« Rien de plus haïssable qu’une musique sans arrière-pensée  » – Sur les Préludes de Chopin. Par Françoise Thinat

Françoise Thinat livre ses réflexions de manière très personnelle sur les Préludes de Chopin qu’elle interprétera le 4 décembre à Paris, Salle Gaveau, aux Concerts de Monsieur Croche.

« Rien de plus haïssable qu’une musique sans arrière-pensée  » – Sur les Préludes de Chopin. Par Françoise Thinat

Lors de son concert du 4 décembre à Gaveau, Françoise Thinat interprétera entre autres les 24 Préludes de Chopin. Elle vient d'enregistrer le cycle, qui devrait paraître à temps pour le concert. Ce texte reprend le texte qu'elle a rédigé pour le livret de l'album discographique.

 

Une continuité, une évidence, un mode de vie... La figure de Chopin dans mon existence d'enfant était permanente et sacrée, liée à la présence maternelle.

J'ai pu entendre la plupart de ses œuvres dans les années quarante, en ordre dispersé, sous les doigts de ma mère, très grand privilège et peut être avec déjà des "titres", des histoires évocatrices et des références littéraires à mes lectures enfantines (les malheureux Polonais de la comtesse de Ségur)... miracle des "visions" nourrissant l'imagination des petits pianistes...

Et puis, très vite, la vie se charge de vous faire découvrir dans l'immense répertoire du piano ce qui est vrai, authentique, et peu d'œuvres en définitive vous font dire "oui, c'est vrai". Il faut alors abandonner la littérature même si, pour moi, la phrase proustienne, sa complexité sa richesse et ce dont elle est chargée peut vous aider à comprendre le langage raffinée de Chopin. Chaque nouvelle rencontre avec les Préludes suscite émotion, besoin d'avancer, de comprendre...

 
Chopin, par Delacroix

André Gide dans ses Notes sur Chopin, précieux témoignage d'un vrai "amateur" essaie de s'expliquer l'inexplicable et, de ce fait, n'est pas tendre avec les "virtuoses", individus sans scrupules assassinant l'œuvre à coups d'effets brillants et inutiles.

Et pourtant la virtuosité est inhérente à l'œuvre de Chopin, le courage, la "vertu" sont indispensables pour l'aborder et toute son œuvre même la plus intime et secrète réclame cette association de la pureté d'un chant presque éthéré et du vertige de la recherche du progrès pianistique...

André Gide au piano. Photo X - DR

Gide lui-même vivait profondément ce dilemme et il note dans son journal ses avancées personnelles, avec une satisfaction évidente, dénuée de vanité, et quelques remords délicieux à l'encontre de son travail d'écrivain délaissé au profit de l'étude du piano. Pour l'interprète, quel qu'il soit, le temps s'éloigne , toujours repoussé, puisque la prochaine fois je ferai mieux, je dirai mieux, je dirai tout...

***

Frédéric Chopin recommandait à ses élèves un travail legato, lent, et très expressif, et une approche de l'écriture par le biais de l'étude des fugues de J.S. Bach, c'est-à-dire une présence primordiale de la polyphonie. Non seulement chaque voix est présente mais l'instrument, pourtant percussif, va lui donner par la grâce du toucher de l'interprète sa vie propre. Et c'est justement la présence et la liberté de ces voix, la signification de ces plaintes, de ces sourires, qui va différencier l'œuvre de Chopin de tout ce qui l'a précédé. Et en effet, joué très lent et expressif, chaque prélude révèle des richesses harmoniques, mélodiques, des trouvailles rythmiques qui disparaissent parfois au tempo.

Comme un parfait exemple de cette fusion du propos poétique et de la difficulté technique, le premier prélude "agitato" révèle un dialogue entre deux voix qui se poursuivent, se rejoignent et s'apaisent. L'agitation est celle de l'âme, et les chants sont confiés aux doigts les plus fragiles et sont enveloppés par une harmonie à la fois discrète et présente. Le la mineur du deuxième prélude ne se révèle qu’à la toute fin de page et la basse hésitante et lancinante, jouée sans verticalité, fait oublier toute idée de dissonance et soutient un chant en trois épisodes questionneurs.

Tout semble dit, et pourtant le sol majeur se libère, aérien, la main gauche en arabesque légère, et deux voix en appel préfigurant "Voiles..." de Debussy. Puis cette page désolée en mi mineur, quelques mesures si courtes, si parfaites... les adagios de l'opus 110 du grand Beethoven métaphysique utilisent un « matériel compositionnel » assez proche, mais là où les harmonies de la basse de Beethoven sont empreintes de significations graves et bouleversantes, la palpation délicate des accords fragiles de la partition de Chopin va aider au déploiement d'un chant qui s’abandonne dans l'espace, bouleversant aussi mais si différemment...

Françoise Thinat avec Yvonne Loriod et Germaine Mounier - Photo X- DR

Le ré Majeur qui suit, presque virtuose, lumineux, met en valeur la confidence triste du 6ème Prélude. La  présence obsédante d'une note toujours répétée accentue l'impression de solitude d'une voix toute simple...

Proximité des préludes entre eux de par le jeu des tonalités, aspect 'voyage dans le temps comme dans les pensées, vision, aveu, cette page en si mineur désolée, sincère et en même temps sans liberté réelle ne suscite-t-elle pas la fausse mazurka, rappel d'une Pologne lointaine aux harmonies étrangement brouillées par les indications de pédales du compositeur…

Puis le redoutable et fiévreux prélude en Fa dièze mineur cher au cœur d'André Gide.

Les dernières mesures de ce prélude passent doucement de fa dièse majeur au fa dièze mineur comme par lassitude de l'être, et Debussy utilisera cette recherche de couleur dans Les Poissons d'or, cette fois de mineur à majeur mais illuminant seulement un paysage sans personnage... le largo presque beethovenien est interrompu par le léger et brillant prélude en ut dièse mineur, et au prélude en si majeur presque souriant et pastoral succède une chevauchée fantastique dans la lignée des scherzos. Puis c'est l'admirable calme et fauréen treizième prélude qui déploie son chant incomparable et rêveur suivi du souffle inquiétant et visionnaire du mi bémol mineur

Après ce bref et violent coup de vent, il nous semble bénéficier d'un nouveau départ, avec ce chef d'œuvre abouti et complet qu'est le presque trop célèbre Quinzième prélude. L'anecdote souvent citée de la fameuse "goutte d'eau", souvenir malheureux du voyage à Majorque, révèle surtout une souffrance intense, lancinante, le compositeur presse en effet un doigt délicat ferme et féroce, inexorable sur une plaie à vif... et c’est peut-être cette douleur qui explose dans une course folle en si b mineur où pourtant la vitesse la plus impérative ne peut faire oublier l'audace des arabesques de la main droite...

À ce moment du voyage, le drame sera de plus en plus lié à la grande virtuosité. Le calme trompeur de l'Allegretto en la bémol Majeur, troublé seulement par le son d'une cloche lointaine et laissant s'évanouir des pans de mélodies (la fin du Bal chez Schumann, mais aussi retrouvée chez tant d'impressionnistes, de coins de cimetière en évocation d'ondines immatérielles), ne nous prévient en rien de la violence du dialogue qui suit,  questions sans réponse, fin abrupte de non-recevoir... Le Prélude en mi bémol majeur, aérien, acrobatique, vertigineux est démenti par le noble passage d'un cortège somptueux mais vite voilé de regrets...

Et il faut vraiment reprendre son souffle pour aborder le cantabile en si bémol majeur,  comme tous les préludes, il est parfaitement construit avec un élan en même temps passionné et maitrisé.  Les doigtés de Chopin sont de précieuses indications pour surmonter la tempête et tenter de rendre dans le prélude suivant en sol mineur les voix de la main droite implorantes et distinctes contredites par la puissance des octaves de la main gauche… 

La simplicité presque innocente, presque enfantine (les sonatines de Beethoven!) de l'avant dernier prélude et ses trilles d'appel (Isle Joyeuse) nous laisse un répit trompeur avant la fulgurance et l'éclat tragique du dernier prélude. Pas de titre ronflant, pas de scénario, et pourtant que de légendes autour de cette fin de parcours abrupte, sans concession. L'apport rythmique d'une main gauche puissante inexorable tournant autour de notes-pivot, ne peut faire oublier l'apport harmonique de cette même main gauche, son élan et la beauté sonore de son soutien au véritable cri d'angoisse de la main droite à rapprocher des départs fulgurants de la fantaisie op.17 de Schumann ou de la sonate en Fa dièse mineur du même compositeur... au dernier moment Chopin s'abandonne ..

Les poètes ne décrivent pas leur poésie et nous n'avons pour la musique de Chopin que sa musique elle-même. George Sand, proche et complice à l’époque, a pourtant plus ajouté des images que senti réellement l'œuvre du musicien. Delacroix, Baudelaire en ont plus surement mesuré la grandeur, si loin des bluettes romantiques et fleur bleue. Liszt a peut-être pressenti le futur de l'œuvre. De plus la perfection de ses créations, et leur "timing" (les ballades par exemple) font malheureusement de Chopin le champion incontesté des concours de piano.

Il reste que l'œuvre vraie est là, qui met l'interprète en péril à l'instar des Kreisleriana ou de Night Fantaisies d'Elliott Carter, et sans avoir recours cependant à des figures-personnages ou des calculs abstraits sollicitant les moindres recoins du cerveau. L'instrument-piano évolue  et grâce à l'œuvre de Debussy on a pu mesurer pleinement l'apport technique de  celle de Chopin : souplesse, notes-pivot, rotation du poignet, toucher léger legato mais aussi utilisation des apports sonores harmoniques, avec des doigts plus habitués au legato des fugues de Bach qu'aux Cinq Doigts de Monsieur Czerny... comme chez Debussy les basses sont "légères et harmonieuses " et les voix distinctes et mélancoliques, parfois chuchotées...

Plus encore que le pianiste, mais inséparable, le compositeur Frédéric Chopin a ouvert des horizons nouveaux. Maurice Ravel, le citant, écrivait  : " Rien de plus haïssable qu'une musique sans arrière-pensée  ".

Tenter de déchiffrer ces pensées cachées entraine dans une périlleuse remise en question de toutes nos certitudes, interroge sur nos réelles possibilités de partager émotion et souffrance et d'acquérir le droit de s'approcher, se confier,  s'abandonner à l'ami disparu.

Cette quête d'absolu est tout le secret de la fascination exercée par l'œuvre de Frédéric Chopin.

© Françoise Thinat, 2019


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Publié le 20 octobre 2019

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