« Cairo Confidential » – Une rencontre avec le pianiste Henri Barda

« Cairo Confidential » – Une rencontre avec le pianiste Henri Barda

  • PAR PIERRE BRÉVIGNON

Rendez-vous est pris dans une brasserie de la place du Châtelet, mais il aurait aussi bien pu se dérouler dans la grande salle lambrissée du Café Riche, au centre du Caire, sous les hauts plafonds où tournent les pales indolentes des ventilateurs. Difficile de rencontrer Henri Barda, le secret le mieux gardé du piano français, sans s’imaginer dans une scène de roman de Michael Ondaatje ou de John Le Carré. Même lorsqu’il est présent, il reste insaisissable. L’artiste est élusif : de trop rares disques, la plupart primés et épuisés, et une poignée d’apparitions en concert laissent aux mélomanes un goût de trop peu. Ses années d’apprentissage avec le légendaire Ignaz Tiegerman achèvent de nimber le personnage d’une aura de mystère. Au terme de deux heures d’entretien, le voile se sera soulevé – un peu. Si Henri Barda porte haut la mission de faire entendre la voix - mieux, la vérité - des compositeurs qu’il aime, il reste à l’image du demi-sourire qui le quitte rarement : un héraut très discret. 

- Au Café Riche au Caire, aujourd'hui fermé. - Photo : X - DR

Enfances 

Né au Caire en 1941, Henri Barda a eu plusieurs enfances entremêlées. Celle d’un enfant né musicien, que ses parents, musiciens dans l’âme, voyaient avec stupéfaction jouer du piano avec les deux mains, mélodie et harmonie, sans avoir jamais rien appris. Celle d’un enfant curieux, amoureux de la nature qui s’étalait à cette époque dans une profusion splendide.

« Un mois par an, les eaux du Nil devenaient rouges et recouvraient champs et jardins. Cette crue millénaire à jamais disparue m’a laissé au cœur l’empreinte de la plus grande beauté que j’aie pu contempler. Les Pyramides se voyaient de partout. La ville avec respect se tenait encore loin d’elles.  Les autos, encore peu nombreuses côtoyaient les calèches noires, menées par un cheval patient et débonnaire, que l’on prenait en guise de taxi après avoir marchandé. En ce temps lointain, on n’était pas pressé, et l’odeur du candide crottin lâché gaiement par l’animal était largement préférable à ce que nous respirons aujourd’hui. » Enfin, celle d’un enfant déraciné, arraché par la violence de l’Histoire à la terre qui l’avait vu naître et grandir jusqu’à l’âge de seize ans.

La crise du canal de Suez précipite le destin de la famille Barda, contrainte de quitter l’Égypte pour la France. « Dans l’avion qui nous menait en exil, tandis que nous survolions les festons illuminés des plages d’Alexandrie, ma mère et moi avons éclaté en sanglots.» 

Henri Barda, enfant - Photo : X - DR

La Musique

Plus que son oreille absolue  (« Elle ne fait pas le musicien, pas plus que distinguer le bleu du rouge ne conduit à une vocation de peintre »), Henri Barda considère que sa grande chance est d’avoir la conscience et la mémoire des intervalles. Elle lui permet de jouer et d’improviser dans tous les tons et de transposer sans effort les œuvres qu’il travaille ou qu’il a seulement entendues sans passer par la partition.

«  Une grande proportion de la population identifie une musique comme gaie ou triste, mais la musique recèle de par les intervalles qui séparent les notes et forment mélodies et harmonies l’éventail des sentiments humains, même ceux que l’on n’a pas encore éprouvés ni nommés.  Si l’on est capable de transposer ces harmonies dans tous les autres tons, c’est bien que ces sentiments existent dans les intervalles, et non exclusivement dans les notes de la tonalité originale. Encore que la tonalité apporte une couleur. »

Cette familiarité avec les intervalles vient de loin : à en croire le pianiste, c’est pelotonné dans la chambre d’échos du ventre de sa mère qu’il a fait connaissance avec la musique . « N’est-ce pas là ce qu’on appelle la langue maternelle ? Ma mère chantait merveilleusement sans y attacher d’importance; mon père jouait du piano, principalement une petite douzaine de ses compositions sur lesquelles il revenait en boucle, très belles, italianisantes à la manière de Chopin, sur lesquelles il expérimentait de menus changements pour immanquablement revenir à la version initiale. Le radio était allumée en permanence, et je suis certain que mon amour de Piaf ou de Trenet, des tangos argentins et de la musique grecque date d’avant ma naissance. Le second concerto de Rachmaninov passait au moins, je le jure, une fois par jour, certains passages me faisaient pleurer.  Rachmaninov n’a pas son égal pour parler de la nostalgie de l’enfance perdue, et c’est un mystère bien paradoxal qu’un enfant puisse déjà s’en rendre compte.

La musique n’a pas été pour moi une langue apprise. Voyant mon père jouer du piano, J'ai dû me dire «  Aaaah, c’est ça ! » en identifiant le piano droit comme l’instrument qui produisait ces sons tintinnabulants et caverneux. La légende familiale veut que, longeant le clavier dès que j’ai pu me tenir debout, j’ai égrené une à une en montant et en descendant les notes de la gamme chromatique et qu'au bout de quelques montées et descentes, disait mon père, « j’avais compris ». L’essentiel de tout ce qui m’a été utile, je le savais déjà à trois ans.  J’ai retrouvé une photo de moi assis au clavier en barboteuse qui témoigne de cette époque-là;  je jouais pour être aimé, pas pour me faire admirer. »

 

Ignaz Tiegerman - Photo : X - DR

Éducation musicale 

Pour les parents du petit Henri, qui a maintenant six ans, la meilleure école s’impose: ce sera le conservatoire fondé par Ignaz Tiegerman, pianiste polonais installé en Égypte, élève de Theodor Leschetitsky et Ignaz Friedman. En écoutant l’enfant jouer de mémoire le thème principal du Lac des Cygnes, Tiegerman, amusé, décide de le confier à sa meilleure pédagogue, Sela Menaszes.

« Je la considère comme ma mère musicale. Quant à Tiegerman, je l’ai côtoyé presque tous les jours pendant des années. Ce n’étaient pas des cours à proprement parler, mais on apprend des choses d’un grand artiste rien qu’en le regardant vivre et bouger au clavier. Il m’appelait dans le secrétariat où travaillait ma mère pour me jouer des pièces, souvent du Chopin. Il adorait Chopin, qu’il interprétait de façon très fluide, presque liquide, sans afféterie ni emphase. Le rubato était là, jamais ostentatoire. Peu à peu, il en est venu à me faire travailler lui-même. La dernière année, alors que notre départ se profilait, il m’a donné une bonne vingtaine de leçons. Je l’ai revu quelques années plus tard à Kitzbühel dans le Tyrol autrichien, où il disposait d’un chalet l’été, joyeuses retrouvailles au cours desquelles nous n’avons guère quitté le piano. »

Programme d'un concert de Tiegerman au Caire - Photo : X - DR

Dans les bagages d’exil de la famille Barda, une lettre de recommandation de Tiegerman pour Lazare-Lévy, célèbre pédagogue. Ce dernier prendra sous son aile le jeune garçon dès son arrivée à Paris. Leur relation sera immédiatement lumineuse et chaleureuse, et le restera jusqu’à sa disparition en 1964.

Lazare Levy - Photo : X - DR

« Ma famille a fait escale pendant un an dans un pavillon à Houilles dans la banlieue parisienne avec trois autres familles parentes et alliées. Dans chaque recoin un lit, un entassement dont je conserve un souvenir ému. Première année en France, premier hiver enneigé. Puis le groupe s’est dispersé et ma famille a emménagé au 12 rue Blanche dans le 9e arrondissement. »

Après une longue privation, au cours de laquelle il ne pouvait travailler que quelques heures par semaine, ici ou là, Henri peut enfin disposer d’un piano. « Avec Lazare-Lévy, j’ai travaillé très sérieusement les Préludes et Fugues de Bach, les cycles de variations de Brahms, celles de Fauré, plusieurs sonates de Beethoven, etc. Il m’a présenté au Conservatoire dans la classe de Joseph Benvenuti, où j’ai été admis à la troisième tentative. Encore une merveilleuse rencontre, bien trop brève car on m’a donné mon Premier Prix au bout de seulement deux ans. C’est ce grand Monsieur et grand musicien qui m’a offert mon premier récital public, le 2 décembre 1964, dans la belle salle de l’Ancien Conservatoire, où avaient lieu les concours de Prix de toutes les disciplines. Mon programme débutait par deux chorals de Bach-Busoni, puis les Scènes d’Enfants de Schumann, suivies de la Sonate Funèbre de Chopin et de la Sonate n°7 de Prokofiev. Ce programme reflète naïvement ma fascination déjà ancienne et passionnée pour Horowitz, car mon père avait acheté quand j’avais huit ou dix ans des 78 tours de lui qui m’avaient proprement ébahi. »

1964. À Kitzbühel en Autriche, Stefan Askenase, Tiegerman, Barda

Trois génies

Une bourse va bientôt lui permettre d’approcher l’objet de sa dévotion. Traversant l’Atlantique, Henri Barda devient étudiant à la prestigieuse Juilliard School de New York, où, quatre ans durant, il suit l’enseignement de Beveridge Webster, un élève de Nadia Boulanger, parfaitement francophone et spécialiste de Ravel. L’Amérique vit alors son âge d’or musical et Vladimir Horowitz brille à son firmament.

« Dire que je l’admirais, le mot est faible. C’était mon phare. Par timidité et trop de respect je ne suis jamais allé sonner à sa porte à la 94e rue. Je n’ai pas osé et je le regrette. J’ai seulement assisté à plusieurs de ses récitals à Carnegie Hall, la première fois en faisant la queue trois jours et trois nuits. Horowitz avait tout pour lui: la sensibilité, l’imagination, la fantaisie, le feu et la tendresse, des moyens colossaux, une oreille fabuleuse. Son génie était éblouissant, bouleversant, éclaboussant. En lui survivait tout l’héritage des grands musiciens russes qui étaient encore vivants quand il est né. »

Vladimir Horowitz - - Photo X - DR

Dans les couloirs de la Juilliard, Henri Barda croise un autre génie musical : le compositeur français Olivier Greif. « Il était plus jeune que moi de neuf ans. Son talent de compositeur était injustement éclipsé dans sa jeunesse par sa réputation de déchiffreur phénoménal. Je l’avais croisé presque enfant au Conservatoire,  je l’avais entendu à l’ancienne salle Berlioz au cours d’une audition de la classe de Lucette Descaves. Il avait joué les Variations sur un thème de Haendel de Brahms avec une conviction stupéfiante. Je l’avais revu à la Juilliard School, où, non content d’être disait-on l’assistant de Luciano Berio, il était devenu je ne sais comment un familier de Warhol et de Dali.

Plus tard, à Paris, il m’a proposé de jouer avec lui son Tombeau de Ravel à quatre mains, une fantaisie étourdissante dans le style du jazz avec une énorme fugue. Il m’a ensuite confié la création de sa Sonate dans le goût ancien puis,  avec lui et la soprano Evelyne Brunner, de la Petite Cantate de chambre, une commande d’Antoine Livio pour le programme de Noël de la radio de Lausanne. C’est un spiritual d’une élévation extraordinaire sur le psaume The Lord is my Shepherd, un chef-d’œuvre  absolu.

Un disque d'archives publié par l'INA, comportant entre autres la "Petite Cantate de chambre"

Il avait vingt-cinq ans. Sa musique ne relevait pas seulement d’un savoir-faire consommé, qui faisait appel à de la polymodalité et à des mélismes obsessionnels qui semblaient venir de la musique noire-américaine, mais comme seuls les génies savent le faire, il avait ce don de capter quelque chose qui parle à tous mais auquel bien peu de gens ont accès, comme s’il puisait des merveilles inconnues au fond d’un grand lac noir pour les offrir à ceux qui ne savent pas pêcher. Sa foi en son talent de compositeur était totale. Il est malheureusement mort subitement à cinquante ans. J’ai eu la tâche bouleversante de jouer à deux reprises après sa disparition son extraordinaire cycle Les Chants de l’Âme avec sa créatrice la soprano anglaise Jennifer Smith. Il laisse une œuvre gigantesque, dont une grande partie n’a pas encore été déchiffrée, et que l’Association Greif s’active à publier. »

Olivier Greif - Photo X - DR

Au hasard des circonstances, l’Amérique va offrir, sans qu’il s’en doute encore, un terrain de jeu inattendu à Henri Barda. En 1969, lors de sa dernière année à la Juilliard School, il assiste, en compagnie de son ami Georges Pludermacher, de passage, à une représentation de Dances at a Gathering, le ballet de Jerome Robbins sur des pièces de Chopin qui venait d’être créé. Expérience  bouleversante. « J’en ai pleuré d’émotion. Certains passages étaient extraordinaires de coïncidence entre la musique, le scénario et les gestes. » Vingt ans plus tard, le ballet doit être créé à l’Opéra de Paris et Robbins ouvre des auditions pour recruter son pianiste. Henri Barda s’y présente sans y croire vraiment. Le Maître lui fait jouer des Nocturnes de Chopin, le visage fermé. « Parfois, il m’arrêtait : « Là il faut que ce soit plus lent, parce que nous faisons ça et ça », et il dansait ». Sans un sourire, il finit par lâcher: « Ok. We’ll work ». C’est le début d’une collaboration orageuse, qui durera dix ans. 

Jerome Robbins - Photo X - DR

« Robbins était un homme très exigeant, qui menait la vie dure à tous ses interprètes. Je ne fis pas exception, bien au contraire. Il me tortura à plaisir. Habitué à ses esclaves du New York City Ballet Robbins entendait m’imposer une musique très droite et très simple sur laquelle les danseurs seraient en sécurité. Il me disait: « Les applaudissements ne sont pas pour vous ! »  Mais au fil des mois de répétitions, j’ai pu recouvrer plus de liberté, et comme je jouais par cœur, j’avais la possibilité de varier ma manière de jouer selon ce qui se passait sur la scène, glissant au bon moment la note sous le chausson du danseur avec une pelle à pizzas. C’était le grand luxe. À mesure que la première approchait, le Maître devenait de plus en plus hystérique, permutant les danseurs, ajoutant des répétitions… Quelques heures avant la générale de Dances, il parlait de me remplacer ! Mais j’étais bien là pour la générale, qui l’a rassuré. On peut la voir, par miracle, sur Youtube.  

Quelques danseurs du New York City Ballet présents dans la salle lui ayant dit qu’ils n’avaient jamais vu une représentation pareille, Robbins s’est calmé. Quelque orageuse qu'ait pu être notre relation de travail,  qui ne s’est jamais radoucie, j’ai trouvé passionnant de voir Robbins au travail. Aucun professeur de piano ne fait reprendre une seule mesure autant de fois qu’il est nécessaire pour la rendre facile et parfaite. (Je mets à part ma merveilleuse Madeleine Giraudeau, l’assistante de mon professeur Joseph Benvenuti au Conservatoire. Elle savait enseigner à travailler).

Mon rôle avec le ballet était d’être fiable, et de  baliser la piste d’atterrissage pour que la grâce puisse descendre et s’y installer. J’ai ainsi créé un à un, puis tous à la fois, l’intégralité des ballets de Robbins sur Chopin au Palais Garnier. J’ai même été le seul à les avoir tous joués, et par cœur, en un seul programme, à Garnier et à l’étranger, ce qui équivaut à un énorme récital Chopin. Le seul ballet In the Night  m’a emmené au Japon, à Moscou, au Brésil, à Hanoï, à Hong-Kong, à Shanghai, à Barcelone, à New York… Chaque soirée était différente.  Parfois, je jouais presque comme je le souhaitais, parfois pas, mais le spectacle restait beau, et le triomphe était quand-même régulièrement au rendez-vous. »

Faire carrière

Pendant les dix années que dure l’expérience Robbins, la carrière de soliste d’Henri Barda accuse une certaine stagnation. « Ç’aurait été agréable d’avoir une carrière plus ample, de jouer de nombreuses fois le même programme,  J’ai le tort de toujours vouloir attendre d’être prêt, de ne jamais considérer que ce que je fais est assez bien… »  Conséquence de ces excès de précaution : peu de concerts. Au Japon, - terre d’élection inattendue -, il se rend une ou deux fois par an. Il s’y est fait de vrais amis et semble avoir rencontré un public qui lui est fidèle.

Le disque Calliope des Sonates de Chopin (1981)

Son capital discographique est modeste : les trois Sonates de Chopin (Calliope), fameusement célébrées à la « Tribune des Critiques » d’Armand Panigel comme à Varsovie, un récital violon-piano Liszt avec Jean-Jacques Kantorow primé à Budapest (Arion), la musique de chambre de Ravel (Calliope), des œuvres d’Olivier Greif (INA, Triton, Saphir), un live in Tokyo sorti en 2008 et plébiscité par la presse hexagonale (Sisyphe). S’y ajoutent quelques vinyles (les trios pour cor de Brahms et Ligeti, les sonates pour violon et piano de Saint-Saëns, un Kreisleriana en souffrance) et une poignée d’enregistrements jamais parus. Il paraît qu’il n’y est pas toujours pour rien.

« Je ne me fais pas enregistrer chaque fois que je joue quelque part. Et pourtant, j'adore enregistrer parce que le disque a une durée de vie plus longue que celle de la vie humaine.  Et puis, être en studio, faire le montage, c’est la meilleure façon pour moi d’être moi-même, d’obtenir un résultat très libre en prélevant ou en insérant tel ou tel passage, même infime. »

 

               

La grâce  

Que ce soit sur scène ou au disque, Henri Barda cultive ce que les Italiens nomment sprezzatura et que Baldassare Castiglione, dans son Livre du courtisan (1528), définissait ainsi : « Une certaine nonchalance qui cache l’artifice et fait apparaître ce qu’on fait comme venu sans peine et quasiment sans y penser. »

« Mon but c’est qu’on ne sente jamais les coutures. Je me reconnais dans ce conseil de Louis Jouvet. « Il ne faut pas respirer entre les phrases.»  En musique, c’est la même chose. Il faut enchaîner, et respirer ailleurs.  Envelopper les idées successives dans un film invisible qui efface les traces du travail. Les morceaux de bravoure doivent faire partie du tout. Le seul pianiste que j’ai regardé jouer de près jusqu’à mes seize ans était Tiegerman, qui n’était pas un faiseur d’effets. » 

Lorsque tous les éléments se combinent et que les planètes s’alignent, le concert devient un pur moment de plénitude. Comme ce soir du 11 février 1982 où les spectateurs de Pleyel assistent à un Concerto n°1 de Rachmaninov touché par la grâce.

« Vous l’avez entendu ? C’est pas mal, hein ? Ma chance c’est que le chef initialement prévu a été remplacé le jour-même par un génie, Jacek Kasprzyk , que je ne connaissais pas et qui a ainsi fait ses débuts à Paris. La qualité de l’écrin qu’il m’a offert, une véritable symphonie avec piano, m’a certainement aidé à me lâcher. Je savais que c’était retransmis en direct à la radio, J’ai donc pu le réentendre Il y a des choses vraiment très émouvantes là-dedans… C’était un de mes meilleurs concerts mais pendant que je jouais, je ne savais pas que c’était aussi bien. J’essayais juste de sauver ma peau. Finalement c’est quand je ne suis plus maître de toutes mes décisions que j’ai la chance d’approcher quelque chose d’indicible, qu’on ne peut ni décrire ni enseigner. Quelque chose vous tombe dessus, comme le phare d’une soucoupe volante. On est comme forcé d’être libre..... Et puis il y a la qualité du silence. C’est extraordinaire ».

 

 

 Transmettre

C’est aussi à travers ses élèves que l’art d’Henri Barda trouve à s’exprimer. En quelque quarante ans, il est passé du conservatoire de Villeneuve-Saint-Georges où il enseigne en rentrant des États-Unis (fraîchement diplômé de la Juilliard School avec une distinction exceptionnelle), à l’École Normale après avoir tenu une classe pendant douze ans au CNSM de Paris. Il participe aussi à des stages d’été aux Arcs, à Vittel, à Biarritz, à Nancy, il donne des masterclasses au Japon, en Italie, en Belgique,  participe à l’Académie de musique française fondée autour de Jean-Philippe Collard.

Il s’émerveille des talents singuliers de la jeune génération : un virtuose japonais qui lui a joué le « Scarbo » du Gaspard de la nuit de Ravel « comme personne » («  Mais je lui ai quand-même donné un conseil qui lui permettra de le jouer encore mieux, quelque chose que j’ai vu dans la structure d’un passage mais qui lui avait échappé. Je l’ai aussi prévenu que cela m’avait valu une tendinite de la main gauche qui a mis des années à disparaître ! »), le fantasque Roumain Daniel Ciobanu et la Coréenne Hyun-Jeung Lim. Cette dernière, qui a été son élève pendant ses trois dernières années au CNSM, a signé à vingt-cinq ans, et sans avoir remporté aucun concours, une intégrale des Sonates de Beethoven chez EMI. »  « Elle est incroyablement musicale, sa patte est idéalement ouverte, elle joue tous les concertos, tout le Clavier bien tempéré de Bach, les Études de Chopin, de Rachmaninov, et on peut voir grâce aux moyens actuels avec quelle aisance elle se rassied pour un bis après un concerto pour jouer avec le dernier toupet une bouleversante Toccata de Schumann ou une féroce Toccata de Prokofiev. ..

On me demande parfois pourquoi j’aime jouer plutôt avec des tempi allants. Je dis que c’est plus poli, si c’est tout aussi beau, de faire perdre moins de temps aux auditeurs. Et j’ajoute parfois : Mon élève HJ Lim, elle est encore bien plus polie que moi. Elle est hy-per polie ! »

Admiration à double sens : la jeune virtuose loue chez son professeur « son oreille unique, qui lui permet de saisir la relation intrinsèque et intime qui relie les notes entre elles, la musicalité dans la distance entre une note et une autre » et « ce souci qui est le sien de ne pas toucher aux ADN musicaux innés en chacun » Et de conclure, comme en écho à Barda parlant d’Horowitz: « C’est un phare. » 

En concert au Japon - Photo : X - DR

La quête

« Je ne suis pas en quête de perfection mais de vérité. 

Pour cela, il faut traquer et enlever tout ce qui n’est pas vrai. Comme expliquait le cinéaste Stanley Donen très sérieusement : « Si on veut sculpter un lapin, il faut prendre un bloc de marbre, un ciseau et un marteau, et enlever tout ce qui n’est pas un lapin. »  

Si je ne suis pas sûr de savoir ce que je veux à la note près, le moyen d’y arriver est d’éliminer impitoyablement tout ce que je sais que je ne veux pas.  Je suis passionné par le texte et je veux l’approcher de façon naturelle, instinctive. Je vois Chopin en train de composer avec un crayon et une feuille.  Il va probablement écrire crescendo. Je le vois réfléchir, son crayon dans sa bouche. Je m’interpose; Je veux arriver avant que la mine touche le papier. Je veux lire ce qui dans sa tête justifie le crescendo. L’agitation ? le rapprochement ? l’insistance ? Arriver avant le crayon. Essayer de jouer ce qu’il entendait. Je suis extrêmement triste, dit Henri Barda, de me croire obligé, quand je travaille une œuvre d’après une partition, de lutter pour retrouver le naturel qui est le mien quand j’improvise ou quand je joue dans un autre ton.

Les «  indications du compositeur » me semblent souvent redondantes,  « Fais bien ton crescendo » crient les bons professeurs de piano. Mais un crescendo n’est légitime que s’il est porté par sa raison d’être. Les notes apportent avec elles leur sens, comme cela se passe lorsqu’on parle. La musique, c’est dire quelque chose, pas faire de la belle élocution, avoir un beau son, être dans le style historique, et autres soucis, vrais mais subalternes. Le meilleur style, c’est de dire le mieux les choses, et le plus clairement possible. Aux gens qui entendent bien. Les autres ? je ne sais pas, les autres. Être bien coiffé ? » 

Henri Barda, futur pianiste ?

« Pour moi, la mort, ce sera d’arrêter de travailler. Je suis au tout début de ma route, j’ai encore beaucoup à apprendre.

« Je ne cherche pas à devenir mieux que moi-même, mais à retrouver la candeur du petit garçon que j’ai été.

« Je ne suis pas loin de m’admettre comme futur pianiste. »


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DES VIDÉOS

Extraits d'un récital à Kobe au Japon en 2015
Henri Barda joue Olivier Greif
Scarlatti...

A ECOUTER

En 1981, La Tribune des Critiques de disques consacrait son émission à la Sonate "Funèbre" de Chopin, et comparait les versions de Martha Argerich, Henri Barda, Vladimir Horowitz, Yves Nat, Vlado Perlemuter et Ivo Pogorelich... Avec les voix, presque toutes disparues, de Jacques Bourgeois, André Boucourechliev, Marcel Marnat, Jean Roy ... et bien sûr Armand Panigel ! 

 

Pierre Brevignon, Juin 2018

Publié le 27 août 2018

20 novembre 2018 Henri Barda, piano
A retrouver en concert

5 réfléxions sur "Cairo Confidential" - Une rencontre avec le pianiste Henri Barda

  • Magnifique. Magnifique ce qui est dit, pensé. Magnifique ce qui est écrit.
    La aussi la musique est belle. Henri Barda, dans l’arbre généalogique que j’ai reçu par la poste, il est écrit Barda. Affaire à suivre. Nous sommes peut-être de cet arbre. Je suis née au Caire. Ma grand-mère maternelle Emilie Gattegno a épousé en deuxième noce Joseph Cohen qui avait épousé en première noce une dame Barda, la suite à se raconter peut-être si des fois il y avait lien de parenté. Je viendrai vous voir à votre concert. Un petit écrit lancé comme une bouteille à la mer. Et si ce petit mot vous était transmis Henri Barda j’en serai ravie. Rachel Rita Cohen

  • La pensée comme l’écrit les vôtres Henri Barda sont musique. Je viendrai à votre concert et j’espère vous voir à la sortie. Rachel Rita Cohen née au Caire

  • Lecture très interessante d’une personne très spéciale et attachante que j’ai eu le privilège de connaître et apprécier énormément.
    Mon seul regret en lisant son histoire passionnante est qu’il ne cite pas que HJ LIM a gagné le concours FLAME en 2008 (même si c’est le seul)
    qui lui a permis de jouer à de nombreux concerts à Paris et à Salzbourg! dommage!

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5 réflexions sur « « Cairo Confidential » – Une rencontre avec le pianiste Henri Barda »

  1. Magnifique. Magnifique ce qui est dit, pensé. Magnifique ce qui est écrit.
    La aussi la musique est belle. Henri Barda, dans l’arbre généalogique que j’ai reçu par la poste, il est écrit Barda. Affaire à suivre. Nous sommes peut-être de cet arbre. Je suis née au Caire. Ma grand-mère maternelle Emilie Gattegno a épousé en deuxième noce Joseph Cohen qui avait épousé en première noce une dame Barda, la suite à se raconter peut-être si des fois il y avait lien de parenté. Je viendrai vous voir à votre concert. Un petit écrit lancé comme une bouteille à la mer. Et si ce petit mot vous était transmis Henri Barda j’en serai ravie. Rachel Rita Cohen

  2. La pensée comme l’écrit les vôtres Henri Barda sont musique. Je viendrai à votre concert et j’espère vous voir à la sortie. Rachel Rita Cohen née au Caire

  3. Lecture très interessante d’une personne très spéciale et attachante que j’ai eu le privilège de connaître et apprécier énormément.
    Mon seul regret en lisant son histoire passionnante est qu’il ne cite pas que HJ LIM a gagné le concours FLAME en 2008 (même si c’est le seul)
    qui lui a permis de jouer à de nombreux concerts à Paris et à Salzbourg! dommage!

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