Un entretien avec Lukas Geniušas – Première partie

Un entretien avec Lukas Geniušas – Première partie

 

Nous avons rencontré l'été dernier Lukas Geniušas au lendemain du récital passionnant qu'il a donné au Festival " Piano Rarities " de Husum. Dans la première partie de cette interview nous revenons sur son histoire familiale, sur sa Grand'mère, tellement importante dans sa formation, sur les musiques qu'il aime à défendre. Et sur cet héritage qui est d'une manière ou d'une autre toujours celui de tout pianiste russe : celui de l'Âge d'Or du piano soviétique.


  • Par HANNAH KROOZ

Vous êtes donc issu d’une famille de musiciens... Votre père, Petras Geniušas, est pianiste, votre mère, Xennia Knorre, est professeur de piano. Et votre grand-mère, Vera Gornostayeva  fut un professeur d'une importance majeure au Conservatoire de Moscou, ou elle a formé une kyrielle de pianistes parmi les plus prestigieux....

Bon. Vous commencez par une question qui m’est sans cesse posée et qui me suivra je pense encore longtemps ! À une époque je n’étais pas si content d’être toujours interrogé là-dessus. Je ressentais cela comme un caillou dans ma chaussure. Mais plus récemment j’ai compris qu’il me fallait l’admettre, et maintenant je le vis mieux. D’ailleurs, je ne peux qu’être reconnaissant à la Providence d’être né dans une telle famille. C’est un facteur crucial de mon existence. Tout ce que je peux faire maintenant en musique, je le dois en fait à ma grand’mère, et à l’environnement familial, les amis, le cercle musical qui a toujours été celui de ma famille. Mes collègues qui n’ont pas bénéficié d’un tel environnement ont eu une formation différente sans doute, et auront une vie différente. Pour moi, les choses sont venues, disons, naturellement – pour d’autres cela l'est moins.

Ma grand'mère, Vera Gornostayeva venait de cette tradition de l’Âge d’or du piano russe, de ces artistes qui ont été formés par Heinrich Neuhaus, le professeur de Richter, de Gilels, de Zak et tant d’autres pianistes exceptionnels qui ont bâti l’histoire fantastique du piano à l’époque des Soviets. Dans la tradition du piano russe, l’un des professeurs les plus importants, les plus respectés c’est vraiment Heinrich Neuhaus. Vera a eu la chance d’être l’une de ses élèves très proches. Elle a reçu cet héritage dans sa pleine dimension. Elle n’a pas été seulement influencée par lui, elle a été une sorte d’héritière, de fille. C’était une manière d’enseigner qui impliquait d’être complètement sous la coupe de son professeur ! Très différent de ce qui se passe aujourd’hui où vous picorerez à droite et à gauche, où vous irez prendre des masterclasses chez untel ou unetelle... Non, à l’époque c’était très, très différent. Vous écoutiez, vous croyiez, vous suiviez, vous vénériez,  vous dépendiez de votre professeur !

Heinrich Neuhaus - Photo : X - DR

Et avec un professeur comme Neuhaus, en l’occurrence, cela avait un sens, cette dévotion de l’élève. Neuhaus avait une telle culture, en général, et une telle culture musicale, une telle science ! Une telle humanité, aussi. C’était un homme qui pouvait jouer à son élève n’importe quand et à tout moment n’importe quel Prélude et Fugue de Bach, chaque voix séparée ! Et ma grand’mère a fait perdurer, vivre, cette tradition toute sa vie.  Elle a entretenu cette flamme. Comme si elle portait en elle Neuhaus toute sa vie. Et je crois qu’en me faisant travailler elle a fait comme il avait fait avec elle.

Mais en ce qui vous concerne, vous n’étiez pas un élève normal, vous étiez son petit-fils !

J’ai eu ce privilège d’être de la famille. Et bien sûr elle a pris soin de moi plus que de quiconque. Elle m’aimait tellement. Elle voulait me transmettre tout. Tout ce qu’elle savait. Nous étions déjà dans la dernière période de sa vie, les dix dernières années. Et le caractère des personnes change, à la fin de leur vie. Les gens deviennent plus forts, plus intransigeants, ils n’ont plus de temps à perdre et ce ne sont pas toujours les meilleurs aspects de leur caractère qui, d’ailleurs, ressortent à ces périodes là : il peuvent être cassants, abrupts. Moi, ma mère et elle avons eu des moments difficiles ensemble. C’était un triangle de gens aux caractères bien trempés !

Parce que, à un certain moment, il y a quand même eu un choix de fait, de vous confier à votre Grand’mère pour qu’elle soit votre professeur, non ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait eu tellement le choix, je dois vous dire... [Sourire]. Dès qu’elle a découvert que j’avais un talent particulier pour la musique, elle m’a pour ainsi dire préempté. Et pendant les dix années qui ont suivi j’ai été enrôlé dans son laboratoire. J’ai été son objet de recherches pendant les dix dernières années de sa vie.

Elle a donné d’innombrables concerts au cours de sa carrière jusqu’à l’âge de 60 ans. Et elle a enseigné pendant 55 ans. Au cours des dix dernières années de son existence elle a arrêté de donner des concerts mais elle avait encore beaucoup d'étudiants, plus que jamais. Dans ma personne elle a trouvé un champ d’expérimentation pour toutes ses recherches. Elle voulait tout me transmettre. Tout. Elle voulait me former, me façonner, vers ce que j’allais devenir...

Vera Gornostaeva - Photo : X - DR

Mais elle n’avait pas été votre premier professeur. Avant elle, vous aviez eu d’autres pédagogues...

OK... d’autres professeurs, certes, mais qu’elle avait, elle, enrôlés, trouvé pour mon compte ; en qui elle avait totalement confiance et à qui elle avait fixé une mission !

Elle-même avait une forte expérience dans l’enseignement des tout-petits. D'ailleurs, ^pendant 20 ans elle a été professeur invitée à la Yamaha Music School à Tokyo, du début des années 90 à 2011, sa dernière visite au Japon. Elle y jouissait d’une affection particulière en tant que professeur et en tant que récitaliste. A la télévision soviétique aussi, elle participa à bien des programmes destinés à faire connaître la musique classique, à en traduire le sens auprès des audiences les plus larges, les plus populaires. Elle n’était pas de ce genre de professeurs uniquement intéressés par l’élite des futurs interprètes. 

Est-ce que votre père, Petras, a étudié avec elle ?

Oui. Il a étudié avec elle dans les années 80. D'ailleurs, c’est ainsi qu’il a rencontré ma mère ! Vera était ma grand’mère du côté maternel. Une histoire de famille, vous  le voyez encore ! 

Mais alors quelle était donc la différence entre vous et ses autres élèves ?

Sa classe n'a jamais manqué de talents fantastiques.  A mon époque par exemple, il y avait Vadym Kholodenko, qui est vraiment un pianiste étonnant, qui a été l’un ses derniers élèves. Et si on regarde dans  le passé, des pianistes comme Sergei Babayan ou Ivo Pogorelich ont travaillé avec Vera. Pogorelich n’en parle plus. Il est dans un autre état d’esprit. Il pense et dit que son seul professeur a été sa femme, Aliza Kezeradze – c’est un fait qu’il a travaillé pendant 5 ans au Conservatoire de Moscou avec Vera

Mais avec moi c’était différent. J’étais son petit-fils. Elle m’a consacré plus de temps qu’à personne. Notre relation n’était pas "normale". Je ne devais pas seulement venir plusieurs fois par semaine : je pouvais venir tous les jours. Ou plutôt : elle attendait de moi que je vienne chaque jour ! Pour travailler seul d’abord, puis pour des leçons avec elle, qui pouvaient durer de une à quatre heures, sans discontinuer ! Ce n’était vraiment pas sa manière de faire habituelle avec les élèves.

J’avais ce privilège de l’avoir à moi, elle pouvait se dédier complètement à moi. Elle m’a « chargé » pendant toutes ces années, avec toute son énergie, tout son savoir, en plus de tout son amour... On pourrait en parler des heures. Un jour peut-être je pourrais même écrire un livre là-dessus. Car ce fut une expérience hors du commun.  

Conservatoire Tchaïkovski de Moscou - CREDIT : Par A.Savin (Wikimedia Commons · WikiPhotoSpace) — Travail personnel, FAL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61436139

Comment votre famille, Vera, vos parents, vous-même, avez-vous vécu la fin du communisme - quel regard portez-vous sur le changement de monde qu’a entraîné la chute du Rideau de fer ?

Ma famille et Vera elle-même étaient dissidents à l’époque soviétique en ce sens qu'ils n’étaient pas dans le cercle, dans les petits papiers du Parti. Pour être un artiste officiel, il fallait faire allégeance d’une manière ou d’une autre. Vera ne parlait pas mal du Parti de manière publique, mais par exemple elle était croyante et pratiquante, et cela se savait. Et ce n’était pas bien vu. Elle était intellectuellement aussi peu confirme - parce qu’elle lisait de littérature des écrivains étouffés, Soljenitsine par exemple – et cela se savait. Elle avait pour tout dire un mauvais profil au KGB.

Elle fut en raison de cela interdite de sortir du pays pendant 25 ans. Elle était l’amie des mauvaises personnes. Quand les invitations arrivaient, "on" trouvait toujours de bonnes excuses pour ne pas la laisser y répondre favorablement. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle a été tellement active pendant la période de l'Union Soviétique et qu’elle y a exercé son métier de manière aussi intense, jouant partout, enseignant à tant d’élèves. Pour notre famille, pour mes parents, pour moi-même, cette expérience d'avoir vu tomber le communisme a été marquante, un grand bouleversement. Après le communisme Vera a pu immédiatement voyager, elle a été invitée à Paris, à Munich, à Tokyo, à Palerme. Elle a fait partie des jurys de concours un peu partout : Leeds, Busoni...

Et quelle est votre réflexion à-propos de ce qui est tout de même un héritage, celui d’un vrai Âge d’Or du piano sous le régime soviétique ?

C’est une bonne question, j’y pense souvent, cette affaire d’héritage soviétique, car c’est une part importante de ma personnalité artistique et de tant d'autres d'ailleurs.

Justement, deux compositeurs que j’ai joué hier ici à Husum : Valeri Arzumanov, Leonid Desyatnikov, ont bien sûr été influencés par Chostakovitch. Mais ils traduisent dans leur musique une sorte de souvenir nostalgique des temps soviétiques avec cette présence constante du sarcasme, toujours, qui vient peut-être de Prokofiev, avec ces marches militaires, l’irruption de chansons populaires ou soviétiques... C’est une esthétique particulière parce que cela a été écrit, en ce qui concerne Arzumanov, alors qu’il était émigré, en France. Et pour vous répondre autrement, je dirais que, si je joue ces compositeurs – et à Paris je ferai la création française des Préludes de Desyatnikov, c’est parce que leurs musiques résonnent en moi, avec mon histoire, notre héritage historique, la vie de ma famille, notre vie.

(Leonid Desyatnikov, 2009 - c) Wikipedia - Photo X - DR

Quoique, Desyatnikov c’est encore un peu différent. Je le joue, j’essaie de le faire connaitre, parce que je l’aime. Il est un ami de la famille, de ma mère. Je l’ai toujours vu à la maison. J’ai grandi d’une certaine manière sous son influence, déchiffrant et jouant sa musique dès qu’elle était composée. 

Le cycle des Chants de Bucovine a été terminé seulement l’année dernière. Il est basé sur des thèmes populaires ukrainiens. C’est le premier opus important pour le piano de Desyatnikov car d’habitude il compose plutôt de la musique à programme pour le cinéma, le ballet, et pour toutes sortes d’ensembles instrumentaux.

Desyatnikov n’est pas un compositeur qui écrit de la musique « pure ». Dans ses œuvres pour la scène il a développé un langage très personnel qui va chercher des sources, des influences qu’on pourrait dire venir de Strawinski, Tchaikovski, Mahler. Mais c’est une voix singulière, très  reconnaissable par le langage harmonique, par la manière de porter les différentes voix.  Gidon Kremer et Martha Argerich jouent souvent sa musique et il a reçu des commandes de la Scala ou du Met. Et il a même été Directeur artistique du Bolchoï.

Votre famille avait -elle des relations amicales avec d’autres compositeurs ?

Vera était proche, oui, de certains compositeurs. Il y avait par exemple Alemdar Karamanov, ce compositeur ukrainien un peu étrange, très porté sur la religion. Ashkenazy a enregistré certaines de ses symphonies, et Karamanov a composé l’Hymne national ukrainien.

Quels sont les compositeurs de l’ère Soviétique qui demandent maintenant à être redécouverts, selon vous ?

Pour la période de la première partie du XX° siècle, je dirais : Vsevolod Zaderatsky.

Il a été le premier compositeur après Bach, c’est historiquement reconnu à présent, à avoir composé 24 Préludes et Fugues. Avant Chostakovitch. Avant Hindemith. Il les a écrit en camp de concentration pendant l’époque soviétique. Au Goulag. Il avait été arrêté, banni en raison des relations qu’il entretenait avec la famille impériale avant la Révolution de 17.  Sa musique est d’une qualité exceptionnelle. J’ai enregistré certains de ses Préludes et Fugue – ce n’est peut-être pas aussi important que le cycle de Chostakovitch mais c’est unique et nous avons à découvrir davantage d’œuvres de ce compositeur à présent.

De la même époque, il faut retenir le nom de Gavrill Popov. Il est un compositeur étonnant du point de vue de la maîtrise de la polyphonie.

J’espère créer bientôt un programme qui regrouperait trois oubliés : outre Alexeï Vsevolod Zaderatsky et Gavrill Popov, dont je viens de parler, Alexeï Stantchinski, un contemporain et ami de Scriabine, qui s’est suicidé à 26 ans, lui aussi un incroyable polyphoniste.

Nous avons parlé de votre formation, de vos influences, de votre héritage. Et maintenant si on regarde à demain – quel type de carrière « moderne » souhaiteriez- vous promouvoir, pour vous-même, et, qui sait, comme modèle ?

J’ai toujours à gérer un équilibre entre le répertoire « mainstream » — et il faut bien le dire, tant d’invitations pour des concerts me demandent le « grand » répertoire, les « grands » concertos, ce qui est fantastique mais un peu conservateur — et des programmations plus engagées, plus inventives, par exemple ces répertoires dont nous avons parlé plus tôt. Je ne sais pas ce qui me motive, ce qui me conduit à vouloir découvrir et faire découvrir de nouveaux répertoires, mais j’ai toujours été comme çà. Je n’ai pas encore la réputation, le pouvoir dans ce métier d’imposer ce que je veux, mais j’essaie d’agir. Au festival Piano Rarities à Husum j’ai joué les Chants du Rhin de Bizet, Arzumanov et Desyatnikov – mais c’est un festival presque unique au monde ! Ou donc pouvez-vous trouver ailleurs cette sorte de club d’amateurs passionnés ? Mon rêve serait de rendre les choses invisibles plus visibles.

Des artistes comme Kremer ou Argerich y parviennent...

J’adore Gidon, c’est un ami personnel d’ailleurs, en fait c'est la famille, encore ! Je ne sais pas si vous le savez, mais Gidon a été le premier mari de ma mère, et donc ma grande sœur est sa fille  Il a toujours été pour moi un grand exemple ; car il met sa notoriété et donc son pouvoir de négociation au service d’une mission, dévoiler des œuvres et des compositeurs.

Voyez comment il a, entre autres, fait connaître la musique de Mieczyslaw Weinberg qui maintenant, enfin, infiltre le « grand » répertoire ! Ses opéras sont maintenant produits partout dans le monde ! Finalement ! Grâce à Gidon ! Je ne sais pas si j’aurais un jour cette influence mais à mon échelle, c’est ma mission. Ce n’est pas contre les pièces plus célèbres du répertoire, bien sûr.  Mais même chez les grands compositeurs il y a du travail à faire. Tout le monde joue le Premier concerto de Tchaïkovski – mais en fait il y a d’autres pièces concertantes de ce compositeur qui sont de grande valeur ! Je travaille à faire mieux connaître sa Fantaisie pour piano et orchestre, par exemple. Personne ne la joue, hélas ! Et c’est une œuvre qui tient très bien à côté du Premier Concerto ! Pareillement le Troisième, personne ne le joue !...

[ à suivre ]

Propos recueillis par Hannah KROOZ
Août 2018, Husum, Allemagne


Pour aller plus loin...

SUR VERA GORNOSTAYEVA

Vera Gornostayeva sur YouTube :
Beethoven - Sonata No. 32 in C minor, Op. 111 - Vera Gornostayeva

Enregistrements audio :

Vera Gornostayeva joue les Trois Sonates de Chopin
Prokofiev: Sarcasmes, Op. 17 & Shostakovich: 24 Preludes
Schubert : Trois Impromptus Op. 90 dans une compilation approximativement réalisée

CD de Vera Gornostayeva disponibles sur le site du label LP Classics :
http://lpclassics.net/catalog/?orderby=popularity

CD disponible sur Amazon :
Brahms, Händel


SUR GAVRIIL POPOV :

Notice Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavriil_Popov_(compositeur)

Plusieurs enregistrements de la musique de Gavriil Popov :
https://open.qobuz.com/artist/583809

SUR VSEVOLOD ZADERATSKI :

- Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Vsevolod_Zaderatski

- Les Préludes et Fugue par plusieurs pianistes dont Lukas Geniusas : https://open.qobuz.com/album/0191018352578

SUR LEONID DESYATNIKOV : 

Lire le texte de Lukas consacré à Leonid Desyatnikov ici-même, traduit en français par Monsieur Croche  ! 

Notice Wikipedia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Leonid_Desyatnikov

- Disques de musique orchestrale :
https://open.qobuz.com/artist/46725

Une œuvre magnifique pour violon et piano d’après Schubert et pour piano 4 mains dans ce disque, interprétées par Aylen Pritchin et Lukas Geniušas :

- « Emancipation of Consonance »
Le récent disque de Lukas Geniušas consacré à la musique pour piano de Valeri Arzumanov et Leonid Desyatnikov

SUR HEINRICH NEUHAUS
"L'Art du Piano" - le livre de Heinrich Neuhaus

 

 

Publié le 4 novembre 2018

5 décembre 2018 Lukas Geniušas, piano
A retrouver en concert

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