L’Art de la fougue ! Une conversation avec Mahan Esfahani. [1]


  • PAR PIERRE BRÉVIGNON, pour Monsieur Croche

Première partie

Philharmonie de Cologne, 28 février 2016. Alors que le concert du dimanche après-midi semble devoir se dérouler sans encombre devant l’habituel parterre d’abonnés, un vacarme inaccoutumé parcourt soudain le public. La cause ? Le claveciniste, sitôt achevé le Concerto n°1 en ré mineur de Bach avec le Concerto Köln, vient de se lancer dans l’ébouriffant Piano Phase de Steve Reich. Sifflets, huées, spectateurs furieux quittant la salle avec fracas, insultes, pleurs, applaudissements : en quelques minutes, Cologne connaît tout ensemble sa bataille d’Hernani et son scandale du Sacre du Printemps. Soucieux d’éviter l’émeute, le soliste interrompt alors son interprétation et, s’approchant d’un micro, lance à ses détracteurs : « De quoi avez-vous peur ? »


Cette scène résume à elle seule la personnalité de Mahan Esfahani, jeune claveciniste irano-américain au look de « prepster » (preppy+hipster) qui clôturera, en juin, la saison des Concerts de Monsieur Croche. Un surdoué au tempérament de prosélyte se fixant pour mission de révéler au monde les richesses illimitées de son instrument, surtout dans des répertoires où on ne l’attend pas. Mais, aussi, un passeur fervent qui, de notes de programmes en documentaires radio, de livrets de CD en conversations sur les réseaux sociaux, paie de sa personne pour convaincre les incrédules, rallier les sceptiques à sa cause, ferrailler avec les Philistins, bref : propager la bonne parole, quitte à croiser le fer avec certains collègues.

« En général, on commence par travailler pour la radio publique puis on se retrouve à suivre une thérapie… »

Pour un enfant né à Téhéran et venu vivre aux États-Unis au lendemain de la guerre Iran-Irak, le cheminement vers la musique classique semble peu évident. Quel a été votre parcours ?

M.E. – Ce genre de question m’a longtemps tracassé, c’est difficile d’identifier un point de départ précis. On dit toujours que faire une thérapie peut vous aider à décrypter votre vie… Dans mon cas, travailler pour la BBC a été une forme de thérapie (ce qui est ironique : en général, on commence par travailler pour la radio publique puis on se retrouve à suivre une thérapie). Depuis quelque temps, je réalise des documentaires radio pour eux, et j’en ai consacré un à la musique classique en République d’Azerbaïdjan. La famille de mon père est d’origine azerbaïdjanaise. L’Azerbaïdjan, qui faisait à l’origine partie de l’Empire perse, s’est retrouvé rattaché à la Russie et en partie séparé de l’Iran au XIXe siècle, à une époque où l’Iran commençait à se réformer par le haut en imitant l’Occident sur le plan des sciences et des technologies. Sur le plan des arts, en revanche, c’était plus compliqué car la musique occidentale, classique ou non, posait problème à l’islam.

– Théâtre national académique azerbaïdjanais d’opéra et de ballet (Creative Commons)

Quand les Russes sont arrivés en Azerbaïdjan, ils ont établi un état moderne, sans religion d’État, où les arts avaient toute leur place. C’est ainsi que le premier opéra à Bakou a été fondé en 1888 grâce à un philanthrope musulman, magnat du pétrole, qui avait découvert le chant lyrique à Saint-Pétersbourg. Il a envoyé des compositeurs locaux étudier là-bas et, à leur retour, ils ont composé le premier opéra en langue azérie ! Mon grand-père paternel et mon père ont suivi cette tradition. Ils ne connaissaient rien à la musique iranienne etne s’intéressaient qu’à la musique occidentale. À la maison, on écoutait du Glazounov, du Tchaïkovski, du Glinka, et mon père jouait du piano en amateur.

Donc, vous aviez une certaine familiarité avec le classique quand, à l’âge de 5 ans, vous vous êtes retrouvé avec votre famille aux États-Unis ?

M.E. – Oui mais, en arrivant à Washington, j’ai été surpris par les commentaires de la communauté iranienne. « On s’est donnés tant de mal pour venir en Occident, pourquoi tout gâcher en se consacrant à la musique ? » C’était très déstabilisant. Nous étions membres de l’Église presbytérienne d’Iran – les presbytériens ont converti beaucoup d’Iraniens au XIXe siècle  – et les messes se déroulaient dans une église américaine qui nous ouvrait ses portes deux heures par jour. Elle abritait un piano et un orgue. Mon père accompagnait l’office au piano, et moi je venais avec lui. Un jour il m’a dit : « Pourquoi tu n’essaierais pas de jouer ce morceau à l’orgue ? » Il y avait une partition sur l’orgue, c’était du Bach. En voyant ça, j’ai pensé : « Oh, c’est très différent de ce que je connais. » Chez nous, la musique qui passait en boucle c’était Beethoven, Puccini, Verdi, jamais de baroque ou de musique ancienne, que des classiques et des romantiques. Et, comme mon père faisait aussi partie d’un groupe de rock, j’avais aussi droit à Led Zeppelin, Chicago, etc. Cela dit, le fossé n’est pas si large entre Bach et Led Zep !

Vous étiez déjà capable de lire la musique ?

M.E. –  Mon père m’avait inculqué des rudiments, il a été mon premier professeur.  Quand il est devenu évident qu’on ne pouvait pas se débarrasser de moi en m’envoyant jouer au base-ball, j’ai pris des cours privés avec une dame du quartier. Il se trouve que son mari était organiste, c’est à lui que je dois d’avoir écouté beaucoup de Bach. Son influence a été décisive. Ensuite, j’ai eu un autre professeur, une femme très spéciale qui avait fait des études de musicologie poussées mais n’avait pas pu décrocher de poste universitaire. Alors, elle enseignait le piano pour un salaire modeste. Elle a su voir en moi une personnalité différente de ses autres élèves. Elle me faisait venir une heure avant ses cours ; là, elle me donnait des disques de symphonies de Schumann ou de quatuors de Haydn avec les partitions correspondantes, et elle me demandait de les écouter en suivant la musique. C’est comme ça que j’ai appris à lire une partition. Elle pouvait aussi m’expliquer certains points de théorie, comment écrire une fugue… Enfin, elle m’occupait. Je n’étais pas le genre de gosse qui pouvait se contenter d’apprendre deux miniatures de Mozart, ça m’aurait vite lassé.

Vous en vouliez toujours plus ?

M.E. – Oui. Et elle faisait ce qu’il fallait pour maintenir mon intérêt. Grâce à elle, j’ai découvert les œuvres de Schumann, Mendelssohn, Beethoven, Haydn, Wagner… Et je les entendais ensuite en concert – j’essayais d’aller au plus de concerts possible. À l’époque, sur le plan musical, Washington était une ville assez conservatrice par rapport à New York. L’orchestre jouait le répertoire habituel, jamais de Lutoslawski, de Boulez… et je ne parle pas de Piston ! Leonard Slatkin commençait bien à programmer de la musique américaine, Ned Rorem ou Steve Reich, mais leurs œuvres étaient tout juste tolérées, présentées comme un mauvais moment à passer. Et puis, il y avait cette immense cathédrale où on donnait beaucoup de musique chorale, Vaughan Williams, Powells, Byrd, Mozart. À l’école – une école publique et gratuite – il y avait un chœur et un orchestre, j’ai pu chanter le Requiem de Mozart (j’accompagnais aussi les répétitions au piano). On dit toujours qu’il y a mille façons d’être chanceux… eh bien, moi qui n’ai jamais pu m’inscrire dans un conservatoire privé, j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui en savaient assez pour m’enseigner l’essentiel. De sorte qu’en arrivant à l’université, j’avais déjà reçu une bonne formation musicale et donné quelques récitals de piano : sonates de Beethoven, Fantasiestücke de Schumann, du Mendelssohn… Je devais avoir 16 ans.

Wanda Landowska (c) DR

Encore assez loin de Bach et du clavecin…

M.E. – Bach était déjà là. C’est par lui que je suis arrivé au clavecin… en passant par Debussy, aussi curieux que cela paraisse. Ma professeur adorait Debussy et parlait beaucoup des particularités de sa musique. Par exemple, presque toutes ses indications interprétatives renvoient au piano droit anglais qu’il possédait bien avant de jouer sur un Blüthner. Ses indications de pédale sont seulement adaptées à ce piano. Quand on décide de l’interpréter, il faut donc transcrire ces indications pour notre propre instrument. Quand j’ai découvert ça, j’ai commencé à me pencher sur la question des instruments des compositeurs, et j’en suis arrivé à m’intéresser au cas Bach. J’avais beaucoup de disques de Wanda Landowska et de Ralph Kirkpatrick mais, jusqu’alors, je n’avais jamais vraiment abordé cette problématique. Certes, je jouais souvent de l’orgue, mais électrique, et on ne pense pas à ce genre de choses devant un orgue électrique. Et puis, surtout, je n’étais pas encore allé en Europe…

Un clavecin en kit pour ses 17 ans

M. E – Quoi qu’il en soit, pour mes 17 ans, mes parents m’ont demandé ce que je voulais comme cadeau. Au lieu de la traditionnelle voiture – je roulais dans la vieille guimbarde de mon père, ça me suffisait –, j’ai eu l’idée de leur demander un clavecin en kit. Ça existait vraiment ! C’était une invention d’un certain Wolfgang Zuckermann – il vient de mourir en France, d’ailleurs – destiné aux mélomanes peu fortunés. Mes parents étaient fonctionnaires, ils n’avaient pas les moyens d’acheter un vrai clavecin, et même en kit c’était encore cher. J’ai insisté et, avec l’aide de ma grand-mère, ils m’ont offert ce cadeau improbable.

Un clavecin Zuckermann en kit (C) X – DR

Tous les jours, dans le garage, je fabriquais mon clavecin ! Le résultat était vraiment affreux, mais ça a démystifié l’instrument. À mesure qu’on le construit, on commence à comprendre son fonctionnement, comment l’accorder, la façon dont les cordes sont pincées, comment contrôler leur vibration, produire tel ou tel son… Et, en même temps, on apprend à en jouer !

Vous aviez attrapé le virus !

M.E. — Sans renoncer au piano pour autant. Mon rêve, c’était d’étudier le piano au Peabody Institute, à Baltimore, mais mes parents ont refusé. Ça n’était pas dans leur culture. Même considérée comme un loisir, la musique restait un sujet épineux,. Mon père pouvait se montrer encourageant mais ma mère… c’était une autre histoire ! Dans son milieu, la musique est un déclassement, les musiciens sont des saltimbanques – pour elle, c’est la pire façon de gagner sa vie. Une escroquerie pure et simple. À vrai dire, mes parents voient ma carrière d’un œil très soupçonneux.

Je me suis donc résigné à répondre à leurs attentes, à celles de ma mère surtout, en commençant une fac de médecine puis en faisant mon droit à Stanford. Comme j’aime argumenter, ils pensaient que je ferais un bon avocat. Ça a duré quatre ans.

Pendant tout ce temps, vous avez mis la musique entre parenthèses ?

M.E. — Pas du tout ! Je pratiquais chaque fois que je le pouvais. En première année, j’avais pris l’habitude de dîner avec un ami qui finissait ses cours le vendredi à 19 heures. Comme les miens se terminaient à 16 heures, j’avais trois heures à occuper. Je fonçais au département de musique, demandais des disques à la bibliothèque et j’écoutais tout ce que je pouvais.

Notamment l’intégrale Bach de Kirkpatrick, en annotant les partitions au fur et à mesure. Je retournais le week-end dans la salle de clavecin et j’essayais tout ce qu’il faisait. Bien sûr, ça ne marchait jamais, mais j’apprenais de mes erreurs. Un jour, j’ai vu que Ton Koopman était à San Francisco pour donner un récital. Je l’ai appelé à son hôtel pour lui demander une leçon et il m’a reçu deux ou trois fois. Il m’a encouragé à persévérer dans ma voie.

En 2005, mes parents m’ont demandé de passer à la vitesse supérieure en droit et, cette fois, j’ai refusé. Je me suis inscrit en musicologie, dans les cours de George Houle, et j’ai aussi suivi des cours d’histoire de la Russie. Tout ça a fini par prendre forme naturellement, même si je me sentais inquiet par rapport aux autres clavecinistes qui, eux, avaient été formés dans des conservatoires. Je sentais tout le poids du retard à combler.

Houle n’a pas été votre unique mentor…

M.E. — Disons que j’étais toujours à la recherche de conseils. À la même époque, j’ai découvert une claveciniste nommée Isolde Ahlgrimm, dont j’étais fan. Elle enregistrait pour Philips dans les années 1970. Elle a aussitôt rejoint dans mon panthéon personnel les grands noms de cette école un peu ancienne : Kirkpatrick, Landowska, Zuzana Růžičková.…  Comme Peter Watchorn, élève d’Isolda pendant vingt ans, vivait à Boston et qu’Albert Fuller, étudiant de Kirkpatrick, vivait à New York, j’ai décidé de mettre le cap à l’Est ! Tout en faisant des petits boulots et en squattant chez des amis, j’ai alterné une semaine de cours quotidiens avec Watchorn, et une semaine de cours quotidiens avec Fuller. Cette gymnastique a duré un peu plus de deux ans, jusqu’à ce que j’estime avoir le niveau suffisant pour bien jouer les programmes de récital que j’avais conçus.

Isolde Ahlgrimm à l’âge de 20 ans (c) DR

M.E. — Des récitals où Bach devait se tailler la part belle, non ?

— C’est que, pour moi, tout commence vraiment avec Bach. Un journaliste du Spectator, Richard Bratby, a récemment publié un article au titre provocateur : « Pourquoi ce culte autour de Bach ? ». Au fond, se demande-t-il, pourquoi considère-t-on Bach comme un musicien génial ? Beethoven admirait Haendel, pas Bach, Telemann était bien plus célèbre que lui en son temps, ses cantates peuvent être de vrais pensums et, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, le message de ses Passions est strictement religieux, pas du tout universel. Or, Richard Bratby est un ami, et je sais qu’il aime Bach. Ce qu’il veut dire, c’est : « Il ne faut pas considérer Bach comme acquis, se contenter paresseusement de dire c’est le grand musicien universel. On doit constamment se battre pour lui. » Avant, si quelqu’un me disait : « Je n’aime pas Bach », j’avais l’habitude de répondre : « Je vous plains ». C’est complètement stupide de ma part ! Parce que je sous-entendais : « Je n’ai pas besoin de vous expliquer Bach ni de le justifier auprès de vous ». Or, Bach a besoin, chaque jour, d’être justifié ! Il le mérite. C’est seulement à ce prix qu’on peut le considérer d’un œil neuf.

«  Dans le débat sur les instruments d’époque, je me situe plutôt dans le camp de Mendelssohn ».

Des musiciens l’ont considéré d’un œil neuf : les tenants de l’interprétation sur instruments d’époque.

— Dans ce vieux débat, je dois dire que je me situe plutôt dans le camp de Mendelssohn. Mendelssohn a défendu Bach et j’aime sa version de la Passion selon saint Matthieu. À Leipzig, de nos jours, le Thomanerchor la chante avec l’Orchestre du Gewandhaus sur instruments modernes ! Pas par ignorance mais parce que la philosophie de Mendelssohn est que chaque génération doit défendre la musique de Bach avec les forces qui lui sont propres. Aujourd’hui, avec des instruments modernes, demain avec ceux que l’avenir nous réserve.

Landowska et, avant elle, Louis Diémer et Arnold Dolmetsch ont redonné naissance au clavecin avant ce débat sur l’interprétation prétendument authentique – c’est là un point capital. Le clavecin était présenté comme un instrument corollaire du piano. Diémer jouait quelques morceaux au clavecin mais il pratiquait surtout le piano. Même Landowska. L’idée de récréer des interprétations du passé n’avait aucun sens pour eux. Dolmetsch a été le premier à parler de respecter les attentes esthétiques du compositeur mais, pour Landowska, la musique a un pouvoir qui dépasse ces considérations. Je cite souvent cette phrase de Peter Maxwell Davies : « La musique sait des choses que j’ignore. » Pour Landowska, Kirkpatrick, Růžičková, le clavecin était un véhicule d’expression mais aucun de ces artistes n’étaient fermé à d’autres modes d’interprétation.

[ à suivre… ]

Et ce soir aux Concerts de Monsieur Croche, Monsieur Martial Solal !

Ce soir Salle Gaveau, un récital unique et exceptionnel de Martial Solal

Le pianiste français Martial Solal revient sur scène pour un concert en total improvisation.

Reprenons les mots du site de Jazz Radio ce matin :

 » Martial Solal est une des figures du monde du Jazz. Le pianiste français de 91 ans n’a effectivement pas chômé dans sa carrière et semble peu sûr de s’arrêter un jour.

 » Carmen MCRae, Sidney Bechet, Stéphane Grappelli… Tous ont chanté ou joué en rythme avec ses notes. Des artistes internationaux pour un succès international. Il a transmis son art et inspiré nombreux pianistes qui encore aujourd’hui lui rendent hommage. Autre qu’un pianiste de concert, c’est aussi un compositeur de bande original pour des films comme « A bout de souffle » ou encore « Le Testament d’orphée » par Jean Cocteau. 

Il y a quatre ans, Martial Solal avait décidé d’arrêter à cause d’anévrismes, seulement la passion l’a rattrapé et un an plus tard il était de retour sur scène en duo avec Dave Liebman, saxophoniste Américain. Après ça il a de nouveau arrêté de jouer mais l’histoire se répète et il retourne sur les planches parisiennes le 23 janvier 2019.

Un adieu en musique ? Sa dernière scène ? Peut-être, peut-être pas, le musicien ne cesse de nous surprendre depuis quelques années !

Un spectacle solo entièrement basé sur l’improvisation, une des spécialités de l’artiste qui ravira nos oreilles.

Alors rendez-vous Salle Gaveau à Paris pour une représentation mélodieuse par le grand Martial Solal. Il ne reste que très peu de places.

« Forgotten Russians » – un nouveau disque de Vladimir Feltsman

Bonne nouvelle pour tous ceux qui ont applaudi Vladimir Feltsman en octobre dernier aux Concerts de Monsieur Croche , et qui ont adoré son disque Brahms paru l’année dernière ! Il nous revient, toujours chez Nimbus, avec un enregistrement passionnant et qui comportera beaucoup de véritables découvertes : les « Russes oubliés », en bon français.

Vladimir Feltsman (c)Jean-Baptiste Millot

Dans le long et passionnant livret de pochette, Vladimir commente (extrait de l’introduction ) :

Cet enregistrement rassemble les œuvres de sept compositeurs nés en Russie entre 1882 et 1900. Cinq d’entre eux – Roslavets, Feinberg, Stanchinsky, Protopopov et Mosolov sont restés en Russie. Deux – Obuhov et Lourié – ont émigré en France après la révolution de 1917. Aujourd’hui, ces compositeurs sont souvent appelés « Russes oubliés » car leurs œuvres sont rarement interprétées et leurs noms sont peu connus en dehors d’un cercle restreint de spécialistes et de personnes intéressées par l’art russe​ ​du premier quart du Vingtième siècle.

 » Le début du XXe siècle pourrait être considéré comme une véritable renaissance des arts et des lettres en Europe et en Russie. Les nouveaux mouvements artistiques audacieux, l’esthétique, les styles et les techniques ont émergé très rapidement. 

 » Le processus d’innovation et de réforme artistique a commencé en Russie à la fin des années 1890 et s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1920. Cela ne se limitait pas à la musique, mais à toutes les formes d’art : poésie et littérature, arts visuels, théâtre et cinématographie. Il englobait des mouvements tels que le Suprématisme (Malevitch), l’Abstractionisme (Kandinsky) et le Futurisme (les frères Burliuk et Pavel Filonov) ; ainsi que des expériences de pointe avec le langage de Khlebnikon et Kruchenykh. 
Stravinsky était un fervent partisan de l’Avant-garde musicale, ouvrant des perspectives sonores jusque-là impensables, tandis que les écrivains du groupe «Oberiu» (Kharms, Vvedensky…) étaient en train de jeter les bases d’une littérature ​de l’​absurde. C’était une période de grandes promesses pour l’avenir des arts en Russie – un avenir qui ​n’adviendra hélas​ jamais ​vraiment.

Photo : X – DR

 » On a beaucoup écrit sur la brutalité et l’inhumanité du régime soviétique, sur son idéologie rigide et sur le contrôle total exercé par Staline sur les arts ​; ​ sur la manière dont ​cela a affecté la vie de millions de gens ​ »​ordinaires​ »​ (s’il existe des citoyens ​ »​ordinaires»​…​) ​et tant de projet​s ​artistique​s​ en URSS. 

 » Qu’il suffise de dire que tous les habitants de l’Union soviétique étaient affligés d’une incertitude constante et craignaient pour leur vie, leur survie physique. Tout le monde avait peur de partager ses vrais points de vue et sa compréhension des réalités politiques, se cachant derrière ​un semblant de sécurité ​personnelle, ​​en se présentant comme de bons et loyaux citoyens du premier, du seul et du plus juste État socialiste​ ! ​ En fait, personne n’était en sécurité​,​ et personne n​e pouvait être réellement à l’abri du hachoir à viande de Staline. 

Sergei Protopopov – Photo : X –  DR

 » Certes, cette atmosphère de peur et d’anarchie a touché tout le monde, y compris les créateurs. Pour un écrivain ou un poète, pour un artiste ou un compositeur, écrire quelque chose qui soit douteux sur le plan idéologique pourrait signifier non seulement un pari sur ​son statut social et le risque de tomber en disgrâce avec des fonctionnaires, mais ​pouvait coûter la vie même. ​Pour cette raison, il est ​bien difficile d’appliquer un critère ​défini d’intégrité artistique et personnelle aux créateurs ayant vécu et travaillé ​à l’époque et sous le joug de l’Union soviétique. Nous devrions être ​très ​prudents lorsque nous ​condamnons ou doutons,​ dans le confort de nos refuges occidentaux, ​du comportement de tel ou tel. Nous devons nous rappeler qu’il est facile de défendre des principes moraux élevés lorsque notre vie n’est pas menacée.

 » Quelles que soient la pression et les difficultés, ou peut-être à cause de celles-ci, les artistes qui vivaient et travaillaient en Russie ont produit une œuvre étonnante qui a traversé l’épreuve du temps et mérite d’être connue et étudiée.

La Croix sonore d’Arthur Lourié,
et la première page de Formes en l’air, trois pièces dédiées à Pablo Picasso

Programme de l’album :

Alexei Stanchinsky (1888-1914)
Prelude en mode Lyrique (1908) 4.27 Four Esquisse Op. 1 (1911) 
Samuil Feinberg (1890-1962)
Berceuse (1912)
Nikolai Obukhov (1892-1954)
Four pieces (1912-1918) 
Arthur Lourié (1892-1966)
Forms in the Air – after Picasso (3 pieces) (1915)A Phoenix Park Nocturne (1932)
Nikolai Roslavets (1881-1944)
Five Preludes (1919-22)
Alexander Mosolov (1900-1973)
Two Dances Op. 23b (1927)
Sergei Protopopov (1893-1954)
Sonata No. 2 Op. 5 (1924)

Le disque « Forgotten Russians » est disponible chez tous les bons disquaires — non, tous les bons disquaires ne sont pas des disquaires morts : ) … mais aussi sur Amazon ; vous pouvez aussi le retrouver sur le site de l’éditeur, Nimbus, ou encore sur iTunes, et enfin en Haute-Définition en streaming chez nos amis de Qobuz !

Vive 2019 !

Concerts de Monsieur Croche : 5 concerts d’ici à juin 2019 et bientôt l’annonce de la prochaine saison !

Vive 2019 ! Toute l’équipe des Concerts de Monsieur Croche vous présente ses vœux les plus chaleureux pour 2019, et vous remercie de votre confiance, et de votre enthousiasme. Merci en particulier à nos abonnés et soutiens de la première heure, que nous ne pouvons pas citer tous ici – mais ils se reconnaîtront. Merci aux artistes qui nous ont fait confiance et à ceux qui nous feront confiance pour la deuxième saison des Concerts de Monsieur Croche.

En seulement quelques concerts notre petite entreprise a essayé d’affirmer sa personnalité dans le concert des concerts parisiens !

Pour contribuer à vous faire passer une somptueuse année musicale 2019, nous avons déjà pas mal travaillé et nous avons devant nous les concerts déjà programmés, et qui nous porteront à juin 2019 :

(c) Damien Jacobs

Mercredi 23 Janvier : Martial Solal

(c) Jean-Baptiste Millot

Mercredi 6 février : Pavel Kolesnikov

Idil Biret avant un concert sur la scène de Carnegie Hall, Avril 2016 – Photo : X – DR

Mardi 16 avril : Idil Biret

Photo : (c) Jean-Baptiste Millot

Mercredi 22 mai : Kun Woo Paik

Mahan Esfahani – Photo : (c) Jean-Baptiste Millot

Vendredi 7 juin : Mahan Esfahani

Mais ce n’est pas tout pour 2019 !

La saison 2019-2020 des Concerts de Monsieur Croche est presque prête !

Elle débutera, si Sainte-Cécile le veut bien, le 16 octobre prochain, jour de la Sainte Hedwige. Nous en annoncerons bientôt les premiers événements et les premiers noms… avec son lot d’inédits, de surprises et d’idées fraîches !

Bonne reprise à tous – et, rendez-vous le 23 janvier. Attention, les places s’envolent vite, réservez !

Des étrennes originales : offrez-vous, faites-vous offrir des places aux Concerts de Monsieur Croche !

Pour offrir un cadeau de grande classe, choisissez des concerts sans pareil. Nous personnaliserons votre cadeau selon vos attentes, et vous serez certain d’offrir du bonheur !

D’autant plus que nous vous proposons plusieurs nouveautés pour permettre à tous d’assister à nos concerts :

  • Nouveaux Tarifs jeunes
  • Abonnements « libres » pour 3 concerts au choix avec remise de 30%.

* Pour tout savoir sur ces nouveaux tarifs, lisez notre article NOUVEAUX TARIFS JEUNES NOUVEAU ABONNEMENTS

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  • Appelez Sériel Bocciarelli au 07 69 70 32 51 ou écrivez à info@concertsdemonsieurcroche.com .
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Les 5 concerts à venir :

Martial SOLAL, 23 janvier 2019

Pavel KOLESNIKOV, le 6 Février 2019

Idil BIRET, le 16 avril 2019

Kun Woo PAIK, le 22 mai 2019

Mahan ESFAHANI, le 7 juin 2019

N’hésitez pas, pour toutes vos questions, à contacter : Sériel Bocciarelli au 07 69 70 32 51 info@concertsdemonsieurcroche.com

Martial Solal parle de son nouveau disque, « Histoires improvisées – paroles et musique »

Depuis quelques années, on nous met en garde contre l’abus de I’alcool, du tabac, du jeu. On ne prévient jamais des dangers de I’improvisation… L’improvisation est pourtant une activité à haut risque. Pour le musicien comme pour ceux qui I’écoutent…

Pour profiter pleinement d’une musique qu’il découvre, l’auditeur aussi doit savoir consommer avec modération. Je pense que ce disque ne doit pas être écouté en une seule fois. Ce n’est pas un livre à suspense dans lequel on aurait hate de tourner la page pour connaitre la suite de histoire…

Il s’’agit plutôt d’un recueil de nouvelles, de souvenirs de lieux ou de personnes que j’aime ou que j’ai aimées. 

L’aventure, imaginée par Jean-Marie Salhani, m’a été proposée alors que je venais de décider de fermer mon piano avec |’intention de ne plus enregistrer, de ne plus paraitre en public. 
 
Vous pouvez constater que j’ai accepté de jouer le jeu… Sans préparation autre que physique, comme avant un concert. La règle consistait à improviser une vingtaine de pièces, plutôt assez courtes, inspirées par un nom ou quelques mots inscrits sur 52 petits carrés de papier contenus dans un chapeau. Je n’avais plus qu’à fermer les yeux, et extraire un à un ces papiers qui me serviraient de point de départ.

Contrairement a la plupart de mes disques précédents, il ne s’agissait pas d’improviser sur des grilles de standards ou autres.

Je ne me suis pas embarrassé de l’idée de produire un disque de jazz , de musique classique ou contemporaine, ne refusant aucune des idées ou des réminiscences qui me venaient a l’esprit pendant que je jouais. J’ai souhaité dire quelques mots, après avoir pris connaissance de chaque petit papier extrait du chapeau, pour expliquer à qui, ou à quoi je penserai en jouant.

(c) Damien Jacobs

Après l’enregistrement, j’ai eu la faiblesse (ou la curiosité) de lire tous les petits papiers que je n’avais pas dépliés.

Et j’y ai découvert nombre de noms qui sont trés importants pour moi et que je n’avais pas pu mettre en musique : André Hodeir, Lucky Starway, Club Saint-Germain, Aimé Barelli, Lucky Thompson, Village Vanguard, Marius Constant, Zoé Solal, Newdecaband et bien d’autres… Sans parler de tous ceux qui ne figuraient sur aucun de ces petits bouts de papier et qui sont ou ont été tout aussi indispensables à ma vie !

Le sort, avec la complicité de mon producteur et ami, a décidé pour moi… 

 
Le tout a été enregistré en une seule prise, ce qui peut expliquer quelques redites et le côté parfois débridé ou irréfléchi… 

J’ai joué de la même façon queje le ferais chez moi, le matin, juste pour divaguer sur le clavier.

En réalité, mes voisins n’ont droit, eux, qu’a des exercices, ou presque…

Martial Solal
23 août 2018

Acheter l’album sur Amazon

Regarder ce tout récent interview de Martial Solal par Michel Mompontet sur CultureBox

 

Les disques des artistes préférés de Monsieur Croche sous votre sapin de Noël !

Les artistes de la saison des Concerts de Monsieur Croche sont très présents dans l’actualité discographique ces temps-ci, et leur production devrait vous donner quelques bonnes idées de cadeaux à mettre sous le sapin de Noël 2018 !

Lukas Geniušas, qui jouera le 5 décembre 2018 à la Salle Gaveau aux Concerts de Monsieur Croche fait sortir chez MIRARE le premier volume d’une intégrale du piano de Prokofiev. Pour l’occasion, il a rajouté à son programme du 5 décembre quelques pièces de l’Opus 12.

L’album sera disponible sur toutes les plateformes de musique en ligne, par exemple chez nos amis de Qobuz,  le Vendredi 30 novembre 2018.

Martial Solal fait paraître quant à lui sur le label JMS (comme Jean-Marie Salhami) un nouvel album intitulé Histoires improvisées. Il s’agit d’une série de 19 improvisations nées d’une idée de Jean-Marie Salhami, et d’un défi qu’il a lancé à Martial, de petits papiers sur lesquels Jean-Marie inscrirait des mots que Martial tirerait au hasard et sur lesquels il réagirait avec ses doigts, et son piano. Parmi les noms qui furent inscrit sur les petits papiers, et qui furent tirés par Martial il y a Liszt, Count Basie, Alger, Marche nuptiale, Claudia…

Histoires improvisées est disponible chez tous les bons disquaires ou chez votre e-disquaires préféré.

À noter : l’album ne sera pas disponible sur les services de téléchargement ou de streaming avant quelques semaines.

Pavel Kolesnikov, qui jouera aux Concerts de Monsieur Croche le mercredi 6 février a présenté il y a quelques semaines un album Beethoven ; et son Beethoven est à l’image de tout ce qu’il touche : magique. Déjà salué par la presse mondiale, cet album réunit la fameuse « Clair de lune » et d’autres pièces. Il vous donnera envie de venir écouter Pavel, croyez-le bien ! Vous pouvez télécharger l’album en qualité CD et même en haute-résolution sur le site du label Hyperion Records

Mahan Esfahani quant à lui, a fait paraître chez Hyperion un disque aussi incroyable que l’est toujours son interprète, qui jouera aux Concerts de Monsieur Croche le vendredi 7 Juin 2019.  

The Passinge mesures est un album tout entier consacré à ce qui est sans doute l’un des plus grands trésors de la musique des îles britanniques, cette musique des grands virginalistes, signée de John Bull, William Byrd, Giles et Richard Farnaby, Orlando Gibbons,  William Inglot, Thomas Tomkins, John Dowland… C’est aussi un terrain de jeu idéal pour Esfahani, qui y démontre ses innombrables talents. Et comme toujours avec Mahan, il y a à entendre et il y a à lire : les notes explicatives dans le livret informent, éclaircissent et provoquent : une véritable mine d’or, un régal, une expérience discographique complète. A noter que le disque est livré avec  toutes les traductions des notes très intéressantes rédigées par Mahan, en français.

Vous pouvez télécharger l’album en qualité CD et même en haute-résolution sur le site du label Hyperion Records

Enfin, Idil Biret, qui fêtera en avril aux Concerts de Monsieur Croche le 70ème anniversaire de son premier concert à Paris, a fait paraître l’été dernier un gigantesque coffret réunissant toute sa discographie. 

Le coffret qui vient de paraître, de l’intégrale des enregistrements studio de Idil Biret, de 1959 à 2017

Enfin, pour faire suite aux questions qui nous ont été posées depuis le concert, le disque de Henri Barda enregistré à Tokyo en 2008 est disponible par correspondance auprès de Monsieur Croche, au prix de 22 euros port compris.

Il suffit d’envoyer un chèque libellé à l’ordre de Monsieur Croche, à l’adresse suivante :

Monsieur Croche, CD Barda, 8 rue Lemercier 75017 Paris.

Les enfants de Monsieur Croche : un nouveau tarif « Jeunes »

La famille de Monsieur Croche s’agrandit : voici les enfants Croche – un nouveau dessin de notre ami Boll, qui a déjà signé le logo de Monsieur Croche.  

En effet, la bonne surprise du premier concert de Monsieur Croche, le récital de Vladimir Feltsman, a été la présence d’un public souvent très  jeune, venu découvrir un artiste qu’il n’avait jamais entendu.

Ce qui nous incite à compléter [ sans l’aide de l’Education Nationale ni de la moindre subvention ! ] notre politique tarifaire, et d’instaurer un tarif “Jeunes” unique de 15 euros, valable désormais pour tous nos concerts et pour tous les spectateurs âgés de moins de 28 ans. 

A noter aussi que :

a) Le tarif “Groupe”, qui permet une remise de 20% à partir de 10 places achetées pour un même concert dans une même catégorie s’appliquera aussi à ce tarif « Jeunes ».

b) Notre nouvel abonnement libre (trois concerts au choix = -30%) est cumulable avec le tarif « Jeunes » ce qui porte la place à un peu plus de 10 euros seulement.

c) Les places au tarif « Jeunes » s’achètent à la billetterie de Gaveau chaque jour de la semaine auprès de nos charmantes caissières (qui effectueront un contrôle d’identité musclé  !). Pour les abonnements, allez sur la page « s’abonner » et suivez les instructions. Vous pouvez également nous contacter directement par téléphone. (Un justificatif d’identité vous sera demandé lors de la remise de votre abonnement  le soir du premier concert que vous avez choisi).

d) Vous pouvez aussi réserver vos places au tarif « Jeunes » par téléphone et les payer en les retirant une heure avant le début du concert auprès du contrôle « retrait des places » à gauche après les portes vitrées.

N’hésitez pas, pour toutes vos questions, à contacter :
Sériel Bocciarelli au 07 69 70 32 51
 info@concertsdemonsieurcroche.com

 

Du neuf dans nos abonnements : l’Abonnement libre Monsieur Croche

Le premier concert de notre série étant maintenant passé et la souscription aux huit concerts caduque, nous avons imaginé un nouvel abonnement vous permettant de bénéficier d’une réduction de 30% si vous achetez des places pour 3 concerts dans la même catégorie.  

Avec la réduction, les tarifs appliqués pour 3 concerts réservés sont les suivants :

  • Abonnement 1ère catégorie 3 concerts : 122 euros
  • Abonnement 1ème catégorie 3 concerts : 88 euros
  • Abonnement 3ème catégorie 3 concerts : 57 euros
  • Abonnement Catégorie “Jeunes – 28 ans” : 31 euros
    (Attention : sous réserve de justification d’âge, et votre placement sera réalisé en fonction des disponibilités, le soir même)  

Les 4 concerts possibles dans votre abonnement : 

Pavel KOLESNIKOV, le 6 Février 2019

Idil BIRET, le 16 avril 2019

Kun Woo PAIK, le 22 mai 2019

Mahan ESFAHANI, le 7 juin 2019

AVANTAGES SUPPLÉMENTAIRES DE L’ABONNEMENT

  • Économie de 30% sur le prix des places que vous avez choisies dans la catégorie de votre choix.
  • Accueil personnalisé
  • Programme offert à chaque soirée ans toutes les catégories
  • Sur simple appel vos places seront mises à la disposition de vos amis si vous ne pouvez pas venir, avec la même qualité de service
  • S’abonner aux Concerts de Monsieur Croche est aussi un geste militant : en vous abonnant, vous soutenez la programmation libre et originale de Monsieur Croche.

COMMENT VOUS ABONNER ?

Pour vous abonner, allez sur la page « s’abonner », et suivez les instructions. Après avoir choisi votre catégorie, et au moment de valider votre commande, veuillez préciser sur la note de commande à droite les 3 concerts que vous souhaitez réserver.

Pour toute question,  contactez Sériel Bocciarelli au 07 69 70 32 51. info@concertsdemonsieurcroche.com

 

Un entretien avec Lukas Geniušas

 

Nous avons rencontré l’été dernier Lukas Geniušas au lendemain du récital passionnant qu’il a donné au Festival  » Piano Rarities  » de Husum. Dans la première partie de cette interview nous revenons sur son histoire familiale, sur sa Grand’mère, tellement importante dans sa formation, sur les musiques qu’il aime à défendre. Et sur cet héritage qui est d’une manière ou d’une autre toujours celui de tout pianiste russe : celui de l’Âge d’Or du piano soviétique.


  • Par HANNAH KROOZ
    Cet article a été complété et mis à jour le 29 novembre 2018

Vous êtes donc issu d’une famille de musiciens… Votre père, Petras Geniušas, est pianiste, votre mère, Xennia Knorre, est professeur de piano. Et votre grand-mère, Vera Gornostayeva  fut un professeur d’une importance majeure au Conservatoire de Moscou, où elle a formé une kyrielle de pianistes parmi les plus prestigieux….

Bon. Vous commencez par une question qui m’est sans cesse posée et qui me suivra je pense encore longtemps ! À une époque je n’étais pas si content d’être toujours interrogé là-dessus. Je ressentais cela comme un caillou dans ma chaussure. Mais plus récemment j’ai compris qu’il me fallait l’admettre, et maintenant je le vis mieux. D’ailleurs, je ne peux qu’être reconnaissant à la Providence d’être né dans une telle famille. C’est un facteur crucial de mon existence. Tout ce que je peux faire maintenant en musique, je le dois en fait à ma grand’mère, et à l’environnement familial, les amis, le cercle musical qui a toujours été celui de ma famille. Mes collègues qui n’ont pas bénéficié d’un tel environnement ont eu une formation différente sans doute, et auront une vie différente. Pour moi, les choses sont venues, disons, naturellement – pour d’autres cela l’est moins.

Ma grand’mère, Vera Gornostayeva venait de cette tradition de l’Âge d’or du piano russe, de ces artistes qui ont été formés par Heinrich Neuhaus, le professeur de Richter, de Gilels, de Zak et tant d’autres pianistes exceptionnels qui ont bâti l’histoire fantastique du piano à l’époque des Soviets. Dans la tradition du piano russe, l’un des professeurs les plus importants, les plus respectés c’est vraiment Heinrich Neuhaus. Vera a eu la chance d’être l’une de ses élèves très proches. Elle a reçu cet héritage dans sa pleine dimension. Elle n’a pas été seulement influencée par lui, elle a été une sorte d’héritière, de fille. C’était une manière d’enseigner qui impliquait d’être complètement sous la coupe de son professeur ! Très différent de ce qui se passe aujourd’hui où vous picorerez à droite et à gauche, où vous irez prendre des masterclasses chez untel ou unetelle… Non, à l’époque c’était très, très différent. Vous écoutiez, vous croyiez, vous suiviez, vous vénériez,  vous dépendiez de votre professeur !

Heinrich Neuhaus – Photo : X – DR

Et avec un professeur comme Neuhaus, en l’occurrence, cela avait un sens, cette dévotion de l’élève. Neuhaus avait une telle culture, en général, et une telle culture musicale, une telle science ! Une telle humanité, aussi. C’était un homme qui pouvait jouer à son élève n’importe quand et à tout moment n’importe quel Prélude et Fugue de Bach, chaque voix séparée ! Et ma grand’mère a fait perdurer, vivre, cette tradition toute sa vie.  Elle a entretenu cette flamme. Comme si elle portait en elle Neuhaus toute sa vie. Et je crois qu’en me faisant travailler, elle a fait comme il avait fait avec elle.

Mais en ce qui vous concerne, vous n’étiez pas un élève normal, vous étiez son petit-fils !

J’ai eu ce privilège d’être de la famille. Et bien sûr elle a pris soin de moi plus que de quiconque. Elle m’aimait tellement. Elle voulait me transmettre tout. Tout ce qu’elle savait. Nous étions déjà dans la dernière période de sa vie, les dix dernières années. Et le caractère des personnes change, à la fin de leur vie. Les gens deviennent plus forts, plus intransigeants, ils n’ont plus de temps à perdre et ce ne sont pas toujours les meilleurs aspects de leur caractère qui, d’ailleurs, ressortent à ces périodes-là : il peuvent être cassants, abrupts. Moi, ma mère et elle avons eu des moments difficiles ensemble. C’était un triangle de gens aux caractères bien trempés !

Parce que, à un certain moment, il y a quand même eu un choix de fait, de vous confier à votre Grand’mère pour qu’elle soit votre professeur, non ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait eu tellement le choix, je dois vous dire… [Sourire]. Dès qu’elle a découvert que j’avais un talent particulier pour la musique, elle m’a pour ainsi dire préempté. Et pendant les dix années qui ont suivi, j’ai été enrôlé dans son laboratoire. J’ai été son objet de recherches pendant les dix dernières années de sa vie.

Elle a donné d’innombrables concerts au cours de sa carrière jusqu’à l’âge de 60 ans. Et elle a enseigné pendant 55 ans. Au cours des dix dernières années de son existence, elle a arrêté de donner des concerts mais elle avait encore beaucoup d’étudiants, plus que jamais. Dans ma personne, elle a trouvé un champ d’expérimentation pour toutes ses recherches. Elle voulait tout me transmettre. Tout. Elle voulait me former, me façonner, vers ce que j’allais devenir…

Vera Gornostaeva – Photo : X – DR

Mais elle n’avait pas été votre premier professeur. Avant elle, vous aviez eu d’autres pédagogues…

OK… d’autres professeurs, certes, mais qu’elle avait, elle, enrôlés, trouvé pour mon compte ; en qui elle avait totalement confiance, et à qui elle avait fixé une mission !

Elle-même avait une forte expérience dans l’enseignement des tout-petits. D’ailleurs, pendant 20 ans, elle a été professeur invitée à la Yamaha Music School à Tokyo, du début des années 90 à 2011, sa dernière visite au Japon. Elle y jouissait d’une affection particulière en tant que professeur et en tant que récitaliste. A la télévision soviétique aussi, elle participa à bien des programmes destinés à faire connaître la musique classique, à en traduire le sens auprès des audiences les plus larges, les plus populaires. Elle n’était pas de ce genre de professeurs uniquement intéressés par l’élite des futurs interprètes. 

Est-ce que votre père, Petras, a étudié avec elle ?

Oui. Il a étudié avec elle dans les années 80. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il a rencontré ma mère ! Vera était ma grand’mère du côté maternel. Une histoire de famille, vous  le voyez encore ! 

Mais alors, quelle était donc la différence entre vous et ses autres élèves ?

Sa classe n’a jamais manqué de talents fantastiques.  A mon époque par exemple, il y avait Vadym Kholodenko, qui est vraiment un pianiste étonnant, qui a été l’un ses derniers élèves. Et si on regarde dans  le passé, des pianistes comme Sergei Babayan ou Ivo Pogorelich ont travaillé avec Vera. Pogorelich n’en parle plus. Il est dans un autre état d’esprit. Il pense et dit que son seul professeur a été sa femme, Aliza Kezeradze – c’est un fait qu’il a travaillé pendant 5 ans au Conservatoire de Moscou avec Vera

Mais avec moi c’était différent. J’étais son petit-fils. Elle m’a consacré plus de temps qu’à personne. Notre relation n’était pas « normale ». Je ne devais pas seulement venir plusieurs fois par semaine : je pouvais venir tous les jours. Ou plutôt : elle attendait de moi que je vienne chaque jour ! Pour travailler seul d’abord, puis pour des leçons avec elle, qui pouvaient durer de une à quatre heures, sans discontinuer ! Ce n’était vraiment pas sa manière de faire habituelle avec les élèves.

J’avais ce privilège de l’avoir à moi, elle pouvait se dédier complètement à moi. Elle m’a « chargé » pendant toutes ces années, avec toute son énergie, tout son savoir, en plus de tout son amour… On pourrait en parler des heures. Un jour peut-être je pourrais même écrire un livre là-dessus. Car ce fut une expérience hors du commun.  

Conservatoire Tchaïkovski de Moscou – CREDIT : Par A.Savin (Wikimedia Commons · WikiPhotoSpace) — Travail personnel, FAL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61436139

Comment votre famille, Vera, vos parents, vous-même, avez-vous vécu la fin du communisme – quel regard portez-vous sur le changement de monde qu’a entraîné la chute du Rideau de fer ?

Ma famille et Vera elle-même étaient dissidents à l’époque soviétique en ce sens qu’ils n’étaient pas dans le cercle, dans les petits papiers du Parti. Pour être un artiste officiel, il fallait faire allégeance d’une manière ou d’une autre. Vera ne parlait pas mal du Parti de manière publique, mais par exemple elle était croyante et pratiquante, et cela se savait. Et ce n’était pas bien vu. Elle était intellectuellement aussi peu conforme – parce qu’elle lisait de littérature des écrivains étouffés, Soljenitsine par exemple – et cela se savait. Elle avait pour tout dire un mauvais profil au KGB.

Elle fut en raison de cela interdite de sortir du pays pendant 25 ans. Elle était l’amie des mauvaises personnes. Quand les invitations arrivaient, « on » trouvait toujours de bonnes excuses pour ne pas la laisser y répondre favorablement. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle a été tellement active pendant la période de l’Union Soviétique et qu’elle y a exercé son métier de manière aussi intense, jouant partout, enseignant à tant d’élèves. Pour notre famille, pour mes parents, pour moi-même, cette expérience d’avoir vu tomber le communisme a été marquante, un grand bouleversement. Après le communisme Vera a pu immédiatement voyager, elle a été invitée à Paris, à Munich, à Tokyo, à Palerme. Elle a fait partie des jurys de concours un peu partout : Leeds, Busoni…

Et quelle est votre réflexion à propos de ce qui est tout de même un héritage, celui d’un vrai Âge d’Or du piano sous le régime soviétique ?

C’est une bonne question, j’y pense souvent, cette affaire d’héritage soviétique, car c’est une part importante de ma personnalité artistique et de tant d’autres d’ailleurs.

Justement, deux compositeurs que j’ai joués hier ici à Husum : Valeri Arzumanov, Leonid Desyatnikov, ont bien sûr été influencés par Chostakovitch. Mais ils traduisent dans leur musique une sorte de souvenir nostalgique des temps soviétiques avec cette présence constante du sarcasme, toujours, qui vient peut-être de Prokofiev, avec ces marches militaires, l’irruption de chansons populaires ou soviétiques… C’est une esthétique particulière parce que cela a été écrit, en ce qui concerne Arzumanov, alors qu’il était émigré, en France. Et pour vous répondre autrement, je dirais que, si je joue ces compositeurs – et à Paris je ferai la création française des Préludes de Desyatnikov, c’est parce que leurs musiques résonnent en moi, avec mon histoire, notre héritage historique, la vie de ma famille, notre vie.

Leonid Desyatnikov. Photo : Copyright Alexey Kostromin

Quoique, Desyatnikov c’est encore un peu différent. Je le joue, j’essaie de le faire connaitre, parce que je l’aime. Il est un ami de la famille, de ma mère. Je l’ai toujours vu à la maison. J’ai grandi d’une certaine manière sous son influence, déchiffrant et jouant sa musique dès qu’elle était composée. 

Le cycle des Chants de Bucovine a été terminé seulement l’année dernière. Il est basé sur des thèmes populaires ukrainiens. C’est le premier opus important pour le piano de Desyatnikov, car d’habitude il compose plutôt de la musique à programme pour le cinéma, le ballet, et pour toutes sortes d’ensembles instrumentaux.

Desyatnikov n’est pas un compositeur qui écrit de la musique « pure ». Dans ses œuvres pour la scène il a développé un langage très personnel qui va chercher des sources, des influences qu’on pourrait dire venir de Strawinski, Tchaikovski, Mahler. Mais c’est une voix singulière, très  reconnaissable par le langage harmonique, par la manière de porter les différentes voix.  Gidon Kremer et Martha Argerich jouent souvent sa musique et il a reçu des commandes de la Scala ou du Met. Et il a même été Directeur artistique du Bolchoï.

Votre famille avait -elle des relations amicales avec d’autres compositeurs ?

Vera était proche, oui, de certains compositeurs. Il y avait par exemple Alemdar Karamanov, ce compositeur ukrainien un peu étrange, très porté sur la religion. Ashkenazy a enregistré certaines de ses symphonies, et Karamanov a composé l’Hymne national ukrainien.

Quels sont les compositeurs de l’ère Soviétique qui demandent maintenant à être redécouverts, selon vous ?

Pour la période de la première partie du XX° siècle, je dirais : Vsevolod Zaderatsky.

Il a été le premier compositeur après Bach, c’est historiquement reconnu à présent, à avoir composé 24 Préludes et Fugues. Avant Chostakovitch. Avant Hindemith. Il les a écrits en camp de concentration pendant l’époque soviétique. Au Goulag. Il avait été arrêté, banni en raison des relations qu’il entretenait avec la famille impériale avant la Révolution de 17.  Sa musique est d’une qualité exceptionnelle. J’ai enregistré certains de ses Préludes et Fugue – ce n’est peut-être pas aussi important que le cycle de Chostakovitch mais c’est unique et nous avons à découvrir davantage d’œuvres de ce compositeur à présent.

De la même époque, il faut retenir le nom de Gavrill Popov. Il est un compositeur étonnant du point de vue de la maîtrise de la polyphonie.

J’espère créer bientôt un programme qui regrouperait trois oubliés : outre Alexeï Vsevolod Zaderatsky et Gavrill Popov, dont je viens de parler, Alexeï Stantchinski, un contemporain et ami de Scriabine, qui s’est suicidé à 26 ans, lui aussi un incroyable polyphoniste.

Nous avons parlé de votre formation, de vos influences, de votre héritage. Et maintenant si on regarde à demain – quel carrière « moderne » souhaiteriez- vous promouvoir, pour vous-même, et, qui sait, comme modèle ?

Je me dois toujours de m’efforcer à maintenir un équilibre entre le répertoire « mainstream ». Tant d’invitations qui me sont faites pour le « grand » répertoire, les « grands » concertos… C’est un répertoire merveilleux mais la démarche des organisateurs est souvent conservatrice. Je rêve de programmations plus engagées, plus inventives, par exemple avec ces répertoires qui nous avons évoqué. J’ai vraiment apprécié pour cela qu’aux Concerts de Monsieur Croche vous m’ayez suivi dans ma proposition et fait confiance immédiatement pour jouer Desyatnikov.

Je ne sais pas ce qui me motive à vouloir découvrir et faire découvrir de nouveaux répertoires, mais j’ai toujours été ainsi. Je n’ai pas encore dans ce métier la réputation, le pouvoir d’imposer tout ce que je veux, mais j’essaie d’agir. Au festival Piano Rarities à Husum j’ai joué les Chants du Rhin de Bizet, et des œuvres Valery Arzumanov ( vous savez qu’il vit en France en Normandie ? ) et Leonid Desyatnikov – mais c’est un festival assez incroyable, sans doute unique au monde ! Ou donc pouvez-vous trouver ailleurs cette sorte de club d’amateurs passionnés qui se réunissent une fois l’an pour jouer et écouter des œuvres rares ? Mon rêve est simple : ce serait de rendre les choses invisibles beaucoup plus visibles.

Des artistes comme Kremer ou Argerich y parviennent…

J’adore Gidon, c’est un ami personnel d’ailleurs… c’est même la famille, encore ! Je ne sais pas si vous le saviez, mais Gidon a été le premier mari de ma mère, et donc ma grande sœur est sa fille ! Il a toujours été pour moi un grand exemple, car il met sa notoriété et donc son pouvoir de négociation au service d’une mission : dévoiler des œuvres et des compositeurs. Voyez comment il a, entre autres, fait connaître la musique de Mieczyslaw Weinberg qui maintenant, enfin, infiltre le « grand » répertoire au point que les opéras de Weinberg sont maintenant produits partout dans le monde ! Finalement ! Grâce à Gidon !

Je ne sais pas si j’aurais un jour cette influence mais à mon échelle, c’est ma mission. Ce n’est pas contre les pièces plus célèbres du répertoire, bien sûr.  D’ailleurs, même chez les compositeurs célèbres il y a du travail à faire. Tout le monde joue le Premier concerto de Tchaïkovski – mais il y a d’autres pièces concertantes de ce compositeur qui sont de grande valeur ! Je travaille à faire mieux connaître sa Fantaisie pour piano et orchestre, par exemple. Personne ne la joue ! Et c’est une œuvre qui se tient très bien, à côté du Premier Concerto ! Pareillement le Troisième concerto, presque personne ne le joue !… Le deuxième concerto, lui-même n’est presque jamais joué – quoi que, Berezovski, or Volodos, ou Matsuev le défendent maintenant. C’est une pièce formidable qui a été délaissée de manière incompréhensible.

Quels sont vos héros en matière de piano ? Vous devez en avoir beaucoup ? 

Tsss… Pas tant que ça en vérité. Vous savez, je suis assez difficile dans mes goûts pianistiques… Je suis assez prétentieux en ce sens… 

J’ai adoré Zoltan Kocsis. C’était ma grande admiration. 

Avec Kocsis, vous pensez que vous avez des points communs en tant que pianiste ? 

J’ai été influencé par lui, c’est vrai. Peut-être par son approche très large de l’instrument … C‘était un pianiste puissant, avec une force de conviction extraordinaire, parfois avec une esthétique un peu rude… Il était très rationnel, ne faisait pas de compromissions… Il était brut dans son Art.  Je lui vouais une telle admiration que longtemps, j’ai eu l’impression d’avoir ses yeux braqués dans le dos quand je jouais ! J’admirais ses enregistrements. J’aurais tellement aimé aller à Budapest jouer avec lui en tant que chef d’orchestre – mais cela n’a finalement pas eu lieu, il est parti si tôt…

Évidemment, Richter a été mon influence majeure, comme pour la plupart des pianistes russes que je connais. Certains préfèrent Gilels à Richter. Il y a toujours eu ce débat, c’est une discussion sans fin…

Sviatoslav Richter et Zoltan Kocsis après un concert. Photo : (c) X – DR

Quelle est la différence entre eux deux ?

C’est un peu comme la différence entre Mars et Vénus, non ? [ Sourire]

Mais vous , vous êtes donc du côté de Richter…

Toujours. Et d’abord parce que je ne suis pas comme lui. On cherche un peu toujours ce qu’on n’est pas !

Pourtant, je pense que j’ai été davantage formé par ma grand-mère dans le sens Gilels ! Elle était très amie avec lui, elle adorait Gilels.  Elle a même enseigné le piano à Elena, sa fille.

Mais moi je préférais, je préfère Richter. J’aime aussi Michelangeli – son style, cette approche  froide… J’aime ce qui n’est pas comme moi ! C’est aussi pourquoi j’ai beaucoup, beaucoup aimé Berezovski quand il était plus jeune, jusqu’à ses 35 ans. C’était un pianiste incroyable. Froid en un sens, lui aussi, mais électrique, puissant. Cela m’attirait beaucoup parce que moi-même j’avais été élevé musicalement dans une direction différente, celle d’un piano chaleureux, chantant… avec cette recherche de l’émotion, de la flexibilité dans le fil du texte, plus idiomatique. Berezovski, si on y pense, n’est pas un pianiste typiquement russe !

Quand on vous écoute, et qu’on vous regarde jouer, on a le sentiment que vous installez votre auditoire dans une sorte de sensation de confort. On aurait envie de vous suivre n’importe où, et dans n’importe quel répertoire, dans n’importe quelle découverte. C’est ce qui m’a jadis frappé, personnellement quand j’ai découvert votre disque des Préludes de Rachmaninov…

C’est un enregistrement désormais assez ancien, réalisé lorsque Vera était encore vivante. Je jouais à cette époque encore dans cette sorte de …

De quoi ? 

De « manière de faire » russe ! Je pense que j’ai pas mal changé depuis. J’ai toujours le même background russe, qui peut être entendu dans mon jeu, et que je ne perdrai jamais. Et j’aime toujours beaucoup ce disque, je dois dire. Mais je suis désormais différent. Je suis parti dans une direction différente. Vous verrez… j’espère que ce récital à Paris vous montrera dans quelle direction ! 

Et maintenant vous vivez à Londres.

Oui. Mais je vais souvent en Russie. Je déplore que l’atmosphère, la situation politique, tout cela ait beaucoup évolué depuis 10 ou 12 ans en Russie. On ne le ressent pas immédiatement dans toute la sphère culturelle. Mais il y a du contrôle, le retour de l’idéologie. Particulièrement dans le domaine du théâtre, par exemple, avec des artistes qui sont bannis, empêchés… L’art est d’ores et déjà affecté. L’atmosphère à Moscou en est changée. 

Quand ma femme Anna et moi nous revenons à Moscou, nous voyons une ville différente de celle dans laquelle nous avons grandi. En atterrissant j’essaie toujours de filer à la campagne directement : là où j’ai grandi, là où se trouvent mes racines familiales, où ma mère et ma grand-mère ont été élevées. Notre maison est très vieille, elle a une centaine d’année. Elle avait été achetée par mon arrière-grand-père pour sa famille, et ma grand-mère a grandi là, à quarante kilomètres de Moscou. Nous avons cinq pianos dans cette maison ! Je m’y ressource.

Anna est pianiste – nous n’avons pas choisi encore, nous ne savons pas bien ce que nous ferons plus tard, ou nous vivrons. Revenir habiter en Russie serait le plus simple, le plus naturel.  À Moscou nous avons tout : nos souvenirs, nos amis, l’attachement à l’histoire de nos familles… Mais quelque chose s‘est évaporé de l’illusion de la liberté qui prévalait dans les années 1990 et 2000, et c’est dommage. Cette époque était certes difficile économiquement, mais il y avait une telle ivresse de vivre à nouveau. Cette joie a disparu peu-à-peu. Un climat différent, des mentalités qui en sont affectées…

Ou se développe le mieux votre carrière à présent ? 

En Europe, et en Asie. Pour l’instant encore peu les États-Unis. Mais je vais davantage au Canada, compte tenu de connexions personnelles et de la Fondation Looking at the stars dans laquelle je suis personnellement engagé.

Et quels sont vos projets discographiques ? 

Le premier album de mon intégrale Prokofiev est paru maintenant, en France, chez Mirare. Le suivant sera également Prokofiev, car nous avons l’intention de faire l’intégrale. Ensuite, ce sera je l’espère le tour enfin des Préludes de Desyatnikov, toujours chez Mirare !

Hannah Krooz
Propos recueillis en août 2018 à Husum (Allemagne)

 Vifs remerciements à Alison Phillips, Agence Kajimoto, pour sa patience et  son aide !


Pour aller plus loin…

SITE INTERNET DE LUKAS

www.geniusas.com

SUR VERA GORNOSTAYEVA

Vera Gornostayeva sur YouTube :
Beethoven – Sonata No. 32 in C minor, Op. 111 – Vera Gornostayeva

Enregistrements audio :

Vera Gornostayeva joue les Trois Sonates de Chopin
Prokofiev: Sarcasmes, Op. 17 & Shostakovich: 24 Preludes
Schubert : Trois Impromptus Op. 90 dans une compilation approximativement réalisée

CD de Vera Gornostayeva disponibles sur le site du label LP Classics :
http://lpclassics.net/catalog/?orderby=popularity

CD disponible sur Amazon :
Brahms, Händel


SUR GAVRIIL POPOV :

Notice Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavriil_Popov_(compositeur)

Plusieurs enregistrements de la musique de Gavriil Popov :
https://open.qobuz.com/artist/583809

SUR VSEVOLOD ZADERATSKI :

– Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Vsevolod_Zaderatski

– Les Préludes et Fugue par plusieurs pianistes dont Lukas Geniusas : https://open.qobuz.com/album/0191018352578

SUR LEONID DESYATNIKOV : 

Lire le texte de Lukas consacré à Leonid Desyatnikov ici-même, traduit en français par Monsieur Croche  ! 

Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Leonid_Desyatnikov

– Disques de musique orchestrale :
https://open.qobuz.com/artist/46725

Une œuvre magnifique pour violon et piano d’après Schubert et pour piano 4 mains dans ce disque, interprétées par Aylen Pritchin et Lukas Geniušas :

– « Emancipation of Consonance »
Le récent disque de Lukas Geniušas consacré à la musique pour piano de Valeri Arzumanov et Leonid Desyatnikov

SUR HEINRICH NEUHAUS
« L’Art du Piano » – le livre de Heinrich Neuhaus