DR

Quelle est la différence entre eux deux ?

C’est un peu comme la différence entre Mars et Vénus, non ? [ Sourire]

Mais vous , vous êtes donc du côté de Richter…

Toujours. Et d’abord parce que je ne suis pas comme lui. On cherche un peu toujours ce qu’on n’est pas !

Pourtant, je pense que j’ai été davantage formé par ma grand-mère dans le sens Gilels ! Elle était très amie avec lui, elle adorait Gilels.  Elle a même enseigné le piano à Elena, sa fille.

Mais moi je préférais, je préfère Richter. J’aime aussi Michelangeli – son style, cette approche  froide… J’aime ce qui n’est pas comme moi ! C’est aussi pourquoi j’ai beaucoup, beaucoup aimé Berezovski quand il était plus jeune, jusqu’à ses 35 ans. C’était un pianiste incroyable. Froid en un sens, lui aussi, mais électrique, puissant. Cela m’attirait beaucoup parce que moi-même j’avais été élevé musicalement dans une direction différente, celle d’un piano chaleureux, chantant… avec cette recherche de l’émotion, de la flexibilité dans le fil du texte, plus idiomatique. Berezovski, si on y pense, n’est pas un pianiste typiquement russe !

Quand on vous écoute, et qu’on vous regarde jouer, on a le sentiment que vous installez votre auditoire dans une sorte de sensation de confort. On aurait envie de vous suivre n’importe où, et dans n’importe quel répertoire, dans n’importe quelle découverte. C’est ce qui m’a jadis frappé, personnellement quand j’ai découvert votre disque des Préludes de Rachmaninov…

C’est un enregistrement désormais assez ancien, réalisé lorsque Vera était encore vivante. Je jouais à cette époque encore dans cette sorte de …

De quoi ? 

De « manière de faire » russe ! Je pense que j’ai pas mal changé depuis. J’ai toujours le même background russe, qui peut être entendu dans mon jeu, et que je ne perdrai jamais. Et j’aime toujours beaucoup ce disque, je dois dire. Mais je suis désormais différent. Je suis parti dans une direction différente. Vous verrez… j’espère que ce récital à Paris vous montrera dans quelle direction ! 

Et maintenant vous vivez à Londres.

Oui. Mais je vais souvent en Russie. Je déplore que l’atmosphère, la situation politique, tout cela ait beaucoup évolué depuis 10 ou 12 ans en Russie. On ne le ressent pas immédiatement dans toute la sphère culturelle. Mais il y a du contrôle, le retour de l’idéologie. Particulièrement dans le domaine du théâtre, par exemple, avec des artistes qui sont bannis, empêchés… L’art est d’ores et déjà affecté. L’atmosphère à Moscou en est changée. 

Quand ma femme Anna et moi nous revenons à Moscou, nous voyons une ville différente de celle dans laquelle nous avons grandi. En atterrissant j’essaie toujours de filer à la campagne directement : là où j’ai grandi, là où se trouvent mes racines familiales, où ma mère et ma grand-mère ont été élevées. Notre maison est très vieille, elle a une centaine d’année. Elle avait été achetée par mon arrière-grand-père pour sa famille, et ma grand-mère a grandi là, à quarante kilomètres de Moscou. Nous avons cinq pianos dans cette maison ! Je m’y ressource.

Anna est pianiste – nous n’avons pas choisi encore, nous ne savons pas bien ce que nous ferons plus tard, ou nous vivrons. Revenir habiter en Russie serait le plus simple, le plus naturel.  À Moscou nous avons tout : nos souvenirs, nos amis, l’attachement à l’histoire de nos familles… Mais quelque chose s‘est évaporé de l’illusion de la liberté qui prévalait dans les années 1990 et 2000, et c’est dommage. Cette époque était certes difficile économiquement, mais il y avait une telle ivresse de vivre à nouveau. Cette joie a disparu peu-à-peu. Un climat différent, des mentalités qui en sont affectées…

Ou se développe le mieux votre carrière à présent ? 

En Europe, et en Asie. Pour l’instant encore peu les États-Unis. Mais je vais davantage au Canada, compte tenu de connexions personnelles et de la Fondation Looking at the stars dans laquelle je suis personnellement engagé.

Et quels sont vos projets discographiques ? 

Le premier album de mon intégrale Prokofiev est paru maintenant, en France, chez Mirare. Le suivant sera également Prokofiev, car nous avons l’intention de faire l’intégrale. Ensuite, ce sera je l’espère le tour enfin des Préludes de Desyatnikov, toujours chez Mirare !

Hannah Krooz
Propos recueillis en août 2018 à Husum (Allemagne)

 Vifs remerciements à Alison Phillips, Agence Kajimoto, pour sa patience et  son aide !


Pour aller plus loin…

SITE INTERNET DE LUKAS

www.geniusas.com

SUR VERA GORNOSTAYEVA

Vera Gornostayeva sur YouTube :
Beethoven – Sonata No. 32 in C minor, Op. 111 – Vera Gornostayeva

Enregistrements audio :

Vera Gornostayeva joue les Trois Sonates de Chopin
Prokofiev: Sarcasmes, Op. 17 & Shostakovich: 24 Preludes
Schubert : Trois Impromptus Op. 90 dans une compilation approximativement réalisée

CD de Vera Gornostayeva disponibles sur le site du label LP Classics :
http://lpclassics.net/catalog/?orderby=popularity

CD disponible sur Amazon :
Brahms, Händel


SUR GAVRIIL POPOV :

Notice Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavriil_Popov_(compositeur)

Plusieurs enregistrements de la musique de Gavriil Popov :
https://open.qobuz.com/artist/583809

SUR VSEVOLOD ZADERATSKI :

– Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Vsevolod_Zaderatski

– Les Préludes et Fugue par plusieurs pianistes dont Lukas Geniusas : https://open.qobuz.com/album/0191018352578

SUR LEONID DESYATNIKOV : 

Lire le texte de Lukas consacré à Leonid Desyatnikov ici-même, traduit en français par Monsieur Croche  ! 

Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Leonid_Desyatnikov

– Disques de musique orchestrale :
https://open.qobuz.com/artist/46725

Une œuvre magnifique pour violon et piano d’après Schubert et pour piano 4 mains dans ce disque, interprétées par Aylen Pritchin et Lukas Geniušas :

– « Emancipation of Consonance »
Le récent disque de Lukas Geniušas consacré à la musique pour piano de Valeri Arzumanov et Leonid Desyatnikov

SUR HEINRICH NEUHAUS
« L’Art du Piano » – le livre de Heinrich Neuhaus

 

 

1, 2, 3…, Solal ! – Un entretien avec Martial Solal

Le 23 janvier 2019, Martial Solal improvisera aux Concerts de Monsieur Croche, revenant Salle Gaveau où il donna jadis, en 1962 et 1963 des concerts en trio restés fameux, avec Daniel Humair et Guy Pedersen.
Solo, duo, trio… À plus de quatre-vingt-dix ans, Martial Solal reste fidèle à ses trois formules de prédilection. Dans une interview à bâtons rompus accordée pour Jazz Magazine N°702 à Thierry P. Benizeau et Franck Bergerot, qui découvrirent le jazz lors de ses concerts il y a près d’un demi-siècle, il s’en était expliqué en janvier 2018.

  • Par Thierry P. Benizeau et Franck Bergerot

En partenariat avec 
Le 23 août 1927 à Alger naissait Martial Solal. De son aversion pour le solfège contractée auprès de la professeure de piano de son enfance naquit un goût pour l’improvisation qui l’amena des brasseries algéroises à Paris. Figure omniprésente du Club Saint-Germain à partir de 1953 et non content d’y accompagner les plus grands jazzmen américains, il devint un improvisateur d’une singularité pleine d’esprit, vénérée jusqu’aux Etats-Unis où il se rendit pour la première fois en 1963, à l’affiche du Newport Jazz Festival et de l’Hickory House de Manhattan.

Composant pour le cinéma, le big band et même le symphonique, c’est surtout dans le domaine du trio qu’il s’est imposé en remettant en cause les conventions du genre dans les années 1960, avant de multiplier duos et solos à partir des années 1970. Amateur de calembours lorsqu’il s’agit de donner un titre (Thème à tics, Averty c’est moi, Leloir est cher), il transposa cet art dans le domaine musical avec une imagination sans limites. En décembre 2017, il en donnait encore l’illustration en compagnie des frères Moutin, ses fidèles partenaires depuis quinze ans, lors d’un concert privé célébrant son quatre-vingt-dixième anniversaire alors qu’il revenait d’enregistrer un nouveau disque solo, “Live in Gütersloh”, que sortait “Masters in Bordeaux”, en duo avec David Liebman, et qu’était annoncé l’inédit “Unreleased 1966 Los Angeles Sessions”. En novembre 2018, Martial Solal a fait paraître chez JMS « Histoire Improvisées ».

 

Jazz Magazine – Depuis combien de temps n’aviez-vous pas donné de concert solo ?

Martial Solal – J’en avais donné un à Strasbourg en avril dernier, et un en 2011 à la Bibliothèque du Congrès de Washington. Ce dernier est sorti en disque, mais je n’ai pas aimé du tout. J’étais trop en forme, trop excité. À la suite de quoi, je suis resté un an sans toucher mon vieil ami [il désigne son piano Kawai], jusqu’à ce que Jean-Charles Richard me suggère de jouer avec David Liebman. Nous nous sommes produits au Sunside, à Bordeaux, à Radio France… J’hésite cependant à continuer. Les concerts se font plus rares et lorsqu’ils sont trop espacés, c’est difficile de remettre la machine en route. A contrario, depuis quelques années, peut-être justement parce que les concerts sont plus rares, dès que je suis au piano, je parviens à une concentration formidable, à m’extraire du monde. Ainsi mon concert de Gütersloh, j’en suis très content. Je crois que c’est mon meilleur. J’étais bien physiquement, le piano me convenait et puis, je me disais que c’était peut-être mon dernier concert.

J.M. : Qu’est-ce qui vous fait juger de la qualité d’un concert ?

M.S. : L’accueil du public peut être indicatif, mais si mon épouse me dit s’être endormie, c’est mauvais signe. Comme si mon jeu dépendait de la qualité de son sommeil de la veille ! [Rires partagés avec Anna Solal, son épouse, qui assiste à l’entretien] En sortant de scène, on ne sait pas vraiment, sauf si l’on a vraiment mal joué. Le plus catastrophique, c’est le manque de concentration. Autrefois, il m’arrivait de m’égarer dans mes pensées et, dans ce cas, mon jeu devient automatique, sans intérêt. La concentration, c’est être là, plus rien d’autre n’existe : que vous ayez un rhume ou mal au dos, vous l’oubliez. Lors du concert solo de Strasbourg par exemple, j’étais anémié, crevé, j’ai dû me rendre à l’hôpital aussitôt après, pour des transfusions mais, pendant le concert, j’étais un autre. J’ai parlé au public beaucoup plus que d’habitude, j’ai fait le clown et, une fois au piano, la concentration était telle que plus rien d’autre n’existait.

J.M. : Et cette concentration se manifeste-t-elle de la même façon en trio ?

M.S. : Un concert solo, c’est comme rédiger un roman. On a beau avoir un certain métier, connaître le premier chapitre et les personnages, on est seul devant sa table de travail et sa page blanche. En trio, il y a les autres, c’est plus détendu parce que la responsabilité est partagée, même si ça n’exclut pas l’exigence en matière d’organisation dramatique, de diversité. Au fil des années, je me suis lassé de la routine des chorus qui se succèdent d’un soliste à l’autre et j’aime varier les plaisirs, laisser par exemple quelques mesures à François Moutin puis l’interrompre tout à coup. Depuis quinze ans qu’il existe, notre trio avec son frère Louis est tellement rodé ! Mais ils ne sont pas toujours libres. En octobre 2016, à l’Opéra de Lyon, j’ai fait venir Mads Vinding, le bassiste danois, et Bernard Lubat, qui est un très bon batteur.

J.M. : Comment s’est faite la rencontre avec David Liebman ?

M.S. : On a correspondu à distance, échangé quelques partitions originales, retenu les plus faciles à mémoriser et, à son arrivée, nous avons survolé quelques titres au Conservatoire de la rue de Madrid, à Paris. On s’est revu chez moi à Chatou pour déchiffrer les originaux. David est exactement le type de musicien que j’aime, qui connaît toute la tradition du jazz, mais qui peut aussi aller vers l’improvisation libre ou la musique contemporaine. Lorsque l’on s’est retrouvés au Sunside, il ne nous restait qu’à dresser une liste de standards dont on a conservé la tonalité usuelle sans autre concertation. Dave appréhendait un peu, sachant que j’avais joué trente ans avec Lee Konitz. Il se demandait comment j’allais comprendre son jeu, mais trois secondes ont suffi pour balayer cette inquiétude.

J.M. : En solo, vous prenez plus de liberté avec les tonalités…

M.S. : J’aime les changer en cours de route, faire des incursions de l’une à l’autre, là où la musique m’entraîne. Je m’ennuie vite. J’aime la nouveauté, la fraîcheur, ce qui m’incite à quelques folies à mes risques et périls. À Gütersloh, j’ai joué un medley de thèmes d’Ellington et, malgré moi, au milieu de Caravan est apparu un autre thème de Duke. Là, la difficulté n’est pas d’aller ailleurs mais de savoir revenir, de donner une cohérence au tout. Lorsque l’on prend ce genre de risque, on sait qu’il va falloir imaginer très vite une solution. Ça suppose technique, réflexe. Le réflexe, c’est la première qualité qu’on attend d’un jazzman. En trio, avec les Moutin, on se connaît tellement que l’on peut ralentir ou accélérer de façon impromptue. Ils sont très rompus à l’exercice. Ce sont tous deux des matheux au sens propre ! Néanmoins, c’est souvent le pianiste qui décide, qui tire le fil conducteur. Même en duo. Avec David, il me semble que c’est souvent moi qui donnait la direction, en posant tel ou tel accord, ou en introduisant un passage harmonique non prévu. Et, presque d’un commun accord, on le fait durer, sans rien dire à personne, peu importe le nombre de mesures. Avec le pianiste Jean-Michel Pilc, en décembre 2016 au Sunside, lors du premier set du premier jour, j’ai eu la sensation que chacun voulait décider de la marche à suivre. À l’entracte, le plus amicalement du monde, on a convenu que l’on ne pouvait pas être deux à décider, qu’il fallait que l’on s’écoute plus. Si vous jouez Body And Soul de façon conventionnelle, ça ne pose aucun problème. Mais si vous introduisez des passages rubato, allongez ou réduisez des séquences, quelqu’un doit sinon prendre la direction, du moins précéder. Il peut arriver que l’autre ne suive pas et que l’initiateur doive passer la marche arrière.

J.M. : Avec Lee Konitz, le musicien avec lequel vous avez le plus joué en duo, c’est la même stratégie ?

M.S. : Avec Lee Konitz, comme avec Dave, j’ai presque toujours donné l’orientation. Evidemment, je ne vais pas lui mettre des bâtons dans les roues, si j’entends qu’il veut faire autre chose. On se connait tellement ! En 2005, à Londres, j’ai joué de façon imprévue avec Wayne Shorter. J’ai compris, un peu tard, qu’il ne voulait pas de tempo. Moi, je tiens toujours au tempo, au moins à un moment donné. Si j’avais compris plus tôt qu’il tenait à jouer totalement rubato, sans carrure rythmique, ç’aurait été plus satisfaisant. Jouer rubato ne me pose pas de problème particulier. Jouer un chorus intéressant en tempo sur la grille d’I Got Rhythm est beaucoup plus difficile que d’improviser librement, même si les deux situations exigent un vrai bagage musical. Mais le vrai challenge à mes yeux, c’est d’arriver à se renouveler sur canevas harmonique simple, parce que tout ayant été dit, il faut se montrer réellement inventif pour rester captivant. C’est là que la liberté se joue.

J.M. : Depuis les années 1990, les musiciens ont beaucoup complexifié la métrique du jazz. À l’écoute, par exemple, de votre concert à Antibes en 1974 (“Jazz à Juan”, SteepleChase), dans la façon dont vous déroutez le public, on pourrait entendre des prémisses de cette évolution alors que votre approche des standards paraît plus classique avec David Liebman…

M.S. : Avec David, peut-être que l’on ne se connaissait pas encore suffisamment. Pourtant, on n’a cessé de se surprendre mutuellement. À Antibes, on ne se posait pas la question en ces termes. La rythmique jouait les quatre temps et il se peut que, à l’intérieur de ça, soient survenues des illusions rythmiques, ou peut-être même des erreurs de notre part, parce qu’il nous arrive aussi de nous casser la figure. Mais il n’y avait aucun parti pris de nouveauté sur ce plan. Je me souviens que l’on était très excités et très concentrés. Dans les années 1950, le public s’ennuyait vite. On ne pouvait pas jouer de ballade, à moins d’être vraiment génial et que ça ne dure pas trop. Pour plaire, il fallait mieux jouer vite et fort.

Aujourd’hui, le public contemporain est plus ouvert et plus préparé à entendre des choses difficiles. Ça offre plus de liberté aux musiciens, au-delà du simple souci de plaire. Quant à la question des mesures complexes, c’était un effet de vogue il y a quelques années, presque une obligation qui me semble être passée de mode. À part le trois temps, la valse, je n’ai jamais aimé les mesures impaires. Il me semble que c’est difficile de faire swinguer un sept temps. En revanche, placer des équivalents de cinq ou sept temps dans une mesure à quatre temps, c’est dans la nature du jazz.

J.M. : Tout en étant un moderniste et un ennemi de la redite, vous êtes donc resté très attaché aux valeurs d’un jazz de tradition.

 M.S. : La tradition du jazz, c’est d’improviser sur les harmonies en essayant de swinguer à quatre temps. Pour cela, il est nécessaire de commencer par copier les maîtres plus anciens. Comme eux j’ai fait la pompe pendant pas mal d’années. Chaque innovation constitue une avancée qui ne doit pas avoir pour but de remplacer ce qui a précédé en l’oubliant. J’ai été réticent à l’avènement du free jazz, non pas pour ce qu’il était, mais parce que les tenants de cette musique voulaient faire table rase du passé pour exister et faire du “moi je”. Ce qui n’occulte pas à mes yeux leur apport dans le domaine de la quête de liberté. Les meilleurs d’entre eux sont restés, soit en revenant à la régularité du tempo, soit en additionnant leur apport aux acquis du passé. En dépit des libertés que j’y prends, l’inédit “Unreleased 1966 Los Angeles Sessions” est très marqué par le middle jazz. Je suis un enfant du middle jazz. J’ai commencé par ça, en jouant avec Michel Attenoux, Maxime Saury, Bill Coleman, une musique qui n’était pas encore du bebop.

J.M. : Dans les années 1960, jusqu’en 1975, vous avez privilégié les compositions originales puis, à partir de 1975, les standards ont remplacé les originaux.

M.S. : Lorsque tout le monde jouait les standards, j’aspirais à autre chose. J’ai toujours eu en tête d’écrire de la musique. Je suis entré à la SACEM à dix-huit ans, dès l’âge légal. Ça faisait chic d’être compositeur, alors qu’avouer que l’on était musicien, pianiste de jazz… Imaginez celui qui était batteur ! Je me suis donc mis à jouer des originaux, ce qui m’a permis, à partir de la Suite en Ré bémol, en 1959, de développer un répertoire, jusqu’au trio à deux contrebasse, avec Gilbert Rovère et Jean-François Jenny-Clark qui reposait sur un ensemble de morceaux spécifiques [“Sans Tambour ni trompette”, 1970]. Dans les années 1970, tout le monde ne jouait plus que ses propres compos ou jouait free. Alors, je me suis remis à jouer des standards, voilà ! [rires] Il me semblait que le public serait plus à l’aise et m’entendrait mieux sur un répertoire connu de lui. C’est l’époque où j’ai commencé à jouer beaucoup avec Lee. Notre répertoire tenait sur une petite page, une dizaine de morceaux, qui nous a permis de nous renouveler pendant trente ans.

 J.M. : Sur quoi repose cette complicité privilégiée avec Lee Konitz ?

 M.S. : Lee Konitz et moi, nous avons le même âge à trois mois près. Je suis du 23 août, il est du 13 octobre. C’est le hasard qui nous a fait nous rencontrer. Je l’ai croisé une première fois lors de sa venue à Paris en 1953 avec le big band de Stan Kenton. Les musiciens venaient faire le bœuf au Club Saint-Germain. On était tous très admiratifs de ce style West Coast, comme on l’appelait alors, très différent du bop. Lee était jeune et beau et il jouait beaucoup de notes, beaucoup plus que par la suite. On a vraiment fait connaissance beaucoup plus tard, en 1968 à Ljubljana où nous jouions à la même affiche. À la sortie du concert, il m’a dit : « On devrait jouer ensemble un de ces jours. ». C’en est resté là, mais trois ou quatre ans après, ça s’est présenté. Et comme, à deux, on n’était pas cher, on s’est mis à jouer partout, dans des crêperies comme dans des salles concerts. C’était une époque très sympathique, mais on courrait après l’argent pour vivre.

Lee est quelqu’un de complexe, mais je l’adore bien que nous soyons très différents. Lui, par exemple, il change souvent de religion. Lors du dernier concert que nous avons donné ensemble, il m’a demandé : « De quelle religion es-tu maintenant. ». À cette question un peu bizarre, je lui ai répondu : « Je ne sais pas… comme toi. ». Il m’a dit : « Ah non, moi j’ai changé… », mais il n’a pas précisé. Dans sa tête, il y a un futur, il y a un dieu, ça ne fait aucun doute, il croit à des choses auxquelles j’ai renoncé. Au quotidien, il n’a jamais eu de téléphone portable, ni de fax, ce qui rend tout très compliqué. C’est pourquoi il me téléphone tout le temps. C’est le seul moyen que nous ayons de nous parler. Mais c’est une personnalité qui m’intéresse et nous avons beaucoup de goûts en commun, qu’il s’agisse de musique ou de choisir un restaurant.

J.M. : Vous souvenez-vous d’un compte rendu de l’un de vos concerts avec Lee Konitz à Bougival intitulé Le Lièvre et la tortue et paru dans Jazz Hot ? Le lièvre, c’était vous évidemment !

M.S. : Ça me dit quelque chose. J’étais insupportable. Jusqu’à une époque récente, j’ai toujours eu l’impression de jouer trop. Lee m’a raconté que lorsqu’il lui avait fait écouter notre duo, Chick Corea avait dit qu’il n’avait jamais entendu un saxophoniste accompagner si bien un pianiste. J’ai néanmoins une interprétation différente : mon jeu en duo se réfère aux sonates violon-piano. Ecoutez celles de Maurice Ravel et de Georges Enesco : les deux parties sont entièrement imbriquées et le pianiste ne s’y trouve pas confiné en position d’accompagnateur. S’il s’agit d’un duo de saxophones, ou même saxophone-batterie, on n’exige pas de l’un des deux de s’assujettir à un rôle d’accompagnateur. Dave Liebman a l’habitude des duos et, même si avec Richard Beirach, son partenaire de prédilection, le piano est plus en retrait que je ne le suis, il a le sens de cette réciprocité. Tout dépend de la personnalité avec qui l’on dialogue. Avec Toots Thielemans ou Stéphane Grappelli, ç’aurait été déplacé de jouer comme avec David ou Lee. J’aime beaucoup jouer avec Eric Le Lann, et c’est encore différent parce qu’il joue d’un instrument très sonore. Il n’y a pas de règle, seul compte le résultat.

J.M. : Au piano, vous semblez toujours avoir la vivacité du lièvre et ignorer vos quatre-vingt-dix ans.

M.S. : Chaque matin, je me réveille sans y penser, et quand j’en prends conscience, c’est la fin du monde. Au sens propre, tout peut s’arrêter pour moi demain et c’est terrible. Et en même temps, je suis content d’avoir tenu jusque-là. La plupart des gens meurent à quatre-vingt-neuf ans, c’est la grande mode. Même si j’étais mort à quatre-vingt-neuf ans et onze mois et demi, on aurait dit que je suis mort à quatre-vingt neuf ans. J’aurais été très vexé ! Il y a mille choses que je voudrais faire, mais je n’ai plus le temps ni l’énergie. Parler c’est facile, je suis assis, mais dès que je me lève, mon âge vient se rappeler à moi. Le plaisir de jouer est toujours là, c’est le désir qui fait parfois défaut. À Gütersloh, mon dernier concert jusqu’à nouvel ordre, j’étais heureux comme un prince. J’entendais ce que je jouais et je me disais « quelle belle musique ! ». Ce medley de thèmes de Duke Ellington, c’était un miracle, parce qu’il survenait des choses malgré moi. Le hasard ou la chimie qu’on a dans la tête à ce moment-là !

J.M. : Vous avez beaucoup souffert du peu de reconnaissance du monde de la musique savante pour le jazz. Cette amertume s’est-elle estompée avec le recul de l’âge ?

M.S. : Le temps a passé, et pourtant je dois dire que la “honte” d’être musicien de jazz ne m’a jamais totalement quitté. Même aujourd’hui, je préfère dire « je suis pianiste » ou « je suis concertiste ». Si je dis « je suis pianiste de jazz », je risque de n’être pas pris au sérieux par les gens qui ne connaissent rien au jazz. Selon la façon dont je me présente, l’attitude des gens ne sera pas la même. C’est plus qu’un problème d’amour propre. C’est très humiliant d’avoir encore à défendre cette musique que je considère comme un art à part entière. Les musiciens classiques sont loin d’avoir compris ça.

J.M. : Il existe pourtant une noblesse attachée au statut de musicien de jazz dont il se sent déchu lorsqu’il doit prêter son talent à la variété pour gagner sa vie. Ça vous est arrivé souvent ?

M.S. : Au début, pour survivre, j’ai souvent dû laisser le jazz de côté. C’est ce qui s’appelle faire le métier. J’ai fait ça pendant des années et je n’ai pas du tout trouvé ça drôle.  Je connaissais La Cumparsita, les tangos à la mode, le répertoire des bals et toutes ces obligations de la vie de musicien à tout faire. Je me souviens que lorsque j’étais en Algérie, encore tout jeunot, il m’est arrivé d’accompagner l’accordéoniste Gus Viseur. Comme il avait la réputation d’aimer le jazz, je me suis cru autorisé à prendre des libertés et je me suis amusé à reprendre ses phrases derrière lui. Il m’a aussitôt réprimandé et je me suis mis à pleurer.

J.M. : Le jazz s’est longtemps exercé dans des conditions difficiles. C’était une musique de la nuit, très affectée par les problèmes de drogue. Vous y êtes-vous trouvé confronté ?

M.S. : J’ai fait une tournée avec Chet Baker, en 1955, à une époque où il était drogué à mort. Il y avait le contrebassiste Benoît Quersin, le saxophoniste et flûtiste Bobby Jaspar, le batteur Jean-Louis Viale et le guitariste René Thomas. C’est la seule fois de ma vie où l’on m’a incité à prendre de l’héroïne, dans le car du retour vers l’hôtel. Pour leur faire plaisir, j’en ai mis un peu sur mon doigt. Ça ne m’a rien fait du tout et j’ai été déçu. Je crois que je m’y suis mal pris, mais je n’ai pas eu envie de recommencer et c’est une chance de ne pas être entré dans leur jeu. Pendant la pause, je voyais Bobby Jaspar faire chauffer sa cuillère à café, se prélever du sang pour dissoudre l’héroïne avant de se le réinjecter dans les veines. C’était très impressionnant de découvrir ces pratiques. Ça n’était même pas pendant la pause, mais dans les coulisses, pendant un chorus de quelqu’un d’autre. Il n’était même pas gêné, c’était tout naturel, sa vie en dépendait. Je les aimais vraiment beaucoup ces musiciens, ils m’ont fait aimer la Belgique. C’était de vrais artistes et j’ai conscience de la chance que j’avais de jouer avec eux. Bobby Jaspar était quelqu’un de si intelligent et si cultivé. Il avait fait des études d’ingénieur. Il cherchait tous les moyens pour sortir de la drogue, se renseignait sur les produits de remplacement. Dès qu’il avait connaissance de nouvelles pilules, il parlait d’essayer. Ils sont tous morts autour de cinquante ans. C’est trop jeune pour mourir.

 J.M. : La honte d’être musicien de jazz s’est souvent associée chez vous à la honte de n’être considéré que comme un “jazzman français”. Vous avez pourtant acquis un certain renom aux Etats-Unis.

M.S. : J’ai joué une vingtaine de fois aux Etats-Unis. La première en 1963, à Newport. Ce qui m’a d’abord surpris, c’est la connaissance que le public avait des standards. À l’époque, je jouais beaucoup d’originaux. J’ai fait apprendre par cœur à Paul Motian et Teddy Kotick ma Suite pour une frise. Ils ne lisaient pour ainsi dire pas la musique et ont dû apprendre par cœur, ainsi que d’autres morceaux assez compliqués, mais quand on les a joués à Newport, ces morceaux-là étaient accueillis fraîchement, par rapport aux standards. C’était un bon public mais, en 1963, il n’était pas mûr pour écouter Suite pour une frise. On a aussi joué à l’Hickory House, qui était assez grand par rapport à d’autres clubs. Les gens pouvaient y dîner et j’y ai rencontré une foule de musiciens que je ne pouvais aller écouter, parce que je jouais tous les soirs. Un de mes chocs, ça a été de voir Teddy Wilson que je considérais comme l’un de mes modèles. Nous avons parlé et j’ai pu lui dire mon admiration pour lui depuis mes débuts. Il était très modeste, comme s’il avait été un inconnu. J’ai aussi rencontré Duke Ellington et Thelonious, des dieux pour moi, et j’ai découvert qu’ils m’auraient tout aussi bien admis dans leur panthéon.

J.M. : Sur vos premiers enregistrements américains, Paul Motian joue d’une façon qui a dû vous surprendre. Y étiez-vous préparé ?

M.S. : J’ai en effet été très surpris. C’était très moderne. Dans les quatre-quatre notamment [alternance de solistes toute les quatre mesures, NDLR], il fallait que je m’accroche pour ne pas me tromper, parce qu’il jouait des choses très inattendues. Un peu comme si son “manque” de technique, lui faisait jouer des choses faciles techniquement mais intellectuellement très compliquées. Ça m’est arrivé deux fois dans ma vie de devoir me cramponner ainsi au tempo. La première fois, c’était dix ans auparavant, lors de mes premières jam sessions au Club Saint-Germain avec James Moody, lorsque l’on jouait Cherokee à un tempo d’enfer. Dans les années 1950, chaque set comportait un morceau joué sur un tempo infernal. Le pianiste pouvait à la rigueur s’en sortir, mais les pauvres batteurs et bassistes, ils étaient achevés par des solistes qui jouaient cinquante chorus pour s’amuser. Je ne regrette pas ces tempos, ils ne laissent pas le temps penser et vous condamnent aux clichés.

J.M. : Vous avez collaboré avec Marius Constant, vous jouez d’un instrument marqué par une longue tradition européenne… Quelle relation entretenez-vous avec le monde de la musique classique ?

M.S. : Mon amour, c’est la musique de jazz. J’ai essayé de m’intéresser à la musique contemporaine mais sans beaucoup y adhérer. J’ai écouté de nombreux concerts de Iannis Xenakis, de Karlheinz Stockhausen. Je reconnais que ça a fait bouger les choses mais, soyons honnêtes, je suis né avec le jazz pour ainsi dire, je connais le reste moins par goût que par nécessité. Pour simplifier : j’aime les gens du classique qui aiment le jazz. Marius Constant c’était son cas. Par exemple Olivier Messiaen qui détestait le jazz, ou Pierre Boulez, je n’aurais pas pu me lier d’amitié avec eux. Ça ne m’empêche pas d’aimer certaines de leurs musiques, surtout Messiaen. Luciano Berio aussi s’est intéressé au jazz. Mais je ne connais pas tout le monde. Je ne suis pas très cultivé finalement : en matière de musique classique je connais ce qui m’a servi à apprendre à jouer du piano. Je vais vous montrer mes Etudes de Chopin. [Il fouille dans son tabouret de piano et en ressort des liasses proches de s’effriter.] Regardez dans quel état elles sont. Je les ai d’ailleurs rachetées il y a quelques jours. Elles m’ont fait beaucoup souffrir. C’est ce que j’ai le plus travaillé finalement. J’ai plein d’autres partitions classiques mais elles sont en bien meilleur état.

J.M. : Comment vous préparez-vous techniquement à un concert ?

M.S. : Pour préparer un concert, je fais ce que j’ai toujours fait : la méthode Hanon, des gammes et des arpèges, souvent en improvisant d’une main et en jouant un exercice de l’autre, des choses simples. À une époque, j’ai voulu progresser techniquement et je me suis mis à travailler toutes ces choses difficiles que vous voyez là [il montre des partitions à côté du piano, notamment du Ravel]. J’avais demandé à des amis de m’indiquer ce qu’il y avait de plus difficile. On m’a donné la Toccata de Schumann, une toccata de Prokofiev. Ce sont des os, comme on dit, mais je les ai travaillés 4 à 5 heures par jour. Pas assez cependant pour les jouer en concert. J’ai toujours été mort de trac quand il fallait jouer des trucs écrits. Pourtant, j’ai de la mémoire, mais pas pour ça. La musique écrite me fait peur. Néanmoins, le travail de ces partitions m’a fait vraiment progresser. Depuis des années, je joue de une heure à une heure et demi, des gammes des arpèges, en “appuyant sur les touches”.

J.M. : Qu’avez-vous appris de vos confrères du classique ?

M.S. : Je n’ai jamais eu de professeur mais j’ai rencontré beaucoup de concertistes classiques avec qui j’essayais d’apprendre juste en parlant avec eux. J’aime leur contact. J’ai notamment beaucoup appris lors d’un dîner avec le pianiste Pierre Sancan. J’ai tiré parti du peu que j’ai cru en comprendre. Je n’y ai pas gagné en vélocité, mais du point de vue du son. Dans ces enregistrements inédits de 1966 à Los Angeles que publie Fresh Sound ces jours-ci [“Solo Piano, Unreleased 1966 Los Angeles Sessions”], la technique est par moment étonnante – j’avais 39 ans et beaucoup d’énergie –, mais il n’y avait pas le son que j’ai acquis après avoir rencontré Pierre Sancan, quarante ans plus tard, qui m’a fait comprendre la nécessité d’appuyer sur les touches.

Ma qualité principale ce n’est pas le son. Tout le monde a un son. Manuel Rocheman a un bien plus beau son que moi. Il n’y a pas beaucoup de pianistes dont j’admire le son, mais chez lui, il y a cette profondeur de l’appui, ce toucher, unique à mon avis. J’ai bien aimé le son de Gonzalo Rubalcaba. Et puis il y a beaucoup de pianistes classiques dont j’admire le son. Mon préféré, c’est Éric Ferrand-N’Kaoua, mon ami qui a enregistré mes études classiques et qui s’intéresse beaucoup au jazz. Il est capable de jouer tant Art Tatum relevé note à note que des choses que j’ai écrites pour lui. Et lorsqu’il joue Debussy, c’est un très sérieux pianiste.

Propos recueillis par
Thierry P. Benizeau et Franck Bergerot
pour Jazz Magazine 
www.jazzmagazine.com

Portraits couleur et mains de Martial Solal : (c) Jean-Baptiste Millot 


Au sommaire du numéro de novembre de notre partenaire Jazz Magazine, disponible dans tous les kiosques, physiques et numériques : 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier : Aretha Franklin

On ne compte plus les chansons de la regrettée Aretha Franklin passées à la postérité. Mais l’incroyable épopée musicale de cette chanteuse, pianiste, auteure et compositrice hors norme ne se limite pas à ses tubes en or massif, et sa discographie recèle bien des trésors oubliés à (re)découvrir d’urgence. À travers un dossier exceptionnel de 30 pages entre gospel, soul et jazz, Jazz Magazine a sélectionné 50 faces connues et méconnues de la Queen Of Soul. Soixante ans d’histoire analysés et commentés avec tout l’amour que mérite cette artiste d’exception.  

Hommage : 
Charles Aznavour 
Entretien : 
Vincent Peirani 
Entretien : 
Cecile McLorin Salvant 
Événement :
Art Ensemble of Chicago 
Le guide : 
Nouveautés, rééditions, livres, dvd
Le « live » :
Clubs, concerts, radio, internet, télévision
Story : 
Nø Førmat! le label bien nommé
 
 

Le messager. Une rencontre avec Vladimir Feltsman

PAR HANNAH KROOZ

Depuis trente ans, Vladimir Feltsman nous envoyait des cartes postales sous forme de disques, et nous n’y répondions pas. Alors, à l’occasion de son prochain récital à Paris le 10 octobre prochain — le premier semble-t-il depuis 30 ans — on a voulu essayer de saisir au plus près l’essence de cet artiste resté si loin de nous, si longtemps, alors qu’il est pourtant un maître du piano contemporain, un phare, même,  en raison de l’importance de son enseignement.

Ça sent l’orage, un dimanche après-midi de juillet à Manhattan. Vladimir Feltsman y donne à 16 heures un récital à Hunter College, devant une salle bondée. Au programme, Arabesque et Kreisleriana de Schumann enchaînés en première partie, puis un bouquet de Mazurkas de Chopin. Et pour conclure, enchaînée elle aussi mais aux Mazurkas, la 3e Ballade venue remplacer au dernier moment la 4e.

L’interprète aux cheveux gris coupés ras, aux yeux bleus perçants et doux, en impose : apparence un rien glaçante, au moins réservée, bel homme, belle prestance.

Sur scène, Feltsman est peu démonstratif, à un point peut-être dérangeant pour un public qui ne saurait jouir des émotions sans voir l’artiste en mimer les signes. Pourtant, le voyage que propose Feltsman à travers les Mazurkas est de ceux qu’on n’oubliera pas : retenue extrême du rubato sans jamais brider l’émotion, galbe de la ligne finement dessiné, et toujours un chant original et passionnant.

On attend avec impatience le disque qui paraîtra bientôt. Tout chez Feltsman indique l’autorité, la maîtrise, annonciatrices d’une vision nette du chemin qu’il suivra au  fil du discours. Un artiste qui ne laisse à l’évidence rien au hasard, mais conduit son auditoire à l’aventure, en puisant dans une santé technique magnifique.

Il nous dira plus tard : « Les œuvres me dictent leur désir. Elles sont le message. Je ne suis que le messager ». C’est cela : pas la moindre excentricité, pas la moindre coquetterie, et pourtant un jaillissement musical foisonnant.

***

La France a découvert Vladimir Feltsman à l’occasion du Concours Marguerite Long, dont il a remporté le Grand Prix en 1971.

On l’a retrouvé ensuite, après un long silence, à la rubrique « Affaires étrangères » des journaux : il y figurait comme l’un des Refuzniks les plus médiatisés des années 80.

Son histoire comporte des anecdotes dignes d’un roman, demeurées fameuses : l’aide constante que lui apporta Arthur Hartman, Ambassadeur des Etats-Unis à Moscou au cours de ses années de bannissement, en l’invitant à donner des concerts à sa résidence ; le sabotage par le KGB un jour, du piano de l’Ambassade. Et puis finalement l’autorisation d’émigrer aux USA grâce à Reagan sur fond de Perestroïka débutant. Le premier concert aux USA enfin, pour les Reagan à la Maison-Blanche, le premier récital à Carnegie Hall en 1987…

Pendant trente ans très peu de concerts en France, mis à part deux ou trois concertos dans le cadre de tournées avec ses amis Gergiev ou Tilson Thomas.

Notre entretien avec ce « messager » dessine un portrait infiniment sensible, en décalage avec l’image qu’il pourrait dégager au premier abord.

Vous n’avez jamais eu la tentation de retourner vivre en Russie, quand le système soviétique est tombé  ?

Non, absolument pas. J’ai déjà deux maisons, assez pour m’occuper. Je ne passe pas beaucoup de temps en Russie, je vais seulement y jouer. Ma vie est ici, maintenant !

Quand êtes-vous retourné en Russie après votre exil ?

J’ai quitté la Russie en 1987 et j’y suis retourné pour la première fois cinq ans plus tard, en 1992. C’était encore des années très complexes, très turbulentes, très chaotiques. L’Union soviétique s’était effondrée. Je n’ai pas été invité officiellement, mais par un ancien camarade devenu Directeur du Bolchoï et de la grande salle du Conservatoire à Moscou, pour quelques concerts. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai pu réaliser cet enregistrement « live » des Variations Goldberg, qui figure toujours au catalogue. J’ai aussi dirigé des concerts. Depuis, je suis retourné en Russie à de nombreuses reprises, en particulier à Saint Petersbourg. Je joue régulièrement en Russie, l’année dernière encore à Moscou où j’ai dirigé entre autres les Virtuoses de Moscou. Par ailleurs, depuis mes études de direction d’orchestre, je suis resté très ami avec Valery Gergiev et Yuri Termikanov.

 

 » J’étais devenu une non-personne « 

 

Quelque chose s’était donc cassé quand vous êtes parti ?

Non ! Mais je suis parti pour de bonnes raisons, je crois, de mon point de vue… J’ai quitté la Russie parce que je ne voulais pas être contrôlé par le gouvernement, par des gens qui n’avaient rien à faire de la musique et prétendaient me dicter ce que je devais faire, où je devais aller. Ce ne fut pas une réaction égoïste, mais purement artistique, vous comprenez ?  C’était simplement meilleur pour moi, en tant que personne, musicien, artiste, d’être en dehors de l’Union Soviétique. Vous savez, pendant les huit dernières années je ne pouvais plus ni jouer ni enregistrer, mes disques étaient interdits à la radio… J’étais devenu une non-personne. Mon nom n’existait plus.

Comment avez-vous fait pour survivre à ces années d’exil intérieur ?

Sur le papier, j’étais encore un soliste de l’Orchestre Philharmonique de Moscou, ce qui veut dire que je percevais une minuscule pension — 120 roubles par mois, ce qui était presque rien. Par chance j’avais constitué par goût, avant ma disgrâce, une belle bibliothèque de bibliophile, sans doute l’une des plus importantes de Moscou, avec beaucoup de premières éditions, de livres rares. Je les ai peu à peu vendus, ce qui nous a permis, à moi et ma famille, de survivre. Ce n’était pas le luxe, non, mais on n’a pas eu faim.

Quelle a été l’attitude de vos collègues et confrères à cette époque ?

Oh, vous savez, rien de bien méchant — la nature humaine, quoi. Certaines personnes étaient effrayées à l’idée même de me saluer, d’autres non. C’était à l’époque le scénario que vivaient tous ceux qui voulaient quitter l’Union Soviétique. Je n’en ai jamais été personnellement affecté, consterné.

Vladimir Feltsman, Rosalun Tureck, Nancy and Ronald Reagan, The White House, September 27, 1987
Vladimir Feltsman, Rosalyn Tureck, Nancy and Ronald Reagan, The White House, September 27, 1987

Vous avez été d’une certaine manière un enjeu de la politique diplomatique entre les USA et l’Union Soviétique, à l’époque…

C’est grâce à Reagan que j’ai pu partir. Il a arrangé l’affaire avec Gorbatchev. C’est aussi simple que cela. Nancy Reagan, sa femme, a été active aussi. Nous sommes d’ailleurs restés proches des Reagan jusqu’à leur disparition. Je ne peux pas dire amis, mais on est resté en contact amical après son départ de la Maison Blanche, je les ai visités chez eux à Los Angeles jusqu’à leur disparition. C’était une relation de grande qualité, qui fut décisive. Sans eux, que serais-je devenu ?

Comment voyez-vous la manière dont les choses ont évolué en Russie après le communisme ?

En Amérique, en France, en Israël, en Russie… Tout ce qui touche à la politique c’est… Bref. N’en parlons pas, je préfère.

Alfred Schnittke et Vladimir Feltsman - Photo : X - DR
Alfred Schnittke et Vladimir Feltsman : deux amis.Feltsman a créé à New-York en 1988 la Première Sonate de Schnittke. – Photo : X – DR

Et donc, vous débarquez aux USA en 1987 et vous devez reconstruire votre vie.

Oh… C’était trop de tout pour moi. Trop de politique, trop de tapage. C’était la fin de la Guerre froide, malgré Gorbatchev déjà au pouvoir. J’ai été l’un des derniers exilés à avoir bénéficié, si je puis dire, d’un type de publicité plus politique ou sensationnelle qu’artistique. Je n’ai jamais aimé cette publicité-là — et c’est peu dire. Je n’ai pas été un activiste des Droits de l’homme, ni un héros. Mais la presse, les mass-médias, ont besoin de coller des étiquettes réductrices, simplificatrices sur les gens et les choses. Heureusement pour moi, après quelques années toutes ces histoires se sont enfin évaporées. Je me suis retrouvé en phase, au clair et tranquille avec moi-même, avec ce que je suis profondément : un musicien, pas une « personnalité ». Je joue, j’enseigne, j’enregistre. C’est la vie que j’aime.

 

« Je ne suis pas, pour tout dire, un homme très sentimental. »

 

Il semble bien que pour certains artistes russes l’attraction du retour soit irrésistible…

Quant à moi, je n’ai jamais eu la nostalgie de la Russie depuis mon exil. La Russie vit en moi à travers sa culture. Ce qui est bien plus important qu’un pays sur la carte. Et cette culture, que je chéris tant, est une partie de moi-même. Je n’ai pas besoin d’être physiquement présent à Moscou. Je ne suis pas, pour tout dire, un homme très sentimental. Je n’ai jamais eu de nostalgie. J’ai encore de très bons amis là-bas. En Russie il y a des publics, des orchestres formidables que je viens régulièrement diriger. Mais l’idée de revenir vivre en Russie ne m’a pas effleuré.

Est-ce que vous êtes un pianiste russe ? Ou alors, êtes-vous encore un pianiste russe ?

Tous les labels discographiques et les poseurs d’étiquette se trompent, avec cette histoire de pianistes russes. Est-ce que Richter était un pianiste russe ? Oui, parce qu’il était né et avait étudié en Russie… Mais tous ces gens des labels se préoccupent seulement de l’endroit de votre naissance pour des raisons qu’ils croient utiles au plan marketing, et de rien d’autre. Je ne me considère pas comme un pianiste russe, ou américain, ou juif, ou quoi que ce soit d’autre… Juste un musicien.

Au cours de votre évolution, de votre accession à la maturité, y-a-t-il quelque chose que vous ayez abandonné, perdu, avec quoi vous ayez rompu ?

On évolue et on continue de grandir. On ne peut pas être le même à tous les âges de la vie. Vous absorbez des informations –— cela ne veut pas dire pourtant forcément que vous deveniez meilleur ou que vous fassiez des progrès. Il arrive à quiconque possédant un peu de cerveau que surviennent des métamorphoses ! La capacité à étudier, à assimiler ce que vous apprenez pour s’en nourrir, constitue selon moi la grande différence entre les gens, qui sont à la base les mêmes. Mais cette capacité est différente selon les personnes. J’avais, et je crois que j’ai toujours, cette aptitude à apprendre. Si j’arrête d’apprendre, je deviens un légume.

Vous avez dit : « J’étais un enfant étrange »

J’ai grandi en Russie et il y avait certains répertoires (Rach 2, Prokofiev 3…) que tout le monde jouait. Je n’ai jamais joué ces deux œuvres à l’époque ! J’ai travaillé le Rach 2 parce que ma femme, Haewon, le souhaitait ! Elle voulait entendre ce qu’il donnerait sous mes doigts ! Mais jamais Prokofiev 3, 1 et 2 oui, et nous l’avons enregistré, vous le savez, avec Michael Tilson Thomas. J’étais donc un jeune étrange par rapport aux autres, car j’ai très tôt été intéressé pour l’essentiel par la musique allemande — Schubert, Bach — et j’ai immédiatement voulu être en contact avec ces répertoires, avec cette culture. En Russie les habitudes portaient sur Chopin, Liszt, Rachmaninov, Scriabine, Tchaikovski. En ce sens, je n’étais pas comme mes camarades.

Mais vous avez joué souvent tout de même le Rach 3

Quand j’étais jeune, oui. Mais je dois vous dire que je ne l’ai pas joué depuis dix ans maintenant, et je ne pense pas que je le jouerai à nouveau. C’est bon, quoi ! C’est une pièce pour les jeunes !

 

« Le message est plus important que le messager »

 

Pouvez-vous nous décrire la manière dont vous avez appris de vos professeurs ?

Deux professeurs en fait : Evgeny Timakin qui m’a appris à jouer du piano, réellement. Parmi les élèves de Timakin il y a Pletnev et Pogorelich, ce qui n’est pas une trop mauvaise compagnie. Et puis ensuite Yakov Flier. Les deux, Timakin et Flier, avaient eux-mêmes travaillé avec Konstantin Igumnov, un grand professeur de la première partie du XXe siècle au Conservatoire de Moscou. Igumnov avait lui-même travaillé avec Alexandre Siloti qui avait lui-même travaillé avec Liszt qui lui-même était élève de Czerny, lequel avait travaillé avec Beethoven !

Pianist Yakov Flier - (c) - DR
Pianist Yakov Flier – (c) – DR

Vous pensez donc que ce lignage survit à travers cette chaîne d’enseignement ?

C’est le message qui survit. Le message est plus important que le messager. Quand vous appartenez à une grande tradition, vous devez faire preuve d’humilité. Vous devez savoir et montrer que le message est plus important que le messager. Cela vous préserve de tout ego, de tout complexe.

Mais c’est quoi le message ?

Le message, c’est la musique.

Quand vous parlez de votre activité d’enseignant, vous dites souvent que les effets peuvent être très longs à se manifester, que le « principe actif » en quelque sorte peut avoir une durée de vie très longue…

Ou pas du tout, ou jamais, ou immédiatement ou vingt ans plus tard ! C’est ce qui m’est aussi arrivé. Je comprends seulement aujourd’hui l’impact véritable de certaines personnes qui m’ont accompagné dans ma formation — pas seulement mes professeurs d’ailleurs, mais en premier lieu mes professeurs. Ce n’est pas immédiat. Ce qui n’est pas donné est perdu. Rien de ce qui a de la valeur n’est immédiat. Mais, j’insiste, si le message est authentique, quel qu’il soit, à travers les livres, la poésie, la musique, la peinture ou la sculpture, si vous pouvez vous y connecter, alors le message se défie du temps. Nous nous devons d’être à l’heure dans nos petites activités quotidiennes, mais les messages importants, essentiels perdurent, sont patients. Ils peuvent attendre longtemps pour enfin se manifester.

Vous êtes un lecteur de poésie, de littérature : est-ce que cette formation-là était commune à vos congénères au cours de vos études ?

Je ne peux pas dire tous, mais dans notre classe au Conservatoire de Moscou il y avait en effet quelques personnes qui lisaient beaucoup, qui étaient férus de littérature, et j’étais, c’est vrai, l’une d’elles. Je songe immédiatement à Mickhail Rudy, à Vladimir Viardo… Nous échangions entre nous… Certains livres étaient difficiles à se procurer en Union Soviétique à cause de la censure ou de la liberté de publication : la poésie, certains livres de la philosophie orientale, sur le bouddhisme… Mais nous étions un groupe de personnes qui voulions apprendre. Et vouloir apprendre, c’est essentiel. Si vous n’avez pas une connaissance au moins élémentaire et ordonnée de l’histoire de la littérature, des arts, des idées qui ont été importantes pour les gens du passé, vous ne pourrez pas trouver votre propre chemin dans le présent, votre place dans le monde, votre voie.

Nous sommes ici à l’Université de New Paltz. Vous y enseignez toute l’année ?

De septembre à mai, et depuis trente-et-un ans. J’ai décroché ce job quand je suis arrivé aux USA en 1987, un job merveilleux dans un endroit très beau, avec une nature magnifique. Je l’ai gardé. Je n’ai jamais songé à partir. Nous avons une seconde maison en Floride, où nous passons quelques mois en hiver. J’enseigne aussi à New York au Mannes College.

Vous m’avez fait remarquer que New Paltz est une Université d’État, ouverte à tous…

En effet. Nous avons des étudiants de très nombreux pays, mais majoritairement des jeunes qui viennent de l’État de New York. Ce système est né à l’après-guerre, d’une volonté de familles très aisées, tels les Rockfeller ou les Morgan, de créer un système grâce auquel des gens modestes pourraient avoir accès à un enseignement de qualité. SUNY est l’un des plus importants systèmes d’éducation dans le monde. C’est un réseau de quatre-vingt-six campus dans l’État de New-York. Ma classe en elle-même est assez modeste. Elle est surtout composée des jeunes gens qui n’étudient pas en fait à SUNY mais qui sont des anciens étudiants de la Juilliard School ou du Curtis Institute, ou même qui ont déjà un bout de début de carrière. Ils peuvent s’inscrire dans ma classe à des conditions modiques, et nous avons huit mois de cours ensemble. Assez banalement l’accès à la classe se fait sur audition. J’essaie de choisir des élèves avec lesquels je pourrais travailler, m’entendre.

 

« Dans les 20 prochaines années, nous verrons arriver de plus en plus de musiciens de premier plan d’origine asiatique. Parmi eux, quelques-uns seront vraiment exceptionnels »

 

Par ailleurs et indépendamment, il y a ce Piano Summer at New Paltz Faculty qui bat son plein actuellement. C’est une session d’été de trois semaines, où nous accueillons des étudiants de neuf ou dix pays différents. Vingt-quatre jeunes, de très haut niveau. Ils n’ont aucun frais, ni pour les leçons ni pour le logement. Avec Haewon, nous avons créé la Feltsman Piano Fundation3, qui vient compléter la couverture de leurs dépenses. Ils n’ont rien à payer. D’ailleurs, il ne faut pas que notre rencontre soit trop longue encore, car nous les attendons pour le grand barbecue de fin de session, et nous devons nous occuper avec ma femme de faire cuire les saucisses !

Il semble que les jeunes pianistes d’origine asiatique soient de plus en plus nombreux à frapper à la porte de la carrière. Quel est votre expérience avec eux ?

Dans les vingt prochaines années, nous verrons arriver de plus en plus de musiciens de premier plan d’origine asiatique. Et parmi eux, quelques-uns seront vraiment exceptionnels. Nous avons vingt-quatre étudiants cette année. Vingt-et-un d’entre eux sont d’origine asiatique. Ils viennent de Corée, de Chine, de Taiwan, d’Europe ou des États-Unis. La grande majorité des étudiants en piano, au moins aux USA, est d’origine asiatique d’une manière ou d’une autre. C’est une tendance mondiale. La plupart sont déjà pétris de culture occidentale. Il arrive que pour quelques jeunes ce soit un peu plus difficile au début, mais assez rapidement l’adaptation ne leur pose plus de problème, et ils s’en sortent très bien. Car leur état d’esprit est très sérieux. Ils sont souvent plus responsables, plus adultes que les autres. Ils travaillent dur. Souvent, leurs parents ont dû faire des sacrifices pour qu’ils puissent suivre ces études.

Et les Russes ?

Nous avons aussi quelques Russes ! Leur niveau est toujours très élevé. Le Conservatoire de Moscou reste d’un niveau exceptionnel : c’est toujours l’un des meilleurs endroits pour apprendre la musique dans le monde, sinon le meilleur. Je ne suis pas totalement au courant de ce qui se passe en Russie car je n’y vais pas souvent, je n’y ai pas travaillé en tant qu’enseignant au cours des trente dernières années. Mais certains de mes anciens camarades de classe y enseignent, et ils ont des équipes de professeurs de très haut niveau. La tradition de l’enseignement de la musique est bien vivace là-bas, croyez-moi : piano, violon, violoncelle… Vous le constatez aisément à la lumière de noms qui comptent sur la scène musicale d’aujourd’hui, tels que Daniil Trifonov, Lukas Geniusas, Arcadi Volodos, Grigory Sokolov…

Qu’en est-il de ce forte-piano, que je vois ici, dans un coin de la pièce ?

En 2006 j’ai décidé de jouer en concerts toutes les sonates de Mozart mais je ne voulais pas les enregistrer sur piano moderne. Cela fonctionne bien mieux sur pianoforte. J’ai donc commandé cette copie qui est superbe, à Paul McNulty, l’un des meilleurs facteurs mondiaux de pianoforte, qui vit à Prague et a d’ailleurs épousé Viviana, la fille de Vladimir Sofronitzki. J’aurais bien voulu enregistrer ces sonates sur pianoforte mais c’est compliqué, il faudrait transporter le pianoforte, avoir un accordeur en permanence. Cela n’a pas été possible à ce stade. J’ai joué des concertos de Mozart, le Cinquième de Beethoven aussi, à New-York sur ce piano.

 

Vladimir Feltsman, (c) Jean-Baptiste Millot, 2018 - www.jean-baptistemillot.com
Vladimir Feltsman, (c) Jean-Baptiste Millot, 2018 – www.jean-baptistemillot.com

Certains de vos confrères font une certaine fixation sur les instruments qu’ils vont jouer. D’autres se satisfont de pianos de bonne qualité mais sans exigences particulières. Et vous ?

Je vois bien ce que vous voulez dire (sourire). Certains des plus grands pianistes de notre temps correspondent à votre description. Prenez Sokolov par exemple, c’est vraiment légendaire… Il est la terreur des accordeurs ! À l’inverse, Richter n’était pas du tout comme ça. Quant à moi… Bien sûr, je demande qu’on me donne de bons pianos, bien réglés, c’est le minimum. Mais pour ce qui est de mes obsessions et idées fixes, disons que je pencherais davantage pour les grands vins ou les tables gastronomiques !

Venons-en à votre relation avec le disque. Vous avez réalisé au cours des années une discographie très importante, en grande partie chez Nimbus, qui couvre les œuvres essentielles, le cœur du répertoire : Bach, Beethoven, Schumann, Chopin, Brahms… Vous aimez donc, beaucoup, enregistrer.

J’ai enregistré soixante disques depuis mon arrivée aux USA. J’avais auparavant réalisé quatre ou cinq disques en Union Soviétique pour Melodiya. J’ai enregistré mon premier disque à dix-neuf ans. C’était la Sonate Op. 11 de Schumann et l’Opus 118 de Brahms. Puis les deux concertos de Chopin avec le Philharmonique de Moscou et un disque Schubert. Arrivé aux USA, mon premier disque a été mon « live » de 1987 à Carnegie Hall, toujours disponible chez Sony et puis plusieurs enregistrements pour CBS. Après avoir racheté CBS, Sony a souhaité mettre un terme à mon contrat, ce qui en fait fut très positif pour moi, car si j’étais resté avec eux il aurait fallu que je n’enregistre que de la musique russe, les trucs habituels. J’ai alors travaillé avec Jeffrey Nissim et le légendaire Directeur Artistique Max Wilcox pour le label MusicMasters  / Musical Heritage. Nous avons par exemple à cette époque enregistré les deux livres du Clavier bien tempéré, L’Art de la Fugue, les cinq dernières sonates de Beethoven. Quand Music Masters et Musical Heritage ont disparu, à partir des années 90, j’ai produit moi-même mes enregistrements, que je réalisais pour la plupart ici à côté, dans un très bon auditorium à Bard College, au Fischer Center.

 

« J’enregistre vite »

 

Et puis en 2010 j’ai reçu un appel de Adrian Farmer, de Nimbus. Il venait de racheter les droits du catalogue MusicMasters / Musical Heritage et donc pas mal de mes disques. Il m’a proposé de continuer le chemin ensemble. Ils ont chez Nimbus un studio magnifique à Monmouth. Un piano superbe. C’est un délice de travailler avec eux, dans ces conditions.

Vous dites que, quand vous rentrez en studio, vous savez exactement ce que vous allez faire…

Heureusement, encore ! Si je ne savais pas, il vaudrait mieux que je fasse autre chose… En février dernier nous avons enregistré les Mazurkas de Chopin, en seulement deux sessions. J’enregistre vite. Je joue deux fois, la première d’un bout à l’autre, et la deuxième fois nous faisons les corrections nécessaires. Très intense et très rapide.

Où trouvez-vous votre plaisir quand vous enregistrez ?

C’est à la fois une torture et un plaisir. Et le plaisir de la torture. C’est, là encore, une occasion d’apprendre : d’abord quand j’enregistre puis quand je passe au processus du montage, qui est pour moi très pénible… Adrian Farmer réalise un premier montage qui résulte de nos choix pendant les séances. Puis je lui envoie un tas de corrections et remarques. Le deuxième round de montages est parfois le bon, parfois il en faut trois. Mais je ne suis jamais parfaitement content de mes disques. Disons que j’en déteste certains moins que d’autres.

Quels disques préparez-vous à présent ?

Je crois que je vais enregistrer toutes les Variations de Beethoven sauf celles que j’ai déjà enregistrées (Diabelli). Celles que Beethoven a écrites sur les thèmes des autres, des œuvres de jeunesse pour la plupart — ce sont des pièces très amusantes ; et puis celles qu’il a composées sur ses propres thèmes. J’enregistrerai aussi les Bagatelles — bref, j’ai un grand projet Beethoven en cours.

Vous avez donc une intense activité d’enseignement, d’enregistrements. Et quant aux concerts, vous n’en donnez pas tant que ça, en fait.

Je pourrais maintenant en donner quand même un peu plus — pas autant que jadis, pas une centaine par an… Mais une quarantaine ou une cinquantaine. Mais je pourrais aussi, à l’inverse, ne plus jouer du tout sur scène si on ne me le demandait pas. Cela ne me poserait pas de problème majeur, je vous l’assure. J’aime jouer pour un public, en public, mais je ne le fais pas pour avoir de bonnes critiques ou des standing ovations ou de la publicité. Je m’en fiche. Mais j’aime donner, et pour cette raison j’aime le public qui vient m’écouter. C’est pour moi une philosophie de vie : plus vous donnez, plus vous recevez. Aussi simple que ça. Je reste vivant et curieux, à l’affût. Je change. Quand vous jouez tous les jours, toujours le même répertoire, que vous donnez des centaines de concerts, les automatismes entrent en jeu. Cela convient à certains ? Moi, pas. J’ai besoin de temps pour moi. Et ma vie privée est sacrée. Il est vrai que je ne suis pas très accessible sur scène ou hors de la scène. Disons que je ne suis pas mondain. C’est un peu à prendre ou à laisser.

 

« Ce n’est pas que je ne voulais pas jouer en France… Je n’y étais pas invité ! »

 

Quand vous êtes parti d’Union Soviétique, dès lors, vous pouviez voyager. Pourtant, on ne vous a pas souvent vu en France, alors même que vous y aviez remporté le Concours Marguerite Long en 1971. Pourquoi ?

Déjà, entre 1971 et 1987, Goskonzert, l’agence de concerts soviétique officielle, décidait de tout, y compris des engagements auxquels je pouvais me rendre ou pas, des pays que je pouvais visiter ou pas… Et pendant des années je n’ai pas choisi. Et puis, après mon départ d’URSS, depuis que j’habite aux Etats-Unis, pour répondre à votre question, c’est très simple : on ne m’a pas invité. J’ai joué un ou deux récitals, Gergiev et Tilson Thomas m’ont invité avec leurs orchestres pour jouer des concertos à Paris. Le business de la musique est un business comme les autres : il doit y avoir des forces commerciales en jeu. Vous devez avoir un agent local qui pousse… Vous ne pouvez pas seulement venir à Paris et dire « je joue ». Il faut que quelqu’un vous invite. Ce n’est pas tant que je ne voulais pas venir en France, le fait est que je n’y étais pas invité !

Feltsman 1988 Le Nouvel Observateur, Jacques Drillon, Paris
Vladimir Feltsman, Récital 1988, Le Nouvel Observateur, Jacques Drillon, Paris

J’ai remarqué que votre programme à Gaveau, un hasard, est pour moitié le même que l’un de vos derniers récitals à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées en 1988. Vous y interprétiez déjà Kreisleriana, et puis les Tableaux d’une Exposition que vous jouez très souvent. Y-a-t-il dans ces Tableaux encore des énigmes à résoudre pour vous ? Y cherchez-vous encore quelque chose ?

Ce n’est pas une recherche de ma part. Cela « se » cherche tout seul. Ma façon de penser n’est pas « qu’est-ce que je pourrais faire de différent la prochaine fois ? ». Non. Quand vous avez une connexion directe à la musique ou à quoi que ce soit d’autre, à des gens, à l’art, vous vous rendez disponible pour grandir et vous sentir bien, mieux. Les Tableaux d’une exposition, il me semble, se sentent bien avec moi et dictent leurs désirs, à travers moi. Je les ai joués peut-être deux cents fois en concert, et je les ai enregistrés. Je ne me suis jamais posé la question de savoir ce que j’allais en faire. C’est totalement organique, ce n’est pas mental. Mon esprit est, je pourrais dire, non fonctionnel quant à la musique. L’esprit fonctionne avec des mots, des concepts, des règles, la logique. La musique agit, se comporte, selon des processus bien différents, que les mots, que l’esprit ne peuvent pas atteindre.

– Propos recueillis à New Paltz, New-York,
le 21 Juillet 2018


Pour aller plus loin…

Le site officiel de Vladimir Feltsman

Le site de New Paltz University, si vous voulez postuler pour travailler avec Vladimir ! 

Toute la discographie de Vladimir Feltsman chez Nimbus Alliance. Disponible sur toutes les plateformes de streaming et de téléchargement.

Discours d’accueil de Ronald Reagan à la Maison Blanche

Vidéos de Vladimir Feltsman

Récital au Bolshoï en 2012

Vladimir Feltsman joue Mozart au pianoforte, en 2006 : Fantaisie K.475

Récital en novembre 2016 : Scriabin, Mosolov, Roslavets, Protopopov…

Récital Schumann à PianoSummer Paltz en 2014

Sur Yakov Flier : 

Yakov Flier, Concerto n°1 de Rachmaninov, avec maxim Chostakovitch

Yakov Flier joue Beethoven, Sonate no. 17, op. 31 no. 2 (1974)

Les Mazurkas de Chopin par Yakov Flier

« Cairo Confidential » – Une rencontre avec le pianiste Henri Barda

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Rendez-vous est pris dans une brasserie de la place du Châtelet, mais il aurait aussi bien pu se dérouler dans la grande salle lambrissée du Café Riche, au centre du Caire, sous les hauts plafonds où tournent les pales indolentes des ventilateurs. Difficile de rencontrer Henri Barda, le secret le mieux gardé du piano français, sans s’imaginer dans une scène de roman de Michael Ondaatje ou de John Le Carré. Même lorsqu’il est présent, il reste insaisissable. L’artiste est élusif : de trop rares disques, la plupart primés et épuisés, et une poignée d’apparitions en concert laissent aux mélomanes un goût de trop peu. Ses années d’apprentissage avec le légendaire Ignaz Tiegerman achèvent de nimber le personnage d’une aura de mystère. Au terme de deux heures d’entretien, le voile se sera soulevé – un peu. Si Henri Barda porte haut la mission de faire entendre la voix – mieux, la vérité – des compositeurs qu’il aime, il reste à l’image du demi-sourire qui le quitte rarement : un héraut très discret. 

– Au Café Riche au Caire, aujourd’hui fermé. – Photo : X – DR

Enfances 

Né au Caire en 1941, Henri Barda a eu plusieurs enfances entremêlées. Celle d’un enfant né musicien, que ses parents, musiciens dans l’âme, voyaient avec stupéfaction jouer du piano avec les deux mains, mélodie et harmonie, sans avoir jamais rien appris. Celle d’un enfant curieux, amoureux de la nature qui s’étalait à cette époque dans une profusion splendide.

« Un mois par an, les eaux du Nil devenaient rouges et recouvraient champs et jardins. Cette crue millénaire à jamais disparue m’a laissé au cœur l’empreinte de la plus grande beauté que j’aie pu contempler. Les Pyramides se voyaient de partout. La ville avec respect se tenait encore loin d’elles.  Les autos, encore peu nombreuses côtoyaient les calèches noires, menées par un cheval patient et débonnaire, que l’on prenait en guise de taxi après avoir marchandé. En ce temps lointain, on n’était pas pressé, et l’odeur du candide crottin lâché gaiement par l’animal était largement préférable à ce que nous respirons aujourd’hui. » Enfin, celle d’un enfant déraciné, arraché par la violence de l’Histoire à la terre qui l’avait vu naître et grandir jusqu’à l’âge de seize ans.

La crise du canal de Suez précipite le destin de la famille Barda, contrainte de quitter l’Égypte pour la France. « Dans l’avion qui nous menait en exil, tandis que nous survolions les festons illuminés des plages d’Alexandrie, ma mère et moi avons éclaté en sanglots.» 

Henri Barda, enfant – Photo : X – DR

La Musique

Plus que son oreille absolue  (« Elle ne fait pas le musicien, pas plus que distinguer le bleu du rouge ne conduit à une vocation de peintre »), Henri Barda considère que sa grande chance est d’avoir la conscience et la mémoire des intervalles. Elle lui permet de jouer et d’improviser dans tous les tons et de transposer sans effort les œuvres qu’il travaille ou qu’il a seulement entendues sans passer par la partition.

«  Une grande proportion de la population identifie une musique comme gaie ou triste, mais la musique recèle de par les intervalles qui séparent les notes et forment mélodies et harmonies l’éventail des sentiments humains, même ceux que l’on n’a pas encore éprouvés ni nommés.  Si l’on est capable de transposer ces harmonies dans tous les autres tons, c’est bien que ces sentiments existent dans les intervalles, et non exclusivement dans les notes de la tonalité originale. Encore que la tonalité apporte une couleur. »

Cette familiarité avec les intervalles vient de loin : à en croire le pianiste, c’est pelotonné dans la chambre d’échos du ventre de sa mère qu’il a fait connaissance avec la musique . « N’est-ce pas là ce qu’on appelle la langue maternelle ? Ma mère chantait merveilleusement sans y attacher d’importance; mon père jouait du piano, principalement une petite douzaine de ses compositions sur lesquelles il revenait en boucle, très belles, italianisantes à la manière de Chopin, sur lesquelles il expérimentait de menus changements pour immanquablement revenir à la version initiale. Le radio était allumée en permanence, et je suis certain que mon amour de Piaf ou de Trenet, des tangos argentins et de la musique grecque date d’avant ma naissance. Le second concerto de Rachmaninov passait au moins, je le jure, une fois par jour, certains passages me faisaient pleurer.  Rachmaninov n’a pas son égal pour parler de la nostalgie de l’enfance perdue, et c’est un mystère bien paradoxal qu’un enfant puisse déjà s’en rendre compte.

La musique n’a pas été pour moi une langue apprise. Voyant mon père jouer du piano, J’ai dû me dire «  Aaaah, c’est ça ! » en identifiant le piano droit comme l’instrument qui produisait ces sons tintinnabulants et caverneux. La légende familiale veut que, longeant le clavier dès que j’ai pu me tenir debout, j’ai égrené une à une en montant et en descendant les notes de la gamme chromatique et qu’au bout de quelques montées et descentes, disait mon père, « j’avais compris ». L’essentiel de tout ce qui m’a été utile, je le savais déjà à trois ans.  J’ai retrouvé une photo de moi assis au clavier en barboteuse qui témoigne de cette époque-là;  je jouais pour être aimé, pas pour me faire admirer. »

 

Ignaz Tiegerman – Photo : X – DR

Éducation musicale 

Pour les parents du petit Henri, qui a maintenant six ans, la meilleure école s’impose: ce sera le conservatoire fondé par Ignaz Tiegerman, pianiste polonais installé en Égypte, élève de Theodor Leschetitsky et Ignaz Friedman. En écoutant l’enfant jouer de mémoire le thème principal du Lac des Cygnes, Tiegerman, amusé, décide de le confier à sa meilleure pédagogue, Sela Menaszes.

« Je la considère comme ma mère musicale. Quant à Tiegerman, je l’ai côtoyé presque tous les jours pendant des années. Ce n’étaient pas des cours à proprement parler, mais on apprend des choses d’un grand artiste rien qu’en le regardant vivre et bouger au clavier. Il m’appelait dans le secrétariat où travaillait ma mère pour me jouer des pièces, souvent du Chopin. Il adorait Chopin, qu’il interprétait de façon très fluide, presque liquide, sans afféterie ni emphase. Le rubato était là, jamais ostentatoire. Peu à peu, il en est venu à me faire travailler lui-même. La dernière année, alors que notre départ se profilait, il m’a donné une bonne vingtaine de leçons. Je l’ai revu quelques années plus tard à Kitzbühel dans le Tyrol autrichien, où il disposait d’un chalet l’été, joyeuses retrouvailles au cours desquelles nous n’avons guère quitté le piano. »

Programme d’un concert de Tiegerman au Caire – Photo : X – DR

Dans les bagages d’exil de la famille Barda, une lettre de recommandation de Tiegerman pour Lazare-Lévy, célèbre pédagogue. Ce dernier prendra sous son aile le jeune garçon dès son arrivée à Paris. Leur relation sera immédiatement lumineuse et chaleureuse, et le restera jusqu’à sa disparition en 1964.

Lazare Levy – Photo : X – DR

« Ma famille a fait escale pendant un an dans un pavillon à Houilles dans la banlieue parisienne avec trois autres familles parentes et alliées. Dans chaque recoin un lit, un entassement dont je conserve un souvenir ému. Première année en France, premier hiver enneigé. Puis le groupe s’est dispersé et ma famille a emménagé au 12 rue Blanche dans le 9e arrondissement. »

Après une longue privation, au cours de laquelle il ne pouvait travailler que quelques heures par semaine, ici ou là, Henri peut enfin disposer d’un piano. « Avec Lazare-Lévy, j’ai travaillé très sérieusement les Préludes et Fugues de Bach, les cycles de variations de Brahms, celles de Fauré, plusieurs sonates de Beethoven, etc. Il m’a présenté au Conservatoire dans la classe de Joseph Benvenuti, où j’ai été admis à la troisième tentative. Encore une merveilleuse rencontre, bien trop brève car on m’a donné mon Premier Prix au bout de seulement deux ans. C’est ce grand Monsieur et grand musicien qui m’a offert mon premier récital public, le 2 décembre 1964, dans la belle salle de l’Ancien Conservatoire, où avaient lieu les concours de Prix de toutes les disciplines. Mon programme débutait par deux chorals de Bach-Busoni, puis les Scènes d’Enfants de Schumann, suivies de la Sonate Funèbre de Chopin et de la Sonate n°7 de Prokofiev. Ce programme reflète naïvement ma fascination déjà ancienne et passionnée pour Horowitz, car mon père avait acheté quand j’avais huit ou dix ans des 78 tours de lui qui m’avaient proprement ébahi. »

1964. À Kitzbühel en Autriche, Stefan Askenase, Tiegerman, Barda

Trois génies

Une bourse va bientôt lui permettre d’approcher l’objet de sa dévotion. Traversant l’Atlantique, Henri Barda devient étudiant à la prestigieuse Juilliard School de New York, où, quatre ans durant, il suit l’enseignement de Beveridge Webster, un élève de Nadia Boulanger, parfaitement francophone et spécialiste de Ravel. L’Amérique vit alors son âge d’or musical et Vladimir Horowitz brille à son firmament.

« Dire que je l’admirais, le mot est faible. C’était mon phare. Par timidité et trop de respect je ne suis jamais allé sonner à sa porte à la 94e rue. Je n’ai pas osé et je le regrette. J’ai seulement assisté à plusieurs de ses récitals à Carnegie Hall, la première fois en faisant la queue trois jours et trois nuits. Horowitz avait tout pour lui: la sensibilité, l’imagination, la fantaisie, le feu et la tendresse, des moyens colossaux, une oreille fabuleuse. Son génie était éblouissant, bouleversant, éclaboussant. En lui survivait tout l’héritage des grands musiciens russes qui étaient encore vivants quand il est né. »

Vladimir Horowitz – – Photo X – DR

Dans les couloirs de la Juilliard, Henri Barda croise un autre génie musical : le compositeur français Olivier Greif. « Il était plus jeune que moi de neuf ans. Son talent de compositeur était injustement éclipsé dans sa jeunesse par sa réputation de déchiffreur phénoménal. Je l’avais croisé presque enfant au Conservatoire,  je l’avais entendu à l’ancienne salle Berlioz au cours d’une audition de la classe de Lucette Descaves. Il avait joué les Variations sur un thème de Haendel de Brahms avec une conviction stupéfiante. Je l’avais revu à la Juilliard School, où, non content d’être disait-on l’assistant de Luciano Berio, il était devenu je ne sais comment un familier de Warhol et de Dali.

Plus tard, à Paris, il m’a proposé de jouer avec lui son Tombeau de Ravel à quatre mains, une fantaisie étourdissante dans le style du jazz avec une énorme fugue. Il m’a ensuite confié la création de sa Sonate dans le goût ancien puis,  avec lui et la soprano Evelyne Brunner, de la Petite Cantate de chambre, une commande d’Antoine Livio pour le programme de Noël de la radio de Lausanne. C’est un spiritual d’une élévation extraordinaire sur le psaume The Lord is my Shepherd, un chef-d’œuvre  absolu.

Un disque d’archives publié par l’INA, comportant entre autres la « Petite Cantate de chambre »

Il avait vingt-cinq ans. Sa musique ne relevait pas seulement d’un savoir-faire consommé, qui faisait appel à de la polymodalité et à des mélismes obsessionnels qui semblaient venir de la musique noire-américaine, mais comme seuls les génies savent le faire, il avait ce don de capter quelque chose qui parle à tous mais auquel bien peu de gens ont accès, comme s’il puisait des merveilles inconnues au fond d’un grand lac noir pour les offrir à ceux qui ne savent pas pêcher. Sa foi en son talent de compositeur était totale. Il est malheureusement mort subitement à cinquante ans. J’ai eu la tâche bouleversante de jouer à deux reprises après sa disparition son extraordinaire cycle Les Chants de l’Âme avec sa créatrice la soprano anglaise Jennifer Smith. Il laisse une œuvre gigantesque, dont une grande partie n’a pas encore été déchiffrée, et que l’Association Greif s’active à publier. »

Olivier Greif – Photo X – DR

Au hasard des circonstances, l’Amérique va offrir, sans qu’il s’en doute encore, un terrain de jeu inattendu à Henri Barda. En 1969, lors de sa dernière année à la Juilliard School, il assiste, en compagnie de son ami Georges Pludermacher, de passage, à une représentation de Dances at a Gathering, le ballet de Jerome Robbins sur des pièces de Chopin qui venait d’être créé. Expérience  bouleversante. « J’en ai pleuré d’émotion. Certains passages étaient extraordinaires de coïncidence entre la musique, le scénario et les gestes. » Vingt ans plus tard, le ballet doit être créé à l’Opéra de Paris et Robbins ouvre des auditions pour recruter son pianiste. Henri Barda s’y présente sans y croire vraiment. Le Maître lui fait jouer des Nocturnes de Chopin, le visage fermé. « Parfois, il m’arrêtait : « Là il faut que ce soit plus lent, parce que nous faisons ça et ça », et il dansait ». Sans un sourire, il finit par lâcher: « Ok. We’ll work ». C’est le début d’une collaboration orageuse, qui durera dix ans. 

Jerome Robbins – Photo X – DR

« Robbins était un homme très exigeant, qui menait la vie dure à tous ses interprètes. Je ne fis pas exception, bien au contraire. Il me tortura à plaisir. Habitué à ses esclaves du New York City Ballet Robbins entendait m’imposer une musique très droite et très simple sur laquelle les danseurs seraient en sécurité. Il me disait: « Les applaudissements ne sont pas pour vous ! »  Mais au fil des mois de répétitions, j’ai pu recouvrer plus de liberté, et comme je jouais par cœur, j’avais la possibilité de varier ma manière de jouer selon ce qui se passait sur la scène, glissant au bon moment la note sous le chausson du danseur avec une pelle à pizzas. C’était le grand luxe. À mesure que la première approchait, le Maître devenait de plus en plus hystérique, permutant les danseurs, ajoutant des répétitions… Quelques heures avant la générale de Dances, il parlait de me remplacer ! Mais j’étais bien là pour la générale, qui l’a rassuré. On peut la voir, par miracle, sur Youtube.  

Quelques danseurs du New York City Ballet présents dans la salle lui ayant dit qu’ils n’avaient jamais vu une représentation pareille, Robbins s’est calmé. Quelque orageuse qu’ait pu être notre relation de travail,  qui ne s’est jamais radoucie, j’ai trouvé passionnant de voir Robbins au travail. Aucun professeur de piano ne fait reprendre une seule mesure autant de fois qu’il est nécessaire pour la rendre facile et parfaite. (Je mets à part ma merveilleuse Madeleine Giraudeau, l’assistante de mon professeur Joseph Benvenuti au Conservatoire. Elle savait enseigner à travailler).

Mon rôle avec le ballet était d’être fiable, et de  baliser la piste d’atterrissage pour que la grâce puisse descendre et s’y installer. J’ai ainsi créé un à un, puis tous à la fois, l’intégralité des ballets de Robbins sur Chopin au Palais Garnier. J’ai même été le seul à les avoir tous joués, et par cœur, en un seul programme, à Garnier et à l’étranger, ce qui équivaut à un énorme récital Chopin. Le seul ballet In the Night  m’a emmené au Japon, à Moscou, au Brésil, à Hanoï, à Hong-Kong, à Shanghai, à Barcelone, à New York… Chaque soirée était différente.  Parfois, je jouais presque comme je le souhaitais, parfois pas, mais le spectacle restait beau, et le triomphe était quand-même régulièrement au rendez-vous. »

Faire carrière

Pendant les dix années que dure l’expérience Robbins, la carrière de soliste d’Henri Barda accuse une certaine stagnation. « Ç’aurait été agréable d’avoir une carrière plus ample, de jouer de nombreuses fois le même programme,  J’ai le tort de toujours vouloir attendre d’être prêt, de ne jamais considérer que ce que je fais est assez bien… »  Conséquence de ces excès de précaution : peu de concerts. Au Japon, – terre d’élection inattendue -, il se rend une ou deux fois par an. Il s’y est fait de vrais amis et semble avoir rencontré un public qui lui est fidèle.

Le disque Calliope des Sonates de Chopin (1981)

Son capital discographique est modeste : les trois Sonates de Chopin (Calliope), fameusement célébrées à la « Tribune des Critiques » d’Armand Panigel comme à Varsovie, un récital violon-piano Liszt avec Jean-Jacques Kantorow primé à Budapest (Arion), la musique de chambre de Ravel (Calliope), des œuvres d’Olivier Greif (INA, Triton, Saphir), un live in Tokyo sorti en 2008 et plébiscité par la presse hexagonale (Sisyphe). S’y ajoutent quelques vinyles (les trios pour cor de Brahms et Ligeti, les sonates pour violon et piano de Saint-Saëns, un Kreisleriana en souffrance) et une poignée d’enregistrements jamais parus. Il paraît qu’il n’y est pas toujours pour rien.

« Je ne me fais pas enregistrer chaque fois que je joue quelque part. Et pourtant, j’adore enregistrer parce que le disque a une durée de vie plus longue que celle de la vie humaine.  Et puis, être en studio, faire le montage, c’est la meilleure façon pour moi d’être moi-même, d’obtenir un résultat très libre en prélevant ou en insérant tel ou tel passage, même infime. »

 

               

La grâce  

Que ce soit sur scène ou au disque, Henri Barda cultive ce que les Italiens nomment sprezzatura et que Baldassare Castiglione, dans son Livre du courtisan (1528), définissait ainsi : « Une certaine nonchalance qui cache l’artifice et fait apparaître ce qu’on fait comme venu sans peine et quasiment sans y penser. »

« Mon but c’est qu’on ne sente jamais les coutures. Je me reconnais dans ce conseil de Louis Jouvet. « Il ne faut pas respirer entre les phrases.»  En musique, c’est la même chose. Il faut enchaîner, et respirer ailleurs.  Envelopper les idées successives dans un film invisible qui efface les traces du travail. Les morceaux de bravoure doivent faire partie du tout. Le seul pianiste que j’ai regardé jouer de près jusqu’à mes seize ans était Tiegerman, qui n’était pas un faiseur d’effets. » 

Lorsque tous les éléments se combinent et que les planètes s’alignent, le concert devient un pur moment de plénitude. Comme ce soir du 11 février 1982 où les spectateurs de Pleyel assistent à un Concerto n°1 de Rachmaninov touché par la grâce.

« Vous l’avez entendu ? C’est pas mal, hein ? Ma chance c’est que le chef initialement prévu a été remplacé le jour-même par un génie, Jacek Kasprzyk , que je ne connaissais pas et qui a ainsi fait ses débuts à Paris. La qualité de l’écrin qu’il m’a offert, une véritable symphonie avec piano, m’a certainement aidé à me lâcher. Je savais que c’était retransmis en direct à la radio, J’ai donc pu le réentendre Il y a des choses vraiment très émouvantes là-dedans… C’était un de mes meilleurs concerts mais pendant que je jouais, je ne savais pas que c’était aussi bien. J’essayais juste de sauver ma peau. Finalement c’est quand je ne suis plus maître de toutes mes décisions que j’ai la chance d’approcher quelque chose d’indicible, qu’on ne peut ni décrire ni enseigner. Quelque chose vous tombe dessus, comme le phare d’une soucoupe volante. On est comme forcé d’être libre….. Et puis il y a la qualité du silence. C’est extraordinaire ».

 

 

 Transmettre

C’est aussi à travers ses élèves que l’art d’Henri Barda trouve à s’exprimer. En quelque quarante ans, il est passé du conservatoire de Villeneuve-Saint-Georges où il enseigne en rentrant des États-Unis (fraîchement diplômé de la Juilliard School avec une distinction exceptionnelle), à l’École Normale après avoir tenu une classe pendant douze ans au CNSM de Paris. Il participe aussi à des stages d’été aux Arcs, à Vittel, à Biarritz, à Nancy, il donne des masterclasses au Japon, en Italie, en Belgique,  participe à l’Académie de musique française fondée autour de Jean-Philippe Collard.

Il s’émerveille des talents singuliers de la jeune génération : un virtuose japonais qui lui a joué le « Scarbo » du Gaspard de la nuit de Ravel « comme personne » («  Mais je lui ai quand-même donné un conseil qui lui permettra de le jouer encore mieux, quelque chose que j’ai vu dans la structure d’un passage mais qui lui avait échappé. Je l’ai aussi prévenu que cela m’avait valu une tendinite de la main gauche qui a mis des années à disparaître ! »), le fantasque Roumain Daniel Ciobanu et la Coréenne Hyun-Jeung Lim. Cette dernière, qui a été son élève pendant ses trois dernières années au CNSM, a signé à vingt-cinq ans, et sans avoir remporté aucun concours, une intégrale des Sonates de Beethoven chez EMI. »  « Elle est incroyablement musicale, sa patte est idéalement ouverte, elle joue tous les concertos, tout le Clavier bien tempéré de Bach, les Études de Chopin, de Rachmaninov, et on peut voir grâce aux moyens actuels avec quelle aisance elle se rassied pour un bis après un concerto pour jouer avec le dernier toupet une bouleversante Toccata de Schumann ou une féroce Toccata de Prokofiev. ..

On me demande parfois pourquoi j’aime jouer plutôt avec des tempi allants. Je dis que c’est plus poli, si c’est tout aussi beau, de faire perdre moins de temps aux auditeurs. Et j’ajoute parfois : Mon élève HJ Lim, elle est encore bien plus polie que moi. Elle est hy-per polie ! »

Admiration à double sens : la jeune virtuose loue chez son professeur « son oreille unique, qui lui permet de saisir la relation intrinsèque et intime qui relie les notes entre elles, la musicalité dans la distance entre une note et une autre » et « ce souci qui est le sien de ne pas toucher aux ADN musicaux innés en chacun » Et de conclure, comme en écho à Barda parlant d’Horowitz: « C’est un phare. » 

En concert au Japon – Photo : X – DR

La quête

« Je ne suis pas en quête de perfection mais de vérité. 

Pour cela, il faut traquer et enlever tout ce qui n’est pas vrai. Comme expliquait le cinéaste Stanley Donen très sérieusement : « Si on veut sculpter un lapin, il faut prendre un bloc de marbre, un ciseau et un marteau, et enlever tout ce qui n’est pas un lapin. »  

Si je ne suis pas sûr de savoir ce que je veux à la note près, le moyen d’y arriver est d’éliminer impitoyablement tout ce que je sais que je ne veux pas.  Je suis passionné par le texte et je veux l’approcher de façon naturelle, instinctive. Je vois Chopin en train de composer avec un crayon et une feuille.  Il va probablement écrire crescendo. Je le vois réfléchir, son crayon dans sa bouche. Je m’interpose; Je veux arriver avant que la mine touche le papier. Je veux lire ce qui dans sa tête justifie le crescendo. L’agitation ? le rapprochement ? l’insistance ? Arriver avant le crayon. Essayer de jouer ce qu’il entendait. Je suis extrêmement triste, dit Henri Barda, de me croire obligé, quand je travaille une œuvre d’après une partition, de lutter pour retrouver le naturel qui est le mien quand j’improvise ou quand je joue dans un autre ton.

Les «  indications du compositeur » me semblent souvent redondantes,  « Fais bien ton crescendo » crient les bons professeurs de piano. Mais un crescendo n’est légitime que s’il est porté par sa raison d’être. Les notes apportent avec elles leur sens, comme cela se passe lorsqu’on parle. La musique, c’est dire quelque chose, pas faire de la belle élocution, avoir un beau son, être dans le style historique, et autres soucis, vrais mais subalternes. Le meilleur style, c’est de dire le mieux les choses, et le plus clairement possible. Aux gens qui entendent bien. Les autres ? je ne sais pas, les autres. Être bien coiffé ? » 

Henri Barda, futur pianiste ?

« Pour moi, la mort, ce sera d’arrêter de travailler. Je suis au tout début de ma route, j’ai encore beaucoup à apprendre.

« Je ne cherche pas à devenir mieux que moi-même, mais à retrouver la candeur du petit garçon que j’ai été.

« Je ne suis pas loin de m’admettre comme futur pianiste. »


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DES VIDÉOS

Extraits d’un récital à Kobe au Japon en 2015
Henri Barda joue Olivier Greif
Scarlatti…

A ECOUTER

En 1981, La Tribune des Critiques de disques consacrait son émission à la Sonate « Funèbre » de Chopin, et comparait les versions de Martha Argerich, Henri Barda, Vladimir Horowitz, Yves Nat, Vlado Perlemuter et Ivo Pogorelich… Avec les voix, presque toutes disparues, de Jacques Bourgeois, André Boucourechliev, Marcel Marnat, Jean Roy … et bien sûr Armand Panigel ! 

 

Instantanés d’une vie. Une rencontre avec Idil Biret

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Idil Biret donnera un récital aux Concerts de Monsieur Croche le 16 avril 2019. Découvrir la femme et l’artiste Idil Biret, c’est l’assurance d’aller de surprise en surprise. Cela commence par son pied-à-terre parisien, une étrange maison-triplex-souplex de la Rive gauche que le plus chevronné des agents immobiliers aurait du mal à définir. Cela se poursuit avec ce léger accent, rappel d’origines qui ne la prédisposaient guère à devenir une spécialiste de Schumann et de Chopin – il y a toujours quelque chose d’intrigant à voir émerger de l’Est du Bosphore une artiste classique majeure. Mais ce qui frappe, surtout, lorsqu’on entend Idil Biret parler de musique, c’est cette volonté de ne pas s’enfermer dans un répertoire unique, cet appétit vorace d’explorer les richesses d’une littérature pianistique inépuisable. Son récital pour les Concerts de M. Croche, le 16 avril, est à son image : délicieusement éclectique.

Concerts à Gaveau, 1961, 1979 et 2019…

Le « concert parisien » d’Idil

Comme en hommage à la ville qui l’a vue naître musicalement, Idil Biret a composé pour son concert de 2019 un programme aux résonances autobiographiques qu’elle aurait pu intituler Journal de mes années parisiennes. « Le thème que j’ai choisi pour ce récital est Paris, qui a eu une telle importance dans ma vie musicale. La Fantaisie chromatique et fugue de Bach est une œuvre que je joue depuis mes 11 ans, j’ai même un enregistrement réalisé dans les studios radiophoniques de la RTF lors d’une émission qui m’était consacrée, à la suite des concerts que j’avais donnés avec Wilhelm Kempff au Théâtre des Champs-Élysées. Le Prélude et Fugue n°3 du Clavier bien tempéré compte parmi les premières pièces que j’ai étudiées en France. J’avais 8 ans à l’époque et la fugue m’avait donné du fil à retordre. Plus tard, je me suis toujours sentie très à l’aise en jouant des fugues.

La Fantaisie de Schumann renvoie à l’éblouissement qui avait été le mien en entendant Wilhem Kempff interpréter cette œuvre à Pleyel – je devais avoir 13 ou 14 ans. Il y avait l’élan irrésistible des deux premiers mouvements, et ce dernier mouvement qui semblait être le point culminant de la partition…  Dès la fin du récital, j’avais commencé à étudier la Fantaisie, sans en parler à personne. Et c’est comme ça qu’un soir, chez ma professeur Nadia Boulanger, j’ai pu jouer sans coup férir les trois mouvements de l’œuvre devant les jurés du concours Marguerite-Long et Emil Gilels !

Nadia Boulanger, justement, m’avait dit : « Si tu n’es pas capable de résoudre les problèmes de la musique contemporaine, tu n’es pas une vraie musicienne. » C’est pour lui rendre hommage que j’ai inclus du Ligeti dans mon récital. Ses Études offrent des difficultés presque insurmontables. Comment arriver à respecter toutes les indications (accents, nuances) disséminées dans la riche polyphonie de l’écriture, dans le tempo demandé par le compositeur ? Il faut des mois de travail pour atteindre ce niveau d’indépendance entre les voix. Ce qui est déroutant, c’est qu’au fond Ligeti ne tenait pas tellement compte de l’exactitude absolue des indications. C’est plutôt le flux qui comptait à ses yeux. Pour ma part, je reste persuadée qu’il faut s’efforcer de les suivre le mieux possible, du moins en s’approchant du tempo exigé.

Enfin, la sonate de Prokofiev est un clin d’œil au disque que j’ai enregistré chez Véga à la suggestion de Claude Samuel. J’ai opté pour la Sonate n°2, dont la tonalité de mineur renvoie à celle de la Fantaisie chromatique de Bach. »

Le Sultan Mahmud II. Il aimait la musique.

Éveil d’une nation musicale

De la soprano Leyla Gencer au pianiste-compositeur Fazil Say en passant par les sœurs Pekinel, la Turquie a fourni au monde de la musique classique un contingent de qualité, quoique modeste en quantité. Idil Biret y voit l’aboutissement logique d’une histoire d’amour entre son pays natal et la musique classique occidentale. « En réalité, elle a sa place en Turquie depuis le début du XIXe siècle, avec la fondation de l’Orchestre d’Ankara en 1820 par Giuseppe Donizetti, le frère de Gaetano. Intendant de la musique impériale du sultan Mahmoud II, il a peu à peu transformé cet orchestre d’harmonie en orchestre classique, avec des cordes. Il y avait beaucoup de concerts au palais, y compris des opéras grâce aux visites de troupes italiennes. Il n’était d’ailleurs pas rare de voir des œuvres données à Istanbul un an après leur création en Italie. A l’époque, de grands virtuoses sont venus jouer en Turquie, notamment Liszt et Vieuxtemps… »

Un siècle plus tard, Mustafa Kemal, futur Atatürk, propulse la jeune république de Turquie dans la modernité – politique comme artistique. « Atatürk était convaincu que ses réformes devaient englober les arts, en particulier la musique. Pour lui, la musique occidentale primait sur la musique traditionnelle turque. Il avait le projet d’ouvrir un grand Conservatoire à Ankara et, à l’occasion d’une tournée de concerts de Wilhelm Kempff en 1927, il s’est longuement entretenu avec le pianiste, lui demandant des conseils sur les musiciens à recruter comme professeurs. Kempff lui a recommandé de confier la direction de l’établissement à Wilhelm Furtwängler mais, le chef étant indisponible, c’est finalement vers le compositeur Paul Hindemith qu’il s’est tourné. La Turquie musicale moderne était née ! »

Comme en écho à cette naissance, le même Kempff jouera un rôle crucial dans la carrière d’Idil Biret – et les concertos de Hindemith connaîtront sous les doigts de la pianiste, en 2013, une résurrection spectaculaire.

Idil et son père Munir

Une loi pour l’enfant prodige

La petite Idil grandit à Ankara dans une famille où la musique se pratique en toute décontraction. «  Du côté de mon père, presque tout le monde jouait du piano – des mélodies populaires, des airs faciles. Ma mère, elle, était réellement douée : c’était une pianiste talentueuse, dotée d’une très bonne technique. Elle avait beaucoup de facilités, intuitivement, mais se plaignait qu’on ne lui ait jamais appris la musique. J’avais aussi un cousin maternel musicologue réputé, auteur de nombreux ouvrages, qui avait étudié à Paris et à Berlin. Il venait régulièrement à la maison avec sa femme et ils jouaient du violon accompagnés par ma mère dans le Double Concerto de Bach. Un jour, j’avais dans les 4 ans, ce cousin m’a aperçue dans le salon et a dit : « J’ai l’impression qu’elle nous écoute. Apprenons-lui le la ». Il m’a joué la note, et je l’ai refaite. Puis il a fait de même avec les autres notes, et j’ai réussi à toutes les identifier. Après cela, j’étais capable d’imiter ma mère au piano, de jouer à l’oreille les mêmes morceaux qu’elle – pas toujours aussi bien… » Ensuite, tout va très vite : premiers cours chez une Mme Szabó, ancienne élève de Bartók, puis le compositeur et pianiste Mithat Fenmen, du Conservatoire d’Ankara, prend la petite fille sous son aile pendant un an et demi.

« Un soir, nous sommes allés l’écouter à un concert auquel assistait le président İsmet İnönü, lui-même violoncelliste. À la fin du spectacle, on m’a proposé de monter sur scène pour jouer un morceau. J’étais ravie… Naturellement, ça a tout de suite attiré l’attention sur moi. J’ai commencé à me faire connaître, tant est si bien qu’un jour de 1948, mes parents ont reçu une proposition incroyable : une bourse de 100 000 $ pour que je parte étudier aux États-Unis ! Mais ils voulaient que je reçoive le meilleur enseignement possible, et pour eux ça n’était possible qu’en France. » Destination qui s’impose d’autant plus naturellement que Mithat Fenmen a été l’élève de Nadia Boulanger et d’Alfred Cortot, « Et puis, Lazare-Lévy m’avait entendue en Turquie et m’avait écrit une lettre de recommandation formidable. » Reste un ultime obstacle à surmonter : selon la loi turque, l’extrême jeunesse d’Idil Biret lui interdit de partir vivre à l’étranger avant d’avoir terminé ses études primaires. À talent exceptionnel décision exceptionnelle, la Grande Assemblée nationale se réunit pour voter une loi dérogatoire lui permettant, ainsi qu’à la jeune violoniste Suna Kan, de poursuivre sa formation musicale à Paris. La loi Idil-Suna « pour les enfants prodiges » est encore en vigueur à ce jour.

 

Mademoiselle

Les débuts parisiens d’Idil Biret sont difficiles : en cette période d’après-guerre, les conditions de vie sont encore précaires et la famille doit loger à l’hôtel. Pendant ce temps, au conservatoire, le « cas Biret » fait l’objet de discussions animées. « Les membres de la commission hésitaient sur le professeur à m’attribuer. Lazare-Lévy tenait à me prendre comme élève mais, comme j’aimais improviser, on pensait que la composition pouvait être une option. Après plusieurs semaines de tergiversations, M.Claude Delvincourt, directeur du conservatoire, a fini par expliquer à mes parents que ma jeunesse lui posait problème. À Nadia Boulanger aussi, d’ailleurs : « Je n’ai jamais fait travailler d’enfant ! » disait-elle. » Mithat Fenmen monte alors au créneau et insiste pour que « Mademoiselle » auditionne l’enfant prodige. « Dès que je suis entrée chez elle, elle a été adorable. On m’avait prévenue qu’elle pouvait être sévère mais ça n’a pas été le cas. Et moi, j’étais conquise par son chat ! Elle avait une façon de parler très raffinée et très désuète, un peu comme Alfred Cortot d’ailleurs. Elle s’est montrée très chaleureuse, elle m’a écoutée jouer et a accepté de me faire travailler. Elle avait un credo qu’elle répétait sans cesse : On n’est jamais assez honnête avec soi-même.  »

Dans la classe de Nadia Boulanger en 1953

Naturellement, Idil Biret est la plus jeune dans la classe de Nadia Boulanger. « Après moi, il devait y avoir Narcís Bonet et Dominique Merlet, mais c’était déjà des adolescents. Et ensuite, il n’y avait que des « grandes personnes ». Mes rapports avec les autres élèves était bons, mais sans véritable interaction. » L’un de ses camarades d’étude notera : « Le problème pour Nadia Boulanger n’est pas de faire asseoir Idil au clavier mais de l’obliger à descendre du tabouret ! » La tendresse que la pédagogue manifeste envers l’enfant n’empêche pas, à l’occasion, la sévérité. « Au début, en 1949, je la voyais une fois par semaine, ensuite il y a eu les cours du mercredi. J’avais un tempérament assez indépendant, j’aimais faire un peu ce que je voulais et, parfois, Nadia Boulanger avait du mal à l’accepter – surtout quand elle était de mauvaise humeur. Elle m’avait par exemple interdit d’improviser en jouant une œuvre classique, alors que j’adorais ça. J’ai fini par comprendre pourquoi : elle était gênée à l’idée que je puisse m’approprier une musique qui n’était pas la mienne. Pour elle, je risquais de prendre des mauvaises habitudes qui resurgiraient plus tard. C’est vrai qu’il peut y avoir du danger à improviser, on peut dénaturer le texte, avoir qu’il soit écrit différemment. Et moi, je n’aimais rien tant qu’improviser dans le style du compositeur.

Paris, Colonne Morris, 1953

Chez Mozart, les cadences romantiques me dérangeaient, j’aurais voulu qu’elles respectent le style mozartien. Même celles de Beethoven, qui sont extraordinaires, donnent presque l’impression qu’il faut jouer tout le concerto comme du Beethoven ! Moi, je m’amusais à écrire des cadences ressemblantes en prenant des bribes de motifs chez Mozart. »

À côté de l’enseignement de « Mademoiselle », Idil Biret explore la composition. « Je suivais tous les cours menant à l’écriture : harmonie, contrepoint, fugue, etc. Mais le résultat n’était pas tout à fait concluant. Une seule de mes partitions tenait la route : une sonate pour alto et piano que j’ai composée à huit ans. Le deuxième mouvement a bien plu aux membres du jury qui l’ont examiné. Quand Maurice Gendron l’a joué dans sa transcription pour violoncelle, j’étais tellement fière ! »

L’œil bienveillant de Kempff

À la même époque, alors qu’il s’apprête à quitter la Turquie après une cinquième tournée de récitals, Wilhelm Kempff répond à un journaliste qui l’interroge sur le « talent artistique de la petite fille turque » qu’il a entendue jouer à Paris quelque temps auparavant : « J’ai eu l’occasion de rencontrer Idil Biret dans un hôtel parisien et, pour être tout à fait honnête, je ne m’attendais pas à trouver un tel talent chez cette enfant. Elle est immensément douée comme pianiste et comme musicienne, ç’a été une vraie surprise. Ce jour-là, elle a joué pour moi le Concerto en mineur de Bach. Ensuite, je lui ai demandé de me le rejouer, transposé en ut mineur. Elle s’est exécutée sans le moindre effort. Les petits morceaux qu’elle a composés révèlent eux aussi un talent stupéfiant. Je n’oublierai jamais les pièces intitulées Éléphants, Sainte-Sophie et Süleymaniye. On ne peut que se réjouir de la savoir entre les mains de la grande Nadia Boulanger. D’ici dix ans, le nom d’Idil sera, je l’espère, connu dans le monde entier. »

« Depuis notre première rencontre, chaque fois qu’il revenait à Paris, Kempff demandait à m’entendre jouer. Un jour, il m’a dit : « Tu sais, nous allons faire un concert ensemble. » Je pensais qu’il voulait qu’on se retrouve un soir pour improviser, mais en réalité il pensait à un concert tout à fait sérieux. Ça s’est passé au Théâtre des Champs-Élysées en février 1953, et nous avons joué le Concerto pour deux pianos de Mozart avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire dirigé par Joseph Keilberth. J’étais très impressionnée par Kempff. Au piano, il avait une posture étonnante, que j’ai revue ensuite chez Rubinstein : il se tenait droit mais sans raideur, la colonne fixe. Cela lui permettait de bien respirer pendant toute la durée de l’exécution. Je suis sûre que c’est une des explications de la longévité de sa carrière.»

Idil et Wilhelm Kempff : répétition du concert de 1953

Idil Biret quitte le Conservatoire trois ans plus tard, décrochant avec brio trois premiers prix. À quinze ans, elle a déjà une belle expérience de concertiste et une carte de visite impressionnante. Et elle s’apprête à faire la découverte majeure de sa jeune carrière.

L’idylle d’Idil

Entre Idil Biret et le disque, c’est tout de suite plus qu’une révélation : un coup de foudre. Provoqué par un homme, Jean-Claude Englebert. Pianiste lui-même et directeur artistique chez Pretoria, un label spécialisé dans les archives sonores, il découvre le jeune prodige lors d’un récital et décide de lui offrir sa première opportunité d’enregistrement commercial. Au programme : les Fantasiestücke op.12 de Schumann et les trois Intermezzi op.117 de Brahms. « Au début, j’étais totalement déroutée par la méthode utilisée : on enregistrait presque page par page. Le fait de couper aussi souvent donnait un résultat artificiel, sans élan, je me sentais brisée. Du haut de mes quinze ans, j’ai fini par demander : « Est-ce que je ne pourrais pas enregistrer des passages plus longs ? » On m’a expliqué que c’était trop dangereux. « Je suis bien d’accord, mais je préfère prendre ce risque. D’ailleurs, pourquoi ne pas faire directement une version sans montage ? » Et c’est ce qui s’est passé ! M. Englebert et les techniciens se sont laissé convaincre et le résultat leur a plu. Mais c’était difficile d’imposer, comme ça, mes choix artistiques face à tous ces adultes. »

Un coffret de CD a été publié, qui réunit tous les 33 tours de la carrière discographique de idil, sous leurs pochettes originales.

Ce goût précoce du risque ne quittera plus Idil Biret, qui se méfiera toujours du confort trompeur des studios d’enregistrement. «Chez Naxos, beaucoup de choses n’ont pas été enregistrées en studio : la plupart des concertos, par exemple le troisième de Prokofiev, ont été captés live. J’en ai une soixantaine à mon actif. Tout au long de ma carrière, j’ai la chance d’avoir pu enregistrer beaucoup de concerts. C’est plus risqué mais ça ajoute à la beauté du jeu, c’est tout le sel de l’exercice. J’aime aussi le studio, mais je ne suis jamais satisfaite. L’idéal pour moi serait de pouvoir faire des enregistrements progressifs : une première version d’une œuvre suivie, six mois mois plus tard, d’un autre enregistrement. Entre-temps, j’aurais peut-être découvert de nouvelles choses. Il ne faut jamais oublier qu’un disque, c’est une photo prise à un moment donné. Aucune version n’est jamais définitive. »

Parfois aussi, le studio peut procurer la même sensation d’urgence que le concert. En 1977, le label américain Finnadar (fondé par İlhan Mimaroğlun, un compositeur turc de musique électro-acoustique, et distribué par Atlantic Records) propose à Idil Biret de tenter l’expérience d’un enregistrement Direct-to-Disc, soit la captation d’une vingtaine de minutes de musique en une fois, à la merci du moindre bruit parasite, sans possibilité de rien changer. « Mon disque comprenait la dixième sonate de Scriabine, deux mazurkas de Chopin et la deuxième sonate de Prokofiev. On a enregistré tout le programme quatre fois de suite et, malheureusement, un bruit de surface a empêché qu’on utilise la version la plus réussie de la sonate de Scriabine. Mais toute cette aventure était très excitante. Comme mes autres disques Finnadar, d’ailleurs : grâce à  İlhan, j’ai pu donner libre cours à mon goût pour la musique du XXe siècle. C’est lui qui m’a fait enregistrer du Berg, du Webern, du Boucourechliev, du Miaskovsky, du Brouwer… Jusque dans ses choix de pochettes de disque, il avait une vision résolument novatrice. »

La révélation Boulez

Nourrie par ses maîtres Nadia Boulanger et Alfred Cortot de tradition romantique et de musique française, Idil Biret a très vite eu envie d’explorer d’autres continents.

« Quand je suis sortie du Conservatoire, mon répertoire moderne se limitait à Ravel et Roussel, avec un peu de musique dodécaphonique. Nadia Boulanger m’a dit : « Maintenant, il va falloir que tu t’intéresses aux compositeurs de ton temps. »

Idil Biret et Claude Samuel à l’époque des enregistrements Vega

C’est Claude Samuel, pour qui j’allais enregistrer deux disques sous label Véga au début des années 60, qui m’a permis de me frotter à la création contemporaine. En 1967, il m’a invitée à me produire au Festival de Royan. Avec Georges Pludermacher, on a joué le deuxième livre des Structures de Pierre Boulez. Je découvrais un monde extraordinaire, et j’ai adoré ce concert. Je trouvais cette musique tellement fraîche, tellement stimulante. À la fin de ma partie, il y avait toute une séquence percussive, j’avais l’impression de jouer de la batterie ! Ensuite, j’ai participé à la création mondiale d’Archipel 1 d’André Boucourechliev, j’ai joué la Sonate pour deux pianos et percussions de Bartók. J’ai même accompagné l’incroyable Cathy Berberian… Et puis, j’ai eu l’honneur d’être membre du jury du concours de composition. Je siégeais au côté d’Olivier Messiaen, de Betsy Jolas, de Jacques Février. Là encore, j’étais la cadette, au point que Boucourechliev a dû intervenir pour que les huissiers me laissent entrer dans la salle de délibération !  Le répertoire romantique est au cœur de ma pratique mais la musique contemporaine, c’est un grand vent de liberté. Une invitation à sortir des sentiers battus. »

Cet amour pour la musique du XXe siècle rencontrera en 1995 une incroyable consécration publique. Idil enregistre les trois Sonates de Boulez pour le label Naxos (elle avait déjà enregistré la deuxième sonate). Claude Samuel, alors Directeur de la Musique à Radio-France, co-produit le projet. Sorti dans les bacs avec en France un slogan choc («Si vous dites que vous n’aimez pas cette musique, maintenant vous saurez dire pourquoi !»), le disque s’écoule à plus de 40 000 exemplaires et rafle un Diapason d’or.

« Les sonates de Boulez proposent une formidable énigme à l’interprète : comment naviguer dans cette musique ?  J’ai toujours trouvé que la troisième sonate avait un côté « mots croisés ». Mais le plaisir que j’éprouve à la jouer n’est pas seulement cérébral. Boulez a bâti un édifice sonore extraordinairement séduisant. Et sa deuxième sonate a une dimension lisztienne. Il faut s’y lancer presque avec inconscience, sans avoir peur de passer à côté. Prendre son élan et se plonger dans la gestuelle. L’aspect physique est capital. Quand j’ai joué le Concerto pour piano de Schönberg, Alfred Brendel m’a prévenue : « Tu verras, c’est un plaisir purement intellectuel. » Eh bien, je ne crois pas : il y a un vrai plaisir charnel à interpréter cette musique. Au fond, trop d’interprètes abordent encore la musique du XXe siècle de façon timorée. Il faut de l’audace, mais ça passe par le travail. »

De l’audace, encore et toujours

L’audace, autre nom du tempérament. Et, dès son plus jeune âge, la pianiste turque n’en a pas manqué. À 16 ans, elle profite d’une invitation de Nadia Boulanger à jouer devant les jurés du Concours Long-Thibaud après un dîner organisé chez elle pour subjuguer son auditoire. «  Il y avait là Georges Auric, président du jury, le chef Karl Munchinger, Aldo Ciccolini et Emil Gilels. Nadia Boulanger voulait que je joue la première Ballade de Chopin, qui m’avait valu la même année le premier prix au Conservatoire. J’ai donc joué la Ballade, mais je sentais bien que ça n’était pas comme ça que j’allais faire grosse impression. À la fin du morceau, j’ai demandé : « Est-ce que je peux en jouer un autre ? » Nadia Boulanger m’a fusillée du regard. « D’accord, mais seulement si ce n’est pas trop long. » Et je me suis lancée dans la Fantaisie op.17 de Schumann ! À la fin du premier mouvement, elle m’a fait signe d’arrêter. Mais Gilels a dit : « Non, qu’elle continue. » Alors, j’ai joué la Fantaisie en entier. Il m’est difficile de me souvenir de ce que je fis ce soir-là. J’imagine que mon jeu était plus ou moins désordonné, quoique plein d’un enthousiasme juvénile. Dans le troisième mouvement, j’ai adopté un tempo d’une lenteur insoutenable pour bien savourer la subtilité des harmonies. Les autres jurés devaient être furieux.

Idil avec Emil Gilels, 1978, Jury du Concours Reine Elisabeth
Tournée en Union Soviétique, 1960

Gilels a sans doute été sensible à un certain sens de l’esprit schumannien car il a dit à Nadia Boulanger : « J’aimerais la réentendre, je reviendrai dans quelques mois. » Puis, se tournant vers moi : « Ça vous intéresserait de venir en URSS ? » Évidemment, j’étais ravie. Nadia Boulanger, elle, était dubitative mais, quelques mois plus tard, j’ai reçu l’invitation officielle. Je suis allée en Union soviétique en 1960, où ça a tellement bien marché qu’au milieu de la tournée, on m’a proposé de doubler mon nombre de récitals. Mon amour pour la musique russe – Scriabine en particulier – date de cette époque.  »

Idil Biret avec Hermann Scherchen 1959, Bruxelles

Deux ans plus tard, ce même tempérament l’amènera à tenir tête à l’ombrageux chef Hermann Scherchen lors des répétitions d’un concert au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. « Au départ, je ne savais pas que Scherchen dirigerait. L’agent de Wilhelm Kempff m’avait juste proposé de venir jouer le Capriccio de Stravinsky à Bruxelles sans me donner de détails. Je disposais de deux semaines pour l’apprendre, pas un jour de plus.  Quand j’ai annoncé la nouvelle à Nadia Boulanger, elle m’a dit : « Non, non, c’est beaucoup trop dur, vous devez refuser ! » mais j’avais déjà accepté. Elle était catastrophée. Pour m’aider à travailler, Jean Françaix a eu la gentillesse de me prêter son enregistrement de l’œuvre en 78 tours. Et c’est seulement en arrivant à Bruxelles qu’un ami m’a annoncé le nom du chef. J’ai tout de suite su que ce ne serait pas facile, Scherchen avait la réputation d’être tyrannique ! Pour la première répétition sans orchestre, j’ai croisé une pauvre claveciniste en larmes : il venait de lui passer un savon. Bref, ce n’était pas très encourageant. Quand je suis montée sur scène, il m’a regardée d’un air interloqué – l’air de penser « Qui c’est, cette gamine ? » Je me suis mise à jouer mais j’avais pris l’habitude de jouer aussi la partie d’orchestre. Il m’a demandé d’arrêter. Quelques minutes plus tard, j’ai recommencé. « Qu’est-ce que vous fabriquez ? » Peu après, il m’a interrompue parce que, selon lui, je m’étais trompée. Je lui ai certifié que non. « Si ! » « Je vous assure que non. » Il est venu derrière moi, il a lu la partition. « Vous avez raison. » A partir de là, il est devenu charmant. Il m’avait adoptée. »

Concert à Boston avec Erich Leinsdorf le soir de l’assassinat de JFK

Intermezzo pour un président défunt

Dernier cliché de l’album souvenir : des débuts américains placés sous le signe du drame. « Après l’Union soviétique, j’ai été invitée en tournée aux États-Unis. C’est un pays où j’allais revenir souvent, et dont  j’admire beaucoup de pianistes : Leon Fleisher, Gary Graffman, et bien sûr Van Cliburn. J’ai eu l’occasion de le rencontrer quand j’étais jurée dans son concours, c’était un homme délicieux, presque timide. Pour mes débuts américains, je devais jouer avec le Boston Symphony Orchestra. L’œuvre au programme était le gigantesque Concerto de Busoni, avec chœur, mais finalement on m’a demandé de jouer le Troisième Concerto de Rachmaninov. J’étais folle de joie. Nadia Boulanger, elle, était désespérée. Elle me répétait souvent, comme une menace : « Si tu continues comme ça, tu finiras par jouer du Rachmaninov ! » (Du reste, je n’étais pas exempte de préjugés : un jour, chez mon oncle à Istanbul, j’ai eu le malheur de dire que Rachmaninov était un mauvais compositeur. « Tu te rends compte de ta bêtise ? » m’a-t-il lancé. Et il a mis le disque Rachmaninov par Rachmaninov. J’ai tout de suite été éblouie. C’était exactement ce dont j’avais toujours rêvé… À mon tour, j’ai réussi à faire admettre à Nadia Boulanger que sa musique « n’était pas si mal que ça ».) Je suis arrivée à Boston le 21 novembre, la veille du concert. C’était le jour de mes 22 ans et, pendant les répétitions, l’orchestre dirigé par Erich Leinsdorf a joué Happy Birthday. C’était une ambiance à la fois très gaie et très studieuse. Le lendemain, j’étais programmée en seconde partie. En arrivant dans ma loge, je sens quelque chose dans l’air qui me déplaît. Quoi ? Je ne savais pas. C’était très curieux, tout semblait avoir changé de couleur. Leinsdorf passe en coup de vent, suivi de sa secrétaire au bord des larmes. Et puis, à l’entracte, mon père vient m’annoncer la nouvelle : JFK a été assassiné à Dallas. On envisage d’annuler la suite du concert. Les discussions vont bon train pendant quarante-cinq minutes puis Henry B. Cabot, le directeur du BSO, monte sur scène et s’adresse au public  : « Le jour où j’ai perdu mon père, je suis allé au concert pour essayer de trouver une sorte de consolation. J’espère que vous ressentirez la même chose ce soir. C’est pourquoi la seconde partie est maintenue. » Il y a eu un déluge d’applaudissements et j’ai joué le fameux Rach 3. Ce live a été récemment édité par une firme américaine. L’excitation sur scène et dans la salle est palpable. »

Le coffret qui vient de paraître, de l’intégrale des enregistrements studio de Idil Biret, de 1959 à 2017

Les soixante premières années d’une carrière

Cet enregistrement chargé de drame constitue l’un des sommets émotionnels du coffret qui sort cette année. Un cube imposant de 130 CD et 4 DVD qui balaient soixante années d’une carrière prolifique, dont une partie importante de live, des intégrales (Chopin, Rachmaninov, Brahms) couronnées de nombreux prix et quelques pépites illustrant la curiosité encyclopédique de la pianiste turque, qui la voit évoluer avec la même évidence dans le Clavier bien tempéré, une pièce de Boucourechliev, une partition chambriste de Mahler ou une œuvre de son compatriote Ahmed Adnan Saygun.  L’occasion – avant d’aller l’entendre à Gaveau – de découvrir toutes les facettes d’une personnalité artistique majeure, admirée d’un Arthur Rubinstein pour ses Schumann (« Son interprétation des Kreisleriana m’a fasciné, j’en avais les larmes aux yeux ») comme d’un Alfred Brendel pour ses Ligeti («Je suis émerveillé par cette artiste qui a l’énergie et l’intelligence nécessaires pour exceller dans Boulez et Ligeti »).


POUR ALLER PLUS LOIN

Le site officiel de Idil Biret

La discographie de Idil Biret, en téléchargement

Idil Biret – Une pianiste turque en France, le livre de Dominique Xardel, chez Buchet-Chastel

DES VIDÉOS

Idil est votre guide pour visiter Istambul ! Un reportage de la BBC

Sidney 1984, Concerto n°2 de Bartok, avec Charles Mackerras

Concerto n°2 de Chopin avec l’Orchestre Symphonique de Yale

Un « bis »: « Gnomenreigen »