Diogène à sauts et à gambades. Une rencontre avec Daniel Wayenberg

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Dans les mémoires de Michel Glotz, Daniel Wayenberg fait une courte apparition, sous les traits d’un « merveilleux pianiste et clown irrésistible ».

Le merveilleux pianiste, je ne l’avais jusqu’à présent rencontré qu’au disque – un coffret de Rarissimes chez EMI, son Liszt paru en 2016 chez Lyrinx, quelques enregistrements puisés dans les archives de la BNF dont d’inoubliables Schumann. Quand je pousse la porte de ce pavillon posé au milieu d’un jardin impeccablement entretenu dans la banlieue Est de Paris, je découvre l’antre d’un acharné du travail, infatigable dompteur d’études.

De l’amoncellement de partitions qui recouvrent le piano émergent un moulage de la main de Chopin et une Bible – les prophètes de ce drôle d’oiseau. Le reste du salon est à l’avenant, manteau de cheminée croulant sous les trophées, bibliothèques menaçant de s’effondrer (« Mais je ne veux pas finir comme Alkan ! » me glisse mon hôte en riant), armoires régurgitant leurs piles de cassettes audio – tout un joyeux fatras illustrant à merveille le combat de l’Esprit et de la Matière. Notre pianiste-clown tiendrait-il aussi de Diogène ? À l’entendre dérouler le fil de sa vie ou, plutôt, l’emmêler en une nouvelle pelote, on songe surtout à Montaigne : « Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. […] J’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades. 

 

De l’harmonium aux Steinway

Du profond canapé en cuir où il s’est installé, Daniel Wayenberg s’amuse de mon étonnement devant ce décor maigrement éclairé par deux tubes de néon.

« Cette maison, c’était le mouton à cinq pattes, un truc introuvable. Je cherchais un endroit avec beaucoup de place pour toutes mes affaires et mon piano, pas trop loin de Paris, et sans voisin qui m’empêcherait de jouer à n’importe quelle heure ! Ici, tout est réuni… Je ne pourrais pas vivre sans instrument de musique chez moi. Dans mon enfance, à La Haye, nous avions un vieil harmonium comme il y en avait beaucoup dans les familles protestantes hollandaises. Comme j’étais un gamin curieux, je demandais toujours à ma mère à quoi correspondaient les touches qu’elle frappait, le nom des notes. C’est devenu un jeu : quand j’étais dans ma chambre, dès que je l’entendais jouer, je criais la note. Elle était violoniste, élève du grand Leopold Auer, et elle s’est vite rendue compte que j’avais l’oreille absolue – un don qui ne s’apprend pas. Elle a d’abord essayé de me mettre au violon mais rien à faire : c’était le piano que je voulais. Je devais avoir dans les 4 ans »

Avec son père, c’est un autre genre de jeu qui se met en place . Journaliste à l’Agence néerlandaise de Presse, il se spécialise peu à peu dans l’actualité sportive et, bientôt, sa passion pour le football contamine son fils. « Les sports, c’est un domaine que j’aime beaucoup. Cela rejoint le jeu, et ça convient tout à fait à mon sang russe. Les seuls moments où le Singe [surnom dont s’affuble volontiers Daniel Wayenberg] pouvait arrêter de travailler son piano, c’était quand son père l’emmenait au stade. Ah, il fallait le voir : fou de joie ! En ce moment, avec la Coupe du Monde, j’avoue : il m’arrive de délaisser mon Liszt… 

Premier concert et premier Maître

Si l’on peut considérer qu’une carrière de musicien débute avec sa première prestation publique et le premier compte rendu journalistique, celle de Daniel Wayenberg commence très tôt : à 6 ans, lors d’une fête organisée à Nice pour célébrer les noces de diamant de ses grands-parents, il accompagne sa mère dans les Siete Canciones populares españolas de Manuel de Falla. Dans le public, un journaliste de Var-Matin qui, le lendemain, note dans son article : « Malgré son âge, le jeune Daniel s’est déjà montré un vrai virtuose. »  « Et pourtant, je n’étais pas arrivé à venir à bout du quatrième mouvement, la Jota… Aujourd’hui, quand je joue ce cycle avec la chanteuse Yana Boukoff, je me rends compte que j’ai vaincu la forza del destino : je n’ai plus aucun problème ! »

De retour à La Haye, plutôt que présenter leur fils au Conservatoire, les parents de Daniel Wayenberg le confient d’abord à Mme Verhaar, une musicienne qui, très vite, le remet entre les mains de son mari.

« Arij Verhaar avait abordé la musique en autodidacte. C’était un excellent pianiste, un très bon théoricien et un compositeur très intéressant, même s’il était plus modéré que moderne. Avec lui, de 6 à 17 ans, j’ai reçu une formation extrêmement complète : piano, harmonie, histoire et théorie de la musique, contrepoint, composition et orchestration. Au conservatoire j’aurais eu des professeurs ; lui, c’était un maître. »

Dans le sillage de ce maître, son élève ne tarde pas à écrire ses premières pièces, même s’il n’est pas assez « convaincu de [son] propre génie compositionnel » pour s’y consacrer sérieusement. « En revanche, Arij m’a permis de prendre vite conscience du côté professionnel du métier de la musique. Je savais qu’il fallait travailler dur pour réussir, mais j’étais encore réticent. Je préferais de loin jouer des choses à l’oreille, transcrire des opéras et des pages symphoniques, ça m’amusait vraiment beaucoup. Le travail, en revanche, quel pensum… »

Débuts difficiles

« Mes premiers cachets, je les ai eus juste après la guerre. Les pianistes ne couraient pas les rues, c’est grâce à ça que j’ai pu décrocher quelques engagements. » En août 1945 , peu de temps après la libération, son premier récital se déroule au théâtre Diligentia de La Haye. L’insuccès est au rendez-vous: « Les critiques ont été catastrophiques. Mon programme n’était pourtant pas effrayant : premier cahier des Préludes de Debussy et des préludes de Rachmaninov… Le public a aimé, mais quand les articles sont sortis c’était un tout autre son de cloche. Au point d’avoir un impact sur les spectateurs : « Qu’est-ce que tu as pensé de son concert ? Je ne sais pas, je n’ai pas encore lu le journal… » Ces premières critiques négatives ne m’ont pa spécialement abattu, pas plus qu’elles ne m’ont aiguillonné. En revanche, les horizons ont commencé à se boucher aux Pays-Bas : les orchestres hésitaient à m’inviter. Mes parents ont décidé qu’il était temps d’essayer ma chance ailleurs. »

Marguerite Long : «  Daniel, c’est un monstre de musique ! »

Ailleurs, ce sera Paris où, à 17 ans, il participe au concours Marguerite-Long-Jacques-Thibaud, alors dans sa deuxième édition mais la première véritablement internationale. Une tentative sans doute prématurée : « Je me suis fait ratatiner au premier tour ! » Reste que sa prestation lui vaut d’être accepté comme élève par Jacques Février puis Marguerite Long en personne. Celui qu’elle surnomme bientôt il bambino découvre alors une tout autre approche du travail musical : « Avec elle, la discipline était féroce. C’était impossible de tricher : elle savait parfaitement déceler si une erreur provenait d’un simple doigt qui glisse ou d’une réelle faiblesse technique. C’était vraiment un personnage énorme. » La dédicataire et créatrice du Concerto en sol de Ravel lui révèle les arcanes de la musique française : « Elle m’a appris le jeu clair, propre, et le respect absolu du texte. J’aimais déjà Ravel, elle me l’a fait adorer, surtout Miroirs… Mais le répertoire français n’était pas le seul au programme : elle qui avait joué Beethoven avec Felix Weingartner m’a aussi permis d’approfondir la musique des grands maîtres allemands. »

Marguerite Long continuera de lui prodiguer cours et conseils jusqu’à sa mort en 1966. En 1949, elle a la joie de voir il bambino, trois ans après son échec, finir deuxième du concours Long-Thibaud, juste derrière les vainqueurs ex-aequo Aldo Ciccolini et Ventsislav Yankoff et devant Pierre Barbizet et Paul Badura-Skoda. Durant les épreuves, elle recommande à son élève, qui est le plus jeune concurrent en lice et dont la mémoire prodigieuse lui permet de tout interpréter par coeur, de jouer avec les partitions afin de ne pas sembler arrogant au jury – dans lequel siègent tout de même Sergiu Celibidache, Lazare-Lévy, Georges Enesco et Nadia Boulanger. Le stratagème échoue : avant les délibérations, les jurés viennent la voir pour lui demander qui est ce phénomène. « Ils avaient bien remarqué qu’il jouait tout de mémoire : pas une seule fois il n’avait regardé sa partition ! » Et Marguerite Long de conclure : « Daniel, c’est un monstre de musique ! »

Succès internationaux et consécration discographique

Les effets de cette deuxième place, synonyme de Grand prix de la ville de Paris, sont immédiats : « Ça a été une grande poussée dans le dos : les critiques ont été moins féroces, et les contrats se sont mis à affluer. » Un nouveau concert au Diligentia de La Haye signe le retour en grâce de Daniel Wayenberg, que confirme une tournée triomphale en Italie (« Son intelligence pianistique lui permet d’évoquer l’esprit même des compositeurs » s’enthousiasme le critique florentin de La Nazione). Conséquence logique, son talent s’internationalise : aux États-Unis, où il fait ses débuts avec le chef Dimitri Mitropoulos à Carnegie Hall, succèderont le Canada, la Grèce, l’Union soviétique, la Pologne, la Tchécoslovaquie et les pays scandinaves .

Parallèllement aux récitals, un contrat avec la firme discographique Ducretet-Thomson se révèle particulièrement fructueux : après un premier disque Rachmaninov, un enregistrement des pièces tardives de Brahms lui vaut un Grand Prix du disque (« Je jouais sur du velours : seul les non-musiciens n’aiment pas Brahms ! »). Fait rarissime, quatre autres suivront : en 1957, les deux Concertos de Ravel, en 1960, le Concerto en fa et la Rhapsody in Blue de Gershwin, en 1964 la  Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov et, en 1965, les deux Sonates d’André Jolivet.

« Monsieur Wayenberg, vous êtes prêt ?  » – Un beau document vidéo (et Vintage…)  réalisé par Roland de Candé sur l’enregistrement du Troisième Scherzo de Chopin par Daniel Wayenberg. Emprunté à la page Facebook de Meloclassic…

Le paludisme wagnérien

Dans ses programmes de concert comme dans son legs discographique, une absence surprend : Richard Wagner. Lui qui aime jouer « ce qui n’a pas été écrit spécifiquement pour le piano, des pages entières de la Tétralogie », pourquoi ne pas se risquer à l’aventure de la transcription, ou interpréter celles signées Franz Liszt ? « Parce que je ne les aime pas, elles me paraissent inutiles. Les seules transcriptions dignes d’intérêt, je trouve, sont celles réalisées par les compositeurs eux-mêmes. Alors, à la rigueur,  le Prélude et Mort d’Isolde transcrit par Wagner… »

À cet instant de nos échanges, comme une confirmation de cet amour pour le mage de Bayreuth, une « Chevauchée des Walkyries » numérique retentit : la sonnerie du portable de Daniel Wayenberg. « Je suis farouchement wagnérien, comme Marguerite Long et Jacques Février. D’ailleurs, même ses détracteurs finissaient par l’aimer : Debussy étudiait Parsifal en cachette et, quand on le surprenait, il se défendait en disant : Que voulez-vous, c’est tellement beau ! Moi, je suis marqué à vie. La passion wagnérienne, c’est comme le paludisme : elle peut se calmer un moment mais, quand elle revient, il n’y plus a rien à faire : on ne peut qu’y succomber. »

Le parcours d’obstacles lisztéen

À défaut de Wagner, c’est vers Liszt que Wayenberg aime à se tourner. Et, singulièrement, pour gravir les sommets escarpés de ses Études d’exécution transcendante, devenues au fil des ans son œuvre de référence. En 1986, le label américain Technosonic accueillait son premier enregistrement ; trente ans plus tard, âgé de 85 ans, le pianiste remet son ouvrage sur le métier à la demande de René Gambini, directeur du label Lyrinx (qui confiera à un journaliste : « J’ai passé quarante ans de ma vie à essayer de trouver un son qui me plaise, et cela fait six mois que je l’ai trouvé : en écoutant le master de Wayenberg. »). « C’est l’œuvre de Liszt qui me convient le mieux. Chaque pièce est un véritable parcours d’obstacles. Les merveilleux mouvements lents de Schubert, de Mozart, de Beethoven, doivent être joués tellement hors de cette dimension terrestre, tellement au-dessus de ce qui peut se décrire avec des paroles humaines que les jouer simplement très bien, ce n’est pas supportable, pas défendable. Les pianistes capables de les transcender sont si rares que je préfère les leur laisser.  Avec les études de Liszt, l’enjeu est tout autre : en venir à bout, ça a d’emblée le charme de la difficulté vaincue. En concert, il faut toujours les jouer en dernier, cela met en relief leur caractère monumental. Et puis, quel pianiste – et quel public ? – est capable d’enchaîner derrière un tel chef-d’œuvre ? »

Vidéo un peu précaire mais récente :  Feux-Follets (Liszt, Etude d’Execution transcendante n°5), au Japon

Chopin et les innombrables visages de la musique

Pour les concerts de M. Croche, Daniel Wayenberg reste fidèle à ce précepte : il interprètera les quatre Ballades de Chopin en première partie, avant les Études de Liszt. « Les Ballades, je vais les enregistrer. C’est d’abord un pur plaisir musical pour moi.  Ce qui est merveilleux, c’est que ces musiques ont un vrai caractère narratif, chaque pièce raconte une histoire, quelque chose… Quoi, me demanderez-vous ? Eh bien, ce qu’elle a à dire, c’est-à-dire elle-même, inutile d’aller chercher plus loin. Dans les Ballades, Chopin parle beaucoup plus que dans ses polonaises, ses valses ou ses mazurkas. Un éditeur avait pris la liberté de leur donner des titres : La Favorite, l’Orage, je ne sais quoi encore. Chopin détestait cette idée ! Du coup, quand je les travaille, j’évite à tout prix de leur plaquer à tout prix un récit . Ce serait contraire aux volontés du compositeur. »

En somme, les Ballades seraient un exemple de musique à programme latent. « Mais ce n’est qu’un des innombrables visages de la musique. À côté de cela, il y aussi des musiques de fond (qu’on remarque seulement quand elles s’arrêtent), des musiques d’accompagnement (Telemann, que je n’aime pas beaucoup, y excellait : on lui commandait une musique pour des gens en train de manger et, en grand professionnel, il écrivait la Tafelmusik), des musiques pour rythmer ou aider la marche, de musiques merveilleusement adaptées à la danse ou aux offices religieux, des musiques descriptives (auxquelles Stravinski ne croyait pas)… et des musiques, donc, qui se suffisent à elles-mêmes, ne racontent rien d’autre qu’elles-mêmes. La palette est infinie. »

Wayenberg compositeur

C’est sans doute à cette dernière catégorie que ressortissent les œuvres composées par Daniel Wayenberg. À l’image de cette Symphonie Capella en deux mouvements correspondant aux deux paires d’étoiles du système stellaire éponyme. « Chaque mouvement peut être joué indépendamment, comme un poème symphonique. Quand je me suis mis à cette œuvre au début des années 1970, j’avais depuis longtemps envie de m’attaquer au grand orchestre. J’avais déjà écrit pour des petites formations mais je rêvais de composer sans limite d’effectif. Alors je me suis fait plaisir : bois par quatre, quatre trompettes, quatre trombones, un tuba, deux harpes, cinq percussionnistes, des timbales, au moins 16/14/12 pour les cordes, une partie de piano… Le jour de l’enregistrement en studio et en public, le chef de l’Orchestre de la Radio hollandaise m’a accueilli avec un petit sourire goguenard : Maintenant, m’a-t-il dit, tu as lâché des forces que tu ne maîtrises plus ! Je me sentais comme l’Apprenti-sorcier face à son armée de balais… »

Et comment le pianiste juge-t-il le compositeur ? « Quand j’écoute cet enregistrement, mon opinon est mitigée. Parfois je me dis : ce n’est pas mal du tout, ce que tu as fait là. Et d’autres fois : si Bartók ou Hindemith avaient eu moins de génie, c’est sans doute ça qu’ils auraient écrit. »

Depuis, le catalogue d’œuvres  de Daniel Wayenberg s’est étoffé de quelques nouvelles pièces, plus modestes dans leur effectif, dont une Compact Symphony pour un orchestre universitaire des Pays-Bas. « Depuis quelque temps, je joue avec l’idée de composer un quatuor à cordes. J’ai déjà écrit quelques mesures, mais qu’est-ce que je vais en faire ? C’était pareil avec ma symphonie, j’ai écrit les vingt premières mesures dans un état d’euphorie, jusqu’à ce que je me pose la question fatale : et après ? ».

Improviser / transmettre

La composition n’est pas la seule corde à l’arc du pianiste : sa passion pour l’improvisation et la musique de George Gershwin l’a tout naturellement amené au jazz, où des partenaires de choix l’ont accompagné dans ses incursions. « Martial Solal, un ami, est l’un des plus grands pianistes du monde.  C’est un excellent compositeur et un virtuose épatant. Il m’a plusieurs fois fait l’honneur d’assister à mes récitals… On discute toujours beaucoup après, il connaît très bien le classique. Tout comme Stéphane Grappelli d’ailleurs, avec qui j’ai eu la chance de faire des bœufs, ainsi que Claude Luther. Jouer avec des musiciens de jazz m’amuse beaucoup . Je me rappelle un concert de Nouvel An où on avait jammé en improvisant sur la Berceuse de Fauré. La clé d’une improvisation réussie, c’est de ne surtout rien préméditer. On ne  se dit pas : tout à l’heure, je vais improviser. On se lance quand l’ambiance s’y prête. »

Les pianistes Jack Diéval (avec qui il avait créé la série de concerts « De Bach à Gershwin ») et Louis van Dijk ont été d’autres partners in crime habituels. Mais, déplore Wayenberg, « le jazz est menacé par le côté sectaire et intolérant d’une certaine frange de son public, qui rejette avec virulence tout musique non jazzique. Pour un peu, ça m’en tiendrait éloigné. Il faut les entendre prononcer les noms de Jooooohn Coltraaaane, Chaaarlie Minnnngus… Je déteste l’idolâtrie. Et puis, le jazz est le contraire du snobisme, c’est l’art populaire par excellence. »

Daniel Wayenberg et Jack Dieval
Daniel Wayenberg et Jack Dieval

Jack Dieval et Daniel Wayenberg, à deux pianos ( vidéo INA)

Le même refus de la pose sectaire et la même ouverture d’esprit prévalent dans l’exercice de l’enseignement. Professeur au conservatoire de Rotterdam de 1985 à 1994, Wayenberg y applique une pédagogie très libre : « Marguerite Long disait qu’on apprend beaucoup de ses élèves. J’ai toujours pu le constater avec les miens, que ce soit lors de masterclasses ou quand j’enseignais à Rotterdam. J’essaie d’avoir avec eux  une relation d’ami, pas de maître. Le respect mutuel vient tout seul , rien ne doit être imposé. Ma devise, c’est : « Faire de son mieux ne suffit pas. En tant que musicien, on doit faire beaucoup mieux encore. » J’encourage toujours le dialogue. Dès le début des cours, je pose un principe simple : si je vous propose quelque chose avec quoi vous n’êtes pas d’accord, vous avez le droit de me le dire à condition de m’expliquer pourquoi. Si vos arguments se tiennent, alors je vous répondrai : « OK, je ne l’aurais jamais fait comme ça mais on va travailler dans ce sens-là », ou bien je vous dirai que ça n’est pas possible ». Le plus important est de viser à la vérité musicale : « Cette vérité est l’élément catalyseur de l’émotion. L’émotion doit être inhérente à la musique. Une sonate impeccablement écrite mais sans émotion ne marchera jamais. Et aucun interprète ne sera capable de la rendre émouvante. »

Doute créatif / doute impossible

La Sainte Bible qui trône sur le piano à côté des partitions le dit suffisamment : la religion occupe une place cruciale dans la vie de Daniel Wayenberg. « Chaque jour, j’étudie les Écritures. Grâce à mes parents qui m’ont inculqué très jeune la notion de Dieu et du Christ mort sur la croix. Dieu, lui, m’a donné la bonne attitude de l’accepter depuis ma naissance. Il est partout avec moi, dans les musiques que je joue comme dans les paysages que j’admire. J’ai une passion  pour le Sud et la Côte d’Azur, je suis émerveillé par la mer. Elle me sourit et je lui réponds. Quand je me glisse dans cette eau délectable, je m’y sens si bien que je pourrais y dormir. Et je vous jure que je l’ai entendue un jour me dire : « Je t’attendais. »  À travers elle, c’est Dieu que j’entends. Comment pourrais-je douter de lui ? Pour l’artiste, le doute peut être un ami, un bon conseiller, une impulsion créative. Douter en jouant Liszt permet de se remettre en question. Mais avec Dieu, impossible : l’homme ne doit pas douter ! »

Tant de projets, si peu de temps…

En décembre 1949, alors qu’il revenait d’une tournée de concerts en Tunisie, Daniel Wayenberg réchappa miraculeusement à un accident d’avion. La photo du France-Dimanche de l’époque nous le montre alité, la tête enveloppée dans un bandage, et la légende proclame : « Pour sauver ses mains il a laissé brûler sa tête ». Peut-être pour celà , entre autres, Daniel Wayenberg est-il un éternel boulimique de la vie, au point que, tel un félin des claviers, il pourrait facilement s’accommoder de plusieurs existences.

« Parfois, j’imagine qu’un génie surgi d’une lampe m’annonce : « Monsieur Wayenberg, vous avez envie de faire tellement de choses que je vous donne cinq milliards d’années. » Formidable ! Je vais pouvoir composer des quatuors, des opéras, et puis monter mon train électrique, visiter le Grand Canyon… Eh bien, quand mon temps sera écoulé, je suis certain que je me dirai : « Dommage ! Si seulement j’avais encore quelques jours… »

-Pierre Brévignon


Pierre Brévignon, polygraphe mélomane, auteur de Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes (2012, Hermann) et du Dictionnaire superflu de la musique classique (Castor Astral, 2015). Dernière publication : Chahut à Yankee-Land : le Voyage en Amérique de Jacques Offenbach (Castor Astral, 2018).


Réservez votre place pour le récital de Daniel Wayenberg le 23 janvier 2019, Salle Gaveau


POUR ALLER PLUS LOIN

Coup d’oeil sur la glorieuse discographie de Daniel Wayenberg sur Qobuz. Une discographie heureusement largement disponible en téléchargement et streaming.

Avec le jeune Martin Oei, son disciple, le plus récent disque de Wayenberg : la version à deux pianos, sur deux Erard, des deux concertos de Chopin. Étonnant ! 

Essai

Kun Woo Paik. Le colosse et le papillon. Un portrait.

 

  • PAR PIERRE BREVIGNON

À entendre Kun Woo Paik partager ses souvenirs dans l’atmosphère feutrée d’un café parisien, on aurait presque du mal à se convaincre que l’on a face à soi l’un des colosses du piano actuel : dans son phrasé comme dans son attitude, tout n’est que retenue et discrétion. Gestes mesurés, longs silences précédant chaque réponse, ciselée et définitive comme un haïku (« Il n’y a que 88 touches sur un piano mais la musique qui en sort est infinie »). Sous le regard de son épouse, la grande comédienne sud-coréenne Yoon Jeong-hee, l’homme se livre avec une pudeur teintée de malice. Et interrompt soudain le cours de ses évocations pour admirer un papillon venu, de nulle part, s’inviter à notre table…

 

Chaque musicien porte en lui le souvenir de sa première confrontation avec un public, ce moment terrifiant et exaltant où des milliers d’heures de travail, d’étude et de réflexion solitaire trouvent leur aboutissement – et,  dans le meilleur des cas, leur consécration. Enfant prodige du piano dans la Corée du Sud des années 50, Kun Woo Paik a attendu sa vingt-sixième année pour connaître cette épiphanie. Ses concerts avec le Philharmonique de Séoul entre dix et quinze ans, il les considère comme un tour de chauffe, une répétition générale. Mais sa véritable naissance de concertiste, c’est à New York, le 29 novembre 1972, qu’elle a lieu. Récent lauréat des concours Ferrucio Busoni et Walter Naumburg, il fait ce soir-là ses débuts au prestigieux Alice Tully Hall dans un programme joyeusement inconscient : l’intégrale de l’œuvre pour piano solo de Maurice Ravel.

« À cette époque, je cherchais mon identité comme interprète. Un jour, j’ai écouté Ravel et ça m’a parlé tout de suite. C’était mon langage, je le comprenais instinctivement : sa musique réussissait à être pudique tout en étant incroyablement expressive, séduisante, avec des touches orientalisantes… Plus je travaillais ses pièces, plus j’étais conquis. »

Sans doute la francophilie de son père, un photographe venu en France une seule fois dans sa vie mais « qui connaissait par cœur le plan de Paris et admirait les peintres, les compositeurs et les écrivains français », n’est-elle pas étrangère à ce choix de répertoire. Pendant les deux heures trente que dure le concert, le trac ne quitte pas Kun Woo Paik.

« Je n’ai aucun souvenir de la façon dont j’ai joué, juste que j’ai dû me battre pour arriver jusqu’au bout. Mais à la fin, ma professeur Rosina Lhevinne est venue me voir dans ma loge et m’a dit : Ça semblait si facile ! » Faisant écho à ces éloges, le New York Times salue « l’un des rares pianistes capables de captiver un auditoire tout au long d’un programme aussi ambitieux. » Dans le sillage de cette révélation, Kun Woo Paik se lancera dans l’enregistrement de son intégrale puis des deux concertos de Ravel. Une pratique qu’il adoptera tout au long de sa carrière.

De la scène au studio d’enregistrement

 

Contrairement à certains pianistes qui tendent à opposer concert et enregistrement, voire à renoncer à l’un au profit de l’autre, Kun Woo Paik a toujours considéré le disque comme le prolongement logique de la scène. « Si les deux pratiques sont différentes, elles constituent un acte de création aussi valable l’un que l’autre. Une fois que j’ai terminé un disque, il appartient au public, à tout le monde. C’est peut-être pour cela que je n’éprouve pas le besoin de réécouter mes enregistrements : je ne peux pas revenir dessus, c’est aux auditeurs de prendre le relais. Avant de graver les concertos de Prokofiev pour la firme Naxos, j’ai longuement hésité. Je ne trouvais jamais cela assez bon, j’avais toujours l’impression de pouvoir faire les choses différemment. Et puis, j’ai compris que la perfection n’existe pas ; moi qui étais obsédé par l’idée de contrôler, manipuler, maîtriser tout, j’ai décidé de m’attacher simplement à donner ce qui était en moi. »

Et Kun Woo Paik a manifestement beaucoup à donner : dans l’impressionnante discographie  qu’il  a constituée en quatre décennies, Chopin, Brahms, la musique russe et la musique française se taillent la part du lion, avec quelques intégrales saluées par la critique. Parmi elles, les trente-deux Sonates de Beethoven luisent d’un éclat particulier.

 

Beethoven et le drame humain

 

 » La musique travaille en nous de façon mystérieuse… Souvent, ce sont les œuvres qui nous choisissent. Je me suis longtemps battu avec la musique de Beethoven. Elle ne me touchait pas. Je n’étais peut-être pas assez allemand ! En tout cas, je n’avais ni la confiance ni l’ego nécessaires pour me l’approprier, comme si je manquais de poids pour arriver à transmettre son message. Et puis, il y a une dizaine d’années, j’ai éprouvé le besoin impérieux de la jouer : je venais de comprendre qu’elle était l’expression pure du drame humain. Il fallait absolument que je la donne en concert et que je l’enregistre. J’ai mis trois ans à graver les sonates pour Decca. Dès que le dernier disque a été dans la boîte, j’ai mis au point un programme de concert pour donner l’intégrale en huit jours. Comme une invitation à partager la vie de Beethoven. C’était un des plus beaux programmes imaginables, avec les six dernières sonates regroupées à la fin. Ça a été un immense succès en Chine et en Corée du Sud. « 

Les masterclasses du grand beethovénien Wilhelm Kempff dans sa villa italienne de Positano ont été une étape décisive vers cette révélation (« Il insistait sur l’importance du silence dans sa musique »). Et, plus souterrainement, la découverte de l’homme derrière le « maître de Bonn » :

 » J’ai  visité l’appartement qu’il occupait à Möding quand il a composé la  Hammerklavier-Sonata. Un lieu minuscule, très sombre, donnant sur une toute petite cour… et c’est là que cette œuvre monumentale est née ! Ce qu’il avait en lui était si puissant que rien ne pouvait l’empêcher de l’exprimer, pas même sa surdité. « 

 

Éblouissements

 

Les lieux occupent une place singulière dans l’expérience esthétique de Kun Woo Paik. En tournée de concerts, il prend toujours le temps de s’imprégner de leur magie, d’y puiser un surcroît d’inspiration. Et de ressentir leur empreinte spirituelle, comme lorsqu’il donne un concert à Jérusalem le jour de la Crucifixion, fait une halte un 15 août à Częstochowa ou se retrouve, par un hasard qui ne peut pas en être un, au Vatican pour la Messe de minuit. Mais sans doute est-ce d’Angkor Vat qu’il rapporte l’émotion la plus intense : « C’est un endroit tout simplement magique. Je l’ai découvert après un concert à Hanoï. Les sentiments que j’ai ressentis en parcourant les salles de ce temple ne ressemblaient à rien de ce que j’avais éprouvé jusqu’alors, même à Louxor. Les bas-reliefs sont aussi magnifiques que mystérieux… Je n’y suis jamais retourné mais cette expérience m’a marqué pour la vie. Elle me nourrira jusqu’à la fin de mes jours. »

Et puis, il est d’autres lieux où souffle l’Esprit : de Carnegie Hall où, étudiant à la Juilliard School, il a applaudi « tous les géants de la scène américaine des années 60, Serkin, Rubinstein, Horowitz, Bernstein , mais aussi Alicia de Larrocha ou Yvonne Loriod jouant les Vingt Regards sur l’Enfant Jésus » aux grandes salles d’opéra du monde entier («J’ai aussi appris le piano grâce à l’opéra ») en passant par la Philharmonie de Saint-Pétersbourg avec « sa lumière extraordinaire à l’époque des nuits blanches ». Invité par le chef Valery Gergiev, Kun Woo Paik se rappelle avoir pénétré dans ce Saint des Saints tétanisé à l’idée de «  jouer sur la même scène que Richter, Oïstrakh, Prokofiev et Chostakovitch. La salle était comble, il y avait même des chaises supplémentaires dans les travées, tout était baigné dans cette lumière si particulière… Finalement, mon amour de la musique russe m’a aidé à triompher de mes angoisses. « 

 

Par-delà le Bien et le Mal

 

Si le public européen l’associe spontanément à Prokoviev et Rachmaninov (les Américains ont même eu la primeur d’une intégrale Moussorgski), Kun Woo Paik avoue une passion ambiguë pour la musique de Scriabine.

 » La grande leçon de Scriabine, c’est que la musique n’a pas besoin d’être toujours jolie, comme on l’enseigne dans les conservatoires. Elle peut aussi décrire le Mal. À une époque, j’ai vraiment été possédé par Scriabine : je ne jouais que ses œuvres, tout le temps, obsessionnellement. C’était si intense que j’ai dû me forcer à arrêter. Il y a chez lui un côté Méphisto. « 

Indirectement,  l’auteur de la sonate « Messe noire » a servi à Kun Woo Paik de Sésame pour entrer dans le monde sonore de Franz Liszt.

 » C’est Liszt qui a inventé le piano moderne, ça ne fait aucun doute. Il a inventé la nouvelle technique du piano et a ouvert l’instrument à de nouvelles possibilités. Mais il m’a surtout permis d’évoluer en tant qu’homme. Pour un jeune asiatique timide comme je l’étais, assimiler sa façon de penser était presque impossible. J’étais toujours trop en retrait quand je jouais ses œuvres, je devais triompher de moi-même. J’ai dit un jour à ma professeur, la grande lisztienne Ilona Kabos : Je sais qu’il est important mais je n’arrive pas à aimer sa musique. Je ne voyais de lui que le côté tapageur, superficiel. Bref, le contraire de ce que j’essayais de faire en tant qu’artiste. Elle m’a répondu : Ne t’inquiète pas, ça viendra, il faut juste attendre. Et elle avait raison : un jour, en jouant sa Totentanz, j’ai réussi à me mettre à nu, à me montrer. Ça a été une véritable leçon de vie. Le travail que j’ai fait pour Liszt m’a métamorphosé. Et puis, la période virtuose de Liszt couvre juste une petite dizaine d’années de son existence. Quand on commence à travailler ses œuvres tardives, on découvre un autre musicien, plus secret . »

Chopin

 

Pour les Concerts de M. Croche, Kun Woo Paik a choisi un programme entièrement consacré à  Chopin. Une redécouverte récente, et une quête : celle de la fameuse note bleue.

 » Le grand malheur, pour un pianiste, c’est qu’il n’a qu’une seule vie et un répertoire infini ! Dans ma jeunesse, je voulais tout apprendre. Aujourd’hui, je veux surtout explorer Chopin et en particulier ses Nocturnes. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’ancrer mon récital autour de six Nocturnes. Si Liszt peut sembler plus naturellement pianistique, la beauté sonore – la poésie dans le son – chez Chopin est unique, sans comparaison avec ce qu’on entend chez Schumann et Liszt. On croyait bien connaître ses œuvres mais un mystère demeure : quelle est la sonorité propre à Chopin ? Je suis revenu à sa musique après mon intégrale Beethoven. J’ai tout travaillé, y compris les transcriptions. Comment trouver cette sonorité unique ? Chopin utilise les résonances harmoniques comme personne. Il n’hésite pas à laisser quelques notes tenir plus longtemps pour que les autres sonnent mieux. C’est un art qu’il maîtrise à la perfection.Et il ne force jamais le son pour que ça chante. Là est la clé de sa musique.  » 

Quand nous avons demandé à Kun Woo Paik de nous envoyer le programme de son prochain récital à Gaveau, il nous l’a adressé sous forme manuscrite.
Le voilà :

 

Du Pianiste à l’Artiste

 

S’il a éclos à une période où les musiciens coréens étaient encore rares sur la scène internationale –  de sa génération, on ne peut guère citer que Myung-Whun Chung -, Kun Woo Paik se réjouit de voir son pays natal produire désormais chaque année de nouveaux talents. Pour autant, il observe avec une certaine prudence l’évolution de ces jeunes pianistes.

 » Beaucoup de musiciens très talentueux sont originaires de Corée du Sud, mais comment vont-ils mûrir ? Cela reste à voir. Le monde a changé. Par le passé, il fallait prendre le temps de se former, de construire une carrière. Aujourd’hui, tout est beaucoup plus rapide, on cherche à briller très vite. J’ai toujours considéré que, pour bien maîtriser une œuvre, il faut au moins y revenir trois fois : l’apprendre, la roder pendant des mois voire des années puis tout recommencer. Le Pianiste joue, le Musicien comprend la musique, l’Artiste a le pouvoir de lui donner une dimension cosmique. Chaque étape prend du temps.

 » De nos jours, les  jeunes parviennent très vite à une grande maîtrise, tant technique que musicale. Mais les concours internationaux sont trompeurs : on peut très bien jouer à la perfection une œuvre à un moment donné, mais comment être sûr que cela va durer dans le temps ? Et dans différents répertoires ? Je suis surpris de voir des pianistes arriver vite à jouer parfaitement, a tempo, alors que j’en suis encore à déchiffrer des partitions et à chercher leur signification ! J’espère qu’en Corée, les professeurs apprennent à leurs élèves l’art de durer et non l’art de de gagner des concours pour mener une carrière rapide…

 » Pour ma part, je me considère toujours en apprentissage, même si j’ai plus d’assurance qu’au début de ma carrière. L’expérience du récital m’a aidé, peu à peu, à considérer le public comme un ami plutôt qu’un critique. Même si le trac est toujours là, je ne monte plus sur scène pour prouver quelque chose. Et si je ne suis jamais vraiment complètement satisfait à la fin d’un concert, je suis moins intransigeant qu’avant. Je suis en paix avec les fausses notes – un concert sans fausse note, ça ferait bizarre. Ça  ferait pianiste de concours ! « 

– Pierre Brévignon
Paris, Juillet 2018


Pierre Brévignon, polygraphe mélomane, auteur de Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes (2012, Hermann) et du Dictionnaire superflu de la musique classique (Castor Astral, 2015). Dernière publication : Chahut à Yankee-Land : le Voyage en Amérique de Jacques Offenbach (Castor Astral, 2018).

Réservez vos places pour le concert de Kun Woo Paik aux Concerts de Monsieur Croche, le 22 mai 2019


POUR ALLER PLUS LOIN

Quelques vidéos :

Quand Kun Woo Paik joue Chopin dans la campagne coréenne…
Kun Woo Paik joue Gaspard de la Nuit (Intégral)