Kun Woo Paik. Le colosse et le papillon

Kun Woo Paik. Le colosse et le papillon

 

  • PAR PIERRE BREVIGNON

À entendre Kun Woo Paik partager ses souvenirs dans l’atmosphère feutrée d’un café parisien, on aurait presque du mal à se convaincre que l’on a face à soi l’un des colosses du piano actuel : dans son phrasé comme dans son attitude, tout n’est que retenue et discrétion. Gestes mesurés, longs silences précédant chaque réponse, ciselée et définitive comme un haïku (« Il n’y a que 88 touches sur un piano mais la musique qui en sort est infinie »). Sous le regard de son épouse, la grande comédienne sud-coréenne Yoon Jeong-hee, l’homme se livre avec une pudeur teintée de malice. Et interrompt soudain le cours de ses évocations pour admirer un papillon venu, de nulle part, s’inviter à notre table...

 

Chaque musicien porte en lui le souvenir de sa première confrontation avec un public, ce moment terrifiant et exaltant où des milliers d’heures de travail, d’étude et de réflexion solitaire trouvent leur aboutissement – et,  dans le meilleur des cas, leur consécration. Enfant prodige du piano dans la Corée du Sud des années 50, Kun Woo Paik a attendu sa vingt-sixième année pour connaître cette épiphanie. Ses concerts avec le Philharmonique de Séoul entre dix et quinze ans, il les considère comme un tour de chauffe, une répétition générale. Mais sa véritable naissance de concertiste, c’est à New York, le 29 novembre 1972, qu’elle a lieu. Récent lauréat des concours Ferrucio Busoni et Walter Naumburg, il fait ce soir-là ses débuts au prestigieux Alice Tully Hall dans un programme joyeusement inconscient : l’intégrale de l’œuvre pour piano solo de Maurice Ravel.

« À cette époque, je cherchais mon identité comme interprète. Un jour, j’ai écouté Ravel et ça m’a parlé tout de suite. C’était mon langage, je le comprenais instinctivement : sa musique réussissait à être pudique tout en étant incroyablement expressive, séduisante, avec des touches orientalisantes… Plus je travaillais ses pièces, plus j’étais conquis. »

Sans doute la francophilie de son père, un photographe venu en France une seule fois dans sa vie mais « qui connaissait par cœur le plan de Paris et admirait les peintres, les compositeurs et les écrivains français », n’est-elle pas étrangère à ce choix de répertoire. Pendant les deux heures trente que dure le concert, le trac ne quitte pas Kun Woo Paik.

« Je n’ai aucun souvenir de la façon dont j’ai joué, juste que j’ai dû me battre pour arriver jusqu’au bout. Mais à la fin, ma professeur Rosina Lhevinne est venue me voir dans ma loge et m’a dit : Ça semblait si facile ! » Faisant écho à ces éloges, le New York Times salue « l’un des rares pianistes capables de captiver un auditoire tout au long d’un programme aussi ambitieux. » Dans le sillage de cette révélation, Kun Woo Paik se lancera dans l’enregistrement de son intégrale puis des deux concertos de Ravel. Une pratique qu’il adoptera tout au long de sa carrière.

De la scène au studio d’enregistrement

 

Contrairement à certains pianistes qui tendent à opposer concert et enregistrement, voire à renoncer à l’un au profit de l’autre, Kun Woo Paik a toujours considéré le disque comme le prolongement logique de la scène. « Si les deux pratiques sont différentes, elles constituent un acte de création aussi valable l’un que l’autre. Une fois que j’ai terminé un disque, il appartient au public, à tout le monde. C’est peut-être pour cela que je n’éprouve pas le besoin de réécouter mes enregistrements : je ne peux pas revenir dessus, c’est aux auditeurs de prendre le relais. Avant de graver les concertos de Prokofiev pour la firme Naxos, j’ai longuement hésité. Je ne trouvais jamais cela assez bon, j’avais toujours l’impression de pouvoir faire les choses différemment. Et puis, j’ai compris que la perfection n’existe pas ; moi qui étais obsédé par l’idée de contrôler, manipuler, maîtriser tout, j’ai décidé de m’attacher simplement à donner ce qui était en moi. »

Et Kun Woo Paik a manifestement beaucoup à donner : dans l’impressionnante discographie  qu’il  a constituée en quatre décennies, Chopin, Brahms, la musique russe et la musique française se taillent la part du lion, avec quelques intégrales saluées par la critique. Parmi elles, les trente-deux Sonates de Beethoven luisent d’un éclat particulier.

 

Beethoven et le drame humain

 

" La musique travaille en nous de façon mystérieuse... Souvent, ce sont les œuvres qui nous choisissent. Je me suis longtemps battu avec la musique de Beethoven. Elle ne me touchait pas. Je n’étais peut-être pas assez allemand ! En tout cas, je n’avais ni la confiance ni l’ego nécessaires pour me l’approprier, comme si je manquais de poids pour arriver à transmettre son message. Et puis, il y a une dizaine d’années, j’ai éprouvé le besoin impérieux de la jouer : je venais de comprendre qu’elle était l’expression pure du drame humain. Il fallait absolument que je la donne en concert et que je l’enregistre. J’ai mis trois ans à graver les sonates pour Decca. Dès que le dernier disque a été dans la boîte, j’ai mis au point un programme de concert pour donner l’intégrale en huit jours. Comme une invitation à partager la vie de Beethoven. C’était un des plus beaux programmes imaginables, avec les six dernières sonates regroupées à la fin. Ça a été un immense succès en Chine et en Corée du Sud. "

Les masterclasses du grand beethovénien Wilhelm Kempff dans sa villa italienne de Positano ont été une étape décisive vers cette révélation (« Il insistait sur l’importance du silence dans sa musique »). Et, plus souterrainement, la découverte de l’homme derrière le « maître de Bonn » :

J’ai  visité l’appartement qu’il occupait à Möding quand il a composé la  Hammerklavier-Sonata. Un lieu minuscule, très sombre, donnant sur une toute petite cour… et c’est là que cette œuvre monumentale est née ! Ce qu’il avait en lui était si puissant que rien ne pouvait l’empêcher de l’exprimer, pas même sa surdité. "

 

Éblouissements

 

Les lieux occupent une place singulière dans l’expérience esthétique de Kun Woo Paik. En tournée de concerts, il prend toujours le temps de s’imprégner de leur magie, d’y puiser un surcroît d’inspiration. Et de ressentir leur empreinte spirituelle, comme lorsqu’il donne un concert à Jérusalem le jour de la Crucifixion, fait une halte un 15 août à Częstochowa ou se retrouve, par un hasard qui ne peut pas en être un, au Vatican pour la Messe de minuit. Mais sans doute est-ce d’Angkor Vat qu’il rapporte l’émotion la plus intense : « C’est un endroit tout simplement magique. Je l’ai découvert après un concert à Hanoï. Les sentiments que j’ai ressentis en parcourant les salles de ce temple ne ressemblaient à rien de ce que j’avais éprouvé jusqu’alors, même à Louxor. Les bas-reliefs sont aussi magnifiques que mystérieux… Je n’y suis jamais retourné mais cette expérience m’a marqué pour la vie. Elle me nourrira jusqu’à la fin de mes jours. »

Et puis, il est d’autres lieux où souffle l’Esprit : de Carnegie Hall où, étudiant à la Juilliard School, il a applaudi « tous les géants de la scène américaine des années 60, Serkin, Rubinstein, Horowitz, Bernstein , mais aussi Alicia de Larrocha ou Yvonne Loriod jouant les Vingt Regards sur l’Enfant Jésus » aux grandes salles d’opéra du monde entier («J’ai aussi appris le piano grâce à l’opéra ») en passant par la Philharmonie de Saint-Pétersbourg avec « sa lumière extraordinaire à l’époque des nuits blanches ». Invité par le chef Valery Gergiev, Kun Woo Paik se rappelle avoir pénétré dans ce Saint des Saints tétanisé à l’idée de " jouer sur la même scène que Richter, Oïstrakh, Prokofiev et Chostakovitch. La salle était comble, il y avait même des chaises supplémentaires dans les travées, tout était baigné dans cette lumière si particulière… Finalement, mon amour de la musique russe m’a aidé à triompher de mes angoisses. "

 

Par-delà le Bien et le Mal

 

Si le public européen l’associe spontanément à Prokoviev et Rachmaninov (les Américains ont même eu la primeur d’une intégrale Moussorgski), Kun Woo Paik avoue une passion ambiguë pour la musique de Scriabine.

" La grande leçon de Scriabine, c’est que la musique n’a pas besoin d’être toujours jolie, comme on l’enseigne dans les conservatoires. Elle peut aussi décrire le Mal. À une époque, j’ai vraiment été possédé par Scriabine : je ne jouais que ses œuvres, tout le temps, obsessionnellement. C’était si intense que j’ai dû me forcer à arrêter. Il y a chez lui un côté Méphisto. "

Indirectement,  l’auteur de la sonate « Messe noire » a servi à Kun Woo Paik de Sésame pour entrer dans le monde sonore de Franz Liszt.

" C’est Liszt qui a inventé le piano moderne, ça ne fait aucun doute. Il a inventé la nouvelle technique du piano et a ouvert l’instrument à de nouvelles possibilités. Mais il m’a surtout permis d’évoluer en tant qu’homme. Pour un jeune asiatique timide comme je l’étais, assimiler sa façon de penser était presque impossible. J’étais toujours trop en retrait quand je jouais ses œuvres, je devais triompher de moi-même. J’ai dit un jour à ma professeur, la grande lisztienne Ilona Kabos : Je sais qu’il est important mais je n’arrive pas à aimer sa musique. Je ne voyais de lui que le côté tapageur, superficiel. Bref, le contraire de ce que j’essayais de faire en tant qu’artiste. Elle m’a répondu : Ne t’inquiète pas, ça viendra, il faut juste attendre. Et elle avait raison : un jour, en jouant sa Totentanz, j’ai réussi à me mettre à nu, à me montrer. Ça a été une véritable leçon de vie. Le travail que j’ai fait pour Liszt m’a métamorphosé. Et puis, la période virtuose de Liszt couvre juste une petite dizaine d’années de son existence. Quand on commence à travailler ses œuvres tardives, on découvre un autre musicien, plus secret ."

Chopin

 

Pour les Concerts de M. Croche, Kun Woo Paik a choisi un programme entièrement consacré à  Chopin. Une redécouverte récente, et une quête : celle de la fameuse note bleue.

" Le grand malheur, pour un pianiste, c’est qu’il n’a qu’une seule vie et un répertoire infini ! Dans ma jeunesse, je voulais tout apprendre. Aujourd’hui, je veux surtout explorer Chopin et en particulier ses Nocturnes. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’ancrer mon récital autour de six Nocturnes. Si Liszt peut sembler plus naturellement pianistique, la beauté sonore – la poésie dans le son - chez Chopin est unique, sans comparaison avec ce qu’on entend chez Schumann et Liszt. On croyait bien connaître ses œuvres mais un mystère demeure : quelle est la sonorité propre à Chopin ? Je suis revenu à sa musique après mon intégrale Beethoven. J’ai tout travaillé, y compris les transcriptions. Comment trouver cette sonorité unique ? Chopin utilise les résonances harmoniques comme personne. Il n’hésite pas à laisser quelques notes tenir plus longtemps pour que les autres sonnent mieux. C’est un art qu’il maîtrise à la perfection.Et il ne force jamais le son pour que ça chante. Là est la clé de sa musique. " 

Quand nous avons demandé à Kun Woo Paik de nous envoyer le programme de son prochain récital à Gaveau, il nous l'a adressé sous forme manuscrite.
Le voilà :

 

Du Pianiste à l’Artiste

 

S’il a éclos à une période où les musiciens coréens étaient encore rares sur la scène internationale -  de sa génération, on ne peut guère citer que Myung-Whun Chung -, Kun Woo Paik se réjouit de voir son pays natal produire désormais chaque année de nouveaux talents. Pour autant, il observe avec une certaine prudence l’évolution de ces jeunes pianistes.

" Beaucoup de musiciens très talentueux sont originaires de Corée du Sud, mais comment vont-ils mûrir ? Cela reste à voir. Le monde a changé. Par le passé, il fallait prendre le temps de se former, de construire une carrière. Aujourd’hui, tout est beaucoup plus rapide, on cherche à briller très vite. J’ai toujours considéré que, pour bien maîtriser une œuvre, il faut au moins y revenir trois fois : l’apprendre, la roder pendant des mois voire des années puis tout recommencer. Le Pianiste joue, le Musicien comprend la musique, l’Artiste a le pouvoir de lui donner une dimension cosmique. Chaque étape prend du temps.

" De nos jours, les  jeunes parviennent très vite à une grande maîtrise, tant technique que musicale. Mais les concours internationaux sont trompeurs : on peut très bien jouer à la perfection une œuvre à un moment donné, mais comment être sûr que cela va durer dans le temps ? Et dans différents répertoires ? Je suis surpris de voir des pianistes arriver vite à jouer parfaitement, a tempo, alors que j’en suis encore à déchiffrer des partitions et à chercher leur signification ! J’espère qu’en Corée, les professeurs apprennent à leurs élèves l’art de durer et non l’art de de gagner des concours pour mener une carrière rapide...

" Pour ma part, je me considère toujours en apprentissage, même si j’ai plus d’assurance qu’au début de ma carrière. L’expérience du récital m’a aidé, peu à peu, à considérer le public comme un ami plutôt qu’un critique. Même si le trac est toujours là, je ne monte plus sur scène pour prouver quelque chose. Et si je ne suis jamais vraiment complètement satisfait à la fin d’un concert, je suis moins intransigeant qu’avant. Je suis en paix avec les fausses notes – un concert sans fausse note, ça ferait bizarre. Ça  ferait pianiste de concours ! "

- Pierre Brévignon
Paris, Juillet 2018


Pierre Brévignon, polygraphe mélomane, auteur de Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes (2012, Hermann) et du Dictionnaire superflu de la musique classique (Castor Astral, 2015). Dernière publication : Chahut à Yankee-Land : le Voyage en Amérique de Jacques Offenbach (Castor Astral, 2018).

Réservez vos places pour le concert de Kun Woo Paik aux Concerts de Monsieur Croche, le 22 mai 2019


POUR ALLER PLUS LOIN

Quelques vidéos :

Quand Kun Woo Paik joue Chopin dans la campagne coréenne...
Kun Woo Paik joue Gaspard de la Nuit (Intégral)

 

Portrait de Kun Woo Paik : (c) Jean-Baptiste Millot, 2018

Publié le 29 juillet 2018

22 mai 2019 Kun woo Paik, récital de piano
A retrouver en concert

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