Françoise Thinat, en son jardin

Françoise Thinat, en son jardin

Nous publions la première partie de notre entretien avec Françoise Thinat, qui donnera un récital aux Concerts de Monsieur Croche le 4 décembre 2019 consacré à Chopin (24 Préludes), Debussy et Jacques Lenot.

La grande pianiste française y évoque son enfance, sa formation, ses relations avec ses professeurs, Marguerite Long, Yvonne Lefébure... et l'ambiance de l'époque.


PAR HANNAH KROOZ


Françoise, d’où venez-vous ?

D’un jardin. Entre 1940 et 1944 les moments les plus importants de ma vie se sont passés dans un jardin. Des choses très ordinaires, quotidiennes… manger par exemple. Il y avait des poules, des légumes. Et puis tout le reste, le côté fantasmatique. Ma mère luttait d’une façon psychologique, comme c’est souvent le cas dans les moments de grandes crises politiques ou de guerre. Professeur de piano, elle était devenue une sorte d’animatrice de tout un quartier. Pas seulement pour organiser des parties de bridge et au piano des quatre-mains parfois chaotiques, mais aussi pour tous les enfants qui l’entouraient. Elle leur écrivait des petites pièces de théâtre et faisait un travail extraordinaire auprès d'eux.

Je vivais cette ambiance comme une féérie  qui se déroulait le plus souvent dans le jardin. Pour ma mère, il s’agissait d’un phénomène de résilience.  Entendre les bombes le soir était devenu normal. À six heures on avait pris l’habitude du grondement des forteresses volantes… Tout le monde est marqué par son enfance, mais quant à moi, son empreinte est très forte : est-ce la présence allemande, très lourde, très violente ?

Où était-il, ce jardin ?

À Gien. Devant la Loire, qui a toujours été mon fleuve, ma raison de vivre. Ambiance de Sous-Préfecture, ce que la ville n’était peut-être pas… je ne sais plus. Mais toutes les mœurs, toutes les habitudes, us et coutumes l’étaient ! Une ambiance très fitzgeraldienne ! On y entendait les potins, des histoires de mariages arrangés… C’était la bonne société bourgeoise de l’époque, dans laquelle ma mère, Yvonne Sorlet, détonnait en faisant figure de l’artiste bizarre qui donnait des leçons de piano à Montargis où elle avait fondé une sorte d'école avec Alfred Loewenguth, qui venait de Paris en bicyclette avec son violon. Gien recevait facilement les "migrants" de l'époque, en particulier le grand pianiste espagnol Gonzalo Tintorer, chassé de chez lui par la guerre, qui faisait éclater le piano de ma mère avec la Danse du feu... J'étais sous le piano.

Gien - Photo : X - DR

Vos parents étaient-ils de même milieu social ?

Mes parents se sont mariés en 1934. Ma mère a mis un certain temps à réaliser qu'elle n’était plus Sorlet mais qu’elle était devenue Yvonne Thinat... Ce n'était pas tout à fait une plaisanterie de dire qu'il s'agissait d'un mariage "mixte" puisque mon père était berrichon, d'une vieille famille qui y était solidement ancrée. Ma mère était solognote, plus "aristocrate". Elle avait connu la vie comme on devait la vivre à Nohant chez George Sand. Elle avait vécu dans la grande maison de Maître "les Perrichons" qui était entourée d'une aura, d'une légende nostalgique. Mon arrière-grand-père y vivait en gentleman-farmer, chassant et gérant ses terres. Mais l'un de ses fils, brillant centralien, avait inventé un savon, le Lamiral, qui promettait de faire maigrir… à un moment où les femmes étaient fières de leur belles poitrines… Une débâcle financière a suivi, que mon grand-père s'est attaché à effacer en payant toutes les dettes. Une certaine nostalgie habitait les souvenirs d'enfance de ma mère, mêlée au goût des bandes dessinées de l'époque, les "Amours de Monsieur Vieux Bois"… Ce mélange de mélancolie et d'humour voltairien a nourri notre enfance à Gien.

Yvonne Thinat

Mon père René Thinat a épousé ma mère Yvonne qui n’était donc pas une héritière du tout, et ils ont formé un couple très moderne. Ils travaillaient tous deux, échangeaient… Ils s’observaient et se critiquaient l’un l’autre – je réalise aujourd’hui qu’entre eux ils avaient un peu cette relation très ouverte que j’ai parfois avec mes élèves quand je les encourage à me critiquer, par exemple sur mon jeu. Sur le coup je leur dis qu’ils n’ont rien compris à ce que je voulais faire... mais ensuite j’admets volontiers qu’ils ont raison.

Venons-en à vos débuts pianistiques…

Ma mère était donc professeur de piano, très professionnelle. J'ai gardé tous ses cahiers et ses notes. Elle avait obtenu son Prix d'excellence au conservatoire d'Orléans dans la classe de Maurice Naudin, qu'elle adorait. Elle avait eu comme directeur de conservatoire Antoine Mariotte dont j'aimerais tant faire revivre la magnifique sonate pour piano. Elle envoyait ses élèves à Paris chez Yves Nat quand ils étaient prêts. Elle était fière du succès de ses élèves au Conservatoire de Paris. À l'époque on y entrait à 10 ou 11 ans.

Ma mère donnait à ses enfants la même éducation musicale qu'à ses élèves : danse rythmique, solfège. Et technique pianistique, semblable à ce que je retrouverai plus tard avec Marguerite Long. Elle se conduisait avec nous, ses enfants, comme un professeur de natation qui pousserait ses enfants dans la piscine. Mais cela n'a vraiment marché dans la famille qu'avec moi. En même temps, elle ne souhaitait pas particulièrement que nous devenions des champions. Cela lui semblait probablement excessif, trop ambitieux, loin d'un idéal de vie encore proche de Nohant, et des idées de Chopin d'après Sand : "concert derrière un paravent et sur un piano si possible avec sourdine".

***

C'est au fond du jardin que j'ai entendu une élève jouer pour la première fois Jardins sous la pluie. Un déclic s’est produit. Cette sensation du cœur qui enfle, qui bat plus fort, de la respiration qui s'arrête…

J'ai retrouvé cette émotion plus tard, à 17 ans, en entendant Charles Munch diriger La Mer de Debussy. Mais à l'époque je n’avais que 8 ans. Je n'ai jamais vraiment travaillé cette œuvre plus tard — et pourtant je lui dois tout. À partir de ce moment-là j'ai déchiffré, avalé, dévoré tout ce qui me tombait sous la main, et pas toujours en rapport avec les projets pédagogiques de Maman !

La famille était écartelée entre Bourges, où travaillait mon père, et Gien, où ma mère avait son activité. Il y avait une véritable tension, et cette volonté en plus d'une enfant de "faire du piano" qui ne pouvait pas être prise en compte sérieusement. Avec l'accord de tous j'ai intégré la pension des Dominicaines de Bourges, où les Sœurs, loin d'être stupides, m'ont fait monter sur scène et jouer à toutes les fêtes et kermesses où je présentais tout mon répertoire, pédale enfoncée du début à la fin des morceaux, dans un fracas assourdissant : effet garanti ! Je dévorais la musique, littéralement.

Pendant trois ans je n’ai pas reçu d’enseignement, j’ai fait ce que je voulais, n’importe quoi, dans une totale folie ! Je vous laisse imaginer le deuxième Scherzo de Chopin à cette sauce devant l’Archevêque ! Je dévalisais tout Chopin, tout Schumann… Ma mère avait ouvert les portes, et je m’y régalais. J'ai connu aussi de miraculeux moments, au petit matin, dans la ravissante chapelle, en écoutant les messes chantées par les Sœurs cloîtrées, voilées et lointaines sur la mezzanine...

Chaque élève disposait d’un créneau d’une demi-heure par jour pour travailler sur l’instrument. La passion du piano n’étant pas vraiment partagée par mes congénères, je troquais le pain d’épices que m’envoyait chaque semaine ma mère contre les créneaux horaires des autres élèves. Tout le monde y trouvait son compte. Et moi, je poursuivais mes déchiffrages.

À quel moment avez-vous commencé à vous plonger dans la lecture ?

Je lisais déjà beaucoup, et depuis longtemps. Pour ma mère c’était très simple : vers trois ans il fallait savoir nager, tricoter (Schumann le pensait aussi, pour ses filles), dessiner, jouer du piano et puis lire, bien entendu.

J’ai une grande reconnaissance pour cet endroit merveilleux de la maison, le grenier. À cette époque, si je n’étais pas dans le jardin,  on me trouvait au grenier, en train de lire. La Semaine de Suzette entre autres, mais aussi des choses bien plus sérieuses. En vérité, tout ce qui me tombait sous la main !

Quand j’étais à la pension, les livres étaient souvent mis à l’index : les bonnes sœurs y mettaient des fiches blanches pour cacher les scènes d’embrassades. Mais j’ai eu la chance de connaître une jeune femme, philosophe, qui s’occupait du jardin d’enfant, et qui m’a donné des livres, qui m’a ouvert de nouveaux horizons. Elle m’a même trouvé un jour en train de lire Carl Jung… à 11-12 ans ! Mon appétit de littérature était boulimique. À l’occasion d’un pique-nique dans les bosquets de la Loire, on m’a d’ailleurs un jour oubliée un après-midi entier : je lisais !

À la sortie de la pension ce fut le regroupement familial à Orléans où je suis entrée au lycée, ce que j’ai mal supporté. J’ai proclamé que ma vocation était arrêtée, ma décision prise. Maman m’a donc envoyée au Conservatoire d’Orléans, nous sommes allées voir le fameux Maurice Naudin. À l’époque, seize ans c’était trop tard. Il a déclaré que je jouais affreusement.  Je n’ai pas été, moi, un enfant prodige ! Maurice Naudin ne voulait pas de moi : il pensait sans doute que ce que je faisais n’était pas convenable. Il est vrai que je n’étais pas dans le système, c’est le moins qu’on puisse dire.

Lucette Descaves - Photo : X - DR

Nous nous sommes donc dirigées, avec ma mère, chez Lucette Descaves. Son assistante, Jacqueline Evstigneef-Roy, réfugiée à Gien pendant la guerre, avait noué des liens d'amitié très forts avec Maman. Jacqueline Evstigneef-Roy m'écoutait avec intérêt et je lui dois les débuts de confiance et d'espoir. Pour chaque élève elle appliquait les principes retrouvés plus tard auprès de Freddy Goldbeck, c’est-à-dire "renforcer les points forts" avec un vrai travail sur l'imaginaire : on ne pouvait travailler une rhapsodie sans voir les bottes, les moustaches et les vestes à brandebourg ! Et ce n'était pas complètement enfantin. Plus tard, mon imaginaire se nourrira de Proust ou de Gide — mais l'idée de nourrir et faire vivre le texte musical était bien de Jacqueline !

En revanche avec Lucette Descaves, c’était dur.

Il y avait « leçon », chez elle, chaque dimanche. On déposait en arrivant une enveloppe à l’entrée.  

Elle donnait ses cours entourée d’un aréopage qui l’écoutait comme le Messie.

Elle se tenait, un peu coincée devant sa bibliothèque, très préoccupée à ce qu’on n’accroche pas ses bas, qui auraient pu filer : il faut dire qu’à cette époque les bas n’étaient pas jetables !

Je me suis retrouvée à ces cours entourée de petits garçons en costume marin, et de fillettes bouclées. Lucette m'appelait « l'universitaire». Je n’étais pourtant qu’en Terminale, rien de plus. Mais dès que je faisais une fausse note, Lucette expliquait d'un ton entendu : "c'est l'universitaire".

Elle avait eu un passé de pianiste remarquable. Mais en tant qu'élève je n’ai jamais eu l’impression avec Madame Descaves d’un ciel qui s’ouvre, de quelque chose qui vous dépasse… L'année de mon entrée, après avoir joué j’ai dit à ma mère que j’avais tout raté. Et puis j’ai vu Lucette Descaves arriver derrière, avec une tête à l’envers. Elle a levé les bras au ciel en disant : " Mais…elle a très bien joué ! " d'un air pas ravi du tout. Donc je ne suis pas rentrée chez elle, car elle non plus ne voulait pas de moi !  

Yvonne Lefébure et Françoise Thinat - Photo (C) X - DR

Dès lors, était-ce votre choix de rentrer finalement chez Yvonne Lefébure ?

Non. On n’avait pas le choix du professeur, et pas davantage aujourd’hui d’ailleurs. Je n’avais moi qu’une idée, c’était d’entrer au Conservatoire, ça oui. Il fallait bien me mettre quelque part. Claude Delvincourt est intervenu, heureusement, pour que je sois prise dans la classe d'Yvonne Lefébure. Madame Lefébure venait d’arriver, sa classe d'être créée... donc on gonflait sa classe.  Ni elle ni moi ne nous sommes choisies. Je suis arrivée et Yvonne m’a dit immédiatement : « Je vous ai entendue, c’était très mauvais, je vous ferai renvoyer. Il y a un concours de renvoi en janvier, et je vous ferai renvoyer. » On aurait pu rêver d'un meilleur accueil.

 

Là-dessus, dans un accès de rage, elle a pénétré dans la classe, énervée de m’avoir comme élève. Je suivais derrière, avec Jacqueline Roy-Evstigneef. Nous étions installées au fond de la salle. Yvonne a littéralement viré l’élève qui était au piano, et a joué Prélude et Fugue de Bach/Liszt en sol mineur…

Au début, elle ne me prenait pas en cours. J'ai souffert horriblement. Je l'adorais, mais c'était affreux. Elle faisait des cours jusqu’à dix heures du soir au Conservatoire et à la fin elle me disait « Ah la petite Thinat, je vous ai oubliée, je vous prendrai la prochaine fois ». À chaque fois je revenais, et elle ne me prenait pas ! Tout le trimestre ! Ma mère a fini par envoyer un mot en disant que j'étais fatiguée, et que j'allais travailler à la maison. Et puis en janvier est arrivé le fameux concours de renvoi. Tout le conservatoire défilait, et comme pour le Sacre du Printemps il y avait "sacrifice". Tout le conservatoire passait le concours et on mettait une personne ou deux à la porte. J’espère bien que cette pratique n’existe plus. Et moi je suis arrivée première ! C'est tout. Ce concours de renvoi est resté une épine entre Yvonne et moi. Jamais je ne ferai ça un ou une élève. C’était toujours orageux entre nous. Mais j’avais quand même beaucoup d'admiration pour elle. Elle jouait si bien... formidablement bien...

Quelle était votre relation avec elle ?

Après ces débuts difficiles j'ai quand même intégré la classe, et tenté désespérément de comprendre le fonctionnement d'un organisme d'État où Yvonne Lefébure explosait, unique par son enseignement, sa personnalité et puis ce jeu si loin de tous les préjugés et par moments miraculeux !...

Tous les lundis il y avait un moment de magie, et puis des passages où Yvonne se livrait devant des élèves souvent dépassés… On ne pouvait pas l'imiter vraiment. On ne pouvait qu'essayer d'entrer dans son monde. 

Et puis un jour, elle a avoué.

Elle m’a dit : « Je me suis trompée. Je ne vous avais pas entendue. Venez chez moi rue Émile Duclos. Elle m’a offert le thé, on a parlé toute la journée, m’a demandé de lui raconter tout ce que j’avais fait avant, tout ce périple insensé… La plus grosse bataille de ma vie a été de conquérir Yvonne Lefébure, le Conservatoire de Paris. Obtenir ma place là-dedans. J'y étais parvenue.

Elle était plus interprète que professeur ?

Elle se mettait au piano, point. On était complètement séduits ! On ne pouvait pas faire autrement, on n’essayait pas du tout de l'imiter. On essayait d'accéder à sa sphère, là où elle était. Nous étions en bas d'un escalier très petit, et nous travaillions à monter cette échelle de Jacob pour arriver là-haut, au paradis. Elle jouait si bien... Il y avait toujours un moment où… elle se prenait pour Yvonne Lefébure !  Se mettait à taper du pied… c’était extraordinaire. Elle passait à un moment une sorte de plafond de verre, sa musique devenait divine… Elle ne s’occupait pas du tout de technique.

Mais alors, comment avez-vous finalement corrigé votre piano « sauvageon » ?

C'est une autre histoire. La répétitrice officielle de Lefébure était Henriette Faure, qui n’avait pas très bonne réputation. Yvonne nous a dit à moi et à ma mère d’attendre : « J’ai une idée ». Et cette idée, ce fut Germaine Mounier, découverte au cours de ma deuxième année au Conservatoire. 

Un disque Chopin de Germaine Mounier

Germaine était une belle femme, d'une beauté assez froide. Juive, arrivée en France de Pologne avec sa famille avant la guerre. Ses parents ne parlaient pas le français. Son mari, seulement Colonel à l'époque, était porté disparu en Indochine. Elle avait déjà quatre enfants je crois, et charge de famille. Le colonel est revenu, est devenu ensuite Général… 

Grâce à Yvonne, Germaine Mounier s'est tournée vers une pédagogie de très haut niveau. Yvonne Lefébure a toujours dit combien elle tenait au talent de pianiste de Germaine, ce qui lui permettait aussi de se mettre au piano pour nous montrer.

Elles deux se complétaient magnifiquement, et le génie de la plus jeune était de s'intégrer parfaitement à ce que demandait Yvonne Lefébure, avec simplicité, intelligence ; cette capacité à nous faire comprendre et réaliser toutes les exigences d'une artiste hors norme.

Elle était comme Yvonne admirative à l’égard d’Alfred Cortot. Parce que, pour Yvonne Lefébure, Cortot, « Alfred »,  sa voix, c'était… TOUT ! Elle racontait les master-classes, avec ce qu’elles pouvaient avoir de très dur, aussi. Ces master-classes à l’époque étaient assez peu recommandables selon moi : le professeur s’y faisait beaucoup valoir…

Alfred Cortot - Photo : X - DR

Quelle était l’histoire commune entre Yvonne Lefébure et Alfred Cortot ?

C’était une relation d'admiration inconditionnelle et réciproque. Yvonne était âgée de dix ou onze ans quand elle a obtenu son prix chez Marguerite Long. Elle avait une grande haine de Madame Long, mais n’était pas seule ! Finalement, quand on aimait Madame Long, on n’aimait pas Cortot, et inversement. Tout cela était un peu ridicule en vérité. Moi, j'ai réussi à naviguer entre ces deux femmes, et je n’ai eu aucun problème.

Après le cours de Madame Lefébure, qui durait 3, 4 parfois 5 heures, avec cris, coups de crayon et partitions bariolées, on galopait, on allait au café du coin, on téléphonait à Germaine et on lui expliquait que le cours ne s’était pas bien passé. Elle nous invitait alors chez elle. On montait les quatre étages de son immeuble, et Germaine nous donnait des exercices à faire. Elle était sérieuse, et tellement intelligente…

Yvonne disait : « Elle m'a tout pris !». On aurait dit que Germaine Mounier était entrée dans les arcanes du cerveau d'Yvonne. Elle savait comment elle fonctionnait. Elle était entrée dans le cerveau de cette personne qui était hors normes et qui nous apprenait à nous apprivoiser nous-même, en l'apprivoisant. Elle nous disait : « Notre Yvonne c’est Yvonne ! Elle peut se permettre de faire ça. Mais le jour du concours, si vous faites de même, pour vous cela ne se passera pas bien ». En fait, elle nous apprenait aussi à gérer Yvonne. Il y avait une espèce de raison intelligente chez elle.

Comment Fred Golbeck, le mari d’Yvonne Lefébure, intervenait-il par rapport à son groupe d'élèves ?

J’ai beaucoup appris de Freddy. Mais ce n’était pas pour tout le monde, il était très sélectif.

Il était comme le professeur Piccard. On ne connaît plus trop aujourd’hui le professeur Auguste Piccard et son Bathyscaphe ! Allez voir sur Wikipedia ! Et bien Freddy c’était le même. Mais lui, c’était dans l’âme des gens qu’il descendait avec son bathyscaphe. Il savait très bien décortiquer les humains. Il était critique musical, avec un humour redoutable ! Relisez son Parfait petit chef d’orchestre…). Il y répertoriait toutes les choses qu'on peut faire de fou quand on est chef d'orchestre, du grand Maître qui a joué son œuvre des centaines de fois et qui n’écoute même plus l’orchestre, au jeune qui débute et qui joue comme un fou et qu'il faut tout le temps rattraper ! Ce qui est curieux tout de même c'est que cette « science » il ne se l’appliquait pas : je pense qu’il n’était pas du tout un bon chef, il n'était pas le parfait petit chef d’orchestre du tout !

Louis Fourestier (1892-1976), chef d'orchestre français, et Jean Ter-Merguerian (1935-2015), violoniste et pédagogue Concours Long-Thibaud, juin 1961.

Donc, il accompagnait les élèves de sa femme ?

Oui !  Le mari de Lucette Descaves, le chef d’orchestre Louis Fourestier le faisait aussi ! J’ai travaillé les Variations Symphoniques avec Fourestier au deuxième piano. C’était terrible car il faisait vraiment n’importe quoi ! Mais on comprenait tout. Ces gens-là, Glodbeck, Fourestier, étaient, comment dire, dans l’appartement !  Ils étaient des personnes d’un niveau absolument remarquable, ils étaient cultivés, ils avaient tant de choses à apporter…  Fred m’a fait découvrir Joseph Conrad, le journal d’André Gide et tant d’autres choses ! Il me donnait constamment des bouquins. Yvonne disait : « Freddy ça suffit ! ». Et lui, de répondre : « Je sais, je n'ai pas eu ma première médaille de solfège, mais laisse-moi faire ! »

Où se situait politiquement le couple Lefébure ?

Ils étaient forcément d'une certaine gauche de l'époque. C’était dans l'air. Mais on ne discutait pas politique comme maintenant. C'était une philosophie intérieure. Je ne vois pas Yvonne voter à droite. Ils faisaient cependant partie d’une très grande bourgeoisie, presque aristocrate. Son professeur, Dukas, c’était un peu la même chose, de ces grandes familles israélites françaises. C’était un couple étrange, qui est toujours resté très amoureux, jusqu’à se marier très tard dans les années 50, à cinquante ans passés…

Et Marguerite Long ? 

Avec Marguerite Long j’ai eu la chance d’avoir un parcours assez inverse des autres élèves. Après m’être « cortotisée » ailleurs, je me suis retrouvée dans les mains de Madame Long par le hasard des concours et j'ai travaillé deux ou trois ans avec elle. Cela se passait le lundi matin, avenue de la Grande Armée. Il n’y avait pas d’exaltation. Elle avait 85 ans. Elle avait encore un esprit très clair et très net.

Bruno Leonardo Gelber jeune - Photo (C) X - DR

Son grand élève préféré à l’époque, était Bruno Leonardo Gelber. Elle l'adorait, avec quelque raison !  Alors que jouais devant elle sur son piano le Concerto en mi mineur de Chopin,  j'ai fait sauter un crayon qui était posé sur le bord. Elle s'est levée précipitamment, comme affolée, en disant : « Oh ! Mais c'est le crayon de Bruno Leonardo !... ».

Avec Yvonne, à l’inverse nous survolions ces contingences : on ne parlait pas de technique, on ne parlait pas du trac… de ce genre de maladies honteuses...

Avec Marguerite Long je me suis trouvée plongée au contraire dans un univers très différent, où l'on m’a expliqué qu’il faut que le texte soit là, bien là, en place. Qu’il ne faut pas faire de fausses notes. Toutes choses auxquelles j'avais complètement échappé au cours de mon adolescence en pension. Marguerite Long m'a apporté des choses très physiques, plus encore que Germaine Mounier. Des solutions très claires, techniques… le fameux second doigt… des aspects techniques tellement modernes qu’on y attache aujourd’hui peut-être un peu trop d’importance.

Mais voyez-vous, Marguerite Long était avant tout d'une grande honnêteté. J’ai appris l’honnêteté avec elle. J’ai eu de la chance d'être passée entre les mains de deux femmes si différentes, Long et Lefébure.

C’est grâce à Marguerite Long, et malgré ses réticences à son égard, que j’ai obtenu ma bourse pour travailler avec Alfred Cortot.  En signant la lettre pour ma bourse à  destination du Ministère, elle me l'a répété : « Je déteste cet homme, il a "cortotisé" la musique !  Il a pris la musique pour lui ! ». Dans certaines éditions, quand on voit la tête de Cortot à la place de celle de Chopin, il est vrai que c'est un petit peu agaçant...

Mais Cortot est mort peu après, et je n’ai finalement pas pu travailler avec lui. En lieu et place je suis allé à Sienne, travailler avec Guido Agosti, qui était un pianiste italien magnifique, qui parlait cinq langues, un homme cultivé, extraordinaire. Grand beethovenien, il avait lui-même étudié avec Wilhelm Backhaus, ce qui a été une superbe expérience.  Il m’a aussi fait travailler Chopin et Debussy. D’un point de vue technique, sur la position de la main il m’a apporté énormément.

Marguerite Long avait créé depuis de nombreuses années une « Académie Marguerite Long », école de musique installée rue Freycinet dans un superbe et immense hôtel particulier. On y donnait des cours et des Masterclasses. On y croisait Samson François, Daniel Wayenberg... C’est là que je suis devenue amie avec la femme de Samson, Josette, qui était si jolie ! Une grande amie, jusqu'à sa disparition récente. Je prenais des cours avec Georges Tzipine, Louis Fourestier et Germaine Mounier. Cette Académie a vécu sauf erreur jusqu’en 1965. Elle avait été rachetée entretemps par les parents de Jean-Marie Fournier, l’actuel propriétaire de la Salle Gaveau.

Et en 1961 Marguerite Long a décidé d’un concours interne à l’Académie, qu’elle a généreusement et personnellement doté d’un prix : un grand concert au Théâtre des Champs-Elysées ! Prix que j’ai remporté.

C’est ainsi que j’ai fait mes débuts au Théâtre des Champs-Elysées, le 21 février 1961, avec l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire dirigé, excusez du peu, par Georges Tzipine, dans un programme composé de trois concertos : Bach, Schumann et le Quatrième concerto de Saint-Saëns, imposé.

Et à l’occasion de ce concert, Jean Cocteau m’avait fait un beau dessin, très bienveillant, pour le programme…

Propos recueillis par HANNAH KROOZ
avec la collaboration patiente de Simon Petour
... A suivre…


Hasards du calendrier, deux disques de Germaine Mounier viennent d'être réédités ! 

Voir ici la discographie disponible de Françoise Thinat

Le site de Françoise Thinat

Le site de Galaxie-Y, fonds de dotation récemment créé par Françoise Thinat pour aider les jeunes artistes...

 

 

Publié le 9 octobre 2019

4 décembre 2019 Françoise Thinat, récital de piano
A retrouver en concert

2 réfléxions sur Françoise Thinat, en son jardin

  • Ravi et passionné de lire cet entretien d’avec Françoise Thinat qui nous fournit des vignettes précises et vivantes de pianistes et pédagogues de légende mais combien réelles, en particulier Germaine Mounier.
    Marc David Le Mire.

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2 réflexions sur « Françoise Thinat, en son jardin »

  1. Ravi et passionné de lire cet entretien d’avec Françoise Thinat qui nous fournit des vignettes précises et vivantes de pianistes et pédagogues de légende mais combien réelles, en particulier Germaine Mounier.
    Marc David Le Mire.

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