Martial Solal et la musique classique : une sorte de cousinage…

Martial Solal et la musique classique : une sorte de cousinage…

Drôle de relation que celle de Martial Solal avec la musique classique ! Un sorte de cousinage ininterrompu, une pratique quotidienne d'oeuvres classiques, et en même temps comme une distance... Martial Solal s'est trouvé être, aussi, pendant toute une période de sa vie, un compositeur qu'on peut dire de musique classique et symphonique. Nous avons été le rencontrer, pour essayer d'y voir plus clair...

- PAR HANNAH KROOZ

Martial Solal, essayons de parler de votre
rapport à la musique classique, et évoquons les figures que vous y avez côtoyées…
Vous allez peut-être de la sorte nous remettre en mémoire des temps lointains…
Vous êtes né à Alger, et à Alger à l’épqoue il y avait une activité de concerts
classiques très soutenue, énormément de pianistes qui visitaient la ville…

Oui
mais, à ce moment-là j’étais trop jeune, et je n’ai vu aucun concert classique ni
rencontré aucun musicien classique. C’était un autre monde pour moi. On
était dans ma famille dans un milieu fermé. Mon père était comptable. Nous
fréquentions les gens de notre milieu – et la musique classique c’était autre
chose. Pourtant, ma mère chantait de l’opéra et elle a même remplacé à l’Opéra
d’Alger un jour une cousine malade. J’ai donc cru un temps que ma mère avait
été une vedette de l’opéra - mais en réalité elle n’avait été figurante que
pendant dix minutes ! Tout de même, cela dit bien son intérêt et son
attachement pour la musique classique. Et à la maison, elle chantait souvent :
Tosca, Lakmé, la Traviat… et moi je l’accompagnais au piano. Mais je savais
très mal lire la musique : je regardais la ligne mélodique, et
j’improvisais un accompagnement en dessous. Je voyais de temps en temps dans
les rues l’annonce d’un concert de Rubinstein avec des publicités du genre
« le plus grand pianiste du monde », cela m’impressionnait, mais
c’était loin de moi, et de mon milieu…

Vous aviez quel âge alors ?

J’ai commencé le piano classique comme tout le monde, jusqu’à l’âge de 15 ans, avec un professeur de quartier, qui m’a appris à passer le pouce, à faire les gammes,… les bases, quoi. Je jouais quelques petites choses faciles. Je me suis présenté au Conservatoire d’Alger avec une pièce qui s’appelait « Mouvement perpétuel » de Carl-Maria von Weber, un morceau  d’endurance que je continue d’ailleurs à jouer, tous les jours. Mais je n’ai pas été admis. On m’a reproché d’être déjà « trop jazz »… Je n’ai pas bien su ce que cela voulait dire…  En 1938 ou 39 ce n’était pas facile à décrypter – en tous cas, c’était clairement négatif. J’ai donc heureusement échoué à l’entrée au Conservatoire d’Alger.

C’est ainsi que suis devenu pianiste à l’orchestre du Casino de la Corniche, qui était dirigé par Lucky Starway. Je n’avais pas grand mérite en vérité : il n’y avait guère que moi dans toute la ville comme pianiste à peu près potable de ce type — alors je n’avais pas grand mérite à être beaucoup demandé ! Je suis parti d’Alger à 22 ans, donc très tôt. Et à cet âge, j’étais déjà dans le jazz.

Samson François - Photo : X - DR

Donc, pas de concerts classiques à Alger – est-ce que
au cours de votre vie vous avez été amené à écouter souvent des concerts de
musique classique ?

Bien sûr – en fonction aussi de mes propres occupations. Quand je suis arrivé à Paris j’ai tout de suite rencontré des artistes de musique classique.

Le premier d’entre eux, ce fut Samson François. Il existe une photo sur laquelle Samson tient à la main l’un de mes disques, qu’il regarde. Samson François enregistrait tout comme moi chez Pathé Marconi. Son directeur artistique était Norbert Gamsohn, l’un de mes bons amis. Je me suis intéressé à Samson François d’autant plus que lui-même s’intéressait à ce que je faisais. Je le rencontrais souvent chez lui, ou dans ce bar fameux où nous avions nos habitudes, le Living Room, rue du Colisée dans le 8ème. Samson y avait toujours un verre à la main.

Daniel Wayenberg aussi était  un pilier du Living Room ! Il y faisait des bœufs et on était assez amis aussi.

Ma relation avec Samson François n’a cessé qu’à sa mort : je l’ai vu une dernière fois à son hôtel quelques jours seulement avant qu’il ne succombe à une crise cardiaque en 1970, alors qu’il enregistrait son intégrale Debussy. Il est bien difficile de dire ce que Samson François avait en tête. C’était un personnage étonnant, avec une attitude énigmatique, souvent.. Toujours des phrases courtes et qui s’arrêtaient rapidement… Il est vrai qu’il était souvent un peu éméché quand je le croisais, après un enregistrement, ou après un concert. Il venait s’acoquiner dans les milieux du jazz ! Mais je l’ai aussi entendu souvent en concert, et c’était merveilleux.

Jean-Bernard Pommier est
un vieil ami que j’aime aussi beaucoup. Il m’a invité un jour chez lui, il y
avait deux pianos, et il me dit : « On va faire un bœuf à quatre
mains ». On a joué une espèce de blues, et j’étais épaté – jusqu’à ce jour
là je n’avais jamais entendu un pianiste classique de renommée comprendre aussi
bien le jazz. Je me suis remis récemment à l’Etude pour la main gauche de
Chopin. J’ai voulu la réentendre, et j’ai trouvé l’interprétation formidable de
Jean-Bernard sur Youtube !

Ça fait un peu bizarre d’entendre un pianiste de jazz nous expliquer qu’il travaille tous les jours du Chopin ou du Weber…

C’est ma culture
physique ! Je n’ambitionne pas de jouer en public cette musique. À une époque,
quand j’étais au top de mes doigts, je travaillais tous les jours le Concerto
pour la main gauche de Ravel, plusieurs Études de Chopin, l’Étude en tierces…
J’avais un répertoire classique assez vaste en vérité. J’ai aussi étudié la
Toccata de Schumann…

Vous n’avez jamais été tenté de jouer ces œuvres en
public, par exemple le Concerto pour la main gauche ?

Je n’ai jamais
travaillé une pièce classique au point de la jouer au public. Presque… mais
pour franchir le pas il faut posséder l’œuvre vraiment par cœur, ne faire que
ça pendant 15 jours ou trois semaines. En public j’ai quand même joué les
Concertos à 3 et 4 pianos de Bach avec Anne Quefellec et d’autres pianistes :
toute une tournée !  Ce n’est pas
trop difficile techniquement. Je ne suis pas un pianiste classique mais je suis
un pianiste qui adore la musique classique. On y trouve des difficultés à
résoudre très intéressantes, mais notez bien que cela ne me sert à rien pour
mes improvisations. Cela sert à me nourrir. Je suis bien « nourri »
par le classique.

Les grands pianistes de jazz ont-ils travaillé de la
musique classique à ce que vous savez ?

Les meilleurs je
crois sont passés par là, par un travail du piano - et ça c’est pour les
anciens. Car aujourd’hui il n’y a pas une ville qui n’ait sa classe de jazz au
Conservatoire, la question en se pose même plus. Il y a quelques années j’ai
souvent joué avec un pianiste italien, Stefano Bollani. Au cours de l’un de nos
concerts, on improvisait, je me suis mis à partir sur le fameux Weber… Et bien
il m’a repris en route : il connaissait ! Dans mes improvisations, je
fais très souvent des citations d’œuvres classiques qui me passent par
l’esprit. L’idéal pour moi serait qu’on doute que les gens se disent :
« Est-ce que j’ai bien entendu cela ? ». Cela prouverait que mes
allusions ne sont pas trop ostensibles. Il m’arrive de me laisser aller un peu trop
longuement et je ne suis pas très content de moi. Je préfère qu’il y ait un
doute dans l’esprit des auditeurs. Parfois aussi j’entends des rires dans la
salle quand je cite une œuvre. Les gens aiment bien s’amuser !

Que vous inspirent toutes ses classes de jazz, ces
musiciens désormais très bien formés, très savants…

Pendant longtemps on
disait : « Le jazz cela ne s’apprend pas. Il faut être doué,
reproduire, se débrouiller… » Et puis, petit à petit les écoles ont existé
et des étudiants en jazz innombrables — et donc de futurs chômeurs tout
autant innombrables ! Quantité de gens jouent plus ou moins bien, se
ressemblent plus ou moins. Il en sortira, c’est sûr, de grands talents. Dans l’esprit du public il y a beaucoup de pianistes, et
le public n’est pas forcément le mieux qualifié pour faire le tri. Alors il se
base sur la notoriété comme critère, mais c’est parfois un critère bien peu
pertinent…

Vous n’avez pas fait de classes d’écriture ?

Non, mais j'ai pourtant composé beaucoup d’œuvres pour orchestre. Cela a débuté un peu par hasard, par les musiques de film d’abord qui m’ont donné l’occasion de me lancer dans l’aventure d’écrire pour des cordes alors qu’à cet égard j’étais autodidacte… Autodidacte, avec tout ce que cela implique de temps perdu à chercher soi-même. Dès la fin des années 50 j’ai commencé à écrire beaucoup d’arrangements, et pour des gens invraisemblables. J’ai même fait les arrangements d’un disque d’André Claveau ! Cela me portait à écrire pour les cordes, et c’était un excellent entraînement.  C’était aussi un moyen de gagner ma vie chez Pathé Marconi. Plus tard j’ai écrit pour mon big band dans les années 1954 et 1955. Dans les années 70 André Francis, à la radio, m’a dit : « Tu ne pourrais pas nous écrire une pièce pour le Nouvel Orchestre Philharmonique » ? Ainsi est né mon premier concerto pour piano qui a été enregistré. Puis j’ai eu beaucoup de commandes de type « classiques ».

On peut dire que vous étiez devenu un compositeur de « musique contemporaine », en quelque sorte…

De musique du XXème
Siècle, je dirais plutôt, tout simplement…

Racontez-moi vos émois lorsque vous avez dû commencer
à orchestrer, que vous avez dû vous jeter à l’eau…

Pour moi, écrire pour les cordes est la chose la plus facile au monde. J’ai constaté que dès qu’on écrivait un bel accord au piano ça sonnait bien. Le plus difficile en réalité est est  de faire sonner des trombones avec des saxophones, c’est infiniment plus difficile, d’y maîtriser les pièges ! Je m’y suis heurté très souvent en écrivant pour mon big band,. Et quand il s’est agi de rajouter des cordes, des flûtes, des bois, cela ne m’a pas paru si difficile. Ce qui me tracassait davantage était d’écrire de longues pièces, des romans plutôt que des nouvelles en quelque sorte ! La première des difficultés c’était aussi de m’engager dans l’écriture d’une œuvre longue, ; mais je l’ai fait avec mon Concerto pour piano, et cela a été suivi d’une dizaine d’autres pièces qui sont plus ou moins passés inaperçu, certaines mêmes ne sont jamais sortis de mes tiroirs. La composition dans ces années là est devenue une vraie passion, et j’espérais être suffisamment intéressant pour les entendre jouées plus souvent ! Il y a une pièce pour orchestre de chambre et piano qui a été jouée une vingtaine de fois tout de même, écrite à la suite du Concerto pour piano, et qui a été reprise par Eric Ferrand N’Kaoua. Tout cela a duré 20 ans, 30ans… et s’est arrêté…

Vous n’avez jamais été tenté par des genres plus monumentaux, tels que l’opéra, l’oratorio ?...

Non pas du tout. J’ai
quand même écrit deux pièces que je trouve assez qui sont assez importantes, la
dernière étant une commande de l’Orchestre National de France composée pour
orchestre symphonique et mon bigband : une pièce pour deux ensembles –
hélas elle n’a pas été reprise pour l’instant, il en existe l’enregistrement de
la création à l’INA.

Vous aimez écouter des disques ?

Je n’ai
pas tellement de temps… Je n’ai jamais tellement écouté de musique. Juste assez
quand même pour savoir qui est qui.

André Hodeir fut l’un de vos grands amis. Il pensait, n’est-ce pas, qu’il pourrait y avoir une nouvelle forme de jazz qui aurait été entièrement écrit, sans place pour l’improvisation. Pouvez-vous m’éclairer un peu sur sa pensée ?

C’est en effet un
homme et un musicien que j’ai toujours admiré, aimé. Il a toujours été, foncièrement,
un musicien de jazz, un grand musicien de jazz. Mais il adorait aussi la
musique classique la plus contemporaine, la musique symphonique. Il a été en
contact avec les grands compositeurs de son temps, avec Boulez et Jean Barraqué
en particulier…  Il insistait notamment pour
me faire assiter à des cours d’analyse de Jean Barraqué ! Cela ne m’a
vraiment pas intéressé, je dois dire. J’y suis allé trois ou quatre fois et je ne
suis pas revenu. L’analyse musicale me parait une chose très ennuyeuse. Elle
est sans doute intéressante pour ceux qui ont besoin de comprendre ce qu’il y a
à l’intérieur d’une œuvre. Pardon si je parais présomptueux, mais tout ce qu’il
disait me semblait évident. On a passé quatre séances sur quatre mesures du
Concerto pour clarinette de Mozart ! Il voulait nous démontrer pourquoi
Mozart avait mis telle note à tel endroit… Et moi je prétendais que Mozart l’avait
fin d’instinct, que cela allait de soi, qu’il n’y avait pas moyen de faire
autrement ! Il voulait, lui, trouver une raison supra-musicale ! Ça
me cassait un peu les pieds. Et puis je dois dire aussi que je n’avais pas trop
de temps.

Moi je ne comprenais pas comment on pouvait être un
musicien de jazz et aimer Boulez…

C’est sans doute que votre connaissance du jazz vous fait penser que le jazz s’arrête à un certain moment… Mais le jazz, dans mon esprit, c’est quelque chose qui peut tout absorber ! Mes concerts de jazz, on ne peut pas dire que ça ressemble toujours à du jazz. J’y incorpore toutes les musiques, peu importe d’où elles viennent. La grande difficulté c’est que cela soit cohérent, pas trop chargé, tout en gardant l’esprit du jazz, et par moments la pulsation indispensable, et la façon de jouer… C’est très difficile de faire une synthèse de toutes ces choses ! Le jazz c’est seulement des notes. C’est une faços de jouer des notes. Il y a des tas de gens qui ne jouent pas mal, qui jouent des notes du jazz, avec les idiomes, le vocabulaire du jazz… mais ensuite, cela demande des années de pratique, d’avoir joué avec des tas de gens pour arriver à un niveau.

Est-ce que on peut être un musicien de jazz et aimer
la musique de Boulez, et surtout son rapport à la musique, cette absence totale
d’humour par exemple ?

Boulez n’est pas mon favori, je dois dire. Mais j’aime énormément Messiaen, j’ai entendu aussi beaucoup d’œuvres de Xenakis que j’ai beaucoup aimé, de Stockhausen — j’ai assisté à quantité de concerts de ses œuvres à Paris — j’ai collaboré avec Marius Constant… Et j'aime beaucoup Dutilleux, bien sûr.

Martial Solal et André Hodeir. (c) X - DR

André Hodeir écrivait tout, on n’improvisait pas, chez
lui…

Il était un grand
compositeur. Et un compositeur est souvent trahi par ses solistes. Pour Hodeir
une œuvre devait être unique, avoir une cohérence absolue. Dans tous les grands
orchestres de jazz (Basie, Ellington par exemple)  il y a une part importante d’improvisation.
On met en avant tel ou tel soliste de sorte qu’on assiste à des auditions hétérogènes
: l’oeuvre du compositeur pour la partie écrite, et l’œuvre de l’improvisateur
qui peut déformer, défigurer le travail du compositeur. J’étais bien le seul
que André Hodeir autorisait à improviser dans ses œuvres ! Mais quand il y
avait quelques mesures de trompette, de violon, il écrivait tout. Il appelait
cela de l’improvisation simulée. Moi j’étais le prvilégié de l’affaire car j’avais
le droit d’improviser. Et quand j’improvisais chez Hodeir je ne cherchais pas
pour autant à faire du André Hodeir !  Il se trouve que mon univers lui plaisait. J’ai
été influencé par sa manière de faire.  Moi-même
dans beaucoup de pièces que j’ai composées pour big band, je réduisais
l’improvisation des solistes au minimum.

On pense pourtant que le jazz est improvisé, que cela
se fabrique sur l’instant…

Mais il faut s’entendre
sur ce que cela veut dire : « improvisé » ! Improviser cela
veut dire jouer dans l’instant ce qu’on a en tête, mais qui pourrait aussi bien
avoir été écrit…

Vous vous êtes intéressé à la manière dont les compositeurs classiques ont fabriqué leurs œuvres ?

Oui bien sûr. J’ai par exemple assisté à des répétitions d’orchestre ou Strawinski lui-même dirigeait. Le Sacre, je crois J’étais presque seul dans la salle. J’étais et je suis toujours un passionné de Stravinski. Et de Bartók. Mais les œuvres que je connais vraiment bien de l’intérieur sont celles que j’ai travaillé au piano : beaucoup de Chopin, deux sonates de Beethoven, quelques Études de Liszt, le Concerto pour la main gauche de Ravel, Jeux d’Eau… On a souvent dit que Ravel et Debussy ont été les fournisseurs de l’harmonie du jazz moderne. Je crois que c’est vrai. Le jazz avait tout à apprendre sur ce plan là, alors pourquoi n’aurait-il pas utilisé ce qui avait déjà été écrit 50 ans auparavant, par d’autres ? C’est ce qui se passé, et puis on est allé au-delà, en tous sens. Le jazz aujourd’hui je serais bien incapable de définir ce que c’est !

Certains musiciens de jazz ont en quelque sorte plongé
les œuvres classiques dans le jazz, en les adaptant…

Certains l’ont très
bien fait – pensez aux Swingle Singers. Et plus récemment j’ai beaucpup aimé un
pianiste comme Edouard Ferlet, qui joue Bach en jazz, très bien.

Le big band de Count Basie - Photo : X - DR

Vous avez joué du Bach ? Il passe pour être le
compositeur le plus proche du jazz, celui qui swingue le mieux…

Je n’ai jamais travaillé du Bach au piano, moi. Sauf pour la tournée de concertos avec Anne Queffelec. Il est vrai que sa musique est rythmée, qu’on pourrait presque l’appeler jazz par moment… Mais tout ce qui est bien fait, bien composé, swingue en vérité ! Il y a quelque chose à comprendre : la période swing, c’est la période des années 40 et 50. L’orchestre de Count Basie swingue magnifiquement à cette époque – mais attention, pas parce que les musiciens étaient les plus grands swingueurs du monde !  Parce que les arrangements étaient magnifiques ! Moi je défends l’idée que le swing vient d’abord de la musique qu’on joue, et après, bien sûr, de comment on la joue… D’abord de la musique elle-même. La musique d’Ellington swingue moins que celle de Count Basie, ce qui ne veut pas dire que l’orchestre de Basie soit meilleur… mais les arrangements, la musique de Basie elle-même est mieux faite pour swinguer. Il y a des assises, des phrases qui tombent bien, des temps qui rebondissent… Chez Ellington c’est beaucoup plus sophistiqué : le swing on y pense mais quand on écoute Ellington, on pense à autre chose. Chez Basie on ressent d’abord le swing.

Sur l’affiche de votre concert à  Gaveau il y a donc marqué : « Martial Solal improvise … ». OK - vous préparez en sportif pour un tel concert, vous « descendez » chaque jour vos Études de Chopin, votre Weber – mais moi dans le public, qu’est ce qui me garantit que vous allez improviser, créer dans l’instant  - et pas tout préparer d’avance ? Qu’est ce qui va se passer dans votre tête, juste avant le concert , avant d’entrer en scène ?

Quans je dis que je
vais improviser ça veut dire que je vais me servir de matériaux existants, de
mélodies connues, pour qu’il y ait une certaine communication avec le public,
dans le but de triturer cette matière musicale, la défigurer, en y ajoutant des
choses personnelles… Le matériau de base est un tremplin pour me lancer à l’eau.
Ensuite, je dois me débrouiller…

Comment peut-on vous croire ?!

Si vous écoutez bien
mes disques « live », vous verrez qu’aucun enregistrement d’une improvisation
sur un même thème ne se ressemble. Mais qui à la patience de faire
cela ? Tous mes concerts d’improvisation sont bel et bien différents !

Histoire Improvisées - le plus récent enregistrement de Martial Solal

Donc, pour la préparation de ce concert, mis à part le
côté technique, vous allez seulement vous faire une petite liste de thèmes, la
poser sur le piano…

Vous avez écouté mon dernier disque paru ? Ce sont des improvisations basées sur des thématiques qui étaient inscrites dans un chapeau par le producteur, Jean-Marie Salhani. J’ai tiré les petits papiers au hasard et j’ai improvisé. Salhani m’avait demandé les noms de personnes chères, il y avait lui-même rajouté des choses issues de ma biographie, et moi j’ai tiré au hasard. On a juste un peu triché en mettant pour la publication l’improvisation sur Count Basie en premier pour que l’écoute ensuite soit plus libre. Mais au fait : peut-on même dire que « Histoires improvisées » est un disque de jazz ? C’est un disque d’improvisations – Je prétends seulement que seul un pianiste de jazz aurait pu le faire de cette façon.

Est-ce à dire que pour improviser au piano, à moins peut-être
d’être organiste, il faut être un pianiste
de jazz ?

Je m’ennuie un peu à l’écoute de certains improvisateurs : ça joue, mais rien de plus. Quand je joue, moi, tout est nouveau avec à l’intérieur bien sûr mille choses préexistantes, mais l’assemblage est nouveau. Dans le feu de l’action je ne suis plus un pianiste : je suis quelqu’un qui s’amuse, qui prend des risques, qui se casse la figure de temps en temps. Quand je ne suis pas concentré il peut m’arriver d’être mauvais.

Le concert de la Library of Congress en 2011, paru chez JMS en DVD

L’écoute de la bande du concert de Washington à la Bibliothèque du Congrès en 2011 m’a dans un premier temps complètement démoralisé. Il y avait de bonnes choses pourtant, mais il y avait aussi 3000 notes de trop, c’était un jour sans, selon moi. Alors que j’étais au summum de ma santé technique ! De même, le récent concert de Munich : j’étais très content de la première partie quand je l’ai réécouté ; mais pendant la deuxième partie je me suis ennuyé pendant une demi-heure ! Il y a une part de chance en action....

Pourtant,
côté public cela n’a pas ennuyé du tout, je crois…

Oui mais moi ce que je trouve ennuyeux c’est un peu spécial.
J’ai entendu là-dedans trop de choses que j’avais déjà faites.

Jazz à Gaveau - le 33 tours original

Donc
vous allez jouer Salle Gaveau. Pouvez-vous me raconter les circonstances de vos
précédents et fameux concerts dans cette salle, au début des années 60 ?

C’était l’époque où le Modern Jazz Quartet était au
top de son succès. Je connaissais individuellement ses quatre membres, pour
ainsi dire des amis, et surtout John Lewis avec qui par la suite on a donné
toute une série de concerts à deux pianos. Ils se présentaient en smoking, très
chic… Et moi j’ai toujours aimé que le jazz soit présenté du point de vue vestimentaire
comme une musique… sérieuse ! Pas ce que c’est devenu par la suite du
point de vue du costume, avec les gandouras et autres turbans qui sont devenus
à la mode !

Je me suis dit qu’on pourrait donner un concert en
trio à Gaveau, avec le trio qui marchait très bien depuis quelques années, avec
qui nous avions fait une tournée des Jeunesses Musicales de France et que je
formais avec Daniel Humair et Guy Pedersen. 70 villes d’affilée ! Je me suis
dit que cela rehausserait le prestige du jazz !

J’ai loué la salle, j’ai fait imprimer les tickets, j’ai
tout fait… Des concerts de jazz à Gaveau, c’était en quelque sort une première.
Il ne manquait que la publicité ! On a eu très peu de monde. L’année d’après
j’ai été pour la première fois invité à New-York. Pathé Marconi, qui était ma
maison de disques à l’époque m’a dit : « On refait un concert à Gaveau ».
Cette fois ils l’ont organisé, et payé la salle. Ça n’a pas été non plus un franc
succès public je dois dire. Espérons que cette fois ça va marcher. Maintenant
c’est à Monsieur Croche de se débrouiller pour remplir la salle ! Pensez-vous qu’on va avoir le temps de bien remplir la
salle ? Tous mes anciens admirateurs sont morts… Il faut intéresser une
nouvelle génération, c’est pas simple !

En tous cas les disques réalisés à l’occasion des
concerts à l’époque ont eu une certaine postérité, ont constamment été réédités...

Pour en revenir à Gaveau c’est la salle du piano. Si l’on m’avait proposé une autre salle je n’aurais pas accepté. Quand les Concerts de Monsieur Croche m’ont proposé Gaveau cela m’a amusé, bien plu. Je me suis dit qu’il me faudrait travailler six mois pour être à la hauteur, « en doigt » ! Si je ne suis pas concentré je vais tout rater mais au moins les doigts marcheront. La dernière fois ou j’ai été écouter un concert à Gaveau j’ai découvert que la meilleure place c’est le premier balcon de côté, juste au-dessus du pianiste !

- Propos recueillis par Hannah KROOZ
Chatou, janvier 2019
© Concerts de Monsieur Croche
La photo en couleurs en tête de l'article est de Jean-Baptiste Millot

À lire aussi sur le site de Monsieur Croche :
1,2, 3, Solal !
Un entretien de Franck Bergerot et Thierry P. Benizeau, en partenariat avec Jazz Magazine

À écouter ou podcaster sur le site de France Musique :
Les Grands entretiens de Yvan Amar avec Martial Solal

Ecouter en streaming le nouveau disque de Martial Solal "Histoires Improvisées", chez nos amis de Qobuz

Publié le 16 janvier 2019

23 janvier 2019 Martial Solal improvise...
A retrouver en concert

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