Pourquoi Concerts de Monsieur Croche cesse ses activités

Paris est maintenant devenue la capitale européenne la plus pauvre en salles de concerts de musique classique !

Pourquoi Concerts de Monsieur Croche cesse ses activités

La saison 2019/2020 des Concerts de Monsieur Croche n'ira hélas pas à son terme. Seuls les concerts Henri Barda et Pavel Kolesnikov sont maintenus, repris en production par la Salle Gaveau / Fournier Productions.

Cette situation malheureuse résulte de la fréquentation constamment décevante observée depuis le début de l'aventure en novembre 2018.

Pas un seul concert n'aura permis de financer par ses seules recettes la salle, le piano, le cachet de l'artiste et les droits d'auteur. Les budgets étaient pourtant modestes, qui nécessitaient pour payer les frais de base 400 à 450 spectateurs payants par concert, ce qui ne paraît pas trop demander d’une capitale comme Paris, compte tenu des noms affichés, du travail de documentation et d'information réalisé, et de la notoriété de la Salle Gaveau où les concerts avaient lieu.

J'ai porté ces concerts sur mes fonds personnels. Une fréquentation un peu plus convenable aurait assuré la préservation de la trésorerie et la survie du projet le temps d'intéresser des soutiens et de fidéliser le public. Trois saisons étaient nécessaires. Mais les résultats ayant été très inférieurs au minimum vital dès le début, la situation est devenue critique.

Pourquoi si peu de public ?

Les raisons sont probablement diverses, également affectées par les mouvements sociaux.

Sur le plan économique en tous cas, c’est la concurrence sur les prix, sur la publicité, sur la promotion, et même sur le statut qui interdit actuellement le maintien d’une telle saison de concerts indépendante et ambitieuse à Paris, fut-ce dans la meilleure salle de la capitale.

Mais il n'y a pas que l'économie. Il  y a aussi cette stupidité esthétique qui érige tant de non valeurs en stars pour quelques saisons ; tant de suivisme et de conformisme de la part des programmateurs qu'on se demande vraiment ou même il prennent le simple plaisir d'exercer leur métier, si ce n'est par l'ambition de gagner leur pitance et de bêler avec leurs collègues. Les fonctionnaires gouvernent.

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Contrairement à ce qui a été parfois rapporté ou perçu de manière superficielle, il n'y avait pas que des interprètes que d’aucuns considèrent sans doute comme surannés parmi les artistes invités aux Concerts de Monsieur Croche — mais aussi des interprètes internationaux, applaudis sur les plus grandes scènes, auxquels on offrait un récital que personne d'autre n'avait pensé leur proposer à Paris dans une grande salle.

Concerts de Monsieur Croche était certes une initiative dotée d’une forte singularité , vintage à dessein pour le style — mais en vérité artistiquement soigneusement équilibrée entre jeunes talents, carrières et anciens à honorer, dans un monde musical parisien qui n’a plus de mémoire ni d’admirations désintéressées. Nous y avons vécu des moments mémorables.

Concerts de Monsieur Croche travaillait volontairement contre l’époque, ses modes, ce show-business classique qui a trouvé à la Philharmonie de Paris son nid douillet aux frais du contribuable alors qu'on y attendait le service public. De fait, la Philharmonie a, pour s’en sortir elle-même dès avant son ouverture déséquilibré la vie musicale parisienne, aspiré à son profit, et grâce à son statut, toute la lumière, les médias, la publicité et par conséquent le public, à tout prix. Elle développe une programmation qui fait peu pour le développement patient des carrières, présente les solistes sans promouvoir leur individualité, à l'exception des noms sur-médiatisés.

Produire des artistes dans une capitale comme Paris ce n’est pas seulement les programmer à la chaîne et en grand nombre pour faire du volume, c’est travailler à construire des carrières, des noms, si nous souhaitons que Paris demeure une capitale musicale, un arbitre du goût et non la ville riche qui paie pour écouter la jet-set du classique. Esthétiquement aussi, la concentration des choix et de tant de moyens entre quelques mains est une faute.

Il en résulte qu’à Paris l’initiative indépendante dans le domaine de la musique classique et la promotion des artistes solistes est rendue pour l'instant suicidaire. Particulièrement quand on veut produire des artistes
« intermédiaires » en popularité (on ne confondra pas avec le talent ), des artistes en développement, des étrangers reconnus partout ailleurs, dans une salle digne d’eux et sur un bel instrument.

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Il y aurait trop de concerts à Paris ? Non : Paris est maintenant devenue la capitale européenne la plus pauvre en salles de concerts de musique classique.  Faisons un tour quelques années en arrière…

Outre la Salle Pleyel, scandaleusement sacrifiée à l’ouverture de la Philharmonie, la Salle Cortot, la Salle Gaveau et le Théâtre des Champs-Elysées étaient en pleine activité.

Il existait en outre une copieuse saison de concerts classiques au Théâtre du Châtelet dans la grande salle et dans le foyer. Et une vraie saison classique au Théâtre de la Ville à 18 heures 30.

Les églises proposaient de multiples programmations, de qualité inégale, mais qui avaient un public.  A l’Athénée siégeaient chaque semaine les Lundis musicaux de Pierre Bergé. Piano**** existait déjà, de même que les Concerts du Dimanche matin. Radio France proposait quantité de récitals de piano, d’orgue, de concerts de musique de chambre, et de répertoires de patrimoine.

Cela, sans parler des Amis de la Musique de chambre, qui invitaient les plus grands quatuors mondiaux chaque quinzaine.
On pourrait se rappeler aussi de l’Ensemble Orchestral de Paris au temps de Jean-Pierre Wallez qui combinait souvent répertoires originaux en formations à géométrie variables et solistes exceptionnels.
Sans remonter aux séries de Fernand Oubradous le samedi après-midi Salle Gaveau… Un tour dans les archives fait rêver.

Constatez la différence, et comme le paysage et le choix réel s’est appauvri.
Où sont les grands cycles de musique de chambre ?
Qui programme en-dehors de quelques stars des récitals de chant et de Lied, dans des salles adaptées ?
Pourquoi tant de grands noms qu’on croise même en province sur les affiches, ne jouent-ils jamais à Paris ?

Pour les orchestres parisiens ont-ils une politique d’invitation des solistes aussi ignorante et discriminante à l’égard de tant de grands artistes ? Pourquoi personne n’a songé, sauf Monsieur Croche, à inviter un Peter Rösel ou un Bruno Leonardo Gelber à Paris en cette année Beethoven ?

Se pose aussi le problème de la possibilité d’une publicité de rue efficace et aux coûts abordables pour des concerts de musique classique. Sans même déplorer la disparition des colonnes Morris — et pourtant, elles faisaient parfaitement le job vis-à-vis du public visé et à un prix raisonnable —, les journaux traditionnels ont pour l’essentiel déserté, et Internet ne s’y substitue pas.

La paupérisation de la presse et des bloggeurs encourage ce qu’on appelait jadis, quand la publicité avait de la pudeur, des « pluri-rédactionnels » où le critère n’est plus la rareté, la qualité ou l’inconnu, mais au contraire, la complaisance à qui peut lâcher quelque argent et fait la roue : c’est la foire aux vanités.

A cet égard, il faut souligner que parmi les raisons de échec de cette saison il y a eu l’absence d’articles la présentant de manière globale à la rentrée dernière.

Entre supplier toute la journée des plumes récalcitrantes pour obtenir un « papier » et documenter nos concerts nous avions choisi. Mais il semble que supplier, harceler, relancer et relancer encore soit une règle du jeu obligatoire. Pas la mienne. Sachez-le : quand vous lisez un article dans la presse c'est qu'il a été réclamé des semaines et des mois. Je crois que le boulot du journaliste est de se tenir informé de la manière la plus large possible, et nous faisions tout le nécessaire, puis d'effectuer des choix basés sur des mérites artistiques et l'intérêt intrinsèque des événements. 

Les médias et commentateurs suivistes, routiniers, lêcheurs, ont leur part de responsabilité dans l’interruption de cette saison. Ils ont pris pour certains de grands airs quand tel concert a été annulé quand ils n'avaient pas eu un mot sur la série depuis le début. Sans parler de ces commentateurs qui se prennent pour des Directeurs artistiques, sans jamais en avoir pris les risques.

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J’invite à comparer la situation de la musique classique dans la capitale à celle du cinéma. Le nombre de films de tous styles et de tous genres qu’on peut visionner en salles à Paris est considérable, sur un grand nombre d'écrans – raison pour laquelle Paris est (encore) une capitale du cinéma.

C’est ce genre de dynamisme, d’offre, dont le public devrait disposer dans la capitale pour la musique classique ; nous les avons perdus. Une offre variée, combinant institutionnel, libre production, expérimental, commercial… une offre telle qu’elle existe bien à Londres ou à Berlin et dont la diversité a été mise au ban dans la capitale française.

Je prie les artistes et leurs représentants de bien vouloir me comprendre et m’excuser, qui, après m’avoir fait confiance, verront leurs concerts annulés malgré mes efforts.

Je remercie tous ceux, professionnels, collègues, qui m’ont accompagné dans cette aventure, notre partenaire France Musique, les responsables de la Salle Gaveau qui se sont montrés aussi bienveillants que possible à notre égard,

Enfin, je remercie infiniment le public, les amis qui se reconnaîtront, et nous ont aidé par leur fidélité.

Yves Riesel, Mars 2020

Publié le 10 mars 2020

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