Un Maître de l’expression musicale spontanée

Un Maître de l’expression musicale spontanée

Martial Solal improvisateur 

Par ANDRÉ HODEIR

Dans cet texte, le compositeur André Hodeir décrit l'Art de l'improvisation de son ami et complice Martial Solal...

La première constatation, la plus évidente, est la marque personnelle qu’imprime l’artiste à sa production. Aucune erreur d’identification n’est possible : on sait que c’est Solal. Pas seulement Solal jouant de l’Ellington ou du Gershwin– ou, plus exactement, par-dessus Ellington ou Gershwin- mais Solal se jouant lui-même, aussi reconnaissable dans le non-écrit quele serait une page de Chopin ou de Scarlatti.

Les récitals de piano de Martial Solal se distinguent par la spécificité du programme, puisqu’il s’agit de récitals d’improvisation conçus à partir de thèmes de jazz appartenant au répertoire courant – ceux qu’on appelle « standards » re-visités par un maitre de l’expression musicale spontanée.

Ensuite il y a le degré de perfection que le virtuose atteint dans cet exercice qu’il s’impose. Une technique instrumentale, qu’admirent plus d’un concertiste «classique », est mise au service d’une discipline intellectuelle rare chez un improvisateur. Les ressources du piano sont inventoriées, l’instrument est exploré de fond en comble.

Et puis encore, l’imagination sans cesse à l’affût, l’inventivité. A l’inverse de Thelonius Monk, qui tirait parti de ses insuffisances pianistiques et visait à l’épure par la réduction du matériau, Solal, servi par des doigts infatigables, repousse les limites de la paraphrase, cultive la diversité et introduit la profusion. Sa vitesse dépensée, peu commune (même parmi les grands improvisateurs), lui permet d’élaborer, au fil du discours, tout un peuple de figures inattendues, elles-mêmes génératrices d’autres figures . On pense à ces films d’animation de Norman Mc Laren dans lesquels, nés d’un simple cercle ou rectangle, les objets les plus étranges envahissent l’écran, par un processus d’auto-engendrement, en une prolifération indéfinie. Du thème traité, Solal révèle, ici et là, des aspects cassés, tronqués, dispersés, qu’il donne à voir dans des miroirs brisés, souvenirs des premiers tableaux cubistes. Rien ici n’est gratuit, les plus folles digressions sont fermement contrôlées.

Martial Solal apparaît à tel point improvisateur, pur créateur de l’instant, qu’il est tout près de réaliser ce type d’ « improvisation composée »auquel rêvaient le Stravinski de Petruchka, le Debussy de Jeux et le Schoenberg des Cinq Pièces. Les accidents et les illuminations de ses parcours pianistiques font de lui, actuellement, le premier compositeur de jazz dans le monde.

André HODEIR

à lire :
André Hodeir, le Jazz et son double Editions Symetrie

Publié le 18 décembre 2018

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